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Notes vocales prises en marchant 20 km dans la neige.
La neige chuchote sous tes pas
Le pin gémit dans le vent
Chut ! Ne réveille pas les corbeaux !
Neige et vélo ne faisant pas bon ménage, j'ai troqué ce matin ma paire de roues contre une paire de baskets, enfilé des chaussettes en plastique et suis allé prendre un bain de blancheur. Que serait le Japon sans la neige ? Que serait la littérature japonaise sans la neige ? Bouvier, dans Le vide et le plein, observe qu'il fait froid dans la littérature nippone. Il est vrai que la neige y est omniprésente, de Sei Shonagon à Kawabata, de Basho à Murakami. Un des plus beaux romans japonais, Pays de neige, de Kawabata, commence ainsi : 国境の長いトンネルを抜けると、そこは雪国であった. "Kokkyo no nagai tonneru wo nukeruto, sokoha yukiguni datta". 23 syllabes, c'est presque un haïku. Bien des traducteurs se sont arrachés les cheveux pour traduire au mieux ces 23 syllabes. Je propose, avec l'aide d'Alyssa, ma prof de japonais : "Un long tunnel franchissait la frontière, et on était dans le pays de neige". Je n'ai pas eu besoin de franchir un tunnel ni de traverser une frontière pour accéder ce matin au pays de neige. J'ai simplement grimpé le sentier qui part de la Villa et suis allé me perdre sur les hauteurs du Daimonji (465 m) d'où l'on peut embrasser toute la ville prise dans le cirque blanc de ses montagnes. Il y a des jours comme ça où les abords de Kyoto se transforment en station de ski. Quant à moi, j'ai bien failli me transformer dans la descente en bonhomme de neige. Les randonneurs nippons, équipés comme s'ils allaient affronter l'Anapurna, m'avaient pourtant prévenu : attention, ca glisse ! Mais c'est ainsi, avec mes jambes trop longues pour mon petit torse, je n'ai jamais su descendre, et puis j'ai trop l'habitude de rouler. Quand je suis revenu en ville, toute la neige avait fondu. Effacée, la blancheur. C'était comme s'il n'avait jamais neigé sur les toits de Kyoto, comme si le songe littéraire du pays de neige s'était dissipé. Seule une aigrette, marchant à grands pas précautionneux dans les eaux étroites du Canal de la philosophie, portait sur ses échasses le poids léger de la neige.