l'araignée givrée

18 juillet 2016

Géo-Graphies : territoires terrestres et littéraires

 

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Au mois de mai 2016, j'ai répondu, à l'invitation de Cristina Campodonico et de Marie-Hélène Fraïssé, à une sollicitation de la Société des gens de lettres. Il s'agissait de faire part de mon expérience d'écrivain-géographe et de répondre à une foule de question toutes aussi épineuses que les autres. Du genre : comment passe-t-on de la rigueur scientifique aux méandres de l’imaginaire ? Quelles interactions, quels mécanisme de la pensée permettent la licence de la création romanesque ? Comment l’espace géographique se construit dans l’espace du roman, etc.

La rencontre constituait le 6e volet de la série « Science et littérature » de la SGDL. Proposée par Pierrette Fleutiaux et consacrée aux géographes/écrivains, elles s'est tenue le mardi 17 mai à 19h30 à l'Hôtel de Massa. La rencontre était modérée par Marie-Hélène Fraïssé (journaliste, écrivain, productrice à France Culture et passionnée de géographie), en présence de Sylvie Brunel, Christian Clot et Cédric Gras, trois géographes qui ont fait le détour par la fiction. Comme il m'était impossible de quitter Novi Sad ce jour-là, j'avais proposé d'intervenir sur un écran. Expérience difficile, plus proche de l'autoflagellation que de la masturbation, celle qui consiste à se filmer soi-même et à répondre à ses propres questions. Rien ne va jamais : ni le regard, ni le débit, ni le timbre. On recommence plusieurs fois, on se creuse la tête, on se torture devant l'objectif, on se contorsionne sur son fauteuil, on se lève plusieurs fois pour arranger le décor... Pour celles et ceux que cela intéresse, je retranscris ici les questions que je me suis posées ce jour-là et les réponses que j'ai tenté d'apporter devant mon appareil-photo posé en équilibre précaire sur une pile de livres, à hauteur de visage...   

Emmanuel Ruben écrivain-géographe

SGDL : Comment un géographe s’affranchit-il -  ou pas  - des espaces géographiques réels pour recréer les espaces imaginaires du roman ?

Emmanuel Ruben : J’aimerais commencer par vous raconter une histoire. C’est l’histoire de la première carte de géographie que j’ai réalisée. Je devais avoir neuf ans et il s’agissait d’une carte de la côte norvégienne. J’en étais tellement fier que je l’ai placardée au-dessus de mon lit pendant plusieurs jours. J’avais réalisé la carte d’après un vieil atlas de l’Europe et je crois que je la voulais fidèle à ce que le cartographe me présentait comme la réalité géographique de la Norvège. Seulement, sans vraiment m’en rendre compte, j’avais ajouté, ici ou là, de nouveaux fjords, de nouveaux îlots qui se perdaient dans la masse incalculable de fjords et d’îlots existants. Plus tard j’ai été fasciné par les cartes réalisées par les moines cartographes de la Renaissance, notamment par ceux de l’école de Dieppe : ils ne pouvaient s’empêcher de situer les îles imaginaires colportées par les portulans médiévaux, quand bien même ils savaient pertinemment, d’après les récits des navigateurs, que ces îles n’existaient pas, qu’elles ne pouvaient pas être découvertes. Plus tard encore j’ai lu les premières pages de Séraphîta de Balzac dans lesquelles il décrit la côte de la Norvège. Son pouvoir d’évocation est si puissant qu’en lisant ce passage on voit les fjords se dessiner, on se met à voir des fjords toute la nuit, on ne peut s’empêcher d’en rajouter dans ses rêves. La géographie, contrairement à l’histoire, possède une dimension onirique évidente.

«  À voir sur une carte les côtes de la Norvège quelle imagination ne serait émerveillée de leurs fantasques découpures, longue dentelle de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du Nord ? qui n’a rêvé les majestueux spectacles offerts par cette multitude de criques, d’anses, de petites baies dont aucune ne se ressemble et qui toutes sont des abîmes sans chemins ? Ne dirait-on pas que la nature s’est plu à dessiner par d’ineffables hiéroglyphes le symbole de la vie norvégienne, en donnant à ces côtes la configuration des arêtes d’un immense poisson ? »

En écrivant l’histoire de Séraphîta, Balzac ne fait rien d’autre que cela : ajouter des fjords à ceux qui existent déjà. Un écrivain je crois que c’est cela : un homme qui ne peut s’empêcher d’ajouter des fjords et des îles à ceux et celles qui existent déjà. Quand bien même il voudrait décrire la réalité, comme Balzac, il se retrouve à inventer une autre réalité, une réalité seconde. Il y a, chez Balzac, notamment, une ivresse de la description, qui le pousse à inventer toujours plus, et qui contredit sans cesse son vœu de concurrencer l’état civil.

Un géographe, lui, se doit de ne pas inventer de fjord ou d’île imaginaire. Il doit se contenter, en théorie, de cartographier et de décrire, avec la plus grande minutie ceux qui sont déjà là, sous ses yeux. C’est une forme d’ascèse à laquelle je n’ai jamais su me résigner. Je me souviens que lorsque j’écrivais ma thèse de géographie, comme je n’utilisais jamais de dictaphones lors de mes enquêtes, j’avais tendance à biaiser les résultats de mes enquêtes, à reformuler les discours, à broder, comme on dit. C’est un réel problème qui explique sans doute qu’il m’ait fallu abandonner ma thèse de géographie pour achever et publier mon premier roman. Mais il y avait un autre problème : je ne savais pas écrire un roman à thèse. Or un bon mémoire de géographie, comme un bon mémoire d’histoire, c’est un bon roman à thèse.

C’est en septembre 2007 que j’ai commencé cette thèse, à l’INALCO, sous le titre « une géopolitique de la mémoire : la restructuration des symboliques urbaines à Riga et à Kiev depuis 1991 ». Il s’agissait d’étudier la manière dont on invente – ou réinvente – une capitale politique après soixante-dix ans de communisme soviétique et des siècles de tsarisme et de russification. Pendant mes années de thèse, j’ai travaillé patiemment, rigoureusement, passant des heures et des heures en bibliothèque, multipliant les allers-retours entre la France et mes terrains de recherche, participant à de nombreux séminaires, et puis un beau jour, je suis allé voir mon directeur de recherche et je lui ai dit : « j’abandonne ». Interloqué, il m’a demandé pourquoi et j’ai répondu : « parce que je ne crois pas avoir vraiment une thèse à démontrer ». J’avais des idées directrices, des hypothèses de travail, j’avais accumulé des sommes incalculables d’informations, j’avais un discours personnel et probablement pertinent à proposer, mais je n’avais pas de thèse à proprement parler, au sens fort, au sens positif. Je me rendais compte, peu à peu, que ce que je faisais, n’était rien d’autre qu’une forme de littérature seconde ou dérivée, une manière de tourner autour des lieux. Sans compter cette fâcheuse tendance à inventer les résultats que je n’obtenais pas.

Et puis il y avait sans doute, de ma part, dans cette démission du chercheur, une manière de protéger l’écrivain en moi – qui préexistait au géographe puisque j’écris depuis l’âge de neuf ans alors que je ne me suis passionné pour la géographie – comme discipline scientifique – que vers dix-huit ans. Avant, certes, il y avait une fascination pour les cartes et les pays imaginaires, comme chez beaucoup d’enfants. J’avais le sentiment que si je terminais ma thèse, je n’aurais ni la force ni le désir de terminer mon roman, l’un et l’autre s’opposaient, se dépouillaient – en gros je déshabillais Pierre pour habiller Jean.

J’ai fini par comprendre qu’il était impossible de traiter le même sujet, de décrire le même territoire, de s’inscrire dans le même domaine à la fois et avec la même conviction comme chercheur et comme écrivain. C’est possible si l’on pratique le grand écart et si l’on est doué pour mener une double vie. On peut être archéologue le jour et écrire des romans policiers la nuit. On peut être paléontologue et écrire de la poésie lyrique. Mais on ne peut pas être historien et écrire des romans historiques – ce serait renoncer à son éthique de chercheur. De même, on ne peut pas être géographe et écrire, comme je le fais, des romans géopolitiques. Il y a un moment ou il faut choisir. Cela a très bien été compris par un grand artiste danois que j’aime beaucoup et auquel j’ai consacré un livre (Icecolor) : il s’agit de Per Kirkeby : il a compris qu’il devait cesser d’être géologue pour devenir peintre. Et pourtant, dans tous ses tableaux, nous reconnaissons, à l’œuvre, l’œil et le travail du géologue. Tous ses tableaux – comme ceux de Vermeer quatre siècles plus tôt – portent le deuil d’une autre époque du savoir où l’on pouvait être à la fois un savant et un artiste, comme ce fut le cas de Léonard de Vinci, qui était dessinateur, peintre, ingénieur, cartographe, et qui nous a laissé, dans ses carnets, de très belles réflexions sur la peinture.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il soit souhaitable ou même possible – pour un géographe devenu écrivain – de se départir de ses habitudes et de ses méthodes de chercheur. Celles-ci peuvent nourrir et aiguiller l’œuvre en cours, d’une manière très profitable. Tous mes romans se présentent, d’une certaine manière, comme des enquêtes – non pas policières mais géopoétiques et/ou géopolitiques. Des livres qui m’ont fasciné, comme ceux de Claudio Magris ou de W.G. Sebald, sont de formidables enquêtes sur le sens de l’Europe, qui nous renseignent autant sinon plus, sur l’Europe, que de nombreux travaux universitaires.

Je ne crois pas pour autant – je dirais même je n’ai jamais cru – à la dualité entre le réel et l’imaginaire. Le géographe n’accède pas une réalité supérieure que l’auteur de romans géographiques ; le discours qu’il produit n’est pas plus proche de la prétendue vérité des lieux. De nombreuses pages ont été écrites sur la question, par des écrivains comme Segalen, Breton, Borges, Butor ; j’ai moi-même proposé mon point de vue dans mon essai intitulé Dans les ruines de la carte.

Avec Dans les ruines de la carte je suis revenu de façon critique sur ma fascination enfantine pour les cartes et sur mon « éducation géographique ». J’y ai décelé 4 étapes. Qui correspondent à 4 découvertes géographiques. Chacun de mes romans découle d’une de ces découvertes géographiques et s’efforce de l’illustrer, de la développer.

La ligne des glaces, mon troisième roman, se présente ainsi comme une sorte de fable sur le caractère infini des frontières. Samuel Vidouble doit tracer au pixel près, lui répète plusieurs fois l’ambassadeur, la frontière entre la Grande-Baronnie – notre frontière, la frontière de l’Europe – et un voisin menaçant, qui n’est jamais nommé dans le roman mais que tout le monde devine. Il se rend compte peu à peu qu’au pixel près, cette frontière est infinie, et il se désintéresse de sa mission, sombre dans l’alcool et la mélancolie – il finit par se sentir lui-même traversé par une frontière intérieure, gagné par une forme de schizophrénie.

SGDL : Est-ce que l’imagination des lieux revêt une importance particulière dans le roman d’un écrivain géographe ?

Emmanuel Ruben : J’aime cette appellation d’écrivain-géographe. Nous pourrions écrire un manifeste des écrivains-géographes (sous le titre « pour une écriture géographique » ou « pour une écriture des lieux »), qui prendrait le contrepied du manifeste des écrivains voyageurs de 2007 pour une littérature-monde. Je pense que nous pourrions rassembler de nombreux écrivains, et pas seulement des anciens géographes. On pourrait rassembler tous les écrivains contemporains pour lesquels les lieux, les paysages, ont une importance primordiale ; pour se cantonner à la littérature française contemporaine, je pense à Maylis de Kerangal, à Mathias Enard, à Philippe Vasset, à Xavier Boissel, à Anthony Poiraudeau, à Hélène Gaudy ; je pense à des philosophes comme Jean-Christophe Bailly, Georges Didi-Huberman, Bertrand Westphal ou Bruce Bégout ; chez Inculte il y a de nombreux auteurs qui se situent aux lisières du roman et font surgir toutes les dimensions de l’imaginaire d’une exploration-description minutieuse des lieux. A l’heure de la refermeture des frontières et de la dématérialisation de l’information dans une mondialisation inquiète, il nous faut occuper les places publiques et sauver les lieux de vie comme espaces de médiation, où se réinvente le lien entre poétique et politique. L’espace, l’autre ou l’étranger ont été trop longtemps des impensés de la littérature française, trop occupée à raconter le temps qui passe et à explorer l’intimité.

Dans l’idéal j’aimerais pouvoir écrire sur des lieux que je n’ai jamais visités. Je l’ai fait de temps à autre et de façon marginale, à propos de lieux qui me font rêver : Moscou, Valparaiso, Vladivostok, la Sibérie, la Patagonie dans Halte à Yalta. Je l’ai fait aussi à propos de lieux que je n’ai pas encore eu la force de visiter, que je me suis efforcé de tenir à distance et qui jouent un rôle majeur dans la mythologie familiale : ainsi de l’Algérie dans Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu. Les guides touristiques, les manuels d’hsitoire-géographie, les romans, les atlas et les cartes numériques ont le mérite de combler les lacunes de l’imagination dans ces cas-là. Mais la plupart des lieux que je décris dans mes livres, je les connais bien, très bien. Souvent, j’y ai vécu. Écrire, c’est pour moi leur donner une deuxième vie. L’écriture me rapatrie dans ces lieux que j’ai aimés, auprès de ces gens que je ne reverrai plus.

Mais dès que je tente – en toute humilité – de décrire un lieu donné, je ne peux m’empêcher d’inventer. Pas seulement pour désorienter le lecteur. Car le lieu se métamorphose pour moi au contact de l’écriture et au souvenir d’autres lieux, qui viennent l’hybrider.

C’est une des nombreuses raisons pour lesquelles je suis, je crois, fasciné par les frontières, qui sont le lieu par excellence de l’hybridation, de l’invention, de la métis au sens grec.

SGDL : Est-ce que le détour par la fiction enrichit le travail du géographe ou nourrit sa réflexion scientifique ?

Emmanuel Ruben : Dans mon cas, comme je ne suis plus géographe en activité, il est difficile de répondre. Mais il m’est arrivé quelque chose de très particulier, à Jérusalem. J’étais parti à Jérusalem pour écrire un roman qui me trottait en tête depuis longtemps et j’avais besoin de me confronter à la réalité du lieu – comme un réalisateur part sur le lieu du tournage. Dès mon arrivée au couvent des Dominicains où j’allais loger pendant deux mois, je me suis senti replongé dans un milieu de chercheurs – car les frères dominicains – archéologues, épigraphistes ou théologues – sont avant tout des chercheurs qui ne vivent pas comme des anachorètes mais au cœur même de la ville.

Traversé par un flux d’informations permanent, plongé dans la réalité rugueuse de la ville, je ne parvenais pas à me concentrer sur le roman.

C’est alors que je me suis mis à écrire les textes que j’ai rassemblés plus tard sous le titre Jérusalem terrestre. C’est alors que j’ai réalisé les cartes qu’avec mon éditeur, nous avons intégrées au livre. 

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17 juillet 2016

Le roman rêvé, c’est un château échevelé qui remue encore

ombres chambord

En février 2016, j'ai reçu au château de Chambord, où j'avais la chance de résider, la visite de Pierre Poligone, qui souhaitait réaliser un entretien pour Zone critique. Nous avons passée une journée d'hiver bien agréable, à discuter littérature pendant des heures et des heures, au point de ne pas voir le temps passer. Je retranscris ici l'intégralité de cet entretien :

 

Le roman rêvé, c’est un château échevelé qui remue encore

 

Zone Critique : Comment as-tu commencé à écrire ? Y a-t-il eu un événement fondateur ayant déclenché la pratique de l’écriture ?

 

Emmanuel Ruben : J’ai parfois le souvenir d’avoir toujours écrit. Pourtant, si je dois réfléchir à une date, je crois que tout commence le 9 novembre 1989, le soir de la chute du mur de Berlin. J’avais neuf ans. En regardant les images à la télévision, j’ai eu pour la première fois l’impression d’assister à un événement. Je suis monté dans ma chambre et je me suis attelé à la conception d’un pays imaginaire qui a été la matrice, pour moi, de toutes les formes d’écriture. Ce n’était pas un roman mais plutôt une sorte de bande-dessinée, d’écriture hybride qui passait par les cartes et les images. J’ai ensuite repris cette bande-dessinée lorsque des chutes de neige très importantes m’ont confiné dans ma chambre, sans électricité, à la lueur des bougies. Ce sentiment d’enfermement associé à un événement historique a été à l’origine de ce premier geste d’écriture : j’ai eu besoin d’inventer un pays pour pouvoir raconter une histoire.

 

ZC : Jérusalem Terrestre se présente comme un « carnet de déroute». Peux-tu nous présenter la genèse de ce projet et la manière dont celui-ci a pris le pas sur l’écriture de ton roman ? As-tu l’habitude de tenir des journaux de bord pour préparer tes romans ?

 

ER : Même si au début j’écrivais sans plan préconçu, j’ai pris l’habitude, avec le temps, de tenir un carnet pour préparer l’écriture d’un roman. Ces travaux préparatoires se présentent sous la forme de fiches (rédigées à la main) puis de fichiers (informatiques) où tout est jeté pêle-mêle, les phrases à l’emporte-pièce, les rêves, les réflexions personnelles, les citations puisées ici où là, les linéaments de l’intrigue, les descriptions des personnages, etc. Le roman y puise et y rejette ce qui ne colle pas, selon un principe de vases communicants.

Jérusalem Terrestre, ce serait un de ces carnets qui, peu à peu aurait pris son autonomie. Si j’ai appelé ce livre un « carnet de déroute » ou un « journal de débord », c’est parce que je me suis senti très vite dérouté, débordé par plusieurs choses. J’étais parti à Jérusalem pour écrire un roman qui me trottait en tête depuis longtemps et j’avais besoin de me confronter à la réalité du lieu. Dès mon arrivée au couvent des Dominicains, je me suis senti inculte face à ces frères avec lesquels j’ai passé mon temps. Ils ont partagé avec moi leurs travaux de recherches, notamment en archéologie. Ce ne sont pas des moines ordinaires mais des chercheurs qui n’enseignent pas – ou très peu – et qui sont libérés de la plupart des contraintes matérielles : ils sont nourris, logés, blanchis, le rêve, quoi ! Ce couvent est situé au cœur de la ville, à deux pas de la porte de Damas. Cet emplacement permettait de prendre la mesure du processus de réappropriation du territoire entrepris par les Israéliens. De ma fenêtre, je pouvais entendre les bruits de bulldozers qui détruisaient la chaussée. On sent une présence israélienne de plus en plus forte dans ce quartier. Le matin, au petit-déjeuner, dans le réfectoire du couvent, je lisais les grands quotidiens israéliens dans leur version anglaise ; à midi et le soir, j’écoutais les frères, entretemps, il y avait Internet et les excursions ici ou là. Ce flux d’informations permanent, cette immersion dans la réalité rugueuse de la ville m’empêchait de me concentrer sur le roman. J’étais là pour voir les choses de mes propres yeux. Dégagé de mes obligations d’enseignant – même si j’animais des ateliers d’écriture au lycée français et au centre culturel – j’étais complètement disponible pour m’immerger dans un territoire donné. Résultat : le roman ne s’écrivait pas, ou du moins il s’écrivait en marge du carnet ; les rôles étaient inversés. Ce journal de débord m’a permis de presser l’éponge, j’y ai mis tout ce qui risquait d’alourdir le roman, je me suis autorisé à coller des petits bouts de vécu, des fragments de discours, des cartes, de la documentation tandis que la fiction ne voulait frayer que dans des parages imaginaires. Depuis Jérusalem, j’ai publié ces réflexions à chaud sur mon blog, L’araignée givrée, pour les partager. Puis Marie de Quatrebarbes m’a proposé de les publier sur le site de Remue.net. Enfin, je les ai envoyées à Alexandre Civico, éditeur chez Inculte, et nous avons veillé à construire ensemble un vrai livre dans lequel nous avons intégré des cartes que j’ai réalisées moi-même et pour lesquelles j’ai dû inventer un système de hachures afin de respecter la contrainte du noir et blanc.

 

ZC : Tu refuses l’appellation « récit de voyage », pourquoi ? Dans quel horizon littéraire inscris-tu ton carnet de déroute ?

 

ER : Pour moi, ce n’est pas un récit de voyage dans la mesure où je ne me suis jamais considéré en voyage à Jérusalem. J’étais parti pour écrire un roman et procéder au repérage des lieux, comme un réalisateur. Je ne m’inscrivais pas du tout dans la lignée de Chateaubriand et de son Itinéraire de Paris à Jérusalem puisque je n’avais pas d’itinéraire. J’évitais à dessein les lieux touristiques, et la dimension religieuse ne m’intéressait pas quand je me suis rendu en « Terre Sainte » c’est d’ailleurs pour cela que nous avons intitulé le livre Jérusalem Terrestre. Je crois aussi que cet essai s’échappe du récit de voyage parce qu’il y a un discours politique : je ne me contente pas de lire des paysages mais je m’attache aussi à décrypter des cartes et toutes sortes de textes et d’images. Bien souvent, il y a une mythologie de l’écrivain voyageur qui part le carnet sous le bras dans le but de rapporter ses impressions. Ce n’est pas mon cas. Je n’aime pas trop la posture des écrivains voyageurs parce que j’y trouve une sorte de naïveté dans leur rapport au réel, comme si celui-ci se déployait devant eux au moment de l'écriture. C’est une vieille affaire, et je ne suis pas le premier à dénoncer cette rhétorique un peu niaise. Dans son Traité du style, Aragon écrit : « Aujourd’hui que la terre est quadrillée, bichonnée, macadamisée, il y a encore des mecs à la mie de pain qui parlent avec un sérieux vraiment papal d’être partis ». Cela dit, je reste un lecteur des grands écrivains voyageurs qui sont avant tout, pour moi, des écrivains, comme Cendrars ou Bouvier.

 

ZC : Qu’est devenu ce projet de roman évoqué dans Jérusalem Terrestre ? Peut-on dire que la tenue de ce journal a été salutaire pour l’écriture du roman ?

 

ER : Ce roman, j’ai commencé à l’écrire pour de bon lorsque je suis revenu en France. Voici la question que je me pose à chaque fois que je parle d’un lieu : en tant qu’écrivain européen de langue française, qu’est-ce que j’ai à dire de nouveau sur X (le Proche-Orient) ou Y (les Pays baltes dans la ligne des glaces) ? Je n’écris rien d’exotique. Pour me mettre au travail, il faut que j’aie quelque chose à dire sur l’Europe (qui est qu’on le veuille ou non, notre territoire) et dans la langue que je fabrique à l’intérieur de la langue française (qui est qu’on le veuille ou non, notre langue). Comme je ne trouvais pas la réponse à la question, j’ai laissé reposer le texte plusieurs mois. Je crois que l’écriture de Jérusalem Terrestre a été cathartique dans la mesure où j’ai réussi à me délester d’un trop plein d’information. Le roman à venir se situera dans un lieu incertain, à mi-chemin entre Jérusalem et l’Europe. Ici, je dois travailler à déterritorialiser le roman palestinien et à le reterritorialiser dans une problématique française ou européenne. Tout ce que j’ai mis dans Jérusalem Terrestre, c’était pour le tenir à distance, pour que le roman s’accommode des lieux imaginaires qui naissent de cette migration, de cette superposition ville/campagne, Europe/Moyen-Orient, Palestine/Serbie (où je vis depuis février 2015), Jérusalem/Chambord (où je suis en résidence en ce moment). Évidemment on devinera Jérusalem, évidemment on devinera la Palestine, évidemment on devinera Israël mais ce n’est pas mon problème.

Le fait pour un écrivain, de refuser de nommer un lieu, c’est refuser de l’invoquer et donc de le décrire, ou d’en parler. Le nom de lieu suffit à l’exotisme facile de l’écrivain-voyageur. Mais dès qu’on le remplace par un autre nom de lieu, dès que j’écris Tiranis à la place d’Isratine (composé d’Israël et de Palestine), j’invoque un imaginaire, je déplace le lieu, je me l’approprie et le renvoie changé au lecteur. Je n’écris pas de romans politiques ou de romans à clés. À la rigueur, j’écris des romans géopolitiques, mais dans le sens abstrait. Ce qui m’intéresse, dans la géopolitique, c’est une configuration spatio-temporelle. Dans La ligne des glaces, la configuration frontalière, nordique et maritime (péninsulaire ou archipélagique). Dans LeMur oriental (tire provisoire du roman), ce qui m’intéresse c’est le mur de séparation. La situation qu’il crée, la coupure dans le paysage, entre les personnages, qu’on se situe en Israël/Palestine ou en Hongrie/Serbie, ou aux USA/Mexique. Le roman ne vise alors qu’à percer une brèche. C’est un travail d’artificier. Voir ce qui se produit dans les interstices et les intervalles. Tous les personnages, toutes les voix narratives du livre se situeront dans un entre-deux, entre deux pays, entre deux langues, entre deux temps puisque le livre se déroulera au milieu du XXIe siècle mais se réfèrera à un drame qui s’est produit dans le premier quart du XXIe siècle.

Entre 2001 et 2025, c’est là que se joue le sort du siècle et que meurent les enfants, les innocents comme Walid, dont la mort mystérieuse sera le sujet du livre. Verdun & Waterloo, Marignan, le 11 septembre, l’assassinat d’Henri IV et la mort de Louis XIV, tous ces événements se sont produits dans des premiers quarts de siècle. Les débuts de siècles sont toujours féconds. Quelque chose de nouveau s’invente. Qui peut être effroyable. Dans les fins de siècles, il peut y avoir des délivrances, ou du moins des espoirs de délivrance, 1789 & 1989, mais aussi Sedan et la fin du Second Empire, 1968 et la Commune. Ce sont peut-être de pures coïncidences. Mais les crues centennales de nos fleuves et de nos rivières sont des réalités naturelles ; les secousses et les tremblements de siècles sont des réalités humaines, car il y a, au fond, une périodicité, le siècle étant la durée de vie d’un espace-temps à taille humaine.

 

ZC : Tu avances souvent la thèse selon laquelle des liens étroits existent entre géographie et histoire. Quels sont-ils ? Jérusalem est-elle un bon exemple pour illustrer les interactions qu’entretiennent ces deux disciplines ?

 

ER : J’ai toujours été sensible à l’idée du continuum histoire-géographie dont parlait Julien Gracq. Les deux disciplines fonctionnent ensemble. On ne peut pas décrire les lieux en faisant abstraction de l’histoire. On ne peut pas comprendre l’espace de Chambord sans faire appel à son histoire. Mon prochain roman, Taraconta, sera le versant historique de La Ligne des glaces, qui est un roman très géographique. Les lieux gardent toujours quelque chose de ce qui a eu lieu. La notion de continuum est essentielle pour appréhender ces disciplines. Lorsque je me suis rendu à Odessa, en 2006, pour l’écriture de mon premier roman (Halte à Yalta) j’ai découvert des paysages urbains magnifiques creusés par une absence effrayante : celle de 80% d’une population, juive, exterminée durant la Seconde Guerre mondiale. Cette absence, 60 ans après la guerre, était encore sensible. Toutes proportions gardées, en Israël, on ressent le vide laissé par ceux qui sont partis en 1948 : plus de 800 000 Palestiniens qui ont fui ou ont été chassés de leurs villages natals.

Le rôle de l’écrivain-géographe conscient de ce continuum est de déchiffrer la ville en tant que palimpseste. Aussi ai-je essayé de comprendre et de lire les différentes strates des murs de Jérusalem. Ces couches s’accumulent, se bouleversent et se chevauchent, comme si les évènements étaient des avalanches ou des séismes. Une strate plus ancienne peut être mise en lumière par un événement plus récent. Le patrimoine rend compte de cette mise en valeur d’un passé plutôt qu’un autre. Si l’on prend l’exemple des graffitis de Chambord, la plupart des gens vont considérer que les graffitis du XVIe s. sont plus importants que ceux de 2010. Toute l’idéologie à l’œuvre en Israël s’appuie sur ce prédicat : tout ce qui est plus ancien a plus de valeur que ce qui est récent. À raisonner ainsi, on sacrifie en permanence le présent. On ne voit pas le temps passer comme on ne voit pas l’herbe pousser. On ne peut pas saisir l’instant et nous ne sommes jamais contemporains de notre propre présent. Même celui qui a fait des études d’histoire-géographie ne peut sortir de cette impasse. Cette situation est à l’origine du sentiment de nostalgie, cette tristesse rêveuse qui nous saisit.

 

ZC : Tu es géographe de formation mais aussi écrivain. Toi qui t’intéresses aux frontières et aux espaces, sais-tu où finit le géographe et où commence l’écrivain ? La ligne entre les deux est-elle floue ?

 

ER : En tant qu’écrivain, je ne fais pas œuvre scientifique, si tant est qu’un géographe puisse faire œuvre scientifique dans la mesure où la géographie n’est pas soumise à un principe de vérification. Mon désir d’écrire a toujours précédé mon désir d’être géographe. J’ai toujours éprouvé une certaine fascination à l’égard des lieux qui m’entourent. Je suis de ces personnes que les lieux, les climats, les saisons, influencent énormément. Autant que les gens, d’ailleurs. J’aime les écouter, j’aime les laisser partir dans leurs délires. J’ai souvent l’impression d’être dépourvu d’intériorité. De n’être qu’une caisse de résonance. Je suis également animé par un besoin de description, qu’elle soit poétique, romanesque ou picturale. Bien entendu, dans Jérusalem Terrestre, le géographe est revenu à la charge puisque cet espace, j’étais plus à même de le comprendre que le touriste lambda grâce à ma formation. C’est un livre de géographe où la littérature n’entre que par effraction : je ne m’y suis pas posé de questions littéraires ; à vrai dire je trouvais cela plutôt indécent dans de telles circonstances. Je me suis posé des questions de structure et d’efficacité mais je n’ai pas cherché une harmonie particulière. Et j’ai compris en écrivant ce livre que je ne pouvais plus me débarrasser du géographe en moi – désormais, Samuel Vidouble (le narrateur de La ligne des glaces) me colle aux basques et il reviendra, dans d’autres livres.

 

ZC : Tu t’exprimes par les mots, par le dessin mais aussi par la photographie. Quels liens unissent ces types d’expression ?

 

ER : Dans Jérusalem Terrestre, j’ai utilisé la photographie, non dans un but esthétique mais plutôt pour baliser mon parcours d'indices, pour jalonner mes impressions de traces et d’empreintes. J’écris rarement à partir d’une photo car j’ai trop confiance dans la mémoire mais au moment de la réécriture du texte, la photographie m’a permis de mettre à l’épreuve mes souvenirs.

« L’idéal serait de vous faire un dessin » : c’est la première phrase de mon premier roman, Halte à Yalta. Pour moi comme pour beaucoup de gens, je crois, le dessin anticipe l’écriture, la supplée, ou la remplace. Mais il demeure quelque chose d’abstrait, un idéal. Lors de mon arrivée à Chambord, j’ai commencé à dessiner. Le dessin est une manière d’habiter l’espace. L’écriture reste quelque chose de moins spontané. Goethe a un très beau mot, je crois, à ce sujet : « L’âme raconte beaucoup d’elle même en dessinant ». Dans le dessin, a fortiori dans l’aquarelle, il y a moins de triche que dans l’écriture : adieu les repentirs ! L’un des écrivains qui m’a habité pour l’écriture de Taraconta, c’est Claude Simon qui avait commencé une carrière de peintre mais qui n’a pu assouvir son désir de description que dans la forme romanesque. Idéalement, j’aurais voulu faire de la bande-dessinée pour pouvoir proposer un continuum entre l’image et le texte. Mais ce continuum n’a rien d’évident pour moi, il y a une faille entre les deux pratiques, que je ne parviens pas à combler. Certes, il m’est déjà arrivé d’écrire un texte pour éclairer l’un de mes dessins. Dans La ligne des glaces, j’ai inséré des dessins au sein même du roman – c’est un procédé que je souhaite poursuivre.

La pratique du dessin m’aère souvent l’esprit, après des heures passées derrière un écran d’ordinateur. Je travaille toujours sur plusieurs projets en même temps. Dans un mouvement d’aller-retour de l’un à l’autre, dans l’espoir que les livres et les dessins dialoguent entre eux mais ça ne marche pas toujours ! Je peux écrire et dessiner le même jour, mais un seul dessin, un seul texte à la fois. En ce moment, je suis fasciné par les crânes de cervidés, ces trophées de chasse qui sont accrochés partout ici, à Chambord et je découvre en les dessinant qu’aucun crâne n'est semblable. Même dans la mort nous sommes différents. Les crânes des élans, surtout, sont très humains. Il y a un côté Dark Vador de toutes ces gueules décharnées qui aspirent les ténèbres, on croirait qu'ils brament encore dans la nuit.

 

ZC : Si Icecolor semblait être une exhortation à la contemplation et à la méditation poétique à partir des tableaux de Kirkeby, Jérusalem Terrestre aborde des enjeux plus politiques. Comment expliques-tu ce glissement du poétique au politique ? Tu affirmes également vouloir rester fidèle à Camus (figure centrale de ton deuxième roman, Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu) et à sa théorie de la littérature embarquée. Qu’entends-tu par là ?

 

ER : Ces deux versants, le géopoétique et le géopolitique, m’habitent en permanence. Ils ont toujours été présents dans mes livres. Même dans Icecolor, des préoccupations environnementales s'inscrivent en filigrane. La ligne de démarcation entre les deux est loin d’être nette. Les deux préoccupations sont au cœur de Dans les ruines de la carte (essai paru en octobre 2015 aux éditions du Vampire actif). Ce sont toujours les deux versants d’une même approche. Quoi qu’il advienne, nous sommes toujours embarqués, pris dans le courant des événements. « Embarqué » est d’ailleurs le mot par lequel commence La ligne des glaces. Je crois qu’un écrivain doit s’efforcer, tant que possible, de se penser comme embarqué, dans son siècle, dans son pays. Dans la littérature engagée, il y a quelque chose de trop martial et de trop volontariste, un côté débarquement, 6 juin 44, comme si on pouvait décider de ses choix politiques. De même, il faut prendre garde à ne pas se murer dans une tour d’ivoire. Je ne pense pas que le désengagement rêveur dont parle Rimbaud puisse encore fonctionner de nos jours. Camus parle de cela dans son Discours de Stockholm. Toute la vie, nous sommes embarqués sur une galère et notre tâche est de ramer – à contre-courant si nous le pouvons – aux côtés de nos semblables mais nous ne pouvons pas quitter le navire avec les rats et les enfants. Par exemple, après sa déportation, Kertész a choisit de demeurer en Hongrie, ce pays où il est né mais qu’il honnit. C'est une façon pour lui de rester vigilant, et d'accepter son sort. C’est un geste politique, le panache en moins. Il me semble que c’est emblématique d’une certaine humilité – te je crois que l’humilité doit être une des qualités principales d’un écrivain, d’un intellectuel.

 

ZC : Penses-tu qu’au sein même de la géographie, il existe une articulation entre le poétique et le politique ?

 

ER : La géographie, contrairement à l’histoire, possède une dimension onirique évidente. Hier soir, j’ai relu les premières pages de Séraphita de Balzac dans lesquelles il décrit la côte de la Norvège. Son pouvoir d’évocation est si puissant qu’en lisant ce passage on voit les fjords se dessiner, on se met à voir des fjords toute la nuit, on ne peut s’empêcher d’en rajouter dans ses rêves.

Avec Dans les ruines de la carteje suis revenu de façon critique sur mon « éducation géographique » et sur ma fascination enfantine pour les cartes. J’y ai décelé 4 étapes. 4 découvertes géographiques. Première découverte : que la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Yves Lacoste. Deuxième découverte : que les frontières sont infinies, donc franchissables. Borges rend compte de cela avec son rêve d’une carte à l’échelle 1 : 1. Un cartographe travaille toujours dans l’approximation, il est obligé de simplifier la réalité. Troisième découverte : que tous les peuples sont imaginaires. La géographie permet également de prendre la mesure de la dimension imaginaire du politique. Un pays commence à exister à partir du moment où on y croit. On invente des nations lorsqu’on a fini d’inventer des territoires. Quatrième découverte : qu’un archipel en cache toujours un autre. Le motif de l’archipel est une belle métaphore de ce point d’intersection entre le politique et le poétique. L’archipel, c’est la vaste mer mais c’est aussi le camp d’internement. Soljenitsyne renvoie à cette double dimension avec L’archipel du goulag. Au fur et à mesure de mes études, j’ai déconstruit mes présupposés. Sous la dimension poétique de la géographie se dessine toujours un imaginaire politique, de même que chaque discours politique s’adresse à un imaginaire collectif.

 

ZC : La ligne des glaces tisse des liens entre quête de soi et quête du monde. Dans Icecolor, tu écris « Quand donc voyager a-t-il signifié autre chose que partir à la recherche de soi-même en croyant se fuir, lever ses cauchemars en croyant chasser sur ses rêves, aller au bout de sa propre nuit, affronter ses hantises et les étrangler de retour dans sa chambre ou dans son atelier, sur une toile ou sur du papier ? » Tu affirmes régulièrement le lien entre errance intérieure et voyage, est-ce une problématique qui te tient particulièrement à cœur ? Les questions de l’espace et de l’identité sont-elles liées ?

 

ER : Pour cette question, je ne peux m’empêcher de penser à Perec, et pas seulement à W ou le souvenir d’enfance mais aussi à La vie mode d’emploi, Penser/Classer. Dans Espèce d’espace, il décrit l’alternative suivante : « Ou bien s'enraciner, façonner ses racines, arracher à l'espace le lieu qui sera vôtre, bâtir, planter, s'approprier millimètre par millimètre son «chez-soi», être tout entier dans son visage, se savoir cévenol, se faire poitevin. Ou bien n'avoir que ses vêtements sur le dos, ne rien garder, vivre à l'hôtel et changer de pays, parler et lire indifféremment quatre ou cinq langues, ne se sentir chez soi nulle part mais bien presque partout. » Je choisirais sans hésiter la seconde alternative. Il n’y a plus de lieu natal ou de langue maternelle. Notre langue, c’est celle qu’on apprend à l’école. On ne baigne pas dans une langue comme on baigne dans un liquide amniotique. La langue, on la défend, on l’utilise et on la transforme. Dans l’idéal, il faudrait vivre dans l’entre-deux lieux, dans un interstice, sans ancrage. Je crois, comme Victor Hugo, que l’exil est un mythe. Je ne me sens pas attaché à un lieu en particulier. Chaque endroit possède une résonance particulière qu’il faudrait saisir. La phrase citée dans Icecolor est avant tout interrogative. Voyager est un privilège de petit-bourgeois. Nous sommes des hommes-touristes face aux réfugiés qui vivent le voyage comme une épreuve, comme un exil, comme une manière de mettre tous les jours sa tête sur le billot, pour reprendre l’expression de Nicolas Bouvier. À la suite d'un périple éprouvant, je n’ai pas envie d’écrire un récit de voyage mais un roman. J’ai envie d’habiter ce que j’ai vécu. Le vrai lieu, dès lors, serait le roman.

À l’origine de tous mes livres, je m’en rends compte à l’instant, il y a un voyage raté. C’était le cas dans Icecolor, dans Jérusalem Terrestre, aussi bien que pour le narrateur de La ligne des glaces ou de Halte à Yalta. Un voyage raté est à l’origine de l’écriture de Taraconta, mon prochain roman. Ce livre relate une enquête autour d’un sabre disparu. Pourtant, ce qui a servi de déclencheur à l’écriture, ce n’est pas la lecture du livre de Claudio Magris, Enquête sur un sabre, que je lirais plus tard, mais un voyage complètement raté au pays de Magris, en Italie. J'y étais allé seul, au début du mois d’avril (2010 si je me souviens bien), il faisait très froid, je dormais sous une tente et j’ai traversé une sorte de crise existentielle. Le voyage allait de déconvenue en déconvenue, dès le passage raté de la frontière, à pied, dans la neige, et je suis rentré à la maison déprimé, n’ayant plus aucune confiance dans les voyages. En fait, le seul moment où j’avais éprouvé quelque chose de fort, c’était à Côme. Pas vraiment face au lac mais face à la coupole du Duomo, lorsque j'étais en train de réaliser une aquarelle de la coupole se reflétant dans le lac. Car là, tout à coup, j’ai reconnu la couleur de la coupole, ce vert de bronze oxydé, très particulier. Et je me suis souvenu d’un puzzle, quand j’étais enfant. C’était un puzzle 1000 (ou 3000) pièces d’une vue de Côme. Ce puzzle, pour un enfant de 9-10 ans, était une véritable épreuve. Trop de pièces se ressemblaient, le ciel et le lac étaient des casse-tête absolus, sans compter tous ces reflets ! Dans un kiosque de Côme, j’ai acheté une carte postale d’une vue aérienne oblique de la ville. Et je me suis souvenu que c’était cette vue, la même prise de vue, exactement, qui avait servi à l’établissement du puzzle. On pense à Perec, bien sûr, et à La vie mode d’emploi mais à ce moment-là je n’en connaissais que des extraits étudiés au lycée ; je l’ai lu plus tard.

Qu’est-ce que j’ai compris, face à ma carte postale ? Que j’avais besoin, pour me consoler de ce voyage raté, pour justifier mon retour abrégé en France, d’écrire un roman. Que seule l’écriture d’un roman dans lequel je me perdrais comme dans un puzzle pourrait me consoler du ratage absolu de ce voyage – et d’une histoire aussi qui finissait et que je croyais pouvoir fuir en entreprenant ce voyage. Mais la seule fuite possible et réellement salutaire, c’était le roman.

J’ai cherché alors dans mes souvenirs, quelle était la plus grande énigme de mon enfance. Et c’est alors que j’ai repensé à un sabre, accroché dans le salon de mes grands-parents. Je me suis dit : il ne te reste plus qu’à écrire l’histoire de ce sabre. Et comme je ne savais strictement rien – au point que je me demande souvent s’il y avait vraiment un sabre – j’ai tout réinventé, à commencer par lieux, les personnages, les grands-parents et les grands-oncles du narrateur, Samuel Vidouble (qui est, oui, comme son nom l’indique, un double).

J’ai ensuite travaillé sur l’harmonie et le rythme. Un bon récit, c’est une sonate (mon modèle pour Halte à Yalta). Un bon roman, c’est une symphonie ou à la rigueur un concerto.

Face à Chambord, le roman idéal n’est plus la cathédrale de Hugo ou de Proust, c’est le dernier rêve inachevé de Léonard, c’est le château échevelé de François Ier. Observer Chambord de nuit ou tôt le matin a quelque chose de magique : il n’y a aucune symétrie et pourtant l’ensemble est harmonieux. Pourquoi ? Parce que le plan original – en svastika – n’a pas été respecté. Parce que les tours ont bougé – elles ont pivoté sur elles-mêmes, avec leurs cheminées, leurs clochetons et leurs mansardes. Ce qui donne l’impression, quand on s’approche du château dans le brouillard matinal ou le crépuscule, qu’il remue encore. C’est une belle leçon pour un roman : éviter les symétries chiantes, laisser un peu de folie, créer des déplacements, des surprises. On doit être surpris, ébloui, étonné à chaque chapitre. Ne jamais respecter scrupuleusement le plan tiré sur la comète romanesque. Ce serait le meilleur moyen d’écrire un roman didactique et emmerdant.

 

Propos recueillis par Pierre Poligone

 

04 juillet 2016

Même les poètes sont mortels

 

bonnefoy

« Qu’ai-je à léguer ? Ce que j’ai désiré,

La pierre chaude d’un seuil sous le pied nu,

L’été debout, en ses ondées soudaines,

Le dieu en nous que nous n’aurons pas eu. »

Yves Bonnefoy, Ensemble encore, 2016

 

Tous les hommes ont deux grands-pères, le maternel et le paternel. Tous les écrivains s’inventent des pères ou des mères spirituels, parfois même des frères, des sœurs, des oncles ou des tantes – toute une famille et une généalogie complexe, tantôt revendiquée, tantôt inavouable, qu’il faudrait voir plutôt comme une compagnie d’aiguilleurs dans le ciel nébuleux de la littérature. Dans ce ciel-là, j’avais deux grands-pères. L’homme qui nous a quittés ce 1er juillet à l'aube et qui m’écrivait en mars 2003 une lettre commençant par ces mots, « je vois que nous sommes si je puis dire, du même sang », était le deuxième – il avait l’âge de mon grand-père biologique, né la même année, 1923, mort dix ans plus tôt, en 2006. J’avais fini par le croire immortel, Yves Bonnefoy, comme j’avais cru immortel Julien Gracq, mon premier grand-père imaginaire, jusqu’au jour de décembre 2007 où j’ai appris la triste nouvelle de son décès. Et c'est comme un coup de poing que j'ai reçu l’annonce de la mort d’Yves Bonnefoy, en plein milieu de la nuit de vendredi à samedi, me laissant insomniaque, avec le besoin immédiat de me ruer sur ma bibliothèque et de relire les lettres qu’il m’écrivait, les poèmes que j’apprenais par cœur au lycée, quelques lignes de celui qui m’avait appris à lire Shakespeare et Rimbaud, à regarder la peinture, du Quattrocento à Titus-Carmel et Alexandre Hollan, et même à reprendre le dessin, grâce à ses Remarques sur le dessin.  

La première fois que j’entendis son nom, ce nom si prometteur pour un poète, ce nom que saluait Sartre, déjà, dans une note de bas de page de Qu’est-ce-que la littérature, en 1948 – la première fois que j’ai entendu son nom, j’étais en classe de première S. Mon professeur de lettres, une petite dame vive, rousse et angoissée qui me recevait dans sa classe tous les jours à l’heure du déjeuner, pour nous épargner, à elle la compagnie de ses collègues rouspéteurs, à moi celle de mes camarades scientifiques – m’avait soufflé ce nom, entre deux bouffées de son sandwich, le nom de l’homme auquel elle avait consacré son mémoire de maîtrise. C'est sur ces conseils que je lus Dans le mouvement et l'immobilité de Douve, Rue Traversière, Ce qui fut sans lumière, Début et fin de la neige. À dix-sept ans, j'empruntai même au grand poète, sans le savoir, une phrase d’Une autre époque de l’écriture, en intitulant une pièce de théâtre Et la lumière ?

 

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Et ce fut donc à mon tour que je consacrai sept ans plus tard, en 2003, un mémoire de maîtrise, – mémoire un peu hétérodoxe, car de géographie littéraire (discipline imaginaire s’il en est) –, à l’Arrière-pays, pompeusement intitulé « lectures pour une géographie de l’être ». Cette idée saugrenue, je la devais entièrement à un géographe tourangeau, Michel Lussault (j’en profite ici pour le saluer), lequel avait glissé, au détour d’une conférence donnée en février 2002 à l’École Normale Supérieure, que l’Arrière-pays était un des plus beaux livres de géographie de tous les temps. Alors, le soir même, j’avais acheté, lu, annoté ce livre qui agirait pour moi comme une révélation : j’étais convaincu que s’y nichait la résolution – poétique – de problèmes d’esthétique et de géographie qui me hantaient depuis longtemps. Renversant l’adage du poète selon lequel « il faut s’attacher aux lieux quand on se soucie des œuvres »1, j’avais la ferme résolution de prouver à mes professeurs de géographie, en deux cents pages d’exégèse post-structuraliste, qu’il faut s’attacher aux œuvres quand on se soucie des lieux. En octobre 2002, je partais à Pise, à la Scuola Normale Superiore, et je passais trois mois à sillonner les chemins de l’Arrière-pays, à travers la Toscane, les Marches et l’OmbrieJ’en revins avec ce mémoire hybride, complètement bricolé, qui ne manquerait pas de déboussoler, de l’aveu même de son principal intéressé, les habitués de la bibliothèque Bonnefoy de Tours.

Un jour de juin 2003, donc, je reçus la lettre dans laquelle Yves Bonnefoy acceptait de me rencontrer, au Collège de France. Venu expressément à la capitale depuis ma ville natale, je me rendis en bermuda beige et en sandales de pèlerin à l’accueil de la vénérable institution où m’attendait un mot du poète me conviant directement à son domicile, rue Lepic, en raison des grèves de la RATP.

Après avoir grimpé la rue perchée sur les hauteurs de Montmartre dans la torpeur de l’après-midi jusqu’au numéro 72, il fallait, pour accéder au bureau du poète, déambuler à travers les cloisons serrées à l’extrême d’un labyrinthe de livres. C’est là, sur un fauteuil, près de la fenêtre, qu’Yves Bonnefoy recevrait le jeune gandin de vingt-deux ans monté de sa province, comme il se doit, avec non seulement les derniers livres à faire dédicacer, mais bien sûr, son premier manuscrit sous le bras.

Voici l’entretien que je réalisais ce jour-là avec le vieil homme au cœur d’enfant qui me perçait de son doux regard bleu sans trop s'arrêter sur ma tenue (ah ! les sandales et le bermuda !) et se levait toutes les dix minutes pour saisir sur son bureau ou dans sa bibliothèque un livre qu’il jugeait bon de m’offrir.

1 « Sur la peinture et le lieu », in L’Improbable.

 

Yves Bonnefoy : Rappelez-moi, la phrase qui vous a servi de déclic, de ce professeur de géographie à Tours…

Emmanuel Ruben : Oui, Michel Lussault…

YB : L’Arrière-pays, un livre de géographie ? Vous savez tout de même que ce n’est pas un traité de géographie… Je vois dans vos remerciements que vos références sont intéressantes. Kenneth White, je vois pourquoi. Julien Gracq, vous l’avez contacté ?

ER : J’entretiens une correspondance avec lui mais je n’ai jamais pu le voir, à mon grand regret.

YB : Oui, il était professeur, comme on dit, d’histoire-géo, à Paris, d’ailleurs…

ER : C’est un peu grâce à lui que j’ai décidé de faire de la géographie.

YB : « Les filles d’Urbino », ah…

ER : Cinq étudiantes qui m’ont très gentiment accueilli chez elles. Et puis, c’était en hommage à cette phrase de Dévotion : « À ma demeure à Urbin, entre le nombre et la nuit. » J’ai eu, pendant deux nuits, en quelque sorte, ma demeure à Urbin. Vous avez habité Urbino ?

YB : Non, c’est une métaphore.

ER : Bien sûr, mais je voudrais savoir quelle est la place d’Urbino et du Montefeltre dans votre géographie de l’Italie. Le nom de la ville n’est jamais cité dans L’Arrière-pays, à part dans la légende de l’iconographie et pourtant il semblerait que, parti d’Arezzo, le voyageur s’y rende, avant de buter à Apecchio. Apecchio, serait-ce, pour reprendre votre terminologie, le seuil d’Urbino ?

YB : Oui, je ne parle pas d’Urbino. Si vous avez un peu suivi la logique du livre, vous savez qu’il s’agissait de parler uniquement de chemins détournés, de lieux dérobés alors qu’Urbino, c’est un haut lieu. Je ne pouvais pas, comme à Apecchio, y ressentir l’absoluité du lieu, du lieu où l’on ne fait que passer. Urbino, c’est un lieu trop affirmé, une capitale de la Renaissance, un haut lieu culturel et topographique. Je m’intéressais dans ce livre aux lieux oubliés de l’art, restés dans l’ombre : San Severino, Camerino, etc.

Je suis également fasciné par Urbania, où vous avez dû passer, d’ailleurs. Urbania, c’est comme l’ombre portée d’Urbino, avec son nom qui est quasiment le même (Urbania s’appelait auparavant Casteldurante, je me suis lié avec le conservateur du musée).

J’aime aussi beaucoup Corinaldo, un petit village, où j’ai résidé un temps. Mais vous savez, tout cela est bien relatif : Apecchio, par exemple, ce n’est pas si petit que cela, même si je le décris comme « le lieu où l’on passe ».

ER : En effet, il y a environ 2500 habitants, il y en avait même 5000 dans les années 50, lorsque vous l’avez découvert.

YB : Peut-être pas 5000 dans le village. Beaucoup doivent habiter des fermes dans la campagne.

ER : Oui, les communes italiennes sont plus vastes que les nôtres.

YB : À propos, un jour, j’ai emmené ma femme et ma fille, en voiture, dans les Marches, pour leur montrer cet Apecchio dont je parlais dans L’Arrière-paysLe village était annoncé bien des kilomètres avant, par des séries de banderoles multicolores, j’avais l’impression qu’on nous attendait. En fait, il y avait une kermesse.

Je suis souvent retourné dans ces contrées, quelquefois avec mon ami Gérard Macé. J’ai beaucoup d’amis italiens, des poètes, qui y vivent aujourd’hui.

ER : Comment s’est imposé, sous votre plume, le terme d’arrière-pays ? Pour un géographe, le mot parle immédiatement, nous l’utilisons souvent. Faut-il y voir un écho des arrières-mondes platoniciens qu’a dénoncés Nietzsche ?

YB : Oh, c’est un mot courant. Il s’est imposé de lui-même. J’avais l’habitude de vivre dans des arrière-pays : vous savez, j’ai vécu dans l’arrière-pays niçois, une région que j’aime beaucoup, et dans les Basses-Alpes, à Valsaintes. Il y a des arrière-pays un peu partout : le mot désigne pour moi des contrées reculées, d’accès difficile.

Ces régions ont tendance à disparaître, et l’arrière-pays, je le crains, appartient aujourd’hui au passé. Partout, on rachète des terrains, des fermes, on retape des ruines. Ainsi dans le Cap Corse, et peut-être qu’on a défriché de nouveau les chemins de Caraco. Ainsi dans le Lubéron, cette région que j’aime beaucoup (L’Arrière-pays a été écrit principalement, vous le savez, durant l’été 1971, à Bonnieux) : à Oppède-le-Vieux, désormais tout est neuf.

Mais sur les cartes médiévales, vous qui êtes géographes, vous devez le savoir, les terres inexplorées, figurées en blanc, portaient l’inscription latine « hic sunt leones » : ici sont les lions. Ces cartes me fascinent, et j’aime à regarder les albums de cartographie d’Alberti, l’architecte. Il y avait encore, au XIXe siècle, de ces espaces blancs. Aujourd’hui, je ne crois pas. Toutefois, Gérard Macé m’a raconté, retour d’Ethiopie, que sorti d’Abbis Abeba, il n’y a que des pistes. Ces populations, bien que pauvres, souffrantes, bien sûr, doivent avoir néanmoins une grande impression de liberté, d’être, pour quelques années encore, au large.

Pour être plus précis, je devrais vous rappeler que L’Arrière-pays est la métamorphose d’un premier travail où l’idée, le concept d’arrière-pays était abordé comme objet de réflexion impersonnel. Mais les choses ont très rapidement tourné autrement, j’ai démembré ce travail et L’Arrière-pays tel que vous le connaissez a vu le jour.

ER : J’aimerais savoir quels rapports entretient votre arrière-pays avec les mondes lointains de Baudelaire et de Mallarmé, cet Azur qu’ils appellent de leurs vœux – mer ou cieux – qui est, suivant une logique géographique, un avant-pays. On pourrait croire qu’avec L’Arrière-pays vous avez renversé le sens de la quête du vrai lieu, de l’espace lointain vers le proche, d’avant-pays en arrière-pays.

YB : J’aime beaucoup votre expression d’avant-pays : c’est tout à fait cela. Cependant, vous pensez essentiellement au Mallarmé des premiers poèmes, trop baudelairien à mon sens. Par la suite, Mallarmé a développé l’idée de séjour. Le pays de Mallarmé est un monde que l’on remonte par l’esprit, un avant-pays comme vous dites, dans la mesure où il n’est pas incarné dans l’ici : ce n’est pas mon arrière-pays qui est surexistentialisé, qui est une réalité vécue dans le temps. La question de l’Ailleurs chez Mallarmé est vaste et complexe : je pense, par exemple, au poème « Vasco », sur Vasco de Gama, qui est un de ses derniers. Patrick Née, que j’estime beaucoup, s’est attelé à ce problème et doit publier un livre sur l’Ailleurs chez Mallarmé.

ER : Croyez-vous qu’une cartographie de L’Arrière-pays est possible ? Je l’ai tentée dans ce mémoire, parce que les lieux que vous évoquez sont tous réels et que vous jouez avec différentes échelles. Je suis pourtant très sceptique quant aux résultats…

YB : En effet, l’entreprise est difficile car l’arrière-pays commence partout et ne finit nulle part. Chaque pays a son arrière-pays, ce qui m’a conduit à parler, après l’Italie centrale, de la Grèce, de l’Egypte, puis du Tibet, du désert de Gobi et de l’Inde. L’arrière-pays est partout.

ER : Vous faites allusion, dans le livre, au théorème de Weierstrass. Peut-on lire L’Arrière-pays comme un théorème ? Je pense au théorème, tardif, de Weierstrass, sur les surfaces minima, qui tente de définir la surface minimum circonscrite par une courbe fermée dans l’espace. Lisant le passage sur Amber, j’ai pensé à ce théorème et je me suis dit qu’il avait dû vous inspirer puisque L’Arrière-payset toute votre poétique avec lui, c’est la tentative de circonscrire au plus près notre lieu d’existence.

YB : Dans L’Arrière-pays je ne parle que du théorème qui définit la place du point sur la ligne. La géométrie euclidienne croyait avoir réglé le problème mais, si l’on y réfléchit bien, comme l’a fait Weierstrass, les choses ne sont pas si simples. Je ne me souviens pas bien du théorème des surfaces minima, inachevé, probablement. Votre rapprochement me plaît, en tout cas. La topologie est une science qui m’intéresse et qui a partie liée à la poésie comme à la géographie. D’autres théorèmes me fascinent, que personne n’a jamais démontrés. Ainsi du théorème des trois ou quatre couleurs, je ne sais plus. Il énonce que pour colorier une carte géographique, il suffit de trois ou quatre couleurs judicieusement réparties. Ainsi du problème des ponts de Nuremberg : il s’agit de passer sur chaque pont une seule fois sans jamais recouper un autre pont.

Au fait, je reconnais à présent la couverture de votre mémoire : c’est la fameuse prédelle de l’Angelico, qu’on attribue quelquefois à Piero. C’est une bonne idée de l’avoir mise en couverture.

 

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ER : L’absence de l’illustration dans le livre, alors que vous l’évoquez – de manière elliptique, certes – est-elle volontaire ?

YB : Non, je n’y avais pas pensé. La raison en est peut-être inconsciente.

ER : Quant à l’attribution à Piero, faite par Mario Salmi, croyez-vous qu’elle soit toujours d’actualité ?

YB : La question m’intéresse, je me promets souvent de consulter les différentes hypothèses, mais je ne trouve pas le temps pour le faire.

ER : Tant que nous parlons des images, dites-moi, il semble que le choix que vous avez fait des reproductions d’œuvres d’art contenant un paysage retrace – le XVIIIe siècle exclu – toute la transition paysagère, de Piero à Mondrian. Poussin, dont vous avez pris soin de nous livrer les trois époques qui ont rythmé sa vie de peintre, résumerait à lui seul cette transition, de la Bacchanale à la joueuse de luth au Paysage avec Agar et l’ange.

YB : En effet, mais ce n’était pas calculé. Mon choix n’a pas été systématique, mon objectif n’était pas démonstratif. Du XVIIIe siècle j’aurais pu donner des tableaux des peintres français de l’Ecole de Rome, contemporains de Piranèse, et que j’admire, parce que toute l’œuvre de Valenciennes en est issue. Mais mon éditeur, Skira, m’avait accablé de contraintes, pour les choix iconographiques. L’illustration de L’Arrière-pays n’est donc pas idéale.

Pour ce qui est de Poussin, je rappelle qu’on ne sait pas vraiment la date de réalisation du Paysage avec Agar et l’angeEn outre, il semblerait que le tableau connu ne soit probablement que la moitié d’un plus grand tableau.

ER : L’itinéraire de votre Voyageur prend fin dans une orangerie. Que signifie le symbole, récurrent, de l’orangerie dans votre œuvre ? D’où vous vient cette fascination ?

YB : Les orangeries me plaisent, leurs belles fenêtres surtout, et la découpe des ombres sur les parois. Avec leurs fruits à profusion, elles étaient pour moi l’incarnation du monde intelligible, celui de Platon. Cette fascination vient peut-être des orangeries des nombreux châteaux de la Loire, qui se situent aux environs de Tours et que j’ai visités dans mon enfance.

ER : Mais l’orangerie, n’est-ce pas aussi la véranda de Melville ? La « gardienne du lieu » – de l’orangerie –, dans le récit en abyme du Voyageur se prénomme Anne (Marie) : en dehors de l’allusion, explicite, au tableau de Léonard de Vinci, ne faut-il pas voir une allusion, implicite, cette fois, à la Marie-Anne de La Véranda de Melville ? Dans quelle mesure la structure de ce récit en abyme, et celle de L’Arrière-pays dans son ensemble reproduit-elle celle de cette nouvelle de Melville, dont vous expliquez à maintes reprises qu’elle vous fascina.

YB : Je ne sais plus si ma lecture de La Véranda et des contes qui l’accompagnent est antérieure à l’écriture de L’Arrière-paysIl me semble que non, mais j’ai peut-être tort. Ma fascination pour cette nouvelle, j’en fais part à propos de Morandi, dans un article de la revue des Belles lettres, « À l’horizon de Morandi », repris dans Le Nuage rougeJ’y interprète l’œuvre de Morandi à l’aide de la nouvelle de Melville.

Je me suis rendu à la maison de Melville, dans le Massachusetts, près de Pittsfield, où j’ai vécu. La vue qu’il avait sur les montagnes est très belle.

Mais une autre nouvelle de ce recueil me plaît pareillement : c’est Las Encantadasles « îles enchantées ».

Ainsi s’acheva l’entretien. Mais le lendemain, 11 juin 2003, Yves Bonnefoy m’écrivait déjà :

« Contrairement à mon souvenir, j’avais bien lu le récit de Melville avant L’Arrière-pays puisque les pages où j’en parle, explicitement, sont dans « À l’horizon de Morandi », paru en mars 1968, dans L’Ephémère. J’avais donc ce récit en esprit quand j’ai écrit L’Arrière-pays, bien que je me souvienne pas d’y avoir clairement pensé en écrivant ce livre (où je ne le mentionne pas). »

 

 

 

 

 

11 avril 2016

Procès du vingtième siècle

proces

Demain sortira aux éditions Inculte un ouvrage collectif, En procès, dont l'ambition est de raconter une histoire à la fois globale et minuscule du XXe siècle à travers vingt procès - plus ou moins fameux, plus ou moins médiatisés - qui l'ont balisé. En couverture, l'homme qui assassina l'archiduc François-Ferdinand et dont on aime bien nous raconter qu'il déclencha la première guerre mondiale* (et enfanta par conséquent le siècle brute) vous regarde, depuis sa cellule autrichienne, avec son air de gamin buté qui sait qu'il a fait une connerie plus grosse que le monde et qui ne le regrette pas - on dirait même qu'il sourit un peu. Sous la plume de Mathias Enard vous en saurez davantage sur les derniers jours du grand héros des Serbes (si si, Gavrilo Princip a sa statue en bronze de 2m de haut ici à Belgrade et pas mal de noms de rue à sa mémoire, vous me direz, il fallait bien rebaptiser, dans les années 90 les rues portant le nom de villes perdues, genre Dubrovnik ou Ljubljana) que les Autrichiens feront crever comme un chien à Theresienstadt - aujourd'hui appelée Terezin, en République tchèque*. 

Dans ce numéro, vous trouverez, donc, des textes de : Arno Bertina, Mathieu Larnaudie, Mathias Enard, Thomas Clerc, Christophe Manon, Stéphane Legrand, Christophe Fiat, Julie Bonnie, Albanc Lefranc, Pierre Ducrozet, Marie Cosnay, Julia Deck, Frank Smith, Maylis de Kerangal, Emmanuel Adely, Claro, Hélène Gaudy, Sylvain Prudhomme.

Et vous en saurez davantage sur : les derniers jours de G. Princip ou des époux Ceaucescu, ce que les dadaïstes pensaient de Maurice Barrès, les purges staliniennes, les soupçons qui pesaient sur W. Reich dans l'Amérique maccarthyste, le martyr d'une institutrice résistante, l'ignominie de Charles Manson, la lutte pour le droit à l'avortement, la fraction armée rouge, l'affaire du pull-over rouge, les guerres fratricides du nationalisme corse, le génocide des Tutsis, les crimes croates pendant la guerre en Bosnie, etc. 

Je vous laisse aller sur le blog de Claro pour savoir quel est le sujet - étonnant comme toujours - de sa contribution : http://towardgrace.blogspot.rs/

Pour ma part, j'ai décidé de traiter du procès (impossible) de Marwan Barghouti en Israël. Certes, le procès s'est déroulé de septembre 2002 à juin 2004 mais il s'agissait du procès de la Deuxième Intifada, qui, elle, appartient pleinement, tant par la date de son déclenchement (en septembre 2000) que par l'étendue de ses causes (si l'on remonte à 1967 ou même à 1948), au vingtième siècle.

Extrait :

 

"L’homme qui comparaît ce jour-là devant la justice israélienne n’est pas un inconnu ; treize ans après, il fait figure de véritable icône. L’homme est emmuré depuis treize ans, mais son portrait se retrouve aujourd’hui sur tous les murs de son pays – et plus particulièrement sur LE mur, celui qui, sous prétexte de séparer deux peuples et d’en protéger un autre, ne fait qu’annexer des terres, détruire des oliveraies, ronger les côtes d’un archipel écorché vif, entraver la paix. Sous forme de fresque ou de graffiti, réalisé à la peinture, à la bombe, au pochoir, c’est à quelques détails près la même icône d’une victime de l’arbitraire et d’un homme révolté : les poignets menottés, les mains souvent brandies au-dessus de la tête ou serrées pour signifier son espérance et sa ténacité, parfois deux doigts levés vers le ciel en signe de victoire, le front proéminent, le crâne dégarni, les sourcils froncés, le regard rebelle et insoumis ; sa barbe de dix jours est celle d’un chef de guerre. Des slogans dans toutes les langues – arabe, hébreu, anglais, français – accompagnent en surimpression cette icône : « FREE MARWAN », « FOR THE PEACE », « WANT SECURITY, END OCCUPATION », « PALESTINIAN'S MANDELA »…"

 

* : vous savez bien que tout était prêt depuis longtemps, que les sabres n'attendaient que le coup de feu prétexte pour sortir tous chauds de leurs fourreaux, je ne saurais trop vous conseiller à ce propos, de lire A fendre le coeur le plus dur, d'Oliver Rohe & Jérôme Ferrari*** (Inculte, octobre 2015), vous en saurez davantage sur le terrible enchaînement des faits qui vont de la guerre de Libye (1911) à la première guerre mondiale en passant par les guerres balkaniques (1912-13). C'est un livre essentiel sur la question de l'écriture de la guerre et du rapport éthique à l'image de guerre. Et il était important de nous rappeler que ces conflits jugés périphériques, souvent oubliés, sont à l'origine de guerres mondiales. Pour vous donner un exemple parlant je crois, j'avais moi-même oublié ce conflit alors que je l'ai étudié, pas à fond certes, mais étudié quand même pour l'agrégation, la question, comme on dit, étant alors celle - vaste ! - des "sociétés, la guerre et la paix de 1905 à 1945". Et je crois que sans cela je n'en aurais jamais entendu parler. 

** l'occasion pour moi de vous dire que la ville est magnifiquement arpentée par Hélène Gaudy dans son récit Une île, une forteresse (tiens tiens, toujours chez Inculte, janvier 2016) - d'ailleurs Hélène Gaudy signe dans ce numéro un très beau texte sur le procès Berthier, Rivas & Gomez (Argentine, avril 2008).

*** lequel signe dans ce numéro un très beau texte sur le procès de la prison d'Ajaccio (juillet 1985). 

 

30 mars 2016

la ligne des glaces bientôt en poche : couverture potentielle ou plutôt improbable

la ligne des glaces 36x48cm

Il y a très exactement deux ans paraissait, chez Rivages, la Ligne des glaces. En attendant la réédition du livre en poche (prévue au mois d'octobre), et comme le prochain roman, Taraconta, qui devait paraître initialement en septembre 2016 est repoussé en janvier 2017, pour des raisons sur lesquelles il est inutile de revenir ici (ne pas remuer le couteau dans la plaie) mais que tout le monde imaginera sans peine, on s'occupe comme on peut en peignant, dix ans après, ladite Ligne des glaces d'après photo, pour la couverture potentielle ou plutôt improbable de l'édition poche car on sait que les éditeurs préfèrent aujourd'hui la photo à l'aquarelle pour enrober leurs livres.

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11 mars 2016

dans la forêt de Chambord

forêtdechambord2 50x60 cm

Cela fait donc un mois que j'ai les clés du château de Chambord. Je vais sortir du bois ce soir avant d'y revenir avec le printemps et les bourgeons, le 21 mars, non sans passer quelques jours à Novi Sad puis à Paris où je vous donne rendez-vous au salon du livre : j'y serai le samedi 19 mars de 15h à 17h, sur le stand d'Inculte, pour signer Jérusalem Terrestre et fêter la sorte en avant-première d'un très beau livre collectif, En procès. Numéro du stand : K32

http://www.inculte.fr/

Le dimanche 27 mars j'inviterai Camille de Toledo à Chambord et nous lirons ensemble, sous les ramures des cerfs et les murmures des visiteurs, dans la salle des chasses, des extraits de nos derniers livres. Vous êtes les bienvenus si vous voyagez en voiture car ce week-end-là, la SNCF prévoit des travaux sur la ligne Paris-Tours.

http://www.chambord.org/evenement/residence-demmanuel-ruben/

Enfin, si d'aventure vous voulez savoir ce qu'on mijote à Chambord, voici un grand entretien, dans la Zone critique, où il est question de châteaux échevelés, de massacres de cerfs, de rois imaginaires et de sabres disparus. Mais comme on n'a pas encore complètement perdu le nord, on y parle aussi des glaces, des cartes ou de Jérusalem. Au passage, je remercie Pierre Poligone, qui est venu passer une journée à Chambord pour réaliser cet entretien !

http://zone-critique.com/2016/03/05/emmanuel-ruben/

ci-dessus : "La forêt de Chambord 2", mine de plomb, encre de chine et aquarelle au couteau sur papier. 50x60 cm.

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05 mars 2016

Trois hommes dans le paysage

zoom 3 hommes dans le paysage

C’est une image qui me hante depuis mon retour de Normandie. Au départ, c’était une photo prise du haut d’une falaise, pour me souvenir des couleurs, car en dessinant dans le vent et le soleil couchant, juché sur ce promontoire, j’ai réalisé que je n’étais guère plus lourd qu’un tas de bruyères, qu’il suffirait d’une bourrasque un peu plus forte que celles que j’avais affrontées jusque-là pour me faire valdinguer et que je ferais mieux d’abréger le croquis – d’ailleurs, le papier se soulevait dans le vent, la bouteille d’eau ne tenait pas en place, l’aquarelle coulait dans tous les sens – et de déguerpir vite fait bien fait si je voulais ne pas finir fracassé en bas des rochers, si je voulais retrouver la voiture avant la nuit, garée là-bas, derrière les falaises à double pan d’Antifer.

Au départ, c’est donc une photo prise à la dérobée depuis la cime de la falaise – à l’écart du GR qui suit au plus près le rebord du monde – dernier sillon touristique avant le grand pan dans l’inconnu.

C’est dans l’atelier, en agrandissant la photo pour réaliser l’aquarelle d’après mes croquis pris sur le vif que j’ai aperçu les quelques taches de couleurs incongrues qui disaient la présence d’un homme – puis de deux hommes, enfin de trois hommes.

L’homme aux bras levés appelle-t-il au secours ?

Prend-il une photo ?

Ce serait alors le comble de la mise en abyme : je prends en photo un homme qui prend une photo. Cela dit, photographier n’est-il pas devenu un de nos gestes les plus fréquents ?

Si nous agrandissions nos photos de voyage – si nous prenions la peine de les regarder pour de bon, d’en scruter chaque détail, nous verrions alors que l’homme est partout sur la planète, qu’il n’y a pas le moindre m² d’espace inexploré, que la nature avec un grand N n’existe pas, que nous – les fourmis humaines – sommes des arpenteurs tenaces et omniprésents de cette Terre que nous détruisons. Si nous prenions la peine de les regarder pour de bon, oui, les photos que nous prenons tous azimuts, nous verrions que chaque pierre est écrite. Que chaque tronc d’arbre est scarifié.

Voici donc trois hommes dans le paysage. Trois hommes comme il y en a partout. Trois hommes sans lesquels le paysage ne serait pas un paysage mais trois hommes perdus, minuscules, lilliputiens, trois hommes fourmis qui sont comme érodés. Trois hommes plus petits que leur ombre, lesquelles s’allongent démesurément sur la pierre.

Cette image de l’homme fourmi me hante depuis que je m’intéresse aux fractales et à la question de la longueur de côtes. À pas d’homme-fourmi, la côte de la Normandie, bien qu’elle soit plus régulière que celle de la Bretagne, elle aussi, est infinie – et c’est peut-être ça l’allégresse et la connaissance du randonneur : un savoir-fourmi, un savoir-devenir-fourmi.

On pourrait donc croire que cet homme appelle au secours et que ces trois hommes sont échoués sur leur rocher jaune. Il y a ainsi, dans chaque pan du paysage humain, la possibilité d’un roman, le commencement d’une énigme. Qui sont ces hommes ? d’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Que font-ils ? Ressentent-ils comme moi le même sentiment de plénitude et d’effroi devant l’intensité de la lumière, la chaleur de ce bleu, l’éblouissement de ce blanc ?

Dans la composition du dessin, on ne manquera pas de relever le yin et le yang du désir : la trompe d’éléphant, élément masculin ; la grotte, élément féminin. Les reflets de la trompe d’éléphant à l’intérieur de la grotte : le masculin pénétrant et se diffractant dans le féminin.

Mais toute l’aquarelle ne vise qu’à dessiner une forme de fenêtre. Ouvrir une fenêtre dans le paysage. Avec ce paysage dans le paysage, la mise en abyme se poursuit à l’infini. Car c’est un autre paysage que la mer dessine à marée basse dans la fenêtre du paysage : un paysage à vol d’oiseau, l’archipel miniature, intérieur, éphémère, des rochers bleus – bleus car sans cesse mouillés, sans cesse immergés, quand le blanc de la falaise irradie.

Toute l’aquarelle ne vise aussi qu’à feuilleter/stratifier/explorer ces milliers de bleus  que la mer prend à mesure qu’on s’éloigne de la ligne d’horizon – horizon si haut perché que la mer paraît suspendue aux épaules de la falaise car oui, une falaise n’a pas seulement des plis et des rides, des strates et des stries, une falaise a des épaules rondes ou anguleuses, des seins plus ou moins blancs, des cuisses quand on dirait qu’elle avance, des aisselles où nichent des touffes d’herbes, des pubis où couvent les mouettes,

et c’est la raison pour laquelle, dessinant la falaise sur le vif, ayant l’impression qu’elle bouge, qu’elle remue encore, je ne peux m’empêcher de me réciter les paroles de Bashung : « je n’étais qu’une ébauche / au pied de la falaise / un extrait de roche sous l’éboulis / dans ma cité lacustre à broyer des fadaises » Et c’est la raison pour laquelle, ces paroles, j’ai le besoin de les graver entre les lignes des falaises, car elles résonnent indéfiniment là-bas, pour moi.

On aimerait se sevrer de cet anthropomorphisme un peu gluant mais on n’en est incapable

– incapables de concevoir un paysage qui ne dessine pas les courbures et les cassures d’un corps – le paysage est un corps, tous les paysages sont des corps, et nous nous lassons d’eux comme des corps, nous aimons les retrouver comme des corps, et s’il n’y avait pas ce sentiment que le paysage nous touche et que nous pouvons le toucher, la vie serait bien triste.

– incapables de ne pas vouloir déchiffrer, reconnaître un visage et une parole dans un extrait de roche.

3 hommes dans le paysage

3 hommes dans le paysage (Etretat), 50x70 cm, aquarelle au couteau, mine de plomb, encre & craie blanche sur papier - 1000e

 

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18 janvier 2016

Des falaises à Paris

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Du 19 janvier au 5 mars 2016, je participerai à l'exposition collective "Transfigurer", dans le cadre de la 4e édition de l'initiative "Place aux jeunes", sur une proposition de mon ami Alexandre Crochet, critique d'art et journaliste, à la Galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, à Paris, dans le 8e (métro Miromesnil). 

Toutes les informations utiles ici :

http://galerieguillaume.com/exposition-place-aux-jeunes-133.html

J'y exposerai une série d'aquarelles réalisées face aux falaises du pays de Caux, in situ, de mars à mai 2015, lors de ma résidence à Saint-Valéry-en-Caux (76) grâce au Festival Terres de Paroles.

Le vernissage aura lieu le 19 janvier à partir de 19h et vous y êtes cordialement invités !

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04 janvier 2016

petite revue de presse... ils ont parlé de "Jérusalem terrestre"

article alainnicolas

ils ont parlé de Jérusalem terrestre et je voulais les remercier :

- Hugues Robert sur le site de la librairie Charybde

«Tout au long de ces cent soixante pages, Emmanuel Ruben est passionnant. Qu’il examine les significations possibles des différences observables entre les différentes cartes de la région qu’il a pu se procurer, qu’il raconte l’expérience inlassablement renouvelée des checkpoints, qu’il additionne les détours incessants et les délais sans nombre que la géographie sécuritaire superpose à la géographie naturelle, qu’il nous fasse sobrement partager l’enfermement de Qalqilya, ceinturée de toutes parts, ou encore qu’il nous narre certains déboires rencontrés de part et d’autre du mur, il associe de manière presque irréelle une retenue extrême dans ses jugements et une saisissante force de perforation dans ses descriptions factuelles.» 

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/21/note-de-lecture-jerusalem-terrestre-emmanuel-ruben/

 

- Teddy Lonjean sur le site Un dernier livre avant la fin du monde, le 5 octobre 2015

« Emmanuel Ruben, grâce à une écriture fluide et imagée, ose parler d’un sujet tabou pour certains [...] mais pertinemment actuel et intrigant pour beaucoup, peut-on arriver à comprendre ce conflit, pourquoi ces murs de neuf mètres et comment s’organisent les gens pour vivre, voilà des questions qui auront le mérite d’être éclairées par la plume toute en nuances et retenue d’Emmanuel Ruben.» 

http://www.undernierlivre.net/emmanuel-ruben-jerusalem-terrestre/

- Alexandra Schwartzbrod dans Libération, le 21 octobre 2015

« […] un drôle de livre dont la première phrase vous entraîne automatiquement jusqu’à la dernière tant le style et l’émotion vous prennent à la gorge, ou au cœur.» 

http://next.liberation.fr/livres/2015/10/21/jerusalem-ville-ceinte_1407866

- André Markowicz sur son blog, le 22 octobre 2015

« Le livre d’Emmanuel Ruben, on l’ouvre, et, tout de suite, on est pris par la langue — et l’on sait que celui qui écrit, c’est un écrivain. Un écrivain, c’est-à-dire pas quelqu’un qui fait du beau style, mais quelqu’un qui a des yeux, et une tête, et un cœur, et une mémoire, et qui sait trouver les mots pour les transmettre, ensemble, à chaque instant, dans un tout qui est construit, impitoyable — dans un tout construit au prix sa propre destruction, ou, du moins, de sa déconstruction. » 

- Fanny Taillandier dans le n°80 de la revue Mouvement, le 29 octobre 2015

- Eric Bonnargent dans Le Matricule des anges, le 5 novembre 2015 (photo ci-dessous)

« Avec ce Jérusalem terrestre, Ruben n’a pas la prétention d’une solution à cet interminable conflit, mais il nous invite à réfléchir, posément. » 

- Alain Nicolas dans l'Humanité, le 26 novembre 2015 (photo ci-contre)

« Bel exemple de ces relations entre fiction et non-fiction que ne cessent d'interroger auteurs et lecteurs, le récit d'Emmanuel Ruben peut se lire comme la recherche d'une impossible carte de la ville trois fois sainte... »

http://www.humanite.fr/emmanuel-ruben-le-reve-dune-carte-590875 

- Nils C. Ahl dans Le Monde des Livres, le 31 décembre 2015

"Beau, juste, travaillé sans en avoir l’air : un grand petit ­livre et un talent qui se confirme."

JT Mondedeslivres

http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/12/31/beckett-brecht-jerusalem-trois-livres-pour-terminer-l-annee_4840035_3260.html

- Benoît Artige dans La Cause littéraire, le 4 janvier 2016

"Et s’il ne donne que peu d’espoir sur la possibilité d’une issue à ce drame autant géopolitique qu’humain, Emmanuel Ruben laisse le soin à la littérature et à l’imaginaire, dans une très belle conclusion, d’ouvrir, dans tous ces murs que la folie des hommes a dressés, une brèche salutaire."

http://www.lacauselitteraire.fr/jerusalem-terrestre-emmanuel-ruben

Enfin, on peut encore réécouter les émissions de Marie Richeux et Somany Na sur France Culture :

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouvelles-vagues-des-cartes-15-cartes-sensibles-2015-10-05

http://www.franceculture.fr/emission-les-bonnes-feuilles-emmanuel-ruben-jerusalem-terrestre-2015-10-29

Ainsi que l'enregistrement de la rencontre animée par Hugues Robert à la librairie Charybde le 7 octobre 2015 :

https://www.youtube.com/watch?v=EsBpWSIxwFs

 

article matricule JT

 

 

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11 décembre 2015

petite revue de presse... ils ont parlé de "Dans les ruines de la carte"

98158579

ils ont parlé de "Dans les ruines de la carte" et je voulais les remercier :

Hugues Robert sur le site de la librairie Charybde, le 30 septembre 2015

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/30/note-de-lecture-dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben/

Pierre-Vincent Guitard sur Exigence-littérature, le 8 octobre 2015

http://www.e-litterature.net/publier3/spip/spip.php?page=article5&id_article=791

Cécile Darsan sur le site Un dernier livre avant la fin du monde, en octobre 2015

http://www.undernierlivre.net/dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben/

Christine Bini sur son blog et sur Encres vagabondes, le 22 octobre 2015

http://christinebini.blogspot.fr/2015/10/emmanuel-ruben-la-frontiere-et-les.html

http://www.encres-vagabondes.com/magazine2/ruben4.htm

Jean-Paul Vialard sur son blog, le 12 novembre 2015

http://www.blanc-seing.net/2015/11/de-l-usage-des-signes.html 

- Nikola Delescluse sur le site de Radio Lille Campus, le 11 décembre 2015

http://blog.paludes.fr/public/Radio2015/Ruben-DansLesRuinesDeLaCarte-Critique.mp3

et si vous souhaitez (ré)écouter l'entretien avec Dominique Molin à la librairie Majolire de Bourgoin-Jallieu le 10 octobre 2015, c'est ici : http://www.couleursfm.com/au-fil-des-arts/

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19 novembre 2015

Génération JAPD, la guerre ne date pas d'hier...

1007744-Appel_de_préparation_à_la_défense

le voici donc, le texte que j'écrivais dimanche 15 novembre au matin, sous le choc... Il a les défauts de tous les textes écrits dans l'urgence, dans la colère, j'en conviens, mais il tente d'exprimer au mieux la bouillie qu'il y avait dans ma tête au lendemain des attentats. Je crois que ce qui est le plus honnête, de la part d'un écrivain, dans ces moments-là, c'est de de tâcher de retranscrire tous les états par lesquels on passe, les milliers de sentiments contradictoires qui nous traversent... En tout cas, il nous faut éviter de relayer la propagande des uns, la bienpensance ou la malveillance des autres, c'est dangereux, ça fait de nous des porte-parole alors que nous devons proposer une autre parole, subjective, contraire, irrécupérable...

 

Nous sommes en guerre, nous faisons mine de le découvrir aujourd’hui, parce que la guerre a débarqué dans nos rues, pour la deuxième fois en dix mois, au cœur de la Ville Lumière, tuant plus d’une centaine d’innocents, blessant des centaines d’autres, traumatisant des milliers de Parisiens et de Parisiennes.

Mais la vérité, c’est que nous, les Français, sommes en guerre depuis vingt-cinq ans, depuis la chute du Mur de Berlin, l’éclatement du bloc communiste et le début de la guerre du Golfe. Je donne quelques dates au hasard : 1990, Irak (opération Daguet). 1992, ex-Yougoslavie, Cambodge, Somalie, Rwanda. 2001, Afghanistan (opération Arès). 2002, Côte d’Ivoire (opération Licorne). 2004, Haïti. 2011, Libye (opération Harmattan). 2013, Mali (opération Serval). 2013 encore, Centrafrique (opération Sangaris). Pendant toutes ces opérations militaires aux noms de code souvent belliqueux malgré le prétexte constamment affiché de rétablir la paix, l’armée française, poursuivant l’idéal insensé d’une guerre zéro-mort, a déploré 164 « morts pour la France » : à peine un peu plus de victimes que les attentats qui ont frappé Paris en quelques mois. Mais nous savons très bien, que ces guerres, ne se sont pas soldées, pour les populations civiles, d’un bilan comparable. Rien qu’en Afghanistan, on a dénombré plus de 220 000 morts. Car dans ces nouvelles guerres robotisées où les militaires croient pouvoir tuer sans prendre le risque de mourir, les civils seront toujours en ligne de mire.

Lundi dernier, j’ai eu 35 ans : j’appartiens à cette génération d’hommes et de femmes qui a vécu jusqu’à ce vendredi 13 la guerre à la télé. J’appartiens à cette génération d’hommes et de femmes qui n’a pas fait son service militaire mais répondu à un simulacre d’appel de préparation à la défense : nous qui sommes nés après 1979, nous ne savons pas tenir une arme, nous ne savons pas nous défendre, nous n’avons plus le devoir de mourir pour la France mais nous savons depuis vendredi dernier que nous pouvons mourir à n’importe quel moment, n’importe où, à la terrasse d’un bar ou pendant un concert de rock, à cause de la France.

À cause de la politique étrangère d’une ancienne grande puissance qui n’a plus les moyens de ses ambitions. Ou si, qui a encore les moyens, les moyens économiques et militaires, le sabre (aujourd’hui remplacé par le drone) et le bifton, mais qui n’a plus le goupillon, ni la foi révolutionnaire, ni même des valeurs intactes ou une noble devise dont elle pourrait légitimement se targuer pour justifier ses agissements prétendument pacifiques. 

Or, contrairement à ce qu’on nous raconte d’ordinaire, nous, le peuple du canal Saint-Martin, la génération visée par la dernière tuerie, les 20-40 ans, nous ne sommes pas seulement les enfants de la crise (cette continuation de la guerre par d’autres moyens), nous sommes aussi les enfants de ces guerres larvées, nous avons grandi dans une atmosphère de crise et de guerre permanentes – une crise qui sévit encore, une guerre que nous n’avons pas voulue (nous, ses victimes potentielles, anonymes, pas nous la France, la nation ou je ne sais quoi), que nous ne pouvons pas gagner, mais qui peut nous tuer – nous c’est-à-dire, toi, moi, lui, elle – Hodda, Mathieu, Yoav, Lamia. Un vendredi 13. Rue Alibert, rue Bichat, rue Faidherbe, rue de Charonne.

Aujourd’hui, nous fédérons le monde entier, de l’Amérique à la Russie, de l’Iran à Israël, et nous repartons pour la guerre globale contre la terreur. On pourrait se montrer optimiste et faire preuve, pour une fois de ferveur cocardière. Foncer la fleur au fusil, comme en quatorze. Mais nous ne sommes plus des citoyens-soldats de Valmy, nous savons désormais que cette guerre – qui est affaire de professionnels et de mercenaires, de drones et de machines – se passera de nos services. Et puis on ne nous fera plus le coup, nous connaissons trop l’antienne. Contre quoi, au nom de quelles valeurs et de quel droit combattions-nous, en 1990, en Irak ? Contre quoi, au nom de quelles valeurs et de quel droit bombardions-nous, en 1999, Belgrade et Novi Sad, la ville où je vis aujourd’hui ? Ici, en Serbie, les gens, à l’heure des condoléances, nous disent : quoi, vous avez agité le chiffon rouge et brandi l’épée partout sur la planète et vous croyiez ne jamais voir la corne du taureau ? C'est cynique, je sais, mais ils n'ont pas oublié le bruit de nos bombes sous les sermons de nos colombes. Je sais ce qu’on me répondra : nous avons lutté contre la barbarie Saddam-Hussein, la barbarie Milosevic, la barbarie Daech.

Nous ne devrions jamais oublier cette phrase de Lévi-Strauss : « le barbare, c’est l’homme qui croit à la barbarie ». Donc le barbare, c’est lui, le calife, qui croit que c’étaient des barbares, ces mille cinq cents fans venus écouter un concert de metal au Bataclan. Mais le barbare, c’est aussi toi, qui crois que c’est un barbare celui qui tue au nom d’un livre ou de n’importe quelle idéologie meurtrière.

Le terroriste n’est pas un barbare : certes, il méprise la mort, certes il est évidemment fanatisé, sans doute drogué, mais il obéit à une rationalité terrifiante, il s’exprime dans des tracts, il revendique ses actes, les justifie froidement, glisse au passage une petite note sarcastique. Le terroriste n’est pas un barbare, c’est un lâche, donc c’est un homme. Et la mauvaise nouvelle, au vingt-et-unième siècle, c’est que le soldat qui le combat n’est pas toujours un brave guerrier. Car il est bien difficile de dire qui est le plus lâche, de celui qui actionne à distance la fusée d’un drone, ce mirador aveugle et volant, ou de celui qui décharge au hasard, sur une foule anonyme, sa kalachnikov ? C’est si facile de croire que Daech incarne à lui seul le mal absolu.

Lundi j’hésitais entre le rire et l’effroi en voyant le féroce soldat Hollande entonner la Marseillaise à Versailles – et puis l’effroi l’a emporté sur le rire quand j’ai vu tout le Congrès, à gauche, à droite, à l’extrême-droite, se lever comme un seul homme, reprendre le refrain martial et lui emboiter le pas. Et pendant ce temps, les va-t-en guerre et les faucons né-cons se frottent les mains : oui, ils se réjouissent d’être enfin entendus, ceux qui nous conseillaient déjà, il y a douze ans, contre le véto de Chirac et de Villepin, contre l’avis de la plupart des partis politiques, contre l’ensemble de la société, de repartir vers le Golfe, dans le sillage des Américains, pour défaire un dictateur et tuer des innocents. Nous les entendons baver toute la journée sur nos écrans, sur nos ondes. Si nous les écoutions, les faucons néo-cons, qui planent sur nos ondes et pavanent à la télé, nous serions déjà en guerre contre les trois-quarts de l’humanité : contre la Russie à cause de la Crimée, contre l’Iran à cause du nucléaire, contre l’Arabie Saoudite parce qu’elle décapite des rebelles et lapide des adultères, contre le Qatar parce qu’il financerait en sous mains le salafisme. Contre toutes les formes du mal. Toutes sauf une : celle qu’incarne le pays, rappelons-le tout de même, où l’on électrocute encore ceux qu’on ne se contente pas de foudroyer à distance.

Parce que nous n’avons pas su – sauf pendant l’intermède 2003, au moment de l’invasion de l’Irak – nous désolidariser à temps des États-Unis, nous sommes tombés dans les mêmes draps que les États-Unis, frappés sur notre sol avec quatorze ans de retard, partis en croisade avec quatorze ans de retard, placés sous surveillance intégrale avec quatorze ans de retard. Nous bombarderons Daech, nous anéantirons Daech. Et après ? Le mal se poursuivra. La terreur se poursuivra. La guerre globale se poursuivra. La guerre civile se poursuivra car notre paix factice a besoin d’elle, de cette guerre intérieure et de cette guerre planétaire pour écouler nos munitions, justifier nos spoliations, figer nos privilèges. Pour que perdure l’Ancien Régime. L’empire c’est la guerre. Le néo-libéralisme, c’est la guerre. Le manichéisme américain, c’est la guerre. Le vaste complexe militaro-industriel occidental ne lutte pas contre le mal, il lutte contre la fin d’un règne, car il sait qu’il ne peut pas survivre à l’effacement des frontières, aux grandes migrations, et à ce choc des civilisations qu’il a pourtant théorisé, orchestré, planifié. Il est peut-être encore temps de dire NON. Pas non « nous n’irons pas la faire » – puisque nous ne recevrons pas nos papiers militaires – mais NON nous ne voulons plus de ce monde de guerres. Nous ne voulons plus de ces apocalypses qu’on nous promet. Nous ne voulons pas attendre une nouvelle année zéro pour inventer un autre monde.

 

 

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18 novembre 2015

Nous, le peuple du canal

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Aujourd’hui 18 novembre, je m’apprête à recopier ici mot pour mot le texte que j’ai écrit dimanche 15 novembre, entre 8h et 10h du matin, avant de quitter mon bureau pour aller m’aérer, me changer les idées, comme on dit. Je ne voulais pas le publier pour respecter le deuil, laisser les vivants enterrer les morts et les médecins réparer les blessés, pour ne pas ajouter de la colère à la colère, de la violence à la violence, de l’obscénité à l’obscénité. En trois jours, les commentaires se sont multipliés partout, venus de toutes les franges de la société ; peu d’entre nous – artistes, écrivains, journalistes, intellectuels, hommes politiques – ont eu la décence, pendant ces journées sidérantes, de se taire. Et il nous a fallu subir, sur les réseaux sociaux, dans les journaux, sur les ondes, à la télé, tout ce brouhaha de paroles prononcées à chaud dans le chaos, par des individus en quête de notoriété.

Mais c’est un autre texte, qui a surgi ici, sous mes doigts, comme à mon insu, au moment où j'allais recopier le texte du 15 novembre. Car, aujourd’hui, je vois ces images de Saint-Denis en guerre, assiégée par l’armée, qui traque là-bas, dans les rues, dans les immeubles, des terroristes et même le commanditaire, paraît-il, des massacres du 13 novembre, ce vendredi où nous avons tous souffert. Et je pense à la bataille d’Alger, j’ai l’impression de revoir les images de la bataille d’Alger.

Certains penseront, à la vue de ces images, que cette guerre, aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’Occident contre Daech, c’est aussi la France contre l’Islam de France, Saint-Denis contre Paris, banlieusards contre bourgeois, racailles contre bobos, jeunes immigrés contre vieilles souches, Neuf-Trois versus Paname.

Saint-Denis est une ville que je connais assez bien, car j’ai vécu deux ans, tout contre, à l’Île-Saint-Denis, entre deux bras de la Seine, et que Saint-Denis, nous étions obligés d’y descendre, à la gare, à la basilique, pour rejoindre notre appartement – repoussés que nous étions, comme beaucoup de jeunes français, par le prix, intramuros, des loyers parisiens. Saint-Denis, donc, c’était aussi ma ville, une ville rude et belle que j’ai appris à aimer, où nous avions des amis, où nous aimions nous balader, parfois un peu tristes à la vue des façades en ruines, des immeubles insalubres et qui brûlent, de la pauvreté ambiante, de l’atmosphère de ghetto, oui, car les gens nous regardaient, souvent, sans haine mais avec étonnement, comme si nous étions des étrangers. Entre Saint-Denis, où nous vivions et ces lieux où nous sortions le soir, à Paris – car il faut le dire, à Saint-Denis, à part le 6b, qui était un lieu magique, au bord du canal, peu de lieux pour faire la fête, du sport oui, du théâtre oui, du cinéma oui, quelques activités culturelles, une seule librairie pour près de cent mille habitants, mais des bars ou des cafés qui fermaient tard le soir, où nous nous sentions bien, il n’y en avait guère – le canal était un lien, et c’était ce canal, le canal Saint-Denis, lequel conflue avec celui de l’Ourcq et devient le bassin de la Villette puis le canal Saint-Martin, que je descendais en vélo le soir et remontais à l’aube, comptant mentalement les treize écluses et suivi parfois par un héron solitaire ou une nuée de mouettes.

C’est tout le long de ce canal, du Stade de France au Bataclan, que les terroristes ont tué, mitraillé, pris des otages, se sont fait exploser, comme s’ils avaient voulu que ce canal charrie non plus des vapeurs de musique, de drogue et d’alcool, mais des monceaux de cadavres. Comme s’ils avaient voulu noyer ce canal dans le sang.

Ce n’est pas un hasard, je crois, si c’est ce lien fragile, ce cordon ombilical de l’orient parisien, ce monde du canal, ce peuple du canal, qui a été visé par les terroristes. C’était un monde bouillonnant qui n’avait pas oublié le siège de Paris, la Commune et d’autres bains de sang, un monde humilié, qui renaissait de la grande crise industrielle, où la gentrification n’était pas complètement achevée, où des poches de résistance s’organisaient, où les flics ne patrouillaient pas en continu, où ni l’origine, ni la religion, ni le faciès, ni rien de tout cela ne comptait entre nous ; c’était le seul endroit vraiment hybride de la capitale, où tout en étant à Paris, ou tout près de Paris, c’est-à-dire dans une ville trop vieille, trop cloisonnée, trop chère, trop pleine de rancœurs et d’inégalités, on pouvait se croire, l’espace d’un instant, à Tanger ou à Istanbul, à Amsterdam ou à Berlin. C’était le seul endroit, à Paris ou dans sa proche banlieue, où l’on se sentait bien, où l’horizon s’ouvrait, où soufflait un vent d’ailleurs. Aujourd’hui, j’aimerais que ce monde revive, non pas qu’il redevienne comme il était avant, mais qu’il poursuive la promesse – j’oserais presque dire son destin – d’unir et de relier le dehors et le dedans des murs, les vieux habitants et les nouveaux arrivants, la capitale et sa périphérie. 

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12 novembre 2015

Que reste-t-il à tous les emmurés de la Terre?

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Le 2 novembre, j'ai publié dans le Huffington Post une tribune. Comme le texte a aujourd'hui disparu dans les archives, remplacé dans la colonne de gauche par tout un tas d'autres blogs dont les dernières élucubrations de l'intellectuelle consensuelle CF, je le reproduis ici :

 

Les événements récents survenus en Europe et en Israël, cet avant-poste oriental de l'Occident, nous ont prouvé ceci: un mur ne peut rien contre la colère, un mur est la pire des frontières. Le XXIe siècle est un nouveau moyen-âge: on érige entre nous et les autres des rideaux de fer et des remparts de béton, on multiplie les murailles d'acier, on fait zigzaguer sur nos coteaux des serpents d'airain, la mer devient une ligne des glaces, le ciel une immense cloche de bronze d'où les bourdons noirs opèrent comme des chevaliers ailés larguant leurs épées de Damoclès sur un ennemi anonyme et multiple traqué depuis des milliers d'écrans.

Que reste-t-il aux hommes qui sont pris dans les mailles d'un tel filet? Que reste-t-il à tous les emmurés de la Terre? Les armes les plus rudimentaires: la tenaille pour briser les barbelés; le cutter, le couteau de cuisine ou le tournevis pour tuer le garde-frontière. Ce sont les armes des faibles et des fuyards, ce sont les armes des réfugiés et des désespérés.

Voici la première différence majeure entre la première, la deuxième et la troisième intifada: le modus operandi. Non plus la pierre, la bombe ou la roquette, mais la lame. Le canif contre le fusil-mitrailleur ou le char d'assaut. Le tournevis qu'on peut se fournir aisément, une fois franchi le mur, qu'on promène sur soi et qu'on dégaine à l'instant T.

La deuxième différence majeure entre la première, la deuxième et la troisième intifada c'est qu'il y a désormais un mur, en Palestine. Or en quelques jours, le mensonge qui régit le consensus israélien s'est écroulé; on comprend aujourd'hui que le mur est un cactus qu'on fait passer pour un olivier; pire, ce mur érigé pour stopper les poseurs de bombe, ce mur agit, nous le voyons aujourd'hui, comme une bombe à retardement: cela fait douze ans qu'il grignote les terres et attise la haine de tout un peuple; symbole le plus criant de la ségrégation et de l'occupation, le mur murant Jérusalem rend Jérusalem murmurant.

Car le mur est tout sauf une frontière. Car un mur ne peut jamais coïncider avec une frontière. Tracée au stylo sur une carte ou pixel par pixel sur un écran, une frontière est une ligne rouge ou verte, continue ou pointillée: comme la côte bretonne du théorème de Mandelbrot, une frontière est toujours infinie, donc franchissable. Tandis qu'un mur -une barrière électrifiée, des alignements de bunkers ou de miradors- tout cela forme dans le paysage une dénivellation grise, un objet fini, qui assombrit l'horizon, brise la lumière, viole le paysage et se veut inviolable. Mais qui ne fait qu'aiguiser la curiosité des nomades, la colère des parias, l'avidité des passeurs et des contrebandiers.

L'Europe sortie du Moyen-âge, l'Europe du traité de Westphalie, avait inventé deux fictions absolument nouvelles: la frontière et son corollaire, l'État moderne. Autrement dit le contraire du rempart médiéval et de la seigneurie féodale. Or, à l'heure de la mondialisation achevée et de l'effondrement des puissances publiques, les remparts anachroniques sont venus se substituer à toutes les frontières perdues.

Il y a partout, dans l'Ancien Testament, une obsession des frontières, du point de partage, de la partition. Yahvé ordonne à son peuple, dans les Nombres, dans Josué, dans Ézéchiel, de tracer, sans cesse, des frontières. Les enveloppes de ces frontières -que nous pourrions qualifier, avec des guillemets, bien entendu, de "naturelles"- sont toujours plus ou moins identiques: à l'ouest la Mer Méditerranée; au nord les hauteurs de Galilée; à l'est le lac de Tibériade, le Jourdain, la Mer Morte; au sud la Mer Rouge et le désert du Sinaï. Le contenu, cependant, diffère du tout au tout - et, par leurs contradictions flagrantes, les auteurs de la Bible hébraïque annoncent les dilemmes qui hantent encore aujourd'hui le projet sioniste.

Pour l'auteur des Nombres, prophète ancestral du Likoud, il importe de chasser "tous les habitants du pays [...] car ceux d'entre eux que vous aurez laissés deviendront des épines dans vos yeux et des chardons dans vos flancs" (33, 51-56). Pour l'auteur du livre d'Ézéchiel, socialiste avant la lettre, il faut au contraire partager la terre en héritage "pour vous et pour les étrangers qui séjournent au milieu de vous [...] car vous les traiterez comme le citoyen israélite" (47, 13-23); à chacun son Ancien Testament, à chacun son Canaan.

Au moment même où Viktor Orban finissait de boucler la frontière serbo-hongroise, Benyamin Netanyahou annonçait la construction prochaine du quatrième mur israélien. L'objectif des deux premiers ministres est similaire: stopper les réfugiés, se barricader contre l'Islam, rassurer leur électorat, prendre de vitesse le Jobbik ou Israël Beytenou. Mais nulle part, Yahvé, dans la Bible, n'exige d'ériger de tels murs. Au contraire, il commande à son peuple de saboter les murs qui se dressent devant lui: ceux de la ville d'Aï comme ceux -restés célèbres, et qui n'ont pourtant jamais existé- de Jéricho. Il confie même à son peuple des trompettes magiques pour faire trembler ces pierres. Erri de Luca, commentant l'épisode de la prise de Jéricho dans Un nuage comme tapis, fait observer que les murs ont toujours stimulé l'inventivité des assaillants: la ruse de Josué devant Aï préfigure le stratagème du cheval de Troie. Quant à Ismaïl Kadaré, dans la Muraille de Chine, il se demande en fin de compte si ce n'est pas l'édification des murailles qui engendre les envahisseurs plutôt que l'inverse.

Une métonymie encore en vogue désigne par le terme de territoires ce qui subsiste aujourd'hui de la Palestine. En réalité, privés d'État comme de frontières, les Palestiniens n'ont plus de territoires, donc plus de peau: ce sont des écorchés-vifs, des émigrés errant sur un archipel asséché, des nomades condamnés à l'arbitraire militaire et au va-et-vient des checkpoints. Et comme ils savent qu'ils n'auront pas d'État, que personne n'évacuera un demi-million de colons, ils rêvent aujourd'hui soit de détruire Israël, soit de construire un État commun, de la mer au Jourdain, qui remettrait en cause les principaux acquis du sionisme et inventerait une nouvelle forme de territoire et de citoyenneté.

Les adorateurs du mur des Lamentations ont érigé entre eux et les autres des murs et des murs d'humiliation; le mur de séparation n'est qu'un seul -mais le plus violent- de tous les procédés de ségrégation qui visent à traiter l'autochtone arabe comme un étranger, un ennemi héréditaire et un bouc émissaire - celui par qui tout le mal arrive, au point de faire endosser au grand muphti de Jérusalem la responsabilité morale de la Shoah.

La dernière différence majeure entre la première, la deuxième et la troisième intifada, c'est la multiplication des bavures. En quelques jours, plusieurs Juifs israéliens -ainsi qu'un réfugié érythréen, lynché dans des conditions abominables - ont été tués parce qu'ils avaient le malheur d'avoir une tête d'Arabe. Je me souviens d'un film israélien dans lequel des jeunes soldates se voyaient confier la mission, dans les rues de Jérusalem, de contrôler quiconque, c'était l'ordre de leur instructeur, avait "une tête d'Arabe". Les jeunes filles étaient totalement désemparées: les cheveux très bruns, la peau très mate, le nez busqué, elles n'avaient jamais vu la différence entre une tête de Juif et une tête d'Arabe.

Or qui s'est un peu promené à Jérusalem sait que des "têtes d'Arabe", on en voit partout, à l'est comme à l'ouest de la ville -c'est la raison pour laquelle de nombreux Mizrahim, Juifs irakiens, marocains, yéménites- portent une kippa bien épinglée sur la tête, quand bien même ils ne sont pas pratiquants. Que signifie, dans une démocratie, le délit de faciès? C'est croire qu'un visage porte en lui une origine, donc une frontière. Et ce n'est plus voir le visage de l'autre, c'est voir à sa place une face tatouée, une façade étrangère, un mur qui fait peur, auquel on se heurte.

Tous mes amis à Jérusalem me le disent: ils n'ont jamais eu aussi peur; ils se méfient partout, de tout le monde. En opprimant un autre peuple, en le divisant pour mieux régner, l'Israélien s'est empêché lui-même de former un peuple uni: car il y aura toujours, dans les rues de Haïfa, de Tel Aviv, de Beersheba ceux qui ont des têtes d'Arabes et les autres, ceux qui s'abritent derrière leur barbe ou leur kippa et les autres. Ce qu'annoncent, en Israël, le délit de faciès, la multiplication des bavures et la psychose actuelle face à un ennemi intérieur, c'est le spectre de la guerre civile. Mais, pour reprendre une expression de Zeev Sternhell, "même menacés de guerre civile, les Israéliens continueront de faire la guerre aux Palestiniens."

Israël est gouverné depuis six ans par un Machiavel pyromane qui ne veut pas lâcher l'épée mais elle attend encore son Salomon: celui qui n'apportera pas l'épée mais la paix, celui qui détruira les murs, révisera les anciennes partitions, initiera un nouveau partage. Celui qui aura compris que la mère légitime est celle qui frémit à la vue de l'acier, quand on menace de découper son fils. C'est peut-être tout ce que j'ai gardé d'une tradition familiale et d'une foi qui m'a quitté ou qui ne m'a jamais vraiment habité : cette folle espérance dans un Dieu politique -le Dieu de Spinoza- et dans la venue d'un Messie rédempteur.

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20 octobre 2015

partages de novembre à Paris

partages

Du 3 au 10 novembre, je serai de retour à Paris pour trois événements :

- le jeudi 5 à 19h30 pour une rencontre croisée à la toute nouvelle librairie du Canal http://www.lalibrairieducanal.fr/ à Paris 10e (3 rue Eugène Varlin) avec André Markowicz ; j'en profite au passage pour vous dire que si vous n'avez pas encore lu "Partages", c'est très grave, mais il est encore temps. C'est un livre essentiel pour qui aime la poésie et la littérature russe, pour qui s'intéresse à la traduction et à la politique des langues, pour qui veut comprendre ce que c'est que la judéité, pour qui se demande où va l'Europe en 2015 - car dans ce livre, c'est un autre idée de l'Europe, une idée oubliée, qu'on voit renaître, l'Europe comme un partage, un mi-lieu ouvert, du Finistère à l'Oural et même au-delà, un archipel mémoriel où se traduisent toutes les langues du monde, du chinois au breton, en passant bien sûr par le yiddish et l'hébreu, où se rencontrent et dansent tous les peuples du monde, du Micmac au Tchouktche - et c'est en alternant des chroniques sur la Bretagne où il vit et et d'autres sur la Russie - et surtout la langue russe - d'où il vient qu'André Markowicz parvient à nous faire comprendre ce que fut - ce que devrait être - cette Europe au peuple absent qui ne cesse de se passer de nous et de se renier.

Extrait :

"Le genre de mes chroniques, c'est ça, - la conversation. J'écris plus ou moins comme je parle, ou disons, comme je parlerais. On me demande : pourquoi ne pas faire un blog ? Mais si je fais un blog, je n'ai pas de retour. Je sens le blog comme quelque chose d'arrêté, comme étant de l'ordre du journal, intime ou non. Je ne dais pas un journal : je travaille - je ne sais pas comment dire ça autrement. 

Du coup, c'est en travaillant pour ce lieu sans lieu, ces pages sans pages, et un livre sans forme, que je me suis senti de capable de dire quelque chose sur mon travail, et sur moi-même. [...] J'ai parlé de ce que j'appelle "le Juif en moi", c'est-à-dire pas seulement le fait de savoir en quoi je me sens juif, mais les souvenirs liés à l'histoire des Juifs, voire aux histoires juives en tant que telles. [...] J'ai parlé de la Russie, bien sûr, de mon premier pays, de ce pays et de cette langue qui a formé toute ma sensibilité, mes goûts, mon oreille, - ce pays où je suis sans y être, et où, dès que j'y suis, je me sens plus étranger que tous les étrangers du monde. J'ai parlé de la Bretagne, parce que je vis en Bretagne..."

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André Markowicz, Partages, Inculte, 2015, p. 301.  

le vendredi 6 à 12h15  j'interviendrai dans le cadre des 9èmes Enjeux contemporains de la Maison des écrivains et de la littérature ("Comment Terre ?") et ça se passera au petit auditorium de la BNF en compagnie de Loïc Fel et de Benoît Legemble autour de l'art, de la nature et de la recomposition... Programme ici : http://www.m-e-l.fr/rencontres-publiques.php?id=441

- le samedi 7 à 11h j'interviendrai dans le cadre du Festival Esprits libres consacré aux frontières et ça se passera au couvent des Récollets (métro Gare de l'Est) pour un grand débat, avec Pascal Manoukian, Claire Rodier, Nicolas Delalande et Pap Ndiaye à propos de la dialectique majorité/minorité/marginalité... Programme ici : http://festival-espritslibres.librest.com/2015/-Le-programme-.html

Vous êtes les bienvenu(e)s !

esprits

 

15 octobre 2015

une semaine à Paris

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lundi 4 octobre à 16h j'étais l'invité de Marie Richeux dans son émission "Les Nouvelles Vagues", sur France Culture, où j'inaugurais une semaine entière - et passionnante - consacrée aux cartes et à la cartographie. Si vous avez manqué cette émission, vous pouvez (encore) l'écouter ici : 

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5091237

jeudi 7 octobre à 19h30 j'étais l'invité de la librairie Charybde, à Paris (12e). Si vous avez manqué cette rencontre et mon entretien avec Hugues Robert, vous pouvez l'écouter ici :

Rencontre avec Emmanuel Ruben (Librairie Charybde, 7 octobre 2015)

 

01 octobre 2015

voyage en France

indexBonjour à toutes et à tous,

je suis arrivé en France avant-hier et je repars demain en tournée :

je serai donc :

- le vendredi 2/10 au festival international de géographie de Saint-Dié, à 15h à la Médiathèque Jean de la Fontaine (Saint-Roch)
- le dimanche 4/10 aux journées Julien Gracq à Saint-Florent-le Vieil, à 11h au grenier à sel de la Maison Julien Gracq, présentation de la Chambre des cartes par Jean-Louis Tissier & Emmanuel Ruben. A 17h je m'entretiendrai avec Jacques Boislève & Arno Bertina à propos du "cercle des amis licencieux : l'éros gracquien lu à la lumière de ses contemporains". C'est à l'auditorium de l'abbaye.

- le lundi 5/10 sur les ondes de France Culture, dans l'émission de Marie Richeux, "Les Nouvelles Vagues", j'inaugurerai une semaine consacrée à la cartographie
- le mardi 6/10 à 20h30 aux "Les mardis littéraires de Jean-Loup Guérin", café de la mairie à Saint-Sulpice, Paris (6e)
- le mercredi 7/10 à 19h30, rencontre à la Librairie Charybde, Paris (12e)
- le samedi 10/10 à 15h00, rencontre à la librairie Majolire à Bourgoin-Jallieu

Après quoi, heureux qui comme Ulysse, je retournerai en Serbie.

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aujourd'hui en librairie !

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il est disponible en librairie dès aujourd'hui et vous pouvez d'ores et déjà lire ce qu'en pense Hugues Robert de la librairie Charybde (Paris 12e) où je serai invité mercredi prochain à partir de 19:30.

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/30/note-de-lecture-dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben/

extrait :

"Multipliant les angles d’attaque, en un formidable feu roulant tentant d’abattre l’opacité et l’épaisseur de la représentation figée et convenue, Emmanuel Ruben convoque ainsi tour à tour, avec une finesse et une intelligence de la toile qui évoquent aisément celles de Daniel Arasse, et notamment celles de son « Le détail – Histoire rapprochée de la peinture » (1992) et de son « On n’y voit rien – Descriptions » (2000), Vermeer et Le Greco, « L’art de la peinture » (1666) et « Vue et plan de Tolède » (1599). Dans la quête ouverte qui est la sienne, l’auteur s’appuie ainsi sur une analyse du statut de la carte et du plan dans l’art pictural, formidable marchepied vers une tentative de compréhension du lien intime et totalement heuristique entre art littéraire et « réel » – la réalité de ce « réel » mythique et encensé se révélant peu à peu comme l’un des enjeux centraux de l’essai."

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28 septembre 2015

Dans les ruines de la carte, versant illustré

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On aurait aimé, vous vous en doutez, que ce livre soit illustré. Mais pour des raisons que vous comprendrez aisément, ce fut un peu au-dessus de nos moyens... Et lorsque - miracle ! - la manne du CNL chut du ciel au mois de juin, ce fut un peu trop tard pour tout reformater, courir chez l'imprimeur et vous offrir une collection de luxe. Mais peut-être, qui sait, un jour ?

En attendant, vous pouvez toujours, si vous le souhaitez, lire le livre avec un écran et internet à portée de main.

Car, pour accompagner la lecture de Dans les ruines de la carte, mes éditeurs, Karine Cnudde & Hugues Béeseau, ont eu la bonne idée de mettre en ligne un répertoire iconographique des œuvres citées dans l'ouvrage.

Vous les retrouverez donc dans un tableau Pinterest. L'ensemble est organisé selon l'ordre d'apparition du premier référencement de chaque œuvre dans le livre, les pages sont indiquées, et vous pouvez être redirigé vers un site internet qui vous en dit un peu plus sur l'oeuvre en question. Vive internet !

C'est ici : 

https://www.pinterest.com/levampireactif/dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben-2015/

Extraits ci-joints : ci-dessus, Johannes Vermeer, L'Art de la peinture (ou L'Atelier du peintre), 1666-1668. (p.16 & suiv.). Ci-dessous : Le Greco, Vue et plan de Tolède, 1610-1614 (p.76 & suiv.)

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26 septembre 2015

Sous l'érosion, l'éros...

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Samedi 3 octobre, je serai de retour à Saint-Forent-le-Vieil, à la Maison Julien Gracq, à l'invitation de l'ami Arno Bertina qui vous a concocté, pour ces huitièmes journées, un programme fort alléchant car il y sera question de "tous les corps de Gracq". Le maître nous a quittés en décembre 2007, nous ne recevons plus ses petites lettres griffonnées en pattes de mouche mais on sait grâce à Kantorowicz que le roi mort, il vit encore, qu'il s'appelle Amfortas ou Cophetua - et c'est bien son corps second qui nous intéresse aujourd'hui, celui qui continue d'exercer son empire sur notre esprit, que ce soit grâce au papier bible de la Pléiade ou aux non-massicotés de l'éditeur à la rose des vents.

Une fois n'est pas coutume, nous parlerons davantage d'éros que d'érosion (je salue au passage l'ami Jean-Louis Tissier, de qui je tiens le jeu de mot) à propos de celui qui nous a quittés il y a huit ans.

Voici, plus sérieusement, comment Arno Bertina justifie ce choix salutaire qui ne manquera pas de faire reverdir l'approche de cette oeuvre :

"Dans l’œuvre de Julien Gracq, la géographie a occupé une place si féconde qu’elle a pu en occulter l’autre versant physique : celle des corps qui se font face, qui s’aiment et se désirent ou rivalisent et se repoussent. Des femmes éthérées, vénéneuses ou passionnées ; des hommes à qui les armes ne procurent plus aucune excitation, que fascine la part d’ombre attachée à l’Eros… Toutes ces figures peuplent cette œuvre, et ce sont elles qui seront convoquées cette année à Saint-Florent-le-Vieil, car cette question érotique a indubitablement contribué à tendre et façonner la phrase et les livres de Julien Gracq."

Si vous faites l'effort, en ce premier week-end d'octobre, de sauter dans un train pour Angers puis dans un autre pour Nantes et si vous n'oubliez pas de descendre à Varades lorsque vous voyez se dresser le clocher phallique - quoique octogonal - de l'abbaye de Saint-Florent, vous aurez la chance de pouvoir écouter, entre autres, Alain Fleischer, Marianne Alphant, Michel Volkovitch, Stéphane Héaume, Mathieu Riboulet, Alban Lefranc, Nicole Caligaris, Jean-Louis Tissier et Jacques Boisleve.

Pour ma part, je me pencherai sur la question de : l’éros gracquien lu à la lumière de ses contemporains en parcourant le cercle des amis licencieux : André Hardellet, André Pieyre de Mandiargues, Nora Mitrani, Max Ernst, Hans Bellmer, Bernard Noël, etc. Ce sera le dimanche 4 octobre à 17h à l'auditorium de l'abbaye en compagnie de Jacques Boislève et d'Arno Bertina.

Je ne chercherai pas tant à savoir si l'étrangère de la prose avait vraiment les cheveux blonds et les yeux bleus quoique la question se pose... Le but de cette conversation ne sera pas de tenter d’expliquer l’éros gracquien par des anecdotes tirées de sa vie. Notre conviction est qu’il ne faut pas chercher la réponse dans un autre corpus que celui que l’auteur nous a livré : le vrai corps de Gracq, ce dont nous avons hérité, c’est sa phrase. Il s’agira donc d’explorer le texte lui-même, de l’analyser en détail et de le faire résonner en le comparant à des œuvres contemporaines proches, amies, dans lesquelles Gracq se reconnaissait en partie, où il entendait l'écho de voix complices.

Je ne vous en dis pas plus. Vous n'avez pas le choix, venez. Au fait, voici, derrière l'affiche alléchante - on se demande d'ailleurs, Arno, qui a posé rue du Grenier à sel ? - le roboratif menu : 

 

http://maisonjuliengracq.fr/spip.php?rubrique66

 

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22 septembre 2015

Jérusalem chez Charybde

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Ami(e)s parisien(ne)s, le mercredi 7 octobre à partir de 19h30, je serai à Paris, à la librairie Charybde, où je présenterai mes deux nouveaux livres, Jérusalem terrestre et Dans les ruines de la carte. En avant-première, vous pouvez d'ores et déjà lire ce que dit Hugues Robert à propos de Jérusalem terrestre :

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/21/note-de-lecture-jerusalem-terrestre-emmanuel-ruben/

extrait :

"Tout au long de ces cent soixante pages, Emmanuel Ruben est passionnant. Qu’il examine les significations possibles des différences observables entre les différentes cartes de la région qu’il a pu se procurer, qu’il raconte l’expérience inlassablement renouvelée des checkpoints, qu’il additionne les détours incessants et les délais sans nombre que la géographie sécuritaire superpose à la géographie naturelle, qu’il nous fasse sobrement partager l’enfermement de Qalqilya, ceinturée de toutes parts, ou encore qu’il nous narre certains déboires rencontrés de part et d’autre du mur, il associe de manière presque irréelle une retenue extrême dans ses jugements et une saisissante force de perforation dans ses descriptions factuelles", Hugues Robert.

 

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