l'araignée givrée

06 mai 2022

Une rentrée aux frontières orientales et méridionales de l'Europe - 1

Les Méditerranéennes portrait

Les 17 et 18 août, je reviendrai avec deux livres. Le premier est un roman qui commence en banlieue lyonnaise et se poursuit à Constantine. Les Méditerranéennes est un roman choral, une saga familiale, une fresque historique et une quête initiatique. C'est un livre de rires et de larmes où l'on naît, meurt, baise, se marie, où l'on pleure, s'engueule et rit beaucoup. C'est aussi un hommage aux femmes de ma famille maternelle qui m'ont transmis le goût de la lumière et de la vie. Merci aux éditions Stock pour leur confiance renouvelée.

L'argumentaire de Stock :

Décembre 2017, banlieue de Lyon. Samuel Vidouble retrouve sa famille maternelle le temps d’un dîner de Hanoukkah haut en récits bariolés de leur Algérie, de la prise de Constantine en 1837 à l’exode de 1962. En regardant se consumer les bougies du chandelier, seul objet casé dans la valise de Mamie Baya à son arrivée en France et sujet de nombreux fantasmes du roman familial - il aurait appartenu à la Kahina, une reine juive berbère -, il décide de faire le voyage, et s’envole pour Constantine. Il espère aussi retrouver Djamila, qu’il a connue à Paris, la nuit des attentats, et qui est partie faire la Révolution pour en finir avec l’Algérie de Bouteflika. 

Passé et présent s’entrelacent au long de ses errances dans les rues de Constantine, aussi bien qu’à Guelma et Annaba, où il retrouve les lieux où sa grand-mère s’est mariée, où son grand-père s’est suicidé, où sa mère est née, où sa tante s’est embarquée pour Marseille. De retour en France, il ne cesse d’interroger les femmes de sa famille, celles à qui revient d’allumer les neuf bougies, pour élucider le mystère du chandelier.

Au fil de leurs souvenirs, il comprend ce qui le lie à l’Algérie et ce qui lie toutes ces générations de femmes que l’histoire aurait effacées s’il n’y avait des romans pour les venger. Derrière les identités multiples, légendaires, réelles ou revendiquées – passé berbère, religion juive, langue arabe, citoyenneté française – c’est l’appartenance à une communauté géographique qui se dessine : le vrai pays de ces Orientales, c’est la Méditerranée, la Méditerranée des exilés d’hier et d’aujourd’hui, la Méditerranée d’Homère et d’Albert Cohen, d’Ibn Khaldun et d’Albert Camus.    

Dans ce grand livre de rires et de larmes qui tient à la fois de la quête initiatique, du récit des origines, de la saga familiale et du roman d’amour, Emmanuel Ruben réinvente et magnifie son pays des ancêtres.

 


Une rentrée aux frontières orientales et méridionales de l'Europe - 2

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Les 17 et 18 août, je reviendrai avec deux livres. Le second est un recueil de nouvelles inédites (format semi-poche) qui se passe à Kiev et en Crimée, dans les Carpates et dans les steppes du Donbass, sur les rives du Dniepr et du Rhône, boulevard de Sebastopol et à la frontière ukraino-polonaise, c'est à dire partout. Ce sont des nouvelles que j'ai ramenées d'Ukraine entre 2007 et 2017 et qui ont failli paraître en 2020 sans mon consentement. Vous y retrouverez Vlad avant le Danube, un archéologue sur les traces des Khazars, un jeune couple androgyne, des Polonais muets et des vieilles dames contrebandières. C'est un hommage au pays où je suis né comme écrivain (Halte à Yalta, 2010) et au peuple qui se bat pour l'Europe, contre Poutine. Merci aux éditions Stock et aux éditions Points Seuil pour leur confiance. Je ne gagnerai aucun centime sur ce livre. Sur chaque livre acheté, 1€ sera reversé à Bibliothèque sans frontières, qui offre des livres aux Ukrainiens réfugiés à la frontière polonaise. En espérant que la paix reviendra d'ici là sur le continent.

L'argumentaire de Points :

Un cycliste amoureux des rivières, un ornithologue chasseur de sons, un archéologue farfelu guettant les traces des Khazars, un baron dauphinois revenu de ses campagnes militaires avec une paysanne et une coupole ukrainiennes, un couple de jeunes fiancés androgynes, une chanteuse de jazz à la voix de velours et au nom de rivière sibérienne, un peintre qui sombre dans la folie, des Polonais muets, des vieilles dames contrebandières : ce sont quelques-uns des personnages de ces nouvelles qui nous emmènent sur toutes les lisières brûlantes d’un pays qui porte en son nom l’idée de frontière : U-kraïna.

Des rives du Dniepr aux rivages de Crimée, de la banlieue de Kiev aux crêtes des Carpates, des steppes du Donbass à la frontière polonaise, chacune de ces nouvelles est l’occasion de découvrir les légendes et les réalités d’un pays encore trop méconnu malgré l’actualité tragique.

Dans ce recueil onirique où les rivières confluent par-delà les montagnes, où les coupoles volent d’un bout à l’autre de l’Europe, où des peuplades oubliées sont ressuscitées comme par magie, où les ours rôdent encore et où les trains lévitent dans le brouillard, Emmanuel Ruben rend hommage au pays où – depuis la publication de son premier roman, Halte à Yalta, en 2010 – il est né comme écrivain.

Le recueil est suivi du journal qu’il a tenu en avril 2014, dans la capitale ukrainienne, au lendemain de l’Euromaïdan, et précédé d’un avant-propos qu’il a rédigé le jour de l’invasion russe, en février 2022.

 

 

23 mars 2022

Avec qui vous êtes ?

Avec qui

Tous les jours j'écoute la radio pour savoir ce que l'armée de Poutine fait à l'Ukraine, je navigue sur les réseaux sociaux pour comprendre ce qui se passe en Ukraine, je prends des nouvelles de mes amis ukrainiens. Et puis le soir, pour me décontracter, je regarde la série Serviteur du peuple, sur Arte. La série qui a porté au pouvoir Volodymyr Zelenski. J'avoue que c'est très drôle, très agréable à regarder, et que j'en apprends beaucoup sur l'Ukraine de la fin des années 2010, moi qui n'y suis pas retourné depuis 2017. Il y a de nombreux moments, en regardant cette série, où l'on a l'impression de lire dans une boule de cristal les événements à venir. Mais il y a un moment terrible, dans le dernier épisode de la première série. C'est un cauchemar de Vasily Petrovitch Goloborodko, le nouveau président incarné par Volodymyr Zelenski. Goloborodko, ancien prof d'histoire devenu président comme par hasard, en fait beaucoup, des cauchemars. Et dans ces cauchemars reviennent toujours des personnages de l'Histoire - et l'on pense à cette phrase célèbre de Joyce : "l'Histoire est un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller". Parmi ces personnages, il y a Socrate et Platon, Che Guevara, des personnages de l'histoire russe. Mais dans ce dernier cauchemar, alors que, sur un plateau télé où l'attend son assassin, le président tente de désavouer son propre premier ministre, architecte en chef de la corruption - dans ce dernier cauchemar, donc, Goloborodko affronte Ivan le Terrible. Oui vous avez compris, dans le langage d'aujourd'hui, mais déjà à l'époque, dans la tête des millions d'Ukrainiens (et de Russes) qui ont suivi cette série, il faut lire : Zelenski affronte Poutine. Je retranscris leur échange. Il y est question de la corruption, des oligarques, et de comment les sanctionner. Sur un fond rouge sang, dans une lumière d’apocalypse, le tsar russe, avec son manteau doré, son bonnet de fourrure, sa longue barbe grise et son sceptre énorme s’approche du jeune gringalet en costard-cravate qui se présente devant lui :

Ivan : Viens ici mon bonhomme, j'ai un truc à te dire. Il faut qu'ils souffrent comme des maudits ! Les empaler sur une pique, les rouer ! Leur mettre le feu dans la bouche !

Goloborodko : Désolé Ivan mais ce n’est pas légal !

Ivan : Mais toi tu es la loi ! Tu es le tsar !

Goloborodko : Non, je ne suis pas un tsar !

Ivan : Alors qui es-tu ? Tu es avec qui ?   

Goloborodko : C'est à dire ?

Ivan : C'est quoi ton nom ?

Goloborodko :   Goloborodko 

Ivan : J'avais un bouffon nommé Prochka Goloborodko. Il avait de l'humour, alors je lui ai arraché la langue.

Goloborodko :    C'est cruel.

Ivan : On ne peut pas faire autrement.

Goloborodko :    Peut-être qu’au XVIe siècle c'était la seule mesure possible, mais nous, on essayera de tout résoudre démocratiquement. Les Scandinaves ont réussi. Ce sont vos ancêtres à propos. Vaincre la corruption légalement.

Ivan : Mais tu es fou ? Nos gens sont différents, sauvages, ils n'apprécient pas là bonté. Alors si une main vole, coupe-là.

Goloborodko :    Je ne le ferai pas. Vous savez que ce n'est pas une histoire de mains. Le problème est dans nos têtes.

Ivan : Alors, coupe-leur la tête ! C'est la tradition d'antan, chez nous. Tu es un tsar russe !

Goloborodko : Toujours la même rengaine. Je ne suis pas un tsar russe.  

Ivan : Alors tu es qui ?

Goloborodko :    Le Président de l'Ukraine.

Ivan : C'est quoi ça, l'Ukraine ? Tu es un prince de Kiev  ?

Goloborodko :    Si ça vous va, oui.

Ivan : Comment ça va, les frangins ? Toujours sous le joug polono-lituanien ? Soyez patients, mes chers, on va bientôt vous libérer.

Goloborodko :    Non merci, on n’en a pas besoin.

Ivan : Comment ça ?

Goloborodko :    On va en Europe.

Ivan : C'est quoi ça, l'Europe ?

Goloborodko :   Ben oui, l'Europe.

Ivan : Mais nous sommes des Slaves ! Nous avons le même sang !

Goloborodko :    Ne recommencez pas avec le sang ! Vous choisissez votre chemin, nous en prenons un autre. On se reverra dans 300 ans et on en reparlera.

Ivan : Quel autre chemin ?

Goloborodko :    Le nôtre, un chemin différent.

Ivan : C'est quoi ce chemin ?

Goloborodko :    Un autre chemin.  Différent du vôtre.

Ivan : Mais lequel ? Nous avons le même chemin.

Goloborodko :    Toujours la même rengaine ! Vous avez le nôtre et nous…

Ivan : Qui ?

Ivan s’approche de Goloborodko et le frappe de son sceptre. Goloborodko tombe au sol inanimé. Ivan se penche et le prend dans ses bras. Il hurle, il se lamente, il grimace :

Ivan : Hé, hé, toi, ça va ? Tu m'entends ? Comment, ça, un autre chemin ? Quel autre chemin ? Vous êtes avec qui ? Avec qui ?

 

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La scène reprend une scène connue de tous les Russes et de tous les Ukrainiens. C’est un tableau d’Ilia Repine que j’ai découvert grâce à Yoann Barbereau. Un tableau qui n’était pas présent, hélas, à la grande exposition Ilia Repine qui a eu lieu au Petit Palais l’an dernier. Et pour cause : cette immense huile sur toile de 1885 qui représente Ivan le Terrible regrettant le meurtre de son fils, un des épisodes les plus sanglants de la fin de son règne, a été lacérée en 2018 par un visiteur qui a prétexté que le tableau ne correspondait pas aux faits historiques. C’est la deuxième fois dans son histoire, que le tableau est lacéré par un visiteur. La première fois, ce fut en 1913. En 2013, des activistes orthodoxes demandèrent que l’œuvre soit retirée de la galerie Tretiakov car elle offenserait les sentiments patriotiques des Russes. En 1885, la toile avait été censurée par Alexandre III sur demande de son entourage conservateur. À chaque fois, la raison invoquée est la même. À chaque fois, c’est la preuve de la difficulté pour une bonne partie de l’opinion russe, d’affronter leur histoire. C’est cette cécité qu’exploite Poutine depuis des années et qui lui permet de mener cette guerre fratricide où des soldats russes assassinent tous les jours, en Ukraine, des civils russophones.

Je précise ici qu’Ilia Repine est né en 1844 à Tchougouïev, près de Kharkov, dans l’actuelle Ukraine, d’un père cosaque et d’une mère institutrice. Tchougouïev (en ukrainien Tchouhouïv) a été bombardée par l’armée russe qui a notamment tué un enfant de 14 ans. Un enfant probablement russophone, puisque depuis le début de l’invasion, Poutine tue essentiellement des russophones,

 

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Autres précisions : le mot répété le plus souvent dans cet échange est le mot « put » qui veut dire chemin, en russe, et qui a donné « Poutine », qu’on pourrait traduire par « Duchemin ». Les Ukrainiens sont accusés par Duchemin d’avoir choisi un autre chemin que celui qu’il leur traçait de sa main de fer. Je ne sais pas si Poutine a visionné cet épisode, mais nul doute qu’il y s’y serait reconnu. Et j’émets ici cette hypothèse, que je formule dans ma tête depuis le début de cette invasion : en dehors de la question du Donbass, de la Crimée, de la langue russe, de l’Europe et de l’OTAN, je me demande si ce que Poutine (l'homme qui ne rit jamais) reproche le plus à Zelenski, finalement, ce n’est pas d’avoir autant d’humour et de talent. C’est vrai qu’on n’était plus habitué, en ex-URSS, à voir autant d’humour et de talent dans un homme politique. Car Zelenski, comme Goloborodko, c’est un bouffon devenu roi. Et ce bouffon, qui dans la série Serviteur du peuple s'avère aussi drôle que Charlie Chaplin, Buster Keaton ou Woody Allen, s'est métamorphosé dans la vraie vie en chef de guerre et en héros international. En résistant héroïquement à l’invasion russe, il est en train de faire vaciller le dernier des tsars.

Depuis le début de la guerre, je fais toutes les nuits des cauchemars. Il m’arrive de rêver que je m’embarque à bord d’un avion magique pour aller tuer Poutine – oui, c’est comme ça, dans mes rêves, je me suis toujours pris pour 007.

Et je fais ici ce vœu : que les cauchemars restent des cauchemars. Que Poutine ne tue pas Zelenski. Mais que personne, non plus, n’aille tuer Poutine, pour débarasser les Russes de ce fardeau. Car Poutine devra répondre de ses actes. Il devra regretter le meurtre de milliers d’Ukrainiens comme Ivan le Terrible eut à regretter le meurtre de son fils. Sa place est à Nuremberg ou à La Haye, là où l’on juge et l’on emprisonne les criminels de guerre.  

Pour voir l'extrait, c'est ici : https://www.arte.tv/fr/videos/104351-024-A/serviteur-du-peuple-23-23/

 

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13 mars 2022

Odyssée, Odessa

 

1-2 les escaliers d'OdessaJe vois les images d'Odessa qui se barricade sous les sacs de sable puisés sur les plages de la mer Noire et je ne peux m'empêcher de repenser à ces beaux jours de juin 2017 où Vlad et moi, nous sommes partis de la plus belle ville d'Ukraine, qui doit son nom à Ulysse, le héros aux mille ruses, pour cette odyssée à travers l'Europe. Et je pense à tous mes amis d'Odessa qui ont déjà quitté la ville, et je pense au poèmes de Pouchkine, aux contes d'Isaac Babel, au landau du Cuirassier Potemkine, à Klezmer de Johann Sfar et j'écoute "Odessa, Odyssée" de Kerenn Ann, et je ne peux m'empêcher de partager ces pages du 2e chapitre de Sur la route du Danube. Oui, Odessa a été construite sur ordre de Catherine II à l'emplacement d'un village tatar, Khadjibey, qui fut rasé pour faire surgir de nulle part cette cité dessinée par un émigré français, mais Odessa n'appartient ni aux Tatars, ni aux Juifs, ni aux Russes, ni aux Ukrainiens, et je préfère qu'elle soit en Ukraine car je sais que je pourrais y retourner un jour. Cela fait vingt ans, depuis son appui aux sécessionnistes de Transnitrie, que Poutine convoite les bouches du Danube. Vingt ans de mensonges et de massacres pour en arriver là : contôler les bouches du Danube, le plus européen de tous les fleuves. 

"Vlad ne m’écoute pas. Anastasia ne m’écoute pas. Ils contemplent à nos pieds le port d’Odessa. Alors je les imite et regarde de tous mes yeux ce très vieux spectacle. Odessa la bariolée me ramène toujours en pensée à Marseille : c’est une ville que le visiteur adore ou qu’il abhorre, pas de place ici pour les tièdes et les mous, soit vous tombez raide dingue dès les premiers pas, soit ça ne prendra jamais ; on est odessite comme on est marseillais, fier de l’être et jaloux de devoir la partager ; Marseille et Odessa ont en commun d’avoir les plus beaux escaliers du monde, et si à Marseille, l’escalier ne tombe pas directement dans la mer, dans les deux villes les marches de pierre mènent au port, car ces deux villes sont avant tout des ports, ouverts aux réfugiés comme aux aventuriers, tendus vers l’appel du large ou de la terre promise. Là, sous nos yeux, les porte-conteneurs multicolores venus du Bosphore font la queue leu leu pour se ravitailler au port ; la mer Noire n’est pas tout à fait la Méditerranée, c’est plutôt sa petite sœur nordique et orientale, mais Odessa, qui est tournée vers le Midi et le Levant, est une ville quasi méditerranéenne et, le Danube, que nous rejoindrons dans deux jours, dégringole jusqu’à la latitude du Cap Corse et rejoint la mer à la latitude de Venise, ce qui fait de lui un fleuve quasi méditerranéen, un aspect souvent oblitéré par les voyageurs nostalgiques et germanophiles cherchant partout des traces de la Mitteleuropa et regrettant la Kakanie de Musil, les jupons de Sissi, les favoris de François-Joseph et tous les tauliers de cette prison des peuples qui ne valait guère mieux que l’URSS et sans doute bien pire que la Yougoslavie. Mais si Odessa est tout à fait méditerranéenne quand la canicule s’empare des boulevards et jette ses gamins sur les plages de la mer Noire, elle est parfaitement continentale l’hiver. Imaginez donc une Marseille russophone où il neigerait abondamment tous les hivers. C’est le climat drossopontique qui règne ici. Mais en ce jour de juin, l’été, le véritable été de Tauride et de Bessarabie, n’a pas encore pris ses quartiers dans la ville que célébrait Pouchkine en écrivant Eugène Onéguine :

Я жил тогда в Одессе пыльной...
Там долго ясны небеса,
Там хлопотливо торг обильный
Свои подъемлет паруса;
Там все Европой дышит, веет,
Все блещет югом и пестреет
Разнообразностью живой.

(Alors, j’étais un Odessite,

Dans la poussière et le ciel bleu ;

À Odessa, la réussite

Rend les voiliers aventureux ;

Là, tout ne vit que par l’Europe,

Le sud luit, vibre et développe

Sa fougue riche et bariolée…*)

 

Sur la plage d’Odessa, où nous avons retrouvé Anastasia et sa copine Tatiana en tenues de bain, se produit un drôle de phénomène climatique : mer glaciale malgré le soleil de plomb. Impossible de s’immerger plus haut que les cuisses. Des nappes de brouillard qui occultaient l’horizon se rapprochent, le liseré de la côte disparaît, les corps nus couchés sur la plage sont biffés en quelques secondes, nous ne voyons plus à dix mètres, puis le brouillard reflue, telle une marée, et revient nous effacer. Nous demandons autour de nous ce qui se passe. Personne ne parvient à nous expliquer cette bizarrerie. Même la Manche au mois de mai était moins froide, nous dit Tatiana qui revient de France, où elle a trouvé un mari sur Internet, pour fuir ce pays de malheur qui s’enfonce dans la guerre civile et le marasme économique. De mon côté je pense : Ah ! si seulement nous étions à Istanbul, là-bas, de l’autre côté ! Ça me reprend chaque fois que je reviens à Odessa : je ne peux m’empêcher de rêver à Istanbul !"

* Traduction André Markowicz

https://www.youtube.com/watch?v=QhH99fdzEoQ&ab_channel=FilipSiguret

 

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28 février 2022

J'ai mal à l'Ukraine

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C'est toujours à l’Est que ça me prend. Au niveau des sixième et septième nerfs intercostaux. Et puis la douleur irradie dans tout le côté Est au point de me clouer dans mon lit. Il y en a qui parlent de droite et de gauche, moi j’ai comme les atlas et les planisphères un Est et un Ouest. La droite, c’est l’emplacement de l’Est dans mon corps. Nous, les Européens, nous avons tous la carte du Vieux Continent non seulement tatouée sur notre peau, mais gravée dans nos organes. Notre squelette se souvient. Il porte dans la géographie de ses os et de ses cartilages, de ses muscles et de ses tendons, de ses nerfs et de sa moelle épinière la mémoire des traumas du passé. Alors, à chaque fois que l’Ukraine est attaquée, c’est là que ça commence, au niveau des sixième et septième intercostaux, comme un poignard qu’on m’enfonce dans le dos. À 5h du matin, ce 24 février 2022, je me suis réveillé avec cette douleur, j’ai péniblement tendu ma main vers mon téléphone, vers ma lampe de chevet, vers la radio, et avant même de presser le bouton on, j’ai deviné ce qui se passait à 2700 km de mes bords de Loire, quelque part là-bas, sur les bords du Dniepr. J’ai deviné que Poutine avait lancé son offensive meurtrière quand j’ai senti que j’avais mal à l’Ukraine qui est en nous, Européens, comme d’autres ont mal aux dents ou à l’aine.

L’Europe est notre corps, car elle est notre passé, notre futur et notre présent. Nous n’y échapperons pas. Mon baromètre géopolitique intime est infaillible. Je n’ai jamais mal à gauche, sauf au genou, qui se situe sous les Tropiques. À droite, si la douleur atteint mon omoplate, je sais qu’un péril guette les pays baltes. Si la douleur s’immisce entre le psoas et les adducteurs, je sais que quelque cloche ne tourne pas rond entre Israël et la Palestine, qui est le phare oriental de mon Europe. Si c’est le cœur qui s’affole – oui j’ai le cœur à l’Est, comme les riches ont le cœur à droite –, je sais que les Balkans sont en ébullition. Si les cervicales sont touchées, je sais que c’est la Finlande qui est en danger.

J’avais vingt-quatre ans quand j’ai découvert l’existence de l’Ukraine. C’était en 2004, je vivais à Istanbul, de l’autre côté de la mer Noire. La révolution Orange faisait apparaître ce pays sur la rive d’en face et sur la carte du monde. Poutine – comme son émule Erdogan d’ailleurs – n’était qu’un apprenti dictateur. L’Ukraine devint très vite pour moi le pays de tous les possibles. Depuis la première découverte de ce pays, dès que je sentais le printemps arriver, je prenais la route de l’Ukraine comme d’autres prennent le large ou la clé des champs. J’avais besoin, chaque année, de retourner là-bas, oiseau migrateur se ressourçant à l’est d’où vient la lumière mais aussi les ténèbres. À l’heure où j’écris ces lignes, Kiev, une des villes que j’ai le plus aimées au monde, est sur le point d’être assiégée. J’étais à Kiev en août 2008 quand Poutine a fait rouler ses chars sur Tbilissi. Nous regardions à la télé les images de l’invasion, Vlad et moi, dans son petit appartement de la banlieue, et nous étions sidérés. J’étais à Kiev en avril 2014, quand Poutine a parachuté ses petits hommes verts sur la Crimée. Nous regardions à la télé les images de l’invasion, Vlad et moi, dans son petit appartement de la banlieue, et nous étions sidérés. Je n’étais pas à Kiev en décembre 1991, quand toute l’Ukraine – et même le Donbass – a voté la dissolution de l’URSS. Je n’étais pas à Kiev en avril 1986, quand la centrale de Tchernobyl a explosé mais j’étais déjà devant la télé, j’avais cinq ans, j’apprenais ma première leçon de géographie : que les mauvaises nouvelles viennent souvent de l’Est et qu’il n’y a pas de frontières assez naturelles ni même étanches pour stopper des nuages radioactifs. Elles ne le seront pas davantage pour stopper les chars et les missiles russes. Le peuple ukrainien, ce peuple des confins, encore une fois dans son histoire, nous sert d’état-tampon. C’est lui qui va stopper les chars russes. Comme il s’est sacrifié en 1933, en 1942 et en 1986, il s’apprête à se sacrifier une nouvelle fois pour nous donner le droit, à nous Européens du couchant, de respirer librement et de vivre sans entraves. Je n’ignore pas que des éléments conséquents du même peuple ukrainien ont massacré des Juifs – et pas seulement des Juifs – durant la Seconde guerre mondiale. Je n’ignore pas qu’il y avait des néonazis à Maïdan en 2014, puisque j’y étais aussi. Mais il y a des néonazis aussi en France comme en Russie. Que Poutine dénazifie d’abord son pays, et que nous dénazifions le nôtre et nous pourrons parler ensuite des banderovtsy.

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Depuis le 24 février à 5h du matin, j’ai mal à l’Ukraine et le mal contamine à présent tous les membres. En 2014, de retour de Kiev, j’avais passé ma rage de l’Est et mon mal d’Ukraine en empoignant un crayon et un pinceau ; sur une grande planche de carton, j’avais collé des fragments d’écorce de bouleau et sur cette peau mixte et lacérée, sous les grands yeux noirs des bouleaux, témoins muets de la catastrophe, j'avais dessiné une carte de l'Europe envahie par la montée de la haine. À l’est de ma carte, sur cet isthme européen qui va de Riga à Odessa, sur cet isthme européen que je connais bien et qui concentre ces terres de sang dont parle Timothée Snyder, là où la guerre a duré trop longtemps, j'avais dessiné la silhouette sans tête d'une femme – car oui, l'Europe est, a été et sera toujours une femme – fuyant la corne d'un taureau et cette corne était plantée dans le corps d'une péninsule qu'on appelle la Crimée, péninsule où se passait mon premier roman et où Poutine avait perpétré son énième crime.

Mais cette fois-ci, le dessin ne suffisait pas, tout mon corps envahi par ce poutinium qui empoisonne l’Europe et la politique française depuis vingt-deux ans avait besoin de se défouler, alors j'ai empoigné les cornes du taureau et j'ai enfourché mon vélo, direction l'est, remontant la Loire en pensant à l'époque où, avec mon ami Vlad, nous remontions ensemble le Dniepr et la Desna, cette rivière qui vient de Russie, mais qui est pourtant la plus ukrainienne des rivières depuis que Dovjenko en a dressé le tableau. À l'heure où j'écris ces lignes, ce sont des colonnes de chars qui la descendent, la Desna, se dirigeant vers Kiev où elle conflue avec le Dniepr. Je n'ai pas roulé très longtemps vers l’est, sur mon vélo. Au bout de quinze kilomètres, j’ai patiné dans une tranchée boueuse et je me suis viandé, comme on dit, sur le côté droit. Je suis revenu chez moi à moitié paralysé.

         Quand le XXIe siècle se débarrassera-t-il de ses tyrans d’un autre temps ? Attendrons-nous 2089 et un Poutine cryogénisé de cent trente-sept ans pour faire tomber le rideau de fer qu’il a tracé dans notre moelle épinière ? Ou réagirons-nous enfin, maintenant, avant qu’il soit trop tard, ou simplement par honneur, pour faire oublier les jours sombres où nous n’avons pas réagi – les jours sombres des Sudètes, de Budapest et de Prague ?

 

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27 février 2022

Le Danube retourne au Danube

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Aujourd'hui à Novi Sad, la traduction serbe de Sur la route du Danube est publiée par Akademska Knjiga sous le titre Uz Dunav (mot-à-mot "en remontant le Danube") . Merci à Bora Babic, à toute son équipe et bien sûr à celle qui est l'autrice de cette belle traduction : Melita Logo-Milutinovic !

Je serai à Novi Sad du 6 au 10 mai dans le cadre de Novi Sad 2022 - Capitale européenne de la culture pour accompagner cette traduction

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21 janvier 2021

Il y a quelque chose de Nietzsche chez Julien Gracq

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Article publié sur le site de Bibliobs : https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20210120.OBS39129/julien-gracq-ce-prophete-d-outre-tombe-qui-raconte-notre-monde-post-covid.html

 

Il y a quelque chose de Nietzsche chez Julien Gracq. L’auteur des Considérations inactuelles n’aurait pas boudé ces Nœuds de vie qui, bien que posthumes, n’ont rien de l’aspect tombés-du-camion qui caractérise trop souvent les fragments publiés sans le consentement des tombeaux. Et pourtant, Julien Gracq – comme on pourra le lire dans ce volume qui vient de paraître – ne s’attendait pas à être lu en 2021, contrairement à son héros, Stendhal, lequel pariait sur 1935 et la postérité, se fichant éperdument – happy few mis à part – de ses contemporains. « Je ne mets guère mon espoir, comme on pouvait le faire encore au dernier siècle, à être lu en l’an 2000 ou 2010 », écrit Gracq en réponse à un critique humaniste qui lui reprochait le « désert humain » de ses Lettrines II.

Ce qui frappe au premier coup d’œil le lecteur, dans ces fragments sauvés de l’oubli, c’est l’absence de dates, comme si l’époque n’avait que peu de prise sur la sensibilité d’un homme, la physionomie d’un paysage et l’ordonnancement d’une œuvre qui avait abandonné depuis la fin des années 60 tout souci de l’intrigue : la dernière véritable fiction achevée par Julien Gracq fut Le Roi Cophetua, une des nouvelles composant le recueil de La Presqu’île, paru en 1970. Ensuite, Gracq consacra toute sa vie à écrire des fragments – milliers de pages des lettrines ou notules, selon ses propres termes –  dont les quelques volumes publiés de son vivant ne constituent que la partie émergée de l’iceberg. On y trouve – pêle-mêle – des considérations géographiques, météorologiques, historiques, littéraires. La pointe la plus aiguisée de l’iceberg Gracq ne nous sera révélée qu’à partir de 2027 : ce sont toutes les pages croustillantes où le pamphlétaire de La littérature à l’estomac égratigne ses contemporains. Mais nous avons la chance grâce à Bernhild Boie, son exécutrice testamentaire, épaulée par Bertrand Fillaudeau, le fidèle éditeur de la maison créée par José Corti, et par Jérôme Villeminoz, conservateur du fonds Gracq à la BNF, de pouvoir lire aujourd’hui ces Nœuds de vie, sortes de Lettrines III qui rassemblent les considérations intempestives de celui qui passe encore pour un ermite confiné dans sa tour d’ivoire alors que tout indique qu’il voyageait beaucoup et qu’il fréquentait les musées, les expositions, les cinémas, les théâtres, et même parfois – mais point trop n’en faut – ses congénères.

En 164 pages d’une grande exigence stylistique qui se lisent sans coupe-papier mais où la plume a souvent le tranchant d’un sabre, Gracq s’y montre tour à tour géographe, géologue, météorologue, commentateur du temps qu’il fait comme du temps qui passe, historien, sociologue, philosophe, musicologue, amateur d’art ou critique littéraire. Afin de mieux guider le lecteur dans cette forêt touffue de signes et de balises, Bernhild Boie a repris partiellement la nomenclature des Lettrines en réunissant les fragments sous quatre chapeaux : chemins et rues, instants, lire, écrire, nous confirmant que, sur l’iceberg Gracq la géographie précède toujours l’histoire, tandis que l’acte d’écrire ne vient jamais que prolonger celui de lire – lorsqu’on lui demandait ses raisons d’écrire, l’auteur répondait « parce que d’autres l’ont fait avant moi ».

Chaque rubrique est introduite par une photographie – issue des archives de l’auteur – qui vient nous rappeler que derrière l’œil du géographe se tapit l’œil d’un photographe : sa vie durant, Gracq a photographié des paysages, si bien qu’une exposition dévoilera bientôt ce travail encore méconnu. À trop considérer la place éminente du romancier dans l’histoire de la littérature française – la publication posthume en 2014 des Terres du couchant, récit inachevé, ravivait les sortilèges du Rivage des Syrtes – nous avions fini par oublier le mordant de l’essayiste. C’est donc avec plaisir que nous retrouvons ici la vigueur et la férocité du plus grand ruminant de la littérature française : Gracq se nourrit de tout, c’est un esprit libre et encyclopédiste, d’une curiosité insatiable, et, même s’il fustige la croyance dans la possibilité de retranscrire le parlé en littérature, on a pourtant l’impression – à lire treize ans après sa mort ces pages comme sorties du frigo – qu’il est encore là, à côté de nous, et qu’il nous parle en écrivant, comme un Ancien à qui l’on serait venu rendre visite pour prendre un peu de la graine : « Hé non, il ne le peut pas, il ne le voudra jamais, s’il est vrai que le beau est d’abord ce qui désoriente, que la littérature commence à se porter un peu mieux quand la critique commence à s’y reconnaître un peu moins – que l’écrivain digne de ce nom est une générosité intempestive, une fraternité qui ne marche pas en rang, une aventure qui se passe du coude à coude, et une liberté qui n’adhère jamais. »

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L’avantage de ne jamais dater ses réflexions, c’est que dans ces cogitations d’outre-tombe, on a l’impression parfois qu’un prophète nous parle de notre monde post-covid et des errances de ceux qui nous gouvernent, comme on avait l’impression, en 2014, que les Terres du couchant, où l’on entendait tomber les têtes, se passaient sous Daech, du côté de Raqqa : « la Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd’hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l’assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l’homme n’aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu’un monde entièrement refait de sa main à son idée – et je doute qu’à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son œuvre, et juger que cette œuvre était bonne. » Et, quelques pages plus loin : « La terreur des âges obscurs revient. C’est la terreur, non plus des forces démoniaques, mais de l’État vampire, de la puissance politique à tout jamais déshumanisée « comme un œil de veau dans la nuit », des œillères sur les paupières, (on serait tenté d’ajouter « un masque sur la bouche »), un gourdin à la main, une sébile de l’autre, sorte d’ogre obscène et terrifiant qui titube au milieu d’un immense troupeau d’hommes nus. »

C’est du Gracq trempé dans du Kafka que nous découvrons parfois ici, au détour d’une de ces pages écrites à la manière noire, et toute tentative de le récupérer d’un côté ou de l’autre, serait vouée à l’échec, car, dans ce coq à l’âne permanent, il raille aussi bien « nos jérémiades écologiques » que nos bonimenteurs de la Révolution ou  notre « stase post-coloniale ». Julien Gracq est l’irrécupérable par excellence : comme il le note lui-même, en se moquant de tout et d’abord de lui-même, « survivance folklorique », il n’a pas eu de confrères, il ne pouvait donc pas avoir d’héritiers ou de descendants. Régis Debray, qui le place au pinacle du XXe siècle, ronchonnera sans doute en voyant ici Victor Hugo raillé (« une forme évacuée de la grandeur, sans pouvoir sur les esprits et les cœurs »), Paul Valéry moqué (« le colosse de la pensée pour album ») et Stendhal adulé (« le moins physiquement mort de tous les écrivains du passé »). Pierre Michon et Pierre Bergounioux, qui lui doivent tant, seraient étonnés de le voir disserter là sur les graffitis des pissotières plutôt que sur la permanence des pierres.

Alors, qui est-il, Julien Gracq ? Il est de la race des mages et des sorciers. On sent bien que s’il se remettait à écrire des romans, ce serait pour nous conter des histoires à la Tolkien dans un style aussi raffiné que celui de Marcel Proust. Alors il se garde bien de le faire et nous offre ici des aphorismes d’une grande clairvoyance sur l’art d’écrire : « les grands livres se mijotent dans des marmites de sorcières ». Lorsqu’il parle de l’économie propre au roman, Gracq utilise des termes et des formules empruntées à la physique newtonienne – électricité, étincelle, dynamique, mobile – pour conclure qu’il ne s’agit « en fin de compte, que d’une certaine vitesse initiale à atteindre. » Car celui qui aimait, comme il le raconte ici, sillonner les routes de l’Anjou et de la Normandie à bicyclette, savait que le roman est affaire d’endurance et de vitesse. Ni de musicalité, ni de sensualité, ni d’émotion, ni de vision ou de philosophie : il s’agit en fin de compte de produire une énergie durable et communicable. Le romancier serait ainsi une sorte d’entraîneur qui galvaniserait son lecteur ; s’il lui demande d’adhérer, ce n’est pas tant à une foi qu’à une sorte de moteur intérieur. On croirait parfois entendre Malraux nous rappeler que « la machine a changé le rapport de l’homme au monde qui n’a jamais connu pareille puissance d’imaginaire. » Et lorsque Gracq note que, « malgré les apparences, la littérature s’écrit en réalité à deux mains », nous qui pianotons nos textes des dix doigts, nous ne pouvons qu’acquiescer. On se prend un instant à rêver d’un Julien Gracq qui aurait apprivoisé l’ordinateur, le traitement de texte et les possibilités nouvelles que la technique offre au romancier. Cependant, comme il le note lui-même, il ignorait jusqu’à l’usage de la machine à écrire et les deux mains qu’il évoque ne sont pas celles du dactylographe mais du pianiste. Car il écrivait ses textes au fil de la plume, face à la basse continue de la Loire, tel un artisan soucieux de ne pas gâcher son talent. À une époque inquiète où nous perdons confiance dans la technique et retrouvons le sens du calme, c’est sans doute cela qui nous le rend si prodigieusement vivant.

 

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09 janvier 2021

Sur la route du Danube - version musicale

Capture d’écran 2021-03-21 à 19

Le 9 janvier 2021, nous avons eu la chance, François Pernel, Toups Bebey et moi-même, de nous produire à l'Escale de Tournefeuille, dans la banlieue de Toulouse, pour interpréter la version musicale, en trio, de Sur la route du Danube. Une lecture musicale sans public - mis à part les professionnels - filmée par la compagnie Level Up Film et rendue possible grâce au Marathon des Mots dont nous avions obtenu la bourse de création 2020 - le spectacle devait avoir lieu durant le Marathon des Mots 2020, qui fut annulé du fait des contraintes sanitaires. Vous pouvez en visionner les trois épisodes ici :

https://vimeo.com/517173293

photo Marathon des mots

https://vimeo.com/517174271

https://vimeo.com/517180034

Mot de passe : levelupfilm

Écriture & voix : Emmanuel Ruben

Harpe & composition : François Pernel

Saxophone & percussions : Toups Bebey

Un grand merci à l'équipe de Level Up Film :

- Réalisation/production : Aude Brechotteau

- Direction photo/montage : Guillaume Gaessler

- Motion design : Joseph Kessler Photogaphie

Capture d’écran 2021-03-21 à 19

- Assistant plateau : Timothée Aurin

Merci également à l'équipe du Marahon des Mots :

- Direction : Sege Roué

- Direction déléguée : Dalia Hassan

- Coordination : Noémie de la Soujeole

Merci enfi à l'Escale et à la Ville de Tournefeuille

12 novembre 2020

Mes amis complotistes

20201116_090911Article paru le 11 novembre 2020 dans le 1 n° 322

De faux récits ont soulevé les foules. Les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leurs formes – simples racontars, impostures, légendes –, ont rempli la vie de l’humanité.

Comment naissent-elles ? De quels éléments tirent-elles leur substance ? Comment se propagent-elles, gagnant en ampleur à mesure qu’elles passent de bouche en bouche ou d’écrit en écrit ? Nulle question plus que celles-là ne mérite de passionner quiconque aime à réfléchir sur l’histoire.

Marc Bloch

 

Poudingue-sur-Loire, vendredi 15 mai 2020

 

Après deux mois de confinement, je retrouve au bistrot mes amis Arthur et Patrick. Le bistrot, à Poudingue-sur-Loire, c’est le centre névralgique du bourg, l’endroit qui m’a donné envie de poser mes valises ici, dans ce village d’irréductibles ligériens qui ont ce fleuve qui coule dans leurs veines et qui gardent une idée de la France que j’aime : au bistrot, chez Paulo, où les murs sont tapissés de unes de Charlie Hebdo, on écoute Bashung à longueur de journée, on fête la Chandeleur et la décapitation du roi en mangeant de la tête de veau. Ô comme il nous aura manqué, le bistrot, pendant ces longs jours de confinement ! En appuyant mon coude sur le zinc, je revois le jour où j’ai débarqué dans ce patelin, pour visiter des meublés : c’était en octobre, il pleuvait des cordes mais un chanteur s’était mis au piano, accompagné à la contrebasse et à la clarinette par deux joyeux compères, tandis que le patron, vieux fourneau soupe-au-lait et aux sourcils invariablement froncés, râlait tel Ordralfabétix sous ses lunettes embuées et derrière son tablier. J’arrivais de Serbie, je retrouvais la France de mon enfance, j’avais besoin d’un fleuve et d’une frontière, la Loire remplaçait le Danube et je savais que de l’autre côté de la rue commençait la Bretagne historique.

Arthur en vient, de Bretagne, c’est un accordéoniste façon rock celtique, il porte des cheveux blonds de barde qu’il noue en catogan et il y a dans ses yeux bleus une franchise d’enfant ; on pourrait voir en lui l’Assurancetourix local, sauf qu’il est incomparablement plus doué et qu’il est plutôt taillé comme Obélix. Quant à Patrick, il est pianiste et percussionniste, c’est un génie du jazz dès qu’il touche un instrument, il a toujours un nouveau tambour ou de nouvelles castagnettes à déballer de son sac, avec des noms qui viennent de loin, et que je n’ai pas le temps de retenir. C’est ici, au bistrot, que je les ai rencontrés. Ils improvisaient un duo de dingue, je n’aurais jamais pensé que l’accordéon et le piano puissent ainsi dialoguer, ils s’en allaient chanter ensemble l’Afrique et la Bretagne dans tous les bleds de l’Anjou.

Mais ce vendredi 15 mai, je les trouve un peu changés, les amis musiciens. Je suis moi-même un peu changé sans doute. Le confinement a dû nous taper sur les nerfs. La distanciation sociale, nouveau remède, a fait voler en éclats les sociabilités locales. Chacun s’est recroquevillé sur son petit pré carré familial et a ruminé ses idées fixes. Arthur s’est fait chier avec sa femme et ses mômes dans la maison de campagne de sa mère, à regarder tous les soirs nos croque-morts compter les cadavres à la téloche. Quant à Patrick, il s’est retrouvé à tambouriner dans son garage pendant que nos casseroles applaudissaient aux fenêtres et que son ado – qu’il a retiré de l’école depuis des années – lui prenait bien bien la tête, comme il dit en imitant l’accent africain. Toutes leurs dates ont été annulées. Ils ne savent pas quand la vie normale va reprendre. À vrai dire personne ne sait. Alors ils broient du noir, car un intermittent sans spectacle, c’est un aviateur sans avion.

Arthur s’est changé les idées en composant un Ave Maria et un hymne au professeur Raoult, le Panoramix de la France-qui-perd, dont je découvre qu’il est devenu son druide et son gourou : il me vante les mérites de l’hydoxychloroquine, la potion magique marseillaise. Patrick est également convaincu que l’hydoxychloroquine, qui a sauvé toute l’Afrique, est le remède miracle, alliée à l’artemisia annua dont on vend des pots dans le village gaulois avec cette mention : guérit de la malaria, guérit de la covid-19, guérit de ceci, guérit de cela…  Patrick m’a envoyé des vidéos d’autres gourous et d’autres charlatans qui pratiquent le développement personnel et manient avec brio la théorie du complot : Étienne Chouard, Thierry Meyssan, Jean-Jacques Crèvecoeur, Silvano Trotta, Thierry Casasnovas, Alexis Cossette, Idriss Aberkane.

De mon côté, j’ai passé deux mois à me réveiller à 5h du matin pour écrire un roman sur mes ancêtres juifs algériens tandis que l’après-midi je bravais la flicaille pour me rendre au bureau à vélo et ne manquais jamais de me faire contrôler – un jour c’étaient les motards, un autre la gendarmerie à cheval, le lendemain deux Texas rangers qui, dans un excès de zèle, ont vérifié que je n’avais pas de voiture immatriculée à mon nom pour avoir le privilège de me rendre au travail à vélo. J’ai même eu le droit à la police de l’environnement, un bataillon de volontaires embrigadés pour surveiller les berges et qui montaient de vieux biclous rouillés ;  avec leurs uniformes dépareillés sur lesquels ils avaient cousu des écussons inconnus, on aurait dit l’armée du Nuevo Rico, au point que je leur ai demandé leurs papiers. Un jour, j’ai même failli me faire aligner en bas de chez moi pour ne pas avoir respecté la distance de sécurité avec un voisin. Une autre voisine a été verbalisée pour s’être assise sur un banc.

 

Ne soyons donc pas étonnés que le doute et la défiance à l’égard du pouvoir soient revenus dans nos campagnes. La gestion à la française de la crise sanitaire – un gouvernement qui ment, un président qui improvise, des administrés qu’on infantilise, une police qui préfère la méthode punitive à la méthode préventive, des médias qui privilégient le matraquage des esprits plutôt que la pédagogie – tout cela a causé de sérieux dégâts dans nos campagnes et fait rejouer ce clivage entre la France-qui-gagne (Paris et les centre-ville des grandes métropoles) et la France-qui-perd (le reste). Alors même que le confinement était bien plus doux à vivre sur les bords de Loire, dans cet ancien village de pêcheurs accroché à son fleuve que dans n’importe quel appartement parisien, c’est la campagne, encore une fois, qui s’est sentie victime de la situation. Après nous avoir relégués, après nous avoir court-circuités, voici qu’ils nous confinent, voici qu’ils nous surveillent : on pourrait traduire ainsi le sentiment qui domine, celui d’un Paris-panopticon survolant en hélicoptères nos montagnes, nos plages et nos rivières pour s’assurer que tout le monde reste tranquillement chez soi devant CNews ou BFMTV, un verre de soda à la main, comme n’importe quel Américain.

Arthur et Patrick ont sympathisé dès le début avec le mouvement des gilets jaunes. Eux qui n’ont jamais voté, c’est la première fois de leur vie qu’ils se sentent solidaires d’un mouvement politique et qu’ils adhèrent à une révolte qui les concerne. N’étant ni ouvriers, ni chauffeurs routiers, mais intermittents du spectacle, c’est-à-dire des bobos comme moi et comme beaucoup d’autres dans cette colonie d’artistes qu’est devenu, au fil du temps, le centre-bourg de Poudingue-sur-Loire, ils ne se sont pas rués sur les ronds-points pour manifester avec leurs concitoyens d’Outrefer, comme on désigne ici ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter une ancienne maison de pêcheur avec vue sur Loire. Car les vrais gilets jaunes, à Poudingue-sur-Loire, ce sont les habitants des HLM et des lotissements pavillonnaires relégués là-bas, de l’autre côté de la nationale et de la voie ferrée. Je ne sais pas s’ils sont complotistes. J’avoue que je ne les connais pas, ne les fréquente pas, et me contente de les croiser à la caisse d’Intermarché. Je me dis qu’entre les heures perdues au boulot, les heures perdues dans les bouchons, les heures perdues à faire les courses, les heures perdues avec les enfants, ils n’ont peut-être pas le temps, avant d’éteindre la lumière, de surfer sur les sites conspirationnistes qui abreuvent mes amis musiciens. J’ai été prof en banlieue, j’ai connu pendant quatre ans cette vie de métro-boulot-dodo. Avant ça j’ai fait de l’intérim à l’usine, et je sais à quoi ressemble un mois de travail à la chaîne en trois-huit. Arthur a travaillé à l’usine et Patrick dans la restauration, avant de décrocher leur intermittence, ils savent aussi à quoi ressemblait cette vie-là.

Mais aujourd’hui, ils vivent de leur art – ou plutôt des indemnités de l’État – et ils ont le temps, le temps de douter, le temps de remettre en question ces vérités qu’on nous assène, le temps de s’interroger, le temps de chercher une issue à cette impasse au fond de laquelle il est écrit, depuis Thatcher, qu’il n’y a pas d’autre alternative à l’idéologie néolibérale, à la poigne du Capital, à la pulsion consumériste. Alors ils cherchent à vivre mieux et plus frugalement, avec leurs enfants. Et ils commencent par faire sécession.

Ils n’ont jamais voté et n’iront plus jamais mais se passionnent pour les élections américaines et pour Trump, ce grand mal aimé de la presse française. Ils n’enverront pas leurs enfants à l’école et ne les feront pas vacciner. Ils ne porteront pas de masque et surtout pas ces masques vendus au supermarché et équipés, disent-ils, de puces RFID qui servent à nous géolocaliser. Ils n’iront plus jamais à Paris, dont ils ont gardé le souvenir de jours de galère mais si je leur dégotte un concert à la Maison de la Poésie ou à l’Espace Cardin, ils rappliqueront illico presto. On ne les verra plus dans les supermarchés : ils n’achèteront leurs vivres que sur le marché ou à la ferme, des produits bio de préférence, cultivés par des passionnés qui grattent la terre avec leurs ongles comme on gratte une guitare. On ne les verra plus à Nantes, aux Galeries Lafayette : ils achèteront leurs fringues dans des friperies. On ne les verra plus lire au café Le Monde, Libé ou plutôt Ouest France et le Courrier de l’Ouest, vu qu’il n’y a rien d’autre à se mettre sous la dent, à Poudingue-sur-Loire. Tous ces journaux sont des media dominants, comme ils disent, qui n’ont aucune indépendance, ce qui n’est pas complètement faux. Ils n’écouteront plus France Culture ni France Inter, autres media dominants, où j’ai eu le malheur d’être invité, ce qui suffit à faire de moi un élément suspect. Ils se sont désabonnés de Netflix, organe de promotion des valeurs de l’État profond. Comme ils n’ont jamais eu la télé, cela fait des années qu’ils n’ont pas regardé TF1 ou France 2, ces chaînes de propagande. Ils supprimeront leur compte Gmail et boycotteront Amazon. Ils ne consulteront plus Wikipedia qui jette le doute sur tous ces charlatans et ces gourous qui les hypnotisent et les maraboutent. Ils n’activeront plus la 4G pour éviter d’être traqués, repérés, géolocalisés, hameçonnés. Ils ne porteront plus leur téléphone dans leur poche et éteindront la box la nuit car ils sont éléctrosensibles. Tout le monde les connaît dans le village mais ils se rêvent en furtifs héroïques surgis d’une science-fiction de Damasio. Ils se méfieront des GAFAM, mais resteront tout de même connectés à Facebook, What’s App et Instagram, histoire d’informer leurs amis de leur actualité et d’y répandre leurs théories alternatives. Car oui, depuis qu’ils ont déserté les media dominants qui véhiculent sur les ondes la propagande de l’État profond, comme ils disent, Arthur et Patrick sont branchés uniquement sur des sources d’informations alternatives

La première fois que j’ai eu un doute, c’est le jour où Arthur a prononcé le nom de Dieudonné. J’avoue que je n’y étais pas préparé, c’était à l’heure de l’apéro, on dégustait un délicieux whisky à 120€ la bouteille, cadeau de son beau-père irlandais et millionnaire, lorsqu’Arthur a pris l’accent africain, fait une grosse blague bien lourde et répété sur un ton goguenard le nom de Dieudonné. Je ne sais plus qui visait la blague, non ce n’était pas les Juifs, mais il suffit qu’on prononce devant moi le nom de Dieudonné, tout à coup je me rappelle que je suis juif. Après le nom de Dieudonné est venu celui de Soral, puis celui de RT. Là, j’ai reposé mon whisky sur la table basse, j’ai laissé échapper un petit hoquet, tout de même, et je lui ai demandé s’il regardait vraiment RT – Arthur ignore que RT, initiales de Russia Today, est une radio russe financée par le Kremlin. Comme il ignore que France Libre 24, la chaîne radio qui arbore le logo d’une Tour Eiffel tricolore et dont il relaye les infox sur son mur Facebook, est en réalité un site web polonais d’extrême-droite qui modifie les sources traditionnelles telles que l’AFP pour qu’elles correspondent à des thèmes anti-migrants, anti-islam ou climato-sceptiques. Un complotiste ne vérifie jamais ses sources.

Mais revenons à ce vendredi 15 mai 2020. Nous sommes donc au bistrot, quelques voisins nous ont rejoints, on parle du confinement, du virus, du professeur Raoult. Et tout à coup il y a ce moment où je me sens comme Nadine Morano dans un débat politique : je ne comprends rien à ce qui se passe autour de moi. Des noms fusent dont je n’ai jamais entendu parler, des concepts que j’ignorais, des mouvements qui se réveillent, des médias que je découvre : Thinkerview, Sputniknews, AgoraTV, Fils de Pangolin, les Déqodeurs, QAnon, Noublionsrien, la liste est longue… Pendant ces deux mois, mes amis et moi, nous avons vécu sur deux planètes diamétralement opposées, et désormais nous ne parlons plus la même langue. Je fais semblant de comprendre, je les observe, j’écoute cette langue étrangère qui parle à travers eux, je me sens complètement tarte, ignorant, démuni. Je m’en veux, je me dis que je suis un conformiste, un mouton, un blaireau qui écoute sagement la radio officielle et gobe la propagande étatique assénée dans la novlangue actuelle. Je sens qu’ils jouissent de cette revanche qu’ils prennent sur moi, l’intello de service. Eux, ils ont enquêté, ils se sont renseignés, ils ont joué les détectives, ils connaissent le dessous des cartes. Ils sont plus intelligents, plus courageux, plus lucides que moi.20201116_091124

Au lycée, j’ai subi le même sentiment d’humiliation, le jour où j’ai avoué que j’écoutais encore Queen alors qu’ils étaient tous passés à Blur ou Oasis. Je m’en veux de m’être réfugié dans la littérature tandis qu’eux faisaient l’effort de comprendre la crise qui nous secoue. Je me dis qu’il n’y a pas de complotistes mais seulement des citoyens ordinaires, de braves gens qui veulent comprendre la marche du monde, et qui en ont assez qu’on les mène en bateau. Lorsque je demande à Patrick à qui profite le crime, il répond toujours avec son air de prophète : on ne tardera pas à le savoir ! Derrière le prétexte du virus se trame selon lui une conspiration mondiale, qui vise à instaurer un univers totalitaire digne de 1984.

Soudain, je me raccroche à un nom familier : celui de Michel Onfray. Ouf, celui-là, je le connais. À mi-voix, je laisse échapper l’idée que je me fais du philosophe démagogue et de sa dérive progressive vers l’extrême-droite. Embarrassés, les voisins se lèvent de table, leurs enfants les attendent pour dîner. Je sens que j’ai touché à une vache sacrée et que je risque l’excommunication. Michel Onfray, pour eux, c’est encore le fondateur des universités populaires, l’homme qui a combattu le FN, le nietzschéen de gauche. Prenant pitié de mon retard, Arthur me propose de m’apporter le lendemain le premier numéro de Front populaire, la nouvelle revue de l’intellectuel louche à lunettes rectangulaires. En échange, je lui confierai mon exemplaire du Gai savoir, le livre qui est selon moi le meilleur antidote contre le ressentiment.

Au bout de quelques heures de discussion, Arthur et moi décidons de jouer les prolongations, sur ma terrasse au bord de la Loire. Je commande une pizza quatre fromages. En découpant la pizza, je laisse Arthur développer sa version alternative des faits. Comment ça, je ne sais pas que le virus a été fabriqué en laboratoire ? Il me fait écouter une interview du professeur Montagnier au micro d’André Bercoff, sur Sud-Radio, dans lequel le prix Nobel de médecine nous révèle l’origine du virus : un agent pathogène issu de manipulations génétiques dans un laboratoire P4 de Wuhan où des chercheurs auraient tenté de mettre au point un vaccin contre le Sida. Je fais mine de mordre à l’hameçon et lui demande ingénument à qui profite le crime. La réponse ne tarde pas à jaillir : ce sont Bill Gates – autrement dit Big Brother – et Big Pharma qui sont derrière tout ça, Bill Gates et Big Pharma qui veulent nous imposer un vaccin mondial, Bill Gates et Big Pharma qui veulent vacciner nos enfants contre leur gré. Or il est bien connu que les vaccins causent chez les enfants une épidémie d’autisme et qu’il existe tout un marché pédosatanique qui profite de cette situation en abusant de ces enfants démunis. C’est le pizzagate, me dit Arthur en avalant sa part de pizza quatre fromages. Cheese Pizza serait le nom de code utilisé dans les cercles démocrates pour Child Pornography. Tandis que j’avale ma part de pizza de travers, des noms se mettent à fuser dans la conversation : Jeffrey Epstein, Woody Allen, Roman Polanski, Jack Lang, Daniel Cohn-Benditt.

Tiens, tiens, vous ne voyez pas le point commun entre ces noms qui n’ont a priori rien à voir ? Le complotisme, c’est une pelote sans surprise : on croit tirer un fil sans queue ni tête mais c’est tout un paquet de fils qui vient, des fils entremêlés, de toutes les couleurs, mais qui mènent toujours à la même bobine vieille de plusieurs millénaires, avec les mêmes obsessions, les mêmes boucs émissaires. Jeffrey Epstein, Woody Allen, Roman Polanski,  Jack Lang, Daniel Cohn-Benditt sont des noms juifs. De même qu’Agnès Buzyn, Yves Lévy et Jérôme Salomon, ce qui n’aura pas échappé à la perspicacité de l’ex-député RN Gilbert Collard, qui le rappelle sur son blog, et les accuse de nous avoir menti et d’avoir fabriqué le virus pour Big Pharma, le veau d’or sur l’autel duquel nous irons sacrifier nos enfants.

Moi si on vaccine de force mon gamin, je tue la personne, me dit Arthur qui m’affirme qu’un énorme réseau de pédosatanistes sévit à deux pas d’ici, aux portes d’Angers. Je ne peux pas me sentir concerner, je suis comme Macron, Merkel et tant d’autres dirigeants, je suis un DINK, un double income no kids, le stade suprême du bobo, parvenu à un tel degré d’égocentrisme qu’il ne souhaite même pas se reproduire. J’avoue que je n’ai plus très envie de me reproduire dans ce monde de fous tiraillé entre des politiciens sans scrupule, des intégristes religieux et des illuminés maraboutés par des gourous. Et puis je n’ai pas le temps : je travaille trop pour avoir des enfants, je ne suis pas intermittent du spectacle, je cumule les métiers, je suis directeur associatif le jour et écrivain la nuit.

Quelques jours plus tard, en revenant du bureau à vélo, je croise Arthur en train de promener ses enfants dans leur poussette. Je descends de ma bécane et nous faisons le trajet du retour côte à côte, tout en gardant cette distance de sécurité qu’on nous impose. Il me parle encore une fois de son obsession du moment, l’État profond. Je lui demande de me donner des noms. Cette fois-ci, c’est celui de Jacques Attali qui surgit dans la conversation. Si, aux États-Unis, l’État profond, c’est Georges Soros et sa fondation, en France, c’est Jacques Attali. Car Jacques Attali, qui tire les fils de nos marionnettes, qui a fabriqué Macron avec l’appui des Rothschild, qui a placé Macron sur le trône de France, Jacques Attali sait tout avant tout le monde, me dit Arthur, au point qu’il sait même que la prochaine élection présidentielle en France verra l’accession d’une femme au pouvoir suprême. Je lui dis qu’après les dégâts du macronisme, le mouvement des gilets jaunes, la gestion catastrophique de la crise sanitaire, l’amplification de la menace terroriste, rien n’est plus certain. Et que le nom de cette femme, nous le connaissons tous, mais qu’il y a peu de chances, cette fois-ci, pour que Jacques Attali tire les ficelles d’une telle marionnette.

Je rentre chez moi très inquiet. Je repense à mes lycéens, du temps où j’étais prof d’histoire-géo, en banlieue parisienne, qui venaient me voir à la fin des cours avec des billets de 1 dollar pour me montrer les symboles judéo-maçonniques qui se dissimulent derrière les emblèmes américains et prouvent que les Juifs et les Francs-maçons gouvernent le monde. Et si mes amis n’étaient pas seulement complotistes mais antisémites, d’un antisémitisme inconscient, rampant, sournois, larvaire, qui circule sur les réseaux sociaux ? Le nouvel antisémitisme qui sévit sur les réseaux sociaux agit par name-dropping : pas question d’accuser, comme autrefois, les Juifs de vouloir gouverner le monde à la manière du Protocole des Sages de Sion : il s’agit à présent de balancer quelques noms à consonance juive dans un magma conspirationniste mêlant contestation politique, accusation morale et soupçon de corruption :  à une époque où le ressentiment à l’égard de nos gouvernants va croissant, les paranoïaques en perte de repère, inquiets face à la pandémie mondiale, englués dans leur hantises par le confinement, repliés sur leur cocon familial, se voient rassurés car ils identifient les victimes potentielles, les innocents perpétuels, leurs enfants ; ceux qui savent lire entre les lignes et repérer les noms sauront identifier à leur tour nos boucs émissaires de toujours et les désigner à la vindicte populaire. Les réseaux sociaux qu’on devrait appeler antisociaux, qui répandent la nouvelle opinion publique, c’est-à-dire le nouvel opium du peuple, qui font circuler les rumeurs les plus folles, planifient les lynchages, réduisent la société à une meute, où il n’y a pas de police, pas de justice, où Hitler peut contredire Einstein et Lyssenko Vavilov nous promettent un nouveau Moyen-Âge et de nouveaux bûchers.

Le point de non-retour est atteint quelques jours plus tard. Arthur, qui, désormais, ne cache plus ses convictions politiques, roule ouvertement pour Trump sur les réseaux sociaux. Il diffuse sa propagande, relaie ses blagues nauséabondes, applaudit à la moindre prise de parole de son mentor. Selon lui, les médias français font du Trump bashing à longueur de journée car Trump dérange en haut lieu. En effet, le président des États-Unis serait sur le point de démanteler un vaste réseau pédosataniste d’envergure mondiale qui impliquerait Hillary Clinton, Barack Obama, le prince Andrew, Brigitte Macron… Et ce trumpillon, sur son mur se prend soudain pour Jésus Christ à la veille du couvre-feu : « Heureusement, il reste une flamme de lucidité, et la désobéissance revient. Merci Nice, merci Marseille.... vous avez la chance d’être plus loin de Paris que nous. Mais vous nous donnez du courage, pour nous aussi désobéir. Quand ce jacobinisme cessera-t-il ? Cette caste parisienne qui étouffe les forces de terrain ? J’ai la foi. Et je le dis : le monde retors, le monde à l’envers, les symboles renversés, la bête parmi nous, la haine du mot peuple, la haine de l’égalité, c'est bientôt du passé. Le réveil se fait, petit à petit, mais solide. Sartre disait : Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. Et bien nous y sommes de nouveau. Jamais nous n’avons été aussi libres que sous la propagande Covid. Tous nos actes sont auréolés de cette lumière de liberté. J’ai la foi et j’ai foi en vous. »

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Les complotistes ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ! Les complotistes n’ont pas peur d’être attaqués pour diffamation car ils agissent dans une sphère d’impunité qui échappe en grande partie aux règles juridiques régissant la prise de parole publique. Le complotisme est la religion de l’ère numérique : on y croit ou on n’y croit pas. Il a ses prosélytes, ses détracteurs, ses compagnons de route, ses complices objectifs, ses alliés de circonstance, ses angélistes, ses sectes et ses sous-sectes, les platistes qui-croient-que-la-terre-est-plate, les septembrosceptiques qui-croient-que-le-11-septembre-est-une-machination-de-la-CIA, les illuminatistes qui-croient-que-les-Illuminati-gouvernent-le-monde, les reptilistes qui-croient-que-les-reptiliens-dominent-la-planète, les covidosceptiques qui-croient-que-le-virus-n’existe-pas ou a été fabriqué en laboratoire.  

Le principe actif du complotisme, c’est l’inversion dans l’ordre de l’interprétation des faits. On part d’une conséquence voulue (la réélection de Trump, la défaite de Macron, l’échec de la démocratie, la dislocation de l’Union européenne) ou d’une finalité crainte et fantasmée (le gouvernement totalitaire global) et l’on recherche les indices qui peuvent mener à la cause (la fabrication du virus en laboratoire, l’existence d’un réseau pédosataniste mondial). C’est ainsi que prospèrent toutes les religions : la croyance dans l’existence de Dieu présuppose toutes les manifestations de sa sainteté. Mais c’est une religion noire, où il n’est jamais question d’amour ou de lumière mais de haine et de ténèbres, car le complotiste, croyant agir par humanité, pour libérer les hommes de l’aveuglement, agit en réalité par ressentiment. Au fond de lui, il y a un homme blessé. Michel Onfray est un homme blessé. Soral, Dieudonné, Chouard ou Crèvecoeur sont des hommes blessés. Arthur est un homme blessé. Lorsque je lui demande pourquoi il déprime et s’inquiète alors qu’il vit de son art, alors que sa vie est agréable, son cadre de vie confortable, il me répond qu’au contraire, il va très bien, surtout depuis qu’il a pénétré dans les arcanes du pouvoir global et compris comment le monde fonctionne. Croire que le monde est gouverné dans les coulisses par des êtres malfaisants le rassure et lui permet de se consoler, lui qui est un bon mari et un père aimant, de ne pas participer à la gouvernance mondiale. Mais cette satisfaction de façade masque une blessure profonde : Arthur sait qu’il appartient avec son accordéon et ses partitions, à un monde en voie de disparition. S’il aime tant Donald Trump, c’est qu’il s’identifie à lui, c’est que Trump, en apparence, lui ressemble : comme lui il est occidental, blanc, blond, grand, fort, hétérosexuel, issu d’une famille bourgeoise et chrétienne. Comme lui, il n’a pas de bagage intellectuel et se vit en self-made-man qui ne doit rien à personne. Comme lui, il croit dans toutes sortes de théories fumeuses qui lui permettent de décomplexifier son appréhension du monde et de le faire entrer dans sa grille manichéenne. Comme lui, il défend une vieille idée de la nation, de la famille et du travail. Son épouse, qui est femme au foyer, s’occupe des enfants, des courses et de la cuisine. Pendant ce temps, il peut jouer de l’accordéon et donner libre cours à son inspiration, faire entendre à toutes et à tous les harmonies nées de son sous-sol qui expriment la bonté de son génie incompris. Il a juste oublié que Trump, comme la plupart des gens qu’il croit régir le monde, est avant tout un milliardaire, un pur produit de l’idéologie néolibérale et de l’emprise du Capital. Et, par-dessus tout, un comploteur de génie : car ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que si le complotisme aime inventer des complots imaginaires à l’échelle planétaire, à l’échelle des nations, en revanche, des tas de petits complots existent réellement, de l’incendie de Rome à celui du Reichstag. Un des derniers en date est celui qui vise à faire passer un Néron pyromane et raciste pour un traqueur de pédophiles et un défenseur d’enfants abusés. Tout cela dans le but d’être réélu.

28 octobre 2020

Là où l’on interdit les livres, on encourage la barbarie

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Lettre ouverte au Président de la République


 

Je ne pouvais m’empêcher d’être frappé par la stupidité de cette institution qui me traitait comme si je n’étais rien que chair et os, à enfermer.

Henry David Thoreau, La désobéissance civile

 

M. le Président,

 

Nous savons désormais que le confinement est appelé à durer – avec des moments de répit tels que cet été ou les prochaines vacances de Noël –  tant que vous n’aurez pas trouvé de vaccin. Nous savons désormais qu’à ces trois mois et demi de privation de liberté de l’année 2020 (puisque le reconfinement durera sans doute jusqu’à la mi-décembre 2020), il faudra ajouter sans doute deux ou trois mois de nouvelles privations début 2021, car nous le savons tous désormais, il y aura une troisième vague.

 

Que dirons-nous, plus tard, à nos enfants ? Que nous nous sommes laissé confiner au nom de l’intérêt général par un gouvernement qui se contrefiche, en temps ordinaire, de l’intérêt général ?

 

Que raconterons-nous de cette année 2020 et de la suivante qui s’annonce sous les mêmes auspices ? Que nous avons perdu le sens de l’étranger ? Que pendant six mois, nos corps ne nous appartenaient plus ? Qu’avec les masques barrière, les gestes barrière, les réflexes barrière, la frontière avait reculé jusqu’à notre for intérieur ? Que notre peau est devenue non pas la dernière frontière terrestre, comme l’écrivait Kafka, mais la première, et la seule, et l’unique frontière ? Privés d’étranger, privés d’ailleurs, privés des autres, nous sommes désormais devenus nos propres frontières, au point que notre premier ministre ose nous conseiller, sans malice, et avec le plus grand sérieux du monde, de porter le masque à la maison ! Et pourquoi pas au lit, en faisant l’amour ? Et pourquoi pas face au miroir de la salle de bains, en se brossant les dents ? C’est cela le confinement – un confinement qui puise ses racines très loin, un confinement que tous les philosophes avaient annoncé, de La Boétie à Michel Foucault, en passant par Thoreau : le corps privé d’horizon, le corps utopique des sociétés parfaitement gouvernées, le corps discipliné au point où il n’offre plus aucune résistance. Dans ce confinement, dans cette frontiérisation des rapports humains, les confins, c’est nous, c’est notre corps, c’est notre peau.

 

Moi qui habite, comme des millions de Français dans un village à 10 km de la plus proche librairie, moi qui, comme des millions de Français, ne peux me fournir en produits inessentiels que dans ces grandes surfaces dont vous condamnez les rayons comme vous avez condamné les magasins de centre-ville, je me suis rendu tout à l’heure à l’Intermarché et j’ai vu tout un rayon livres enrubanné de cellophane avec cet écriteau rouge : INTERDIT. Dans le pays de Voltaire, dans le pays des Lumières, vous offrez le lamentable spectacle de livres interdits. Pourquoi ne pas aller plus loin dans votre folie, pourquoi ne pas demander de brûler les livres, puisque, si la situation perdure, c’est toute la rentrée littéraire qui finira au pilon ? Là où l’on brûle les livres, écrivait Henri Heine, on finit toujours par brûler les hommes. Là où l’on interdit les livres, on encourage la barbarie.  

 

Je vous écris pour défendre les livres, M. le Président, pour défendre la littérature, qu’encore une fois vous allez sacrifier sur l’autel du Roi Corona. Mais il ne s’agit pas seulement des livres, M. le Président. Il s’agit de tout ce que vous avez décrété inessentiel. Vous qui moquiez il y a quelque temps les Amish, vous avez à présent l’impudence de distinguer ce qui est essentiel de ce qui est inessentiel ? Et si je vous disais qu’une page de Proust m’a nourri davantage qu’une feuille de laitue ? Mais vous allez plus loin dans votre erreur. Non content d’interdire les livres – ce fut quand même votre premier geste, car les livres sont en effet dangereux, pour les gouvernants comme vous, qui méprisent leur peuple –, voici que vous interdisez les disques, les DVD, les jouets, les accessoires de maquillage, les produits de parfumerie ? Quels seront vos prochaines cibles : les bouteilles de vin ? les cannettes de bière ? les jus de fruit ? Car à quoi bon boire des verres puisque nos corps ne sont plus bons qu’à manger pour bien télétravailler. Car voici la vérité : votre gouvernement ne nous voit plus que comme des machines à travailler et à manger.

 

Vous qui nous recommandiez, il y a quelques mois seulement, de lire à l’impératif,  vous interdisez désormais la vente de livres autrement qu’en click-and-collect, comme l’a dit votre ministre, un terrible mot pour annoncer la société du futur, la société automatisée, débarrassée des rapports humains. Et vous pouvez d’autant plus agir ainsi que vous savez qu’il nous est devenu si facile, en un seul clic, de commander tout ce dont nous avons besoin, l’essentiel comme l’inessentiel. Car sur Amazon, la plus grande librairie du monde devenue le plus grand hypermarché de la planète, nous pouvons tout acheter en un seul clic et sans collect, et recevoir deux jours plus tard dans nos boîte aux lettres tout ce qui ne se trouve plus dans nos campagnes, et que nous allions jadis acheter en ville, avant le grand confinement : pas seulement des livres, mais aussi des accessoires pour vélo, des imprimantes, des ordinateurs, des tabourets de bar, des fauteuils de bureau, des mixeurs, des caleçons, des chaussettes. Qu’attendez-vous pour nous interdire Amazon ou Netflix, histoire que le divertissement soit définitivement banni ?

 

Mais non, vous ne faites plus le poids face à Amazon, vous ne faites plus le poids face à un géant qui vaut 1000 milliards de dollars, vous ne pourrez pas lutter contre Amazon. Et, ce faisant, vous donnez du grain à moudre à nos complotistes qui prolifèrent dans nos campagnes. Car qui pourra ne pas croire que vous agissez dans votre intérêt ? Qui pourra ne pas croire que vous avez traité secrètement avec Jeff Bezos, Bill Gates, Mark Zuckerberg, pour livrer ainsi toute l’économie culturelle d’un pays aux géants du net ? Un gouvernement qui fait ainsi le jeu des hommes les plus riches de la planète est un gouvernement qui a trahi ses concitoyens.

 

Vous avez sacrifié l’économie culturelle d’un pays sous prétexte d’un risque sanitaire. Mais les Français ne sont pas responsables de la faillite de l’hôpital public. Je ne nie pas la dangerosité du virus ni l’embouteillage de nos hôpitaux, ni le sacrifice de nos soignants. Mais force est de constater qu’aujourd’hui, les Français n’ont plus peur du virus. Ils n’ont plus peur pour leur vie. Ils n’ont plus peur pour leurs proches que vous leur interdisez de voir. Ils ont peur pour leurs emplois, ils ont peur pour leurs enfants, ils ont peur pour la santé sociale, économique, culturelle et politique de leur pays. Car ce que vous ne dites pas, c’est que la crise économique que nous allons vivre sera la plus dure depuis la Seconde Guerre mondiale. Que le PIB va dégringoler à son niveau de 2015. Que le PIB par habitant va dégringoler à son niveau de 2015. Que ce seront des centaines de milliers de gens qui perdront leur emploi. Vous me répondrez que plus de trente mille personnes ont déjà perdu la vie. Mais qu’avez-vous fait entre-temps pour sauver l’hôpital public ? Où sont passés les 12 000 lits promis ? Si le premier confinement nous avait laissés dans un état de sidération qui n’offrait aucune place à la contestation, ce reconfinement était prévu  de longue date, il était inévitable, on parlait dès le mois d’avril de deuxième vague. Vous aviez donc huit mois pour vous préparer, huit mois pour protéger les Français. Il fallait trouver les conditions d’amélioration de la situation. La solution ne peut plus être le confinement. Car le confinement est contre-nature, il est anti-social, il est plus dangereux pour la société que n’importe quel virus. Il désagrège les familles, il encourage des complotistes, il aggrave le séparatisme, il donne des armes aux terroristes, il esseule les personnes âgées, il condamne à mort les dépressifs, il multiplie le nombre de femmes battues.

 

M. le Président, je vous conseille de relire Michel Foucault. Dans Surveiller et punir, le philosophe compare deux formes de gestion de la société : le modèle du panoptique et celui de la ville pestiférée. Dans nos sociétés du spectacle et de la surveillance, le panoptique existait déjà avant le virus : c’est internet, ce sont les réseaux sociaux qui nous permettent de voir et d’être en vue, qui nous offrent à tous une vitrine et une caméra, qui nous permettent de surveiller les autres tout en étant surveillés. Il ne manquait plus que la ville surveillée par internet devienne une ville pestiférée par un virus pour que les propos de Foucault deviennent parfaitement visionnaires. Le virus est apparu, et il vous autorise à prendre les mesures les plus régressives. « La ville pestiférée, toute traversée de hiérarchie, de surveillance, de regard, d’écriture, la ville immobilisée dans le fonctionnement d’un pouvoir extensif qui porte de façon extensive sur tous les corps individuels – c’est l’utopie de la société parfaitement gouvernée » écrit Foucault, qui ajoute plus loin, « pour voir fonctionner les disciplines parfaites, les gouvernants rêvaient de l’état de peste ».  

 

Votre parti, M. le Président, c’est le Parti de l’Ordre. Votre premier ministre sans charisme – que vous êtes allé dénicher on ne sait où pour ne souffrir aucune ombre – est plus inflexible et plus psychorigide qu’un sous-préfet. Il ne voit pas plus loin que le bout de sa casquette et nous parle comme on parle à des enfants, avec des rodomontades de maréchal des logis chef. Vous rêvez d’un Hexagone en forme de panopticon. Vous vous êtes entouré de tout un aréopage d’hygiénistes entêtés. Vous n’écoutez plus que des médecins qui n’ont aucun sens de la science, de la culture, de la politique, de l’économie, et qui prescrivent le confinement du corps national pour enrayer le virus comme on prescrivait autrefois des saignées pour purger le corps du roi. Lorsqu’on entend l’un d’entre eux déclarer sur les ondes qu’en temps d’épidémie c’est un inconvénient d’être une démocratie, on croirait rêver. Un boulevard vous est ouvert pour aller plus loin dans la privation de nos libertés. Au mois de mai, je vous écrivais que la situation des auteurs privés de revenus par la fermeture des librairies était devenue kafkaïenne. Entre-temps, les librairies se sont équipées de masques chirurgicaux, de panneaux de plexiglas et de gel hydro-alcoolique pour devenir aussi sûres et aseptisées que l’écran d’un ordinateur. Mais  depuis le 28 octobre, nous avons fait un bond dans l’absurde : nos livres sont en vente libre sur internet mais interdits dans les rayons des grandes surfaces. Ce n’est plus un scenario à la Kafka, c’est un scenario orwellien. Si vous ne revenez pas le plus rapidement possible sur l’interdiction absurde qui frappe les librairies, place Amazon en situation de quasi-monopole et condamne toute la chaîne du livre à la faillite, nous aurons perdu définitivement toute confiance en vous.

 

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21 octobre 2020

Qui a dit qu'il y avait des amis en littérature ?

toreador

C’est bizarre comment les écrivains changent parfois de goût. Lorsque j’étais publié par son éditeur (les éditions Payot & Rivages et les éditions Inculte appartiennent à Actes Sud, donc à Mme Nyssen, ex-ministre de la culture), Claro disait le plus grand bien de mes livres. Cela donnait des critiques dithyrambiques, comme celle-ci, sur mon troisième roman : https://towardgrace.blogspot.com/2014/03/en-un-pays-incertain-lenigme-de-ruben.html.

Or, depuis que j’ai quitté la « Galaxie Actes Sud », Claro, l’écrivain soi-disant incorruptible, n’aime plus du tout ce que j’écris. Cela donne deux articles fielleux (https://towardgrace.blogspot.com/2020/07/a-la-recherche-du-temps-de-fignoler.html, https://towardgrace.blogspot.com/2020/10/le-sabre-sans-le-goupillon.html) dans lesquels l’auteur et traducteur attaque deux tribunes que j’ai publiées sur le site internet de Libération. La première tribune (https://www.liberation.fr/debats/2020/05/29/pour-une-intermittence-des-arts-et-des-lettres-une-utopie-concrete-et-realisable_1789795), qui défend le droit d’auteur n’est pas mon œuvre exclusive mais elle a été rédigée par des dizaines d’artistes-auteurs et signée par des centaines d’autres. J’assume seul la paternité de la seconde tribune, qui défend l’éducation nationale et les professeurs d’histoire-géo, aujourd’hui menacés par des islamistes fanatiques d’être décapités en pleine rue pour avoir fait découvrir à des enfants la liberté d’expression. Je ne reviendrai pas sur l’ignominie qui consiste à polémiquer en écrivaillon sur un tel sujet. Je ne reviendrai pas sur le fait que Claro, qui donne à tous des leçons de lecture et d’écriture, ne sache pas faire la différence entre l’auteur et le narrateur, me confondant, moi, Emmanuel Ruben, et Samuel Vidouble, le prof d’histoire-géo narrateur de mon dernier roman, Sabre.

À présent, j’aimerais m’attarder sur la critique de la première tribune. Cette tribune défend une utopie concrète dans laquelle nous, les artistes et les auteurs, serions considérés comme des travailleurs à part entière, qui méritent un salaire. C’est le combat mené aujourd’hui par des milliers d’artistes-auteurs, des centaines de collectifs, des dizaines de syndicats, et un parti politique, le PCF, qui planche, en ce moment sur une proposition de projet de loi pour une protection chômage des artistes-auteurs, qui sera défendue à l'Assemblée nationale par le député Pierre Dharréville.

Pourquoi Claro s’en prend-il à la défense du droit d’auteur ? Parce qu’il est publié par des gens capables de bafouer le droit d’auteur.

En décembre 2019, j’ai informé Payot & Rivages, l’éditeur de mon dernier livre, que j’avais une proposition des éditions Stock pour mes deux prochains romans. Lorsque Bertrand Py, directeur éditorial d’Actes Sud et de Payot & Rivages a appris que j’étais tenté de signer un contrat avec un concurrent, il s’est contenté de me répondre à neuf heures du soir, à coups de textos condescendants et paternalistes, que je faisais une grosse bêtise. Il n’a jamais pris la peine de décrocher son téléphone et n’a jamais surenchéri à l’offre de Stock.

Le lendemain de la signature de mon contrat, j’apprends de mon ancienne éditrice, Émilie Colombani, par texto, toujours, qu’elle souhaite publier sous le titre – apocryphe et inventé par elle – de Nouvelles ukrainiennes un recueil de nouvelles inachevées et jamais retravaillées pour lesquelles j’avais signé un contrat en novembre 2014 et touché la moitié d’un à-valoir modique, à savoir 2000 €. Je lui réponds que le contrat a expiré et que je m’oppose à la publication de ces nouvelles. Elle me rétorque que le contrat est toujours valide et qu’elle publiera ces nouvelles coûte que coûte et contre mon gré.

La plupart des auteurs croient – comme c’est écrit dans la plupart des contrats – qu’un ouvrage doit être publié dans les 24 mois suivant la signature du contrat. C’est méconnaître une petite clause chafouine qui stipule que l’auteur, passé expiration de ce délai, doit mettre en demeure son éditeur de publier l’ouvrage. Je n’avais aucune raison de le faire, les nouvelles n’ayant jamais été publiées suite à un accord tacite entre mon éditrice et moi, qui avions préféré publier à leur place deux autres livres.

Les éditions Stock, alertées de cette intention de publier un ouvrage contre mon gré, croient d’abord à une simple menace d’Actes Sud et de Payot & Rivages jusqu’au jour où j’apprends – on est autour du 20 janvier – que les nouvelles ont été inscrites au catalogue pour le 1er avril 2020. Je crois d’abord à un poisson d’avril mais je découvre bientôt sur Internet une quatrième de couverture apocryphe et un argumentaire de presse qui ne correspondent en rien à l’esprit que j’avais donné à ces nouvelles. Je me demande qui a édité le texte, qui l’a corrigé, qui a terminé dans de si brefs délais ces nouvelles que j’avais laissé inachevées. Tout à coup je comprends la raison de cette programmation anticipée : Payot & Rivages souhaite faire capoter mon contrat avec les éditions Stock qui stipule que je ne dois rien publier avant la parution de mon roman Sabre, prévu pour le mois d’août 2020.  

Je me sens tout à coup perdu, j’imagine l’annulation de mon nouveau contrat, j’imagine ces nouvelles apocryphes qui paraissent dans mon dos, que je ne peux pas défendre en librairie ou dans la presse car elles ne sont pas vraiment de moi, je ne dors plus, je ne sais pas que faire pour empêcher le pire des scénarios : un auteur trahi par son ancien éditeur et abandonné par le nouveau. 

Je contacte la SGDL et la Ligue des auteurs professionnels. Je passe des heures à discuter avec leurs juristes qui discutent à leur tour avec les juristes d’Actes Sud. J’écris personnellement à Françoise Nyssen, je la supplie de faire marche arrière et d’empêcher cette catastrophe, qui ne serait une bonne chose pour personne, ni pour l’auteur, ni pour l’éditeur, ni pour le libraire, ni pour le lecteur. Aucune réponse de l’ex-ministre de la culture. Aucune solution n’est trouvée par les organismes qui défendent le droit d’auteur.

Heureusement, les éditions Stock décident de valider mon contrat et de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher la parution des nouvelles. On me dit de faire jouer mon droit moral, qu’il n’y a rien de plus inviolable que le droit moral d’un auteur. Une lettre – rédigée par l’avocat des éditions Hachette – est envoyée en recommandé avec accusée de réception, le 30 janvier, à la direction juridique d’Actes Sud pour les informer que, « sur le fondement de mon droit moral, je m’oppose formellement à la divulgation » du recueil de nouvelles. Je propose, évidemment de rembourser la moitié de l’à-valoir perçue en 2014. Quatre jours plus tard, il m’est répondu qu’« il n’est pas raisonnable de considérer que le remboursement de la part d’à-valoir perçue au titre du contrat du 18 novembre 2014 saurait réparer le préjudice que les éditions Payot & Rivages seraient amenées à subir du fait de la confiscation d’une publication dont elle sont cessionnaires » et que « la non-parution d’un ouvrage programmé constitue un manque à gagner important en termes de chiffres d’affaire. »

Nous comprenons alors l’acharnement d’Actes Sud : mon dernier ouvrage, Sur la route du Danube, lauréat de 4 prix littéraires, écoulé à plus de 10 000 exemplaires, s’est bien vendu, et le poche est annoncé pour le mois de mai. Les enchères ont monté, on peut pratiquer de la plus-value littéraire. Si je valais 4000 € en 2014, je vaux désormais quatre fois plus. Il faut donc que Stock, qui m’a déjà réglé un à-valoir et la moitié du suivant, passe encore à la caisse. Non plus auprès de l’auteur, cette fois-ci, mais auprès de son ancien éditeur. Dans le mercato du football, on appelle ça un transfert. En littérature aussi, on commence à parler de transfert, même si les sommes sont un peu moins trébuchantes. La manœuvre consistait simplement à faire du chantage. Le recueil de nouvelles était la monnaie de ce chantage. C’est quand même tellement plus simple de se faire payer  pour des livres qu’on ne publie pas que pour des livres qu’on publie !

Une fois le maître-chanteur récompensé de son sale boulot, on aurait pu penser que les basses manœuvres s’arrêteraient là. Mais non, la fureur ne s’est pas tue. Cela ne suffit pas que Stock ait racheté quatre fois plus cher les droits des Nouvelles ukrainiennes, il faut à présent que Sabre, le roman à venir, soit un échec. Il faut flinguer l’auteur félon qui s’est laissé appâter par une grande maison, en assassinant son prochain roman. On fait bien sûr courir la rumeur que c’est tout de même moins bon que les précédents. On fait jouer tout son réseau, des petits amis aux anciens amants. On contacte les journalistes, les libraires, les membres des jurys littéraires, pour accabler l’auteur félon et déprécier son nouvel opus. À part quelques critiques indépendants qui ne s’en laissent pas compter, certains mordent à l’hameçon. Et certains magazines de mèche avec l’éditrice de Payot & Rivages ont même de la place à perdre pour évoquer, dans leurs colonnes, la chronique d’un flop annoncé. 

Mais comme cela ne suffit pas d’accabler l’auteur félon et de saborder son prochain roman, il faut aussi flinguer sa réputation, l’attaquer dans ses prises de position. C’est alors qu’on recourt aux cannibales sans foi ni loi comme Claro, aux nettoyeurs de tranchée, aux petits auteurs frustrés qui gribouillent des billets fielleux dans leur coin, qui ne savent jamais écrire pour mais qui ont le don pour écrire contre, qui se prennent pour des pamphlétaires incorruptibles alors qu’ils ne font que rouler pour leur propre maison. Ce sont des amis du félon ? Le félon les a même invités chez lui, les a nourris, logés, leur a programmé une soirée de rencontre avec le public de la Maison Julien Gracq, qu’il dirige, sur les bords de Loire. Peu importe, qui a dit qu’il y avait des amis en littérature ?

 

18 octobre 2020

Pas de Toussaint pour Samuel

 

Capture-decran-2020-10-17-a-20Texte publié dimanche 18 octobre sur le site de Libération : https://www.liberation.fr/debats/2020/10/18/pas-de-toussaint-pour-samuel_1802720?fbclid=IwAR0qDMIBCVWj_46digdbY6r16fqPPM91upv5fs-ObNhQvb9dekDPeDyTVxU

À la fin de Sabre, mon dernier roman, Samuel V., le narrateur, prof d’histoire-géo en banlieue parisienne qui vient de passer les vacances de la Toussaint 2015 à la recherche du sabre disparu de son grand-père et rentre à Paris en train de nuit fait un cauchemar : il rêve que des chevaliers vêtus de noir brandissant des étendards frappés du sceau du Prophète et du sabre de Mahomet font dérailler son train et s’attaquent aux voyageurs survivants qu’ils agenouillent sur le bitume et décapitent à tour de rôle, à coups de sabre. Il comprend alors que le sabre qu’il a cherché, le sabre disparu le jour de l’enterrement du grand-père était le sabre d’une France désarmée, à l’intérieur de ses frontières, face aux menaces du nouveau siècle, et notamment face au péril islamiste, qu’elle combat pourtant sur les autres continents, et notamment en Afrique.

J’ai enseigné pendant quatre ans l’histoire-géo en banlieue parisienne, tout près des lieux du meurtre, et j’ai fait parfois ce rêve terrible et effrayant que des fanatiques venaient me décapiter à la sortie des classes pour avoir montré des caricatures du Prophète. Samuel P., 47 ans, prof d’histoire-géo au collège du Bois d’Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine, a dû faire parfois, ce rêve. Il a dû se réveiller plusieurs fois en sursaut comme après une longue apnée, le souffle court, le cœur bondissant, la nuque ankylosée, les bras tremblants, les jambes flageolantes. Il a dû réveiller plusieurs fois sa compagne ou ses enfants, qui se sont peut-être inquiétés de ses cauchemars, de ses insomnies. Il ne se réveillera plus. Il ne réveillera plus sa femme ni ses enfants. Son corps et sa tête tranchés par une lame de boucher reposeront bientôt dans un cercueil tandis que l’image de sa tête sanguinolente fera le tour du monde puisque son assassin l’a filmée et l’a partagée sur les réseaux sociaux, au cas où le Prophète surferait sur Facebook, Twitter ou Instagram.  Il n’y aura pas de Toussaint pour Samuel P., qui devait se réjouir, la veille des vacances, de profiter de cette dernière soirée avec sa femme, ses enfants et ses amis, avant le couvre-feu instauré par le gouvernement.

Car à l’heure où toute la nation se focalise sur un petit virus très virulent, certes, mais qui n’a jamais eu la moindre intention de nous déclarer la guerre, le drame survenu hier aux confins du Val d’Oise et des Yvelines vient nous rappeler qu’il y a bien pire ennemi pour la France et pour le genre humain. Cet ennemi s’appelle le fanatisme. Cet ennemi est fait d’hommes, de femmes et d’enfants qui défient les lois de la République et s’en prennent à nos juifs, à nos prêtres, à nos dessinateurs, à nos journalistes, à nos policiers, à nos militaires, à nos enseignants. Notre président de la République nous a déclaré hier qu’ils ne passeront pas alors qu’ils sont déjà passés plusieurs fois et qu’ils ont frappé de nouveau à la porte de Charlie Hebdo, il  y a quelques jours, armés d’un hachoir. Faut-il rappeler à Emmanuel Macron qu’ils passeront encore car ils sont légion ? Qu’ils ont assassiné les enfants du lycée juif Ozar Hatorah, les dessinateurs de Charlie Hebdo, les clients d’un Hypercasher, les spectateurs du Bataclan – qu’il y assez de noms aujourd’hui, pour ériger en France un monument aux morts de la guerre menée sur notre sol par le terrorisme islamiste ?  

Hier vendredi 16 octobre, Emmanuel Macron a perdu deux fois les élections présidentielles. Sauf miracle, nous savons désormais qui lui succèdera en 2022. Il a perdu pour avoir instrumentalisé une menace virale en instaurant le couvre-feu pour vingt millions de Français au lieu d’investir des millions d’euros dans l’hôpital public. Il a perdu pour avoir laissé un professeur se faire assassiner dans la rue après avoir été lynché sur les réseaux sociaux. Car il faut le dire ici, Samuel P était menacé, Samuel P savait qu’il risquait sa vie en faisant le plus beau métier du monde qui est devenu, dans nos banlieues, l'un des pires métiers, peut-être avec celui d’infirmière. Il avait averti ses collègues, il avait averti ses supérieurs hiérarchiques, il avait averti son syndicat, il avait averti le rectorat. On lui avait répondu de ne pas faire de vagues.

L’éducation nationale, nous le savons tous, c’est un train qui déraille, comme déraille la santé publique. Les professeurs aujourd’hui masqués, humiliés, surveillés, oppressés, fatigués, harcelés, sont les passagers captifs et vulnérables de ce train rouillé et verrouillé qui court à sa perte. Ils nous ont alerté plusieurs fois et nous ne les avons pas écoutés. Moi, Emmanuel R, comme beaucoup d’enseignants, soit par péché de jeunesse, soit par manque de discernement, j’ai été lâche, j’ai été complice, j’ai eu peur de mes élèves et de leurs parents, j’ai laissé les quolibets antisémites fuser dans une salle de classe, je me suis tu, j’ai fermé les yeux, j’ai pratiqué l’autocensure, j’ai tout fait pour ne pas faire de vagues. Et je n’aurais jamais montré une caricature de Charlie Hebdo à mes élèves, de peur des représailles.

Il paraît que l’assassin est un Tchétchène de 18 ans. Il est mort hier soir, abattu par la police dans la rue, où il se promenait avec son couteau de boucher, plusieurs heures après le meurtre. Mais cet assassin a des complices – voire des commanditaires. Ces complices ne sont pas des fous ni des crétins. Ce sont des fanatiques qui savent ce qu’ils font et qui expriment leur haine sur les réseaux sociaux à visage découvert, et qui appellent au djihad en indiquant à  toutes et à tous leur numéro de portable. Ces complices ont des alliés de circonstance et des idiots utiles, qui préfèrent la loi du silence à la passion de la lumière.

J’accuse M. Brahim Chnina, parent d’élève, ainsi que tous les parents d’élèves qui ont participé au lynchage de Samuel P, d’appel au meurtre et de complicité de meurtre. J’accuse M. Hajj Brahim, imam de la mosquée de Pantin, et M. Abdelhakim Sefrioui, militant islamiste, d’appel au meurtre et de complicité de meurtre. J’accuse Mme la principale du collège du Bois d’Aulne de non-assistance à personne en danger. J’accuse Mme Charline Avenel, rectrice de l’académie de Versailles, de non-assistance à personne en danger. J’accuse la secrétaire générale du syndicat SNES-FSU de non-assistance à personne en danger. En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup de la loi qui punit les délits de diffamation.

Le temps est venu de dire assez et d’instruire le procès de l’affaire Samuel avant que l’éducation nationale ne soit salie comme le fut l’armée française par l’affaire Dreyfus. Il faut que toute la lumière soit faite sur cette affaire car il est inadmissible qu’on puisse être ainsi exécuté, en France, et en pleine rue, pour avoir simplement enseigné la liberté, l’égalité et la fraternité.

07 octobre 2020

Une odyssée sur les rives du Danube

20170716_084712Article paru dans Geo n°500 (octobre 2020)

Le Danube n’est pas le plus long fleuve du monde mais celui qui traverse le plus grand nombre de pays : tant que l’Union européenne n’aura pas aboli ses frontières, on en comptera dix au long de ses rives, et j’en avais même ajouté un onzième dans mon enfance : la Zyntarie. C’est pour partir à la recherche de ce pays imaginaire que j’ai décidé de remonter le Danube, à l’été 2016.

Le Danube est le seul fleuve du monde qui se mesure d’aval en amont. Le kilomètre zéro a donc été fixé au phare de Sulina, en Roumanie, où le fleuve rejoint officiellement la mer Noire. Mais les Ukrainiens ne l’entendent pas de cette oreille et possèdent eux aussi leur kilomètre zéro, sur le bras de Kilia, à quelques encablures de Vilkovo, Venise verte où les touristes ne vont pas mais où les moustiques font la loi. Il existe enfin un troisième kilomètre zéro, à Sfântu Gheorghe, Roumanie, où se jette le bras le plus méridional du delta et où les moustiques sont tout aussi nombreux. Qui veut relier ces trois villes rivales à vélo sera bien embêté : si les moustiques peuvent franchir la frontière fluviale sans visa, les cyclistes, eux, doivent faire un immense détour via la Moldavie : il n’y a pas de pont ni de bac pour relier les rives des trois bras. Si bien que le delta, qui mesure 5000 km2, est un monde à part et morcelé, un archipel isocèle qui s’avance chaque jour dans la mer.

Pourquoi mesurer un fleuve depuis son embouchure ? Parce que les Européens ont découvert l’Amérique avant les sources du Danube : pendant longtemps nos ancêtres ont cru que le Rhin, le Rhône et le Danube surgissaient du même marécage imaginaire qu’ils nommaient la mer des fontaines : il a fallu attendre les années 80 pour qu’un ministre allemand de l’agriculture homologue la plus haute source du Danube : celle de la Breg, lieu dit Martinskappelle, à 1078 m d’altitude et 2888 km de Sulina. Avant cela, les querelles de clocher faisaient rage : chaque village de Forêt-Noire se targuait de posséder l’authentique source du grand fleuve.

Commençons donc à Vilkovo où les Lipovènes produisent le caviar qui rend riche et un vin qui rend fou. Entre steppe et roselières, le vent a le champ libre, il harcèle le taurillon cycliste de ses banderilles, les fermes tentent de rentrer sous terre pour lui échapper, on est parfois arrêté net dans cette arène, le souffle court et le corps dégoulinant de sueur ; seul le grand fleuve ébouriffé parvient à se frayer un chemin.

Izmaïl est la première grande ville qui se présente à la vue du cycliste embarqué pour l’odyssée terrestre ; elle porte le nom biblique d’un héros de Melville ; elle fut le théâtre d’une bataille sanglante entre les cosaques de Souvorov et les bachi-bouzouks du sultan ; Lord Byron y situa l’intrigue de son Don Juan ; Izmaïl tombera lorsque les eaux du Danube couleront à rebours avait prévenu le commandant turc de la place forte ; Izmaïl est tombée, l’empire ottoman est tombé, l’empire russe est tombé, l’URSS est tombée, mais le Danube coule toujours dans le même sens et la ville se cramponne à ses quais.

À Galați, le deuxième plus long fleuve d’Europe atteint sa plus grande largeur naturelle : un kilomètre d’une rive à l’autre. Les bacs qui font la navette sont des mastodontes tenant plutôt du ferryboat ; les vagues sont hautes, les jours de tempête ; on se croirait alors sur l’Ob ou le Río de la Plata, tant la rive d’en face est lointaine ; là le Danube se prend pour un fleuve sibérien ou américain : il atteint aux dimensions d’un estuaire avant de construire son delta sur la mer.

De l’autre côté, vous verrez, c’est l’Afrique, nous avaient prévenus nos amis roumains ; la Dobroudja, le pays des charrettes et des savanes, où le temps s’écoule comme autrefois, c’est ce qui nous reste pour nous consoler d’avoir perdu la Crimée : un grand plateau steppique et bosselé, une succession de mamelons granitiques et de croupes herbues qui borde la mer Noire de ses falaises rouges et de ses plages de galets.

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La Dobroudja, c’est là que commencent, à proprement parler, les Balkans : qui dit Balkans dit relief escarpé et mosaïque ethnique : le cycliste est prévenu, il ne peut plus suivre au pixel près le long fleuve tranquille ; il lui faut changer de braquet toutes les cinq minutes pour franchir les bosses casse-pattes qui annoncent les Carpates et changer d’idiome à chaque village : car ici on ne parle pas seulement roumain, mais aussi russe, turc ou bulgare et l’on ne prie pas toujours le même dieu : quelques minarets munis de haut-parleurs nous avertissent que les fidèles musulmans n’ont pas tous rejoint la mère Turquie.

Après la Dobroudja commence le Bărăgan où le vent règne en maître et ne partage son empire qu’avec les chardons et les chiens errants ; rien de plus monotone que cette étendue grise chantée par Panaït Istrati, le Gorki des Balkans. Il faut attendre Giurgiu pour franchir enfin le fleuve sans l’aide d’un Charron local : avec 2222 m de long, le pont de l’Amitié s’enorgueillissait encore, il y a peu de temps, d’être le plus long d’Europe. Ce n’est qu’à partir de Roussé que le voyageur à vélo mesure les dimensions du bassin versant grand comme dix Autriches et comprend qu’il s’attaque à un géant : depuis la corniche bulgare, on survole les milliers d’affluents qui dévalent les Carpates et viennent se rendre au Styx : l’Olt et le Jiu, l’Argeş et la Dîmboviţa.

À la latitude de Sienne, du Cap corse et de Saint Tropez, Svichtov est le cap sud du Danube ; une situation si stratégique valut à la région de connaître de grandes cités antiques dont il ne reste que des tas de pierres et de subir de grandes batailles qui firent fleurir des cimetières ; les Romains, les Byzantins, les Turcs, les Russes et les Français guerroyèrent dans les parages pour contrôler l’accès au fleuve ; si le sultan avait réalisé son rêve pharaonique de détourner le Danube vers le Bosphore et de faire entrer le plus grand fleuve d’Europe sous la Sublime Porte, il aurait commencé à creuser son canal à Svichtov mais l’empire ottoman est tombé comme sont tombés tous les empires qui ont parsemé la Bulgarie de leurs ruines.

C’est à Vidin que ces vestiges sont les plus majestueux : Vidin est une petite Jérusalem danubienne ; la synagogue dévastée, la cathédrale et la mosquée se tutoient dans l’ancienne capitale du tsar Samuel Ier ; sa forteresse domine encore le grand virage d’un fleuve bleu de Grèce qui fonce vers le sud – ah ! si le Danube avait voulu, ah ! si le Danube avait voulu, il aurait exaucé le vœu des sultans, inondé la Bulgarie, rejoint la Corne d’Or et grossi le Bosphore, mais le Grand Balkan n’a pas voulu, et le Danube s’en est allé vers l’est, mourir dans la mer Noire.

Les fleuves ne cessent de vérifier qu’il y a des montagnes plus fortes que d’autres : si le Danube parvient à percer le fer à cheval des Carpates, il doit en revanche céder sous le joug du Grand Balkan : de cette lutte entre les forces de l’érosion qui creuse et celles de la tectonique qui pousse a surgi le paysage le plus grandiose de la Danubie : les Portes de Fer, un défilé vertigineux qui teint à la fois du fjord et du Bosphore ; les hommes se sont ingéniés à parachever l’œuvre de la nature en sculptant ici, à même la roche, leurs routes et leurs monuments : pont de Trajan, table de Trajan, route de Trajan, tunnels de Trajan ; la colonne Trajane, à Rome, raconte cette épopée de l’empereur romain et du roi Décébale, dont on peut voir le visage gravé dans la pierre ; comme les tourbillons du fleuve et les parois vertigineuses du Grand Kazan ne suffisaient pas à tracer la frontière, les Autrichiens cadenassèrent les Portes de Fer à l’aide d’une chaîne métallique pour percevoir leurs taxes douanières ; plus tard, le rideau de fer vint ici séparer la Yougoslavie de Tito de la Roumanie de Ceaușescu ; 4000 évadés disparurent dans les remous du fleuve en croyant gagner le monde libre ; notre seul espoir, c’est qu’ils sont partis repeupler l’île d’Ada Kaleh – l’Atlantide turque, le dernier morceau danubien de l’empire ottoman, que le déluge des barrages engloutit dans les années 70.

Voici enfin, juchée sur son éperon rocheux, Belgrade, une des quatre capitales danubiennes ; elle se tient à l’écart de ce fleuve trop large et ravageur qui fit longtemps d’elle une ville-frontière, prise et reprise, reconstruite et saccagée tant de fois ; les dernières traces de son martyr se lisent sur ses façades arrachées et ses toits éventrés par les bombes de l’OTAN. De l’autre côté du confluent du Danube et de la Save, on dirait que le temps s’est arrêté : voici de nouveau les charrettes et les tziganes ; officiellement, nous avons quitté les Balkans, nous voici dans la grande plaine pannonienne ; le relief s’est assagi, la monotonie nous gagne mais les langues sont toujours mêlées : sous les tilleuls, les petits vieux parlent encore hongrois, ruthène ou slovaque à 400 bornes de Budapest et 500 de Bratislava. L’éclatement de la Yougoslavie a sonné le glas du multiculturalisme habsbourgeois mais les paysages de Voïvodine conservent des traces de ces métissages : les fioritures architecturales conjuguent la tuile écaille franc-comtoise et les volutes baroques, la coupole byzantine et le bulbe autrichien ; la Voïvodine est une petite Mésopotamie européenne où confluèrent tous les peuples du Vieux Continent et où confluent encore les grands tributaires du Danube : au sud la Save, la rivière 100% yougoslave, qui dévale du Triglav et recueille les eaux de la Bosna et de la Drina ; à l’est le Timiš et la Bega se rendent après une course folle à travers le Banat roumain ; au centre la Tisza qui dégringole des Carpates ukrainiennes et traînasse dans la Puszta hongroise ; plus loin vers le nord, c’est la Drave qui provient des Dolomites italiennes et se laisse dévorer par le fleuve glouton après avoir délimité Croates et Hongrois. Au milieu de tous ces accouplements se dresse la grande croupe bleuâtre de la montagne des Francs, la Fruška Gora, cet inselberg échappé des Balkans qui domine deux villes danubiennes : Novi Sad la serbe et Vukovar la croate, la première fut bombardée par l’OTAN ; la seconde rasée de A à Z par l’armée populaire yougoslave.

Nous voici parvenus au milieu de la Danubie, à la frontière serbo-hongroise ; ici le fleuve, satisfait d’avoir parcouru près de 1500 km, sans relief pour le guider dans sa vallée, sans obstacle pour détourner sa course, s’essaie déjà à composer un delta ; ses bras s’égarent dans tous les sens ; il croit avoir atteint la mer ; il faut dire qu’il y a quelques centaines d’années, toute la Hongrie était encore une sorte d’archipel, avec de grandes zones inondables très poissonneuses et des buttes pour cultiver des terres à l’abri d’un château fort ; quelques millions d’années plus tôt, au pliocène, c’était bien la mer, la grande mer pannonienne. Dans ce delta intérieur aux frontières fluviales fluctuantes, on ne sait jamais trop dans quelles eaux l’on nage ; il suffit parfois de quelques brasses de trop pour franchir la frontière.

Avec l’entrée dans la zone Schengen commence le voyage dans l’Europe qui a peur. Seule contrée entièrement incluse dans le bassin versant du Danube, la Hongrie, étendue steppique et inondable qui a perdu presque toutes ses montagnes, est un pays hanté par la peur de disparaître. Et cette peur enfante des monstres. Le dernier de ces monstres s’appelle Viktor Orbán. Le petit despote règne depuis une ville bariolée qui ne lui ressemble pas, il règne depuis la plus grande métropole danubienne, la véritable capitale de la Danubie, le centre de gravité d’une Europe qui vire à tribord toute. Il faut grimper à vélo sur les hauteurs du mont Gellért pour comprendre la peur hongroise : tout ce qui s’étend à vos pieds, c’est la Hongrie ; les collines, là-bas, au nord, c’est déjà la Slovaquie : la plaine pannonienne peut aussi bien laisser passer les panzers nazis que les T-34 soviétiques, les nouvelles migrations plus énormes que les anciennes invasions ; la preuve de cette ouverture aux quatre vents, c’est que les Hongrois descendent d’Attila.

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Depuis le mont Gellért, on mesure également à quel point la ville fait corps avec son fleuve ; Budapest est une cité aquatique ; ses entrailles sont tapies dans les profondeurs du fleuve ; dans les thermes, l’eau paraît bleue, de loin, mais devient jaune, huileuse, et pue le soufre dès qu’on y plonge la tête. Aujourd’hui, qui plonge la tête dans les journaux hongrois, qui regarde les affiches électorales placardées sur les murs de la ville sentira cette odeur de soufre lui monter aux narines.

En amont de Budapest, les petites villes qui s’égrènent sur les rives du fleuve comme les perles d’un chapelet racontent la même histoire de migrations, de croisades, de guerres et de frontières : Szentendre où se réfugiaient les Serbes au XVIIe siècle, Visegrád qui a donné son nom au groupe de pays conservateurs opposés à l’accueil de réfugiés, Esztergom ou fut baptisé saint Étienne, Komárom où le général Klapka se battit contre les Autrichiens.

Entre Slovaques et Hongrois, la pomme de discorde s’appelle Gabčikovo : un barrage qui piège les sédiments, assèche la plaine, détourne le Danube vers le nord et sépare les Magyars des deux rives. Enfin, les Hongrois ne se remettent toujours pas de la perte de Bratislava qui fut – sous le nom de Poszony – leur capitale suite au désastre de Mohács ; aujourd’hui la vieille ville aux ruelles pavées n’appartient plus aux Hongrois ni aux Slovaques mais à tous les Européens venus des quatre coins de l’Union pour enterrer leur vie de garçon ou parader sur les rives du fleuve bleu aux bras d’une grande blonde.

Au confluent du Danube et de la Morava se dressait autrefois le rideau de fer ; il n’en reste que des bribes laissées là pour l’édification des générations futures et un monument rouillé au cœur de l’Europe qui nous rappelle que le Danube est l’aorte du Vieux Continent vieillissant, dont il faudrait parfois changer la valve pour ne pas toujours entonner la même valse.

Avec l’Autriche commence le domaine du haut Danube et c’est une autoroute pour cyclistes qui nous mène à travers les marais de la Marchfeld jusqu’à Vienne où les naturistes font plouf plouf dans la Neue Donau tandis que vient d’être élu Sebastian Kurz, l’homme qui pourrait faire replonger son pays au cœur des ténèbres, comme le héros de Conrad dont il emprunte – ironie de l’histoire – jusqu’au nom. Mais ne restons pas trop longtemps à Vienne, qui ne s’approche du fleuve qu’à reculons, et filons pour la Wachau où le Danube vert-de-gris joue sur le velours : pas de Carpates à franchir ici mais de jolies collines où s’étagent les vignes et les légendes, forçant le fleuve à faire quelques méandres, pour le bonheur des cyclistes et des croisiéristes. La Wachau n’est pas une région ni même un paysage, c’est un musée à fleuve ouvert, une pinacothèque au bord de l’eau, un opéra grandeur nature ; seulement, dans son menu déroulant, elle peut vous proposer en entrée l’abbaye de Melk et en plat principal le camp de concentration de Mauthausen, histoire de vous rappeler que partout en Europe, le paradis côtoie l’enfer.

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Passé Linz, le Danube de plus en plus vert s’enfonce dans des gorges qui marquent la frontière avec la Bavière et la pente du fleuve se fait enfin sentir, preuve que le cycliste, à force de pédaler, se rapproche fatalement des sources. Sous les clochers de Passau, le Danube pourrait remercier les géographes, qui l’ont couronné fleuve-roi de l’Europe car il suffit de se tenir à la pointe de la presqu’île en bec de cygne et de regarder ses eaux bleues disparaître sous les eaux vertes de l’Inn pour donner raison aux hydrographes : ce n’est pas le Danube qui avale l’Inn mais le contraire, de sorte qu’il faudrait renommer la valse de Strauss la belle Inn verte.

Toutes les croisières sur le Danube commencent à Ratisbonne ou à Kelheim, où le fleuve, surgissant des gorges qu’il se taille dans la cuirasse calcaire du Jura franconien, devient enfin navigable. Mais c’est ici que commence aussi l’histoire du fleuve frontière : le limes romain rejoignait le Danube à l’endroit même où Charlemagne rêvera, huit siècles plus tard, de percer son canal, la fosse caroline, pour relier les deux pôles de son empire, Francia occidentalis et Francia orientalis, avec entre les deux l’éphémère Lotharingie, l’ancêtre de l’Alsace-Lorraine et de la Zyntarie.

Il faut se rendre à Ulm pour comprendre le rôle que le fleuve joua dans l’histoire de l’Europe. Le Danube fut l’un des principaux vecteurs du Drang nach Osten : d’Ulm s’embarquaient, sur des radeaux, paysans sans terre et crève-la-faim, fatigués de porter leurs misères hautaines, ivres d’un rêve bucolique et oriental. La débâcle allemande de 1945 fera revenir les Donauschwaben au pays de leurs ancêtres, tandis que nos collabos en fuite se refugieront à Sigmaringen, où Céline écrira D’un château l’autre.

En amont de Sigmaringen, le Danube n’appartient pas encore à l’histoire. C’est le ruisseau anonyme chanté par Élisée Reclus, il ne sait pas encore ce qui l’attend, il cascade, insouciant, entre les prés verdoyants et folâtre sur ses galets ; il lui arrive même de se perdre dans le karst car son rival le Rhin le siphonne si bien que la source du Danube varie selon les saisons : l’été, il provient d’Immendingen ; l’hiver il provient des neiges de Furtwangen ; au printemps, il surgit d’une gouttière en plastique ; les hommes décrétèrent qu’il commençait sa course à Donaueschingen, au confluent de la Breg et de la Brigach ; pour moi, il coulera toujours depuis la Zyntarie de mon enfance.

06 septembre 2020

Tournée d'automne

GericaultHorseman

Quelques dates pour nous rencontrer cette automne autour de Sur la route du Danube (paru en poche au mois de mai) et de mon dernier roman Sabre, paru le 19 août chez Stock :

- jeudi 10 septembre, 19h30, Paris, librairie Charybde, Ground Control https://www.charybde.fr/evenements/emmanuel-ruben-sabre

- samedi 12 septembre, 12h, Nancy, Salon du Livre sur la Place, avec Carole Martinez & Olivier Mak-Bouchard

- mercredi 16 septembre, 18h30, Nantes, Géothèque

- samedi 19 septembre, 18h, Besançon, Salon du Livre, avec Thierry Beinstingel & Fiston Mwanza Mujila

- vendredi 2 octobre, 19h30, Metz, église Notre-Dame avec la librairie Autour du Monde

- samedi 3 octobre, 16h, Saint-Dié-Des-Vosges, Festival International de Géographie, avec Eric Fottorino & Thierry Paquot

- dimanche 4 octobre, 11h15, Saint-Dié-Des-Vosges, Festival International de Géographie, avec Jean-Baptiste Maudet & Michel Bussi

- mardi 6 octobre, 17h, Lyon, Bibliothèque ENS Diderot. Masterclass.

- mardi 6 octobre, 19h, Lyon, Villa Gillet, avec Esther Kinsky & Raphaëlle Leyris. https://www.villagillet.net/evenements/promenades ANNULÉ

- samedi 10 octobre, 15h15, Le Mans, 25e Heure du Livre, salle Henri-Lelièvre avec Eddy L. Harris, Michel Jullien & Antoine Boussin

- mercredi 14 octobre, 19h, Saint-Florent-le-Vieil, bibliothèque, avec Antoine Boussin

- du vendredi 16 au dimanche 18 octobre, Fête du Livre de Saint-Étienne ANNULÉ

- jeudi 22 octobre, 16h, La Baule, Chapelle Sainte-Anne, Écrivains en bord de mer avec Alain Nicolas

- vendredi 23 octobre, 19h, Lezay (79), Bibliothèque municipale, Trio Danube avec Toups Bebey & François Pernel

- jeudi 12 novembre, 19h30, Angers, Le Quai, Café-Littéraire "Les Bouillons" ANNULÉ

- vendredi 13 novembre, 18h30, Argentonnay (79), Bibliothèque municipale, Trio Danube avec Toups Bebey & François Pernel ANNULÉ

- mercredi 18 novembre, 18h, Paris, Cahiers de Colette, avec Olivia Elkaim ANNULÉ

- vendredi 4 décembre, 19h30, Saint-Jean (31), Espace Palumbo, dans le cadre du Marathon des mots de Toulouse, Trio Danube avec Toups Bebey & François Pernel https://openagenda.com/saint-jean/events/le-marathon-des-mots_747099?lang= ANNULÉ

- samedi 5 décembre, 10h30, Blagnac (31), Librairie Au fil des mots ANNULÉ

- samedi 5 décembre, 15h. Château Malpagat, L’Union ANNULÉ

- samedi 5 décembre, 18h, Toulouse, Marathon des Mots, Médiathèque José Cabanis, Trio Danube avec Toups Bebey & François Pernel  ANNULÉ

- mercredi 9 décembre, 19h, Ingrandes, Médiathèque, avec Julien Védrenne ANNULÉ

- vendredi 19 mars, La Roche-sur-Yon, librairie Agora, avec Guénael Boutouillet

- samedi 23 janvier, Strasbourg, Médiathèque ANNULÉ

- samedi 27 mars, 18h30, Grignan, librairie Colophon

- vendredi 23 avril, Saint-Martin-le-Beau (37), Auberge de la Treille

En attendant d'autres dates...

En espérant que ces rencontres nous donneront l'occasion de nous retrouver...

La presse en parle :

- https://www.lorientlejour.com/article/1228365/-pour-que-tout-change-il-faut-que-rien-ne-change-.html

- https://plus.lesoir.be/320040/article/2020-08-22/le-roi-des-lives-legende-ou-verite

- https://charybde2.wordpress.com/2020/08/15/note-de-lecture-sabre-emmanuel-ruben/?fbclid=IwAR10Vh9G77RdG8yTbOGnE-rdgVkaiI5vrvBuwcBMV_27pG__QAbKVyZL_Lk

- http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/2020/08/sabre-de-emmanuel-ruben.html?fbclid=IwAR0SATbxNnwFrP_dr4P-wNqJZkh9q8z7sP1OkpZUJtPJv3EeRSDTD7xFEXs

https://next.liberation.fr/livres/2020/09/18/les-objets-nous-rappellent-que-nous-sommes-mortels_1799865

https://www.actualitte.com/video/emmanuel-ruben-je-crois-que-l-on-ne-s-amuse-pas-assez-aujourd-hui-en-litterature/102726

- http://www.hauteprovenceinfo.com/article-32917-litterature-le-jury-du-prix-giono-devoile-une-premiere-selection.html

https://www.actualitte.com/article/culture-arts-lettres/une-premiere-selection-pour-le-prix-giono/102743

https://www.lepoint.fr/culture/livre-l-epopee-d-emmanuel-ruben-12-09-2020-2391549_3.php

https://www.telerama.fr/livres/sabre,n6697757.php

- https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/la-baule-ecrivains-en-bord-de-mer-rendez-vous-litteraire-7006587

https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/le-mans-72000/le-mans-l-incroyable-epopee-d-emmanuel-ruben-entre-legendes-et-recits-7003012

- https://www.humanite.fr/litterature-emmanuel-ruben-et-le-sabre-du-roi-des-lives-694591

- https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/10/08/sabre-d-emmanuel-ruben-l-arme-genealogique_6055317_3260.html

 

 

 

 

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29 juin 2020

Samuel Vidouble, le retour

Sabre

Le 19 août 2020 paraîtra Sabre, mon onzième livre et mon cinquième roman même si je n'ai pas encore trouvé la bonne définition du mot "roman". C'est le premier volet d'une saga familiale en forme de Cluedo - le second volet s'intitulera Chandelier. Il y est question d'un objet perdu comme le fut le sceptre d'Ottokar et d'un archipel de la Baltique qu'on aimerait faire exister autant que la Bordurie. Ça se passe au pied du Vercors et aux frontières de l'Europe, dans une France sans F et dans une Europe sans barbelés, à Dieppe où l'on s'embarquait pour l'Amérique et à Saint-Dié où l'Amérique fut inventée, à Saint-Pétersbourg et à Vilnius, à Dien Bien Phu et sur la Berezina. On y croise un certain Samuel Vidouble que je n'ai pas encore réussi à suicider, des tontons flingueurs et des traîneurs de sabres, des dragons d'hier et des samouraïs d'aujourd'hui, un roi des Lives et une reine des livres, le père Giono et la Grande Java, Bernadotte et Bonaparte, Emmanuel Kant et les frères Humboldt, le général de Gaulle et un certain W. On y rêve d'un canal du Dauphiné qui ne fut jamais réalisé, d'une Révolution française qui reste inachevée et d'une Europe en archipel. On y parle en patois et en français, en allemand et en yiddish. On ne vous dira pas comment ça se termine mais qu'il y est avant tout question de la frontière ténue entre réel et imaginaire, et de ces vessies qu'on nous fait prendre pour des lanternes.

Sabre_4e de couv

 https://www.youtube.com/watch?v=gOZw4t0r1Dk&feature=youtu.be

 

 

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10 juin 2020

Pour 2021

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Nous nous souviendrons de l’année 2020. Nous nous souviendrons de l’année zéro de la culture. Nous nous souviendrons des longs mois où il fut impossible de voir un film sur grand écran, impossible de voir monter des acteurs sur une estrade, impossible d’entendre en direct un air d’opéra, impossible de sautiller dans une salle de concert, impossible d'entrer dans un musée ou une galerie – et même impossible de se rendre chez son libraire ou de recevoir un livre par la poste, sans oublier qu’il fut impossible pendant longtemps de poser son coude sur le zinc d’un bistrot ou de commander un menu dans un resto. Et même impossible, pendant deux mois, de respirer l’air libre plus d’une heure, pour beaucoup d’entre nous. Que restait-il alors, dans ce zoo humain tandis que tout autour de nous les autres vivants connaissaient leur plus beau printemps ? Il restait les sentinelles inquiètes de nos livres – les livres de nos bibliothèques, pour ceux qui ont la chance d’avoir encore des bibliothèques. Il restait cette compagnie silencieuse et blafarde des pages que l’on tourne pour ne plus penser aux heures qui s’écoulent. Il restait ces voix qui bruissaient sur papier – il restait cette « solitude peuplée » dont parle Gilles Deleuze. Or ces auteurs qui nous auront permis de survivre par temps de confinement, ces auteurs qui nous auront permis de rêver et de questionner, de trouver la force de nous lever tous les matins et de nous coucher tous les soirs dans le même lit en croyant que demain serait un autre jour, ces auteurs auront été parmi les grands sacrifiés de la crise sanitaire. Car il n’y a pas de chômage partiel pour un écrivain – car il n’y a pas de chômage technique pour un écrivain, pas de chômage tout court, car un écrivain qui dort, c’est une société qui meurt, car un écrivain qui se repose, c’est une société qui sombre, car un écrivain ne peut pas prendre de congés : pas seulement parce que sa conscience le tient éveillé, mais parce que la sécu ne l’a pas prévu. Le seul moment où un écrivain peut se consacrer pleinement à son art, sans que le reste empiète sans cesse sur son temps de travail, c’est lorsqu’il est accueilli en résidence : si Julien Gracq a voulu, à la fin d’une vie qui avoisinait avec le siècle, que son domaine familial devienne un « lieu de repos et de travail destiné à des écrivains » c’est parce qu’il savait, lui qui exerçait le double métier d’écrivain et d’enseignant, qu’un écrivain se repose trop rarement. Ici seulement, dans des lieux comme celui-ci, au bord d’un fleuve comme celui-ci, il est possible d’inventer de nouvelles vies, ici seulement nous pouvons espérer nous baigner tous les jours dans de nouvelles eaux. Ici deviennent ou se réinventent des écrivains. 

Il paraît que nous trouverons un jour un vaccin contre le virus. Mais le meilleur vaccin contre la peste qui nous hante depuis si longtemps, nous le savons, c’est l’art, c’est la littérature, ce sont les savoirs – la devise de la Maison Julien Gracq. Depuis mars 2020, nous savons plus que jamais pourquoi nous nous battons.  

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29 mai 2020

Pour une intermittence des arts & des lettres : une utopie concrète et réalisable

Tribune parue dans Libération le 29 mai 2020

Pétition en ligne ici : 

Signez la pétition

Tribune parue dans Libération le 29 mai 2020 Monsieur le Président de la République,Monsieur le Premier Ministre,Monsieur le Ministre de la Culture, "Comme toute autre activité utile, écrire mérite salaire", notait Primo Levi dans Le Métier des autres .

https://www.change.org
Pour une intermittence des arts et des lettres : une utopie concrète et réalisable

Tribune. Monsieur le président de la République, Monsieur le Premier ministre, Monsieur le ministre de la Culture, "Comme toute autre activité utile, écrire mérite salaire", notait Primo Levi dans le Métier des autres. Or les écrivains, les plasticiens, les photographes, les illustrateurs, les traducteurs et les scénaristes d'aujourd'hui ne bénéficient quasiment jamais du salariat dans le cadre de leur travail artistique qui n'est jamais reconnu comme tel.

https://www.liberation.fr

 

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Premier Ministre,

Monsieur le Ministre de la Culture,

 

"Comme toute autre activité utile, écrire mérite salaire", notait Primo Levi dans le Métier des autres.

Or les écrivains, les plasticiens, les photographes, les illustrateurs, les traducteurs et les scénaristes d'aujourd’hui ne bénéficient quasiment jamais du salariat dans le cadre de leur travail artistique qui n’est jamais reconnu comme tel. Depuis le mois de mars, privés de ventes et de revenus complémentaires, les voici extrêmement fragilisés par la crise sanitaire.

La preuve flagrante de cette fragilisation, c’est la division qui règne dans nos rangs. Vous êtes sans doute au courant de la polémique opposant Joann Sfar, président d’honneur de la Ligue des auteurs professionnels et la SGDL, laquelle, se sentant calomniée l’a attaqué en diffamation. Qu’un auteur en vienne à critiquer une association censé le défendre et que celle-ci ne trouve pas d’autre parade que de lui intenter un procès est hélas un symptôme criant de cette division : on se croirait dans un roman de Kafka ; la condition des artistes-auteurs vient d’entrer dans l’âge absurde.

Nous, auteurs et artistes indépendants, ne représentant aucune corporation, ne comprenant pas ces querelles intestines et ces rivalités improductives, nous travailleurs et travailleuses de la forme et du texte, nous éprouvons la nausée devant cette situation et nous refusons de nous enfoncer dans cette condition absurde.

Si nous avons recours aujourd’hui à votre arbitrage, c’est que nous pensons qu’il est temps, enfin, de sortir de votre silence. Cela ne suffit pas de dire : «Lisez !» Quel art et quelle littérature souhaitez-vous pour la France, pour demain, pour après-demain ? Voulez-vous d’une littérature de rentiers qui ne se préoccupent pas de leurs ventes et qui exercent l’écriture comme un hobby ? Voulez-vous d’un art exercé par des artistes qui cumulent plusieurs métiers – enseignant à gauche, répondant à droite à des commandes – et n’ont plus la force de se consacrer, le soir, à ce qui nous donne, à nous, Français, la joie de vivre et la force de penser ? Voulez-vous d’une littérature depage-turner périssables, écrits dans le but de maximiser les chances de succès commercial ? Voulez-vous d’un art pour les privilégiés et les nantis ? Voulez-vous des artistes et des auteurs qui refusent toute vie familiale et se sacrifient pour un métier qui les rémunère si mal ? Trouvez-vous cela normal qu'un auteur qui a vendu plus de 10 000 exemplaires d'un livre sur une année (et qui donc compte environ 20 000 lecteurs en incluant le prêt et le marché d'occasion) ne puisse pas en vivre alors qu'un musicien ou un comédien qui aura joué devant 10 000 personnes en vivra dignement ? Lorsqu'un intermittent se produit devant 10 000 personnes, il est tenu compte des heures dévolues à la maîtrise du texte, à l'élaboration de la mise en scène et aux répétitions, travail souterrain qui représente 95% du temps passé, sinon plus. Quand nous passons des mois en recherches préliminaires, et parfois des années en écriture, réécriture, corrections, ne serait-il pas aussi naturel que ce temps souterrain soit aussi reconnu ?

C’est cette situation de grande précarité qu’évoquait bien le rapport Racine qui vous a été remis récemment : moins de 10% des artistes-auteurs atteignent des revenus équivalents au SMIC. Nous l’avons lu avec le plus grand intérêt, et nous regrettons qu’à peine publié, il ait été torpillé avant de passer aux oubliettes. Si nous saluons les efforts déployés pour venir en aide à la situation des auteurs et des artistes les plus fragilisés par la crise actuelle, nous pensons que ces efforts sont non seulement inadaptés mais notoirement insuffisants.

Le seul moyen de mettre un terme à cette division qui règne dans nos rangs et à ce lamentable gâchis, c'est que l'État cesse de déléguer la gestion des droits d'auteur à des organismes qui ne défendent pas toujours nos intérêts et qu'il offre enfin aux auteurs et aux artistes les mêmes droits qu'aux comédiens, aux musiciens, à tous les intermittents du spectacle. Il suffit de définir un seuil qui ouvrirait le droit non seulement à la retraite à la fin de la vie mais aussi au chômage à la fin du mois. Enfin les artistes et les auteurs redeviendraient disponibles, enfin leurs nuits seraient assez longues pour leur permettre de rêver et de nous faire rêver, de déranger, de questionner, de nous remuer. Enfin, la France aurait l'art et la littérature qu'elle mérite : des livres qui seraient meilleurs car les auteurs auraient le temps de les fignoler et des oeuvres qui seraient plus belles car les artistes auraient le temps de les peaufiner. Ce serait cela, le monde d'après. Une utopie simple et réalisable : l'intermittence des arts et des lettres.

Pour mettre en place cette nouvelle intermittence, voici les mesures concrètes que nous recommandons :

  1. Reconnaître la valeur du travail créatif par la mise au point de contrats qui prendraient en compte le temps de travail et incluraient les cotisations chômage : ce qui serait reconnaître qu’un contrat entraîne de fait une relation de dépendance avec un commanditaire. Un précédent créé par la Maison des Écrivains et de la littérature : lorsqu'elle fait intervenir un auteur en milieu scolaire, elle le rémunère en salaire, ce qui lui ouvre droit à une indemnité chômage à laquelle il ne pourra jamais prétendre dans la situation actuelle. Il suffit que tous les diffuseurs s'inspirent des pratiques de la Mél pour que l'intermittence devienne possible.
  2. Définir un seuil annuel (incluant tous les types de revenus artistiques) à partir duquel les artistes-auteurs pourraient se voir ouvrir des droits à l’intermittence. Ce seuil pourrait être de 9000 € brut/an et concernerait environ 45 000 artistes-auteurs en France. Il faudrait également définir un plafond au-delà duquel on ne pourra plus prétendre à l'indemnisation chômage. Mais il faut voir que parmi ces 45 000 personnes, seule une minorité abandonnerait leur emploi salarié pour se consacrer uniquement à leur art, car il serait impossible de cumuler l'intermittence et un CDI. Donc les artistes-auteurs seraient libres de leur choix et ne choisiraient plus par défaut des métiers dits "alimentaires". Finalement, ce seraient environ 20 000 personnes qui seraient concernées – soit moins d’1/10e du nombre actuel d'intermittents.
  3. Rassembler et réorienter les fonds consacrés à l’aide aux artistes-auteurs. Le fonds qu’il serait nécessaire de créer pour financer ce régime pourrait être abondé par une taxe perçue sur la vente des œuvres tombées dans le domaine public, 70 ans après la mort de leur auteur. Reprise ces dernières années par la SGDL, cette idée était déjà évoquée par Victor Hugo, qui y voyait le moyen que Corneille ou Racine finance les créateurs de son temps. À l’heure actuelle, les auteurs contemporains sont en concurrence avec les classiques sur les étals des librairies. Si une telle taxe était créée, la vente des classiques viendrait au contraire soutenir et stimuler la création contemporaine.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre, nous espérons que vous saurez proposer en 2020 un plan de relance exceptionnel pour affronter la crise que nous vivons. En 2021, il vous appartiendra de devenir les nouveaux Protecteurs des Arts et des Lettres et de graver vos noms vis-à-vis de ceux de Charlemagne, François Ier, André Malraux ou Jack Lang. Faute de quoi, l'Histoire vous retiendra malheureusement – après les renoncements de vos prédécesseurs – comme les fossoyeurs des Arts et des Lettres.

 

Premiers signataires :  

Emmanuel Ruben (écrivain et directeur associatif), Vincent Message (écrivain & enseignant-chercheur), Cloé Korman (écrivaine), Eric Pessan (écrivain), Patricia Cartereau (artiste plasticienne), Nicolas Mathieu (écrivain), Hélène Frappat (autrice & traductrice), Étienne Davodeau (auteur de bande dessinée), Emmanuel Lepage (auteur & illustrateur), François-Henri Désérable (écrivain), Olivier Guez (écrivain & journaliste), Alice Zeniter (écrivaine), Sylvain Prudhomme (écrivain), Olivier Liron  (écrivain et dramaturge), Jean-Noël Orengo (écrivain), Irina Teodorescu (écrivaine et plasticienne), Marie Bonnin (plasticienne), Julien d'Abrigeon (écrivain & enseignant), Kantuta Quiros  (curatrice et théoricienne de l'art), Emmanuelle Pagano  (écrivaine), Alexis Jenni (écrivain), Katrina Kalda (écrivaine & conservatrice des bibliothèques), Patrice Pluyette (écrivain), Erwan Larher (écrivain), Léa Bismuth (auteure et critique d'art), Mathieu Larnaudie (écrivain & éditeur), Hélène Gaudy (écrivaine), Amandine Dhée (autrice et comédienne), Yoann Barbereau (écrivain & traducteur), Velibor Colic (écrivain), Thierry Froger (écrivain & enseignant), Sapho Ebguy (artiste, interprète et écrivaine), Denis Michelis (écrivain et traducteur), Evelyne Noygues (traductrice), Gilles Collard (auteur & enseignant), Delphine Bretesché (artiste plasticienne poète), Tristan Trémeau (auteur), Laurence Vilaine(écrivaine), Guillaume Lebrun (photographe), Anne Gorouben (auteure & artiste plasticienne), Sandrine Cnudde (écrivaine & plasticienne), Julia Kerninon (écrivain et traductrice), Pierre Vinclair (poète), Pierre-Alexandre Rémy (artiste plasticien), Pascal Proust (artiste plasticien), Jean-Baptiste Maudet (écrivain et enseignant-chercheur), Dominique Sigaud (écrivain), Pascal Dessaint (écrivain & éditeur), Cathie Barreau (écrivaine), Guillaume Jan (écrivain), Antoine Germa (auteur et scénariste), Olivier Cadiot (écrivain et traducteur), Jérôme Leroy (écrivain), Laure Gauthier (autrice), Amandine Py (traductrice littéraire), Sylvain Coher (écrivain), Grégory Rateau (écrivain et chroniqueur radio), Grégory Nicolas (romancier), Jill Gasparina (auteure, critique d'art, enseignante), Nathalie Man (poétesse, écrivaine et street-artiste), Marie Cosnay(autrice), Laurence Biberfeld (écrivaine), Georgina Tacou (auteure), Zadig Hamroune (écrivain, traducteur, rédacteur), Séverine Weiss (traductrice), Hugo Henri (photographe), Marina Skalova (auteure & traductrice littéraire), Charles Robinson (auteur), Claude Colas (artiste plasticien), Emmanuelle Urien (autrice), Fabienne Yvert (écrivaine & plasticienne), Souad Labbize (autrice & traductrice littéraire), Olga Boldyreff (artiste), Karine Bonneval (artiste plasticienne), Zhu Hong (artiste plasticienne), Franck Gérard (photographe), Aliocha Imhoff (curateur), Richard Gaitet (écrivain & journaliste), Sonia Ristic (autrice), Zoé Balthus (autrice), Patrice Robin (écrivain), Paulina Mikol (autrice & chargée de cours), John Taylor (auteur-traducteur), Julien d’Abrigeon (auteur & enseignant), Hélèna Villovitch (auteure), Michel Tréhet (artiste photographe), Pierrick Naud (artiste plasticien), Yann Thoreau (artiste peintre), Christine Crozat (artiste plasticienne), Anne Collongues (écrivaine & photographe), Anne-Lise Broyer(photographe), Stéphanie Arc (auteure & journaliste), Natacha Nisic (artiste plasticienne), Valentine Goby (écrivaine), Denis Péan (auteur, compositeur & musicien), Victor Coutard (auteur & journaliste), Rebecca Wengrow (auteure), Evelyne Sagnes (responsable d'une association culturelle), Marie de Varney (écrivain & reporter), Sophie Garric (autrice, scénariste & réalisatrice), Philippe Georjon (bibliothécaire), Miléna Kartowski-Aïach (poète), Catherine Baldisserri (auteure et traductrice), Isa Marcelli (photographe auteur), Zoé Balthus (autrice), Laurine Roux (autrice), Jérôme Dejean (libraire), Céline Guillaume (correctrice), Lamia Berrada-Berca (autrice), Armelle de Sainte Marie (artiste), Béatrice Nicolas (artiste), Isabelle Tellier (directrice de centre d'art), Julien Nouveau (auteur), Benoît Artige (écrivain), Thierry Renaut (peintre & photographe), Olivier Pène (libraire), Paul-Henry Bizon (auteur), Sylvie Lobato (peintre & plasticienne), Thaddée (plasticienne), Lou Darsan (écrivaine), Nora Bussigny (auteur & journaliste), Aurélien Delsaux (écrivain), Lulu Land (romancière et poète), Chantal Ringuet (écrivaine & chercheuse), Amelie Guyot (auteur, vidéaste), Alina Dumitrescu (écrivaine), Samuel Loussouarn (auteur & traducteur), Rebecca Behar (poète), Marie Vindy (écrivaine), Martin Knosp (libraire), Marc Bergère (artiste-illustrateur), Isabelle Debuchy (journaliste), Nadine Laporte (écrivaine, maître de conférences), Sandra Lillo (poète), Robert Douëtte (écrivain, poète, ouvrier), Gwenaelle Rebillard (artiste plasticienne poète), Alain Marc (poète et écrivain), Georges Fernandes (auteur), Sébastien Joanniez (écrivain), Hakim Malik (libraire), Éloïse Lièvre (auteur), Salim Jay (écrivain), Mélanie Blondel (éditrice indépendante et chef d'entreprise), Rim Battal (poète, artiste), Renaud Le Goix (enseignant-chercheur), Guillaume Richez (blogueur littéraire, auteur), Sophie Launay (autrice), Philippe Lafitte (écrivain), Julie Moulin (autrice), Marie Simon (autrice), Michèle Pedinielli (autrice), Emmanuelle Garcia (directrice associative), Nada Ghosn (traductrice et rédactrice), Lo Schuh (fondateur de compagnie théâtrale), Joël Kerouanton (écrivain), Ludovic Bablon (auteur), Claudia Brutus (artiste peintre), Amélie Labourdette (artiste visuelle, photographe), Virginie Gautier (auteure), Timothée Demeillers (auteur), Albane Laquet (metteuse en scène), Guillaume Condello (poète, traducteur, enseignant), Thierry Cecille (enseignant & critique littéraire), Marc Jippé (écrivain), Clothilde Lasserre (artiste peintre), Maud Thiria Vinçon (poète), François Médeline (romancier & scénariste), Nicolas Houguet (auteur), Nicolas Auzanneau (traducteur), Samuel Buckman (artiste plasticien), Dominique Panchèvre (responsable culturel), Stanislas Mahé (auteur), Karine Cnudde (bibliothécaire), Mathilde Roux (artiste plasticienne), Daniel Damart (éditeur), Juliette Mézenc (auteure), Marion Bonansea (enseignante-chercheuse), Jessie Magana (autrice), Juliette Agnel (photographe), Carolyn Wittendal (artiste auteur plasticienne), Guylaine Monnier (autrice, enseignante), Maxime Berrée (traducteur), Elitza Gueorguieva (écrivaine, cinéaste, performeuse), Carine d'Inca (directrice artistique), Olive Martin (artiste plasticienne), Patrick Bernier (artiste plasticien), Françoise Valéry (auteure), Nathalie Dubois (artiste plasticienne) Isabelle Duperray (artiste peintre), Christine Delbecq (artiste plasticienne), Janice Wi (artiste plasticienne), Gisèle Bonin (artiste plasticienne), Caroline Rosse (artiste plasticienne), Marika Bürhmann (artiste), Florence Thinard (autrice jeunesse), Joel Bastard (poète, écrivain), Marie Van Moere (autrice), Emmanuelle Pireyre (écrivaine), Marianne Alphant (écrivaine), Christophe Manon (poète, écrivain), Marie Bismut (médecin), Christophe Delavault (curateur)

 

 

 

 

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27 mai 2020

En attendant le monde d'après... les auteurs s'empoignent

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"Comme toute autre activité utile, écrire mérite salaire.", Primo Levi.

Voilà, il ne manquait plus que cela pour que le tableau d'une culture atomisée soit complet : que les auteurs offrent le lamentable spectacle de leur division, que les uns persiflent et que les autres attaquent en justice. Je ne dirai pas ici ce que je pense de Joann Sfar et de la Ligue des Auteurs Professionnels, ni de Pierre Jourde et de la Sgdl Auteurs (je suis membre des deux organismes et j'ai été longtemps lecteur et admirateur des deux auteurs) ; je me contenterai de dire que je n'ai pas droit au fabuleux crédit de la Sgdl Auteurs car celui-ci vient en aide à des auteurs qui n'ont pas d'autre profession. C'est le cercle vicieux de la double profession : vous vous échinez 24 h sur 24, vous vous levez à 5h du matin et vous couchez à minuit, vous cotisez 2 fois pour une retraite imaginaire (à 67 ans, vous vous serez tué à la tâche), vous payez 2 fois plus d'impôts, vous n'avez pas assez de temps pour vous consacrer à votre activité artistique et vous êtes doublement pénalisé parce que vous vivez "à l'ombre d'un salaire" (comme vous fit remarquer un jour un prix Goncourt) et n'avez pas le courage et l'indépendance de vivre de votre art alors que comme tous les auteurs de livres, vous n'aurez pas vendu le moindre bouquin en mars-avril-mai car il a été décidé que le tabac-qui-tue était plus vital pour l'être humain que la littérature-qui-aide-à-vivre. Qu'on ne me parle plus de ce courage (pas courageux, Primo Levi ?) et de cette indépendance quand on pense à ce que cela veut dire de dépendre des versements toujours différés des éditeurs, des traitements toujours opaques des kyrielles de sociétés de gestion collective, des subventions toujours incertaines des collectivités locales. Et qu'on en finisse surtout avec cette conception poussiéreuse, désuète et paternaliste du pauvre gendelettre-qui-doit-souffrir-pour-créer, auquel il faut toujours faire l'aumône car ce qui n'est jamais rémunéré, c'est le travail-en-tant-que-tel. Le seul moyen de mettre un terme à ce lamentable gâchis, c'est que l'État cesse de déléguer la gestion des droits d'auteur et qu'il offre enfin aux auteurs et aux artistes le même droit qu'aux comédiens et aux musiciens. J'en avais parlé à Françoise Nyssen, je suis prêt à en parler à Franck Riester s'il veut bien m'entendre. Il suffit de définir un seuil (type seuil de l'AGESSA, genre 9000€ de droits d'auteur, tous droits confondus par an) qui ouvriraient non seulement à la retraite à la fin de la vie (coucou l'AGESSA :-)) mais aussi au chômage à la fin du mois. Enfin les artistes et les auteurs redeviendraient disponibles, enfin leurs nuits seraient assez longues pour leur permettre de rêver. Enfin, la France aurait l'art et la littérature qu'elle mérite : des livres qui seraient bons car les auteurs auraient le temps de les fignoler et des oeuvres qui seraient belles car les artistes auraient le temps de les peaufiner. Ce serait cela, le monde d'après. L'intermittence des arts et des lettres. Une utopie concrète et réalisable.

26 mai 2020

Albert Memmi (1920-2020), un siècle de vigilance

Albert_Memmi

"Descendrais-je d'une tribu berbère que les Berbères ne me reconnaîtraient pas, car je suis juif et non musulman, citadin et non montagnard ; porterais-je le nom exact du peintre que les Italiens ne m'accueilleraient pas, car je suis africain et non européen. Toujours je me retrouverai Mordekhaï Alexandre Bénillouche. Indigène dans un pays de colonisation, Juif dans un univers antisémite, Africain dans un monde où triomphe l'Europe", Albert Memmi, La Statue de sel

 

Sinon, je le dis au passage, comme ça, car personne ou presque n'en parle bien sûr, en France, vu l'avalanche de décès des derniers mois, mais un grand homme est mort il y a quelques jours, un des derniers contemporains vivants de Sartre et de Camus (il eut le droit à des préfaces des deux, belle performance et grand écart) : Albert Memmi, 99 ans, une trentaine de livres derrière lui, qui forgea les concepts de judéité et d'hétérophobie. Un homme qui m'a fait comprendre ce que voulait dire naître juif en terre d'Islam et sous protectorat comme on disait autrefois pour parler de la colonisation. Un homme qui fut à la fois juif, africain, arabophone, berbère, tunisien, colonisé et qui devint français par la langue. De tous les écrivains francophones, celui qui ressemblait peut-être le plus à ce que furent mes ancêtres constantinois. On retiendra cela aussi de l'année 2020 : pendant que tout le monde parlait des malheurs de Zemmour, les grands hommes mouraient dans l'indifférence générale.

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