l'araignée givrée

29 août 2016

Kilomètre zéro : repérages à Čelarevo sur les traces introuvables des Khazars

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à Hugues Robert

 

Nous portons la pierre de l’ennui sur notre dos, tel Sisyphe – dit le Docteur Souk – et gravissons une énorme montagne. Espérons que les hommes de l’avenir se réveilleront et se dresseront contre cette peste, contre les écoles ennuyeuses, contre les livres ennuyeux, contre la musique ennuyeuse, la science ennuyeuse, les réunions ennuyeuses, et rejetteront la lassitude de leur vie et de leur travail, comme l’exige notre père originel Adam.

Milorad Pavić, Le Dictionnaire khazar.

 

La grande virée vers le nord-ouest n’a pas encore commencé. En attendant, ce sont les fiévreux préparatifs des veilles de voyage. Nous somme partis en éclaireurs, ce jeudi 25 août, à la recherche du chemin que nous emprunterons le jour du départ, le 2 septembre. Et comme pour nous donner un but, nous avons décidé de labourer la terre danubienne de nos crampons jusqu’au moment où nous tomberons sur cette fameuse nécropole médiévale dont a surgi, en 1984, l’un des livres les plus fascinants de la littérature yougoslave – si ce n’est mondiale : le Dictionnaire khazar de Milorad Pavić (1928-2009) (au passage, une remarque : dans la très belle traduction française de Maria Bejanovska, publiée en 2015 au Nouvel Attila, le dernier mot du dictionnaire est « bicyclettes »). 

Et si ce livre commençait là, in medias res, au kilomètre 1287 (sur un total communément admis de 2888, le Danube se mesurant, contrairement à la plupart des fleuves, de son embouchure principale à Sulina à l’une de ses sources probables, celle de la Breg) qui sera notre kilomètre zéro ? Ni au début ni à la fin, puisque ceux-ci n’existent pas, comme l’a rappelé Claudio Magris, mais au milieu de nulle part, dans une steppe miniature qui nous rappelle en tout point, du haut de nos destriers d’acier, les steppes d’Ukraine et de Crimée.

Il y eut ici, jadis, au Moyen-âge, une nécropole. Son emplacement est indiqué sur toutes les bonnes cartes de la région : « srednjovekovno utvrdjenje i nekropola », à 2 km au nord du Danube. Un joggeur interrogé dans le parc à l’anglaise d’un manoir sans charme, à Čelarevo, le village le plus proche, nous indique la direction de la nécropole mais nous prévient : il n’y a rien à voir. Nous avons la patience épaisse et le caprice tenace, nous voulons aller voir quand même. C’est un paysan bavard et volubile qui nous mène sur les lieux en ouvrant la route sableuse, juché sur le siège de son tracteur yougoslave, lâchant dans son sillage d’épais nuages de poussière, au point qu’il nous faut pédaler à distance. Il sait tout ce qu’un autochtone du vingt-et-unième siècle peut savoir à propos de la fameuse nécropole, c’est-à-dire pas grand’ chose : les tombes se trouveraient au musée municipal de Bačka Palanka ; quant aux preuves qu’il y avait parmi les squelettes exhumés des hommes de confession mosaïque, elles se trouveraient au musée de Voïvodine, à Novi Sad.

Nous consultons la montre : aucune chance d’arriver à Bačka Palanka avant la fermeture du musée à 14h (ce sera donc pour le jour J). Mais le programme de l’après-midi est fixé : retour au bercail, donc, et visite au pas de course du musée.

En attendant, regardons ce que nous avons sous les yeux :

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Ici, le lieu ne conserve rien de ce qui pourtant, a eu lieu. Ici, les Khazars qui remontèrent le Danube de son embouchure à sa source, dans ces barques où ils enterraient parfois leurs morts, ne sont plus qu’un trou, un néant, et c’est de ce trou, de ce néant dont nous partirons. Invités au Xe siècle par un chef magyar plus hospitalier que son homologue actuel, les Khazars vagabonds fuyant les ruines de leur empire à feu et à sang, firent halte ici, dans cette plaine écrasée de chaleur qui leur rappelait peut-être les steppes de leurs ancêtres.  Inutile de chercher ici un lieu de mémoire. Comme Magris ne trouve rien d’autre qu’une gouttière à la source de la Breg, il n’y a rien d’autre, ici, qu’une briqueterie. Au point que c’est la carrière d’argile où s’activent des machines que nous voudrions prendre en photo, pour faire croire que nous avons trouvé quelque chose, car les strates de terre ocre taillées par les dents des pelleteuses se dessinent bien à l’horizon, et font penser davantage au site d’une fouille archéologique que ce tas de broussailles et de mauvaises herbes, où grouillent des serpents, et qui passerait plutôt pour un charnier, comme il y en a tant, dans cette Ukraine que tout, ici, nous rappelle.

Tout à coup, un lièvre de Voïvodine détale de son terrier : troublé par nos commentaires de chasseurs de rêve dépités de devoir rentrer bredouilles au bercail, le fantôme des Khazars s’enfuit en galopant dans le sable, sous ses longues oreilles.    

Les fouilles ont commencé ici en 1959, sous Tito, nous raconte le paysan adossé à son tracteur. Puis un beau jour, toutes les fouilles ont cessé, malgré l’intérêt revendiqué, un moment, par des archéologues israéliens. Il y eut sans doute, autrefois, une métropole pour alimenter cette nécropole. Mais les vivants ont laissé encore moins de traces que leurs morts et plus personne ne fouille ici car tout le monde se fiche des Khazars et de la polémique qu’ils suscitèrent jadis : à part Shlomo Sand, qui reprend à son compte la thèse de Koestler sur l’origine khazare du judaïsme ashkénaze, qui s’intéresserait, à l’heure des identités nationales ressuscitées partout en Europe, à un peuple nomade, hybride, bâtard, à la religion incertaine, à la capitale introuvable, aux mœurs et aux coutumes sans témoignages ?

Que savons-nous des morts de Čelarevo, aujourd’hui ? Que voulons-nous en savoir ? La parole est au Docteur Isaïlo Souk (1930-1982), archéologue, arabisant, professeur à l’Université de Novi Sad et personnage (imaginaire, évidemment) du roman de Milorad Pavić :

« ceux qui sont enterrés à Čelarevo, les Hongrois voudraient qu’ils fussent Hongrois ou Avars, les Juifs qu’ils fussent Juifs, les Musulmans qu’ils fussent Mongols, mais personne ne souhaite qu’ils soient Khazars. Et pourtant ils le sont… Le cimetière est plein de tessons de cruches et de menorah incrustées. Or, chez les Juifs, une cruche cassée signifie un homme anéanti, perdu. Ce cimetière est celui de gens anéantis, perdus, ce qu’étaient en effet les Khazars, en ce lieu, à cette époque. »

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Le Dictionnaire khazar est le livre dont j’ai longtemps rêvé : un livre qui reste ouvert même lorsqu’on l’a refermé, un livre qu’on peut commencer n’importe où, un livre qui se lit dans tous les sens, de droite à gauche et de gauche à droite, de haut en bas et de bas en haut ; un livre, enfin, qu’on relit in extenso dès qu’on l’a reposé, pour constater qu’on ne fait jamais que le relire, comme si tout ce qui était écrit là, nous le savions déjà, nous l’avions déjà rêvé : un livre à l’image de ce qu’était la Yougoslavie, pays pluriel, multiethnique, multilinguistique, multiconfessionnel, aux populations inextricablement entrelacées ; un livre qui faisait déjà le deuil, en 1982, soit deux ans après la mort de Tito, de ce pays qui sombrerait bientôt dans l’abominable : la guerre de l’homme contre son frère.     

En méditant sur les enseignements du Dictionnaire khazar, telle est la grande question qui se pose à nous : quelle est la forme idéale que doit adopter un livre sur le Danube ? Le livre doit-il être une carte, un atlas, un éventail, un paravent, un millefeuille, une rivière de mots se déployant dans l’espace, un dictionnaire amoureux, où l’on lèverait et poserait l’ancre quand bon nous semblerait ? En tout cas, pas un livre qui commencerait par un début et se terminerait par une fin, pas un livre se déroulant comme un long fleuve tranquille, de la source à l’embouchure. Car un tel livre doit non seulement suivre les rives au pixel près, même si cela est impossible ; un tel livre doit savoir épouser les caprices du fleuve, rendre en écho sa rumeur, adopter sa rythmique, répercuter ses secousses.  

Et si un livre sur le Danube était forcément, un livre cyclique, comme est cyclique l’aventure de l’eau ? Un livre qui commencerait à Novi Sad ou à Čelarevo, dans un cimetière, dans une briquèterie, sur un terrain vague ou dans un musée et qui finirait à Novi Sad ou à Čelarevo, quelque part en Voïvodine, cette Mésopotamie européenne où confluèrent tous les peuples, toutes les langues, toutes les religions du continent. Un livre afin de cerner au plus près ce que le mot Danube signifie pour ceux qui ont le bonheur de vivre sur ses rives : un milieu, un climat, une lumière, une couleur, un état d’âme, une litanie.


25 août 2016

Arpenter le limes de l'Empire au pixel près : remonter le Danube à contre-courant, réécrire l'Europe à rebrousse-poil

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C'est une lubie qui me trotte en tête depuis des mois, voire depuis des années.
Je l'ai longtemps repoussée, en me trouvant toutes les excuses possibles : ta rotule est bousillée depuis une chute stupide sur le pavé parisien et te fait souffrir après chaque sortie, les rhumatismes à trente-cinq ans te font claudiquer et haïr les godasses et la marche à pied, tu n'as pas le temps, tu ferais mieux de t'enfermer dans ton bureau, de te poser sur ta chaise et d'écrire ton prochain roman, etc... toutes ces petites excuses qu'on s'invente pour ne pas se livrer aux vieux démons... Mais les romans s'entassent dans les tiroirs et pendant ce temps, les vertèbres se tassent dans le squelette. Et puis ça m'a repris ici, en Voïvodine, le jour où j'ai acheté, au marché de Naijlon, à Novi Sad, un vélo d’occasion (volé peut-être), de marque allemande - un Pegasus noir qui a de l'allure a défaut d'avoir des ailes, et qui a pour petit nom Roma, déjà tout un programme, quand on pense, selon le sens qu'on donne à ce nom, que tous les chemins d'Europe mènent à Rome ou que ce genre d'engin vous invite à embrasser le mode de vie des Bohémiens - nomade pour toujours.
J'avais d'ailleurs commencé un roman, qui signait en quelque sorte le refus de me livrer à ce voyage : un vrai roman, donc, avec des personnages glanés au gré de mes escapades solitaires et raccommodés au gré de mes caprices littéraires, avec des itinéraires trafiqués, des étapes symboliques, une voix qui n'était pas la mienne, un dispositif alternant les temps du récit, le mouvement et l'immobilité, le tout formant une méditation sur l'Europe... et j'avais un titre pour ce roman, un titre qui est ici, à Novi Sad, une adresse : Boulevard de l'Europe
Je me suis dit que l'inspiration viendrait en pédalant. Et puis j'ai compris que cette fois-ci, non, ça ne marcherait pas, ça ne roulerait pas tout seul, ça ne prendrait pas... Car c'était jouer avec ce qui n'est pas un jeu : si je voulais faire ce voyage, ce n'était pas pour écrire ou raconter un autre livre, mais pour effectuer une sorte de remontée à la source de l'écriture, au sens propre, car tous les livres que j'écris proviennent d'une même matrice : l'invention, à neuf ans, le jour de la chute du Mur, d'un pays imaginaire primitivement situé dans la Forêt-Noire, déplacé plus tard dans la Mer Baltique, parce qu'un grand-oncle, ancien para, qui avait longtemps servi à Baden-Baden, m'accusait d'avoir "annexé les sources du Danube" !
Alors voilà, samedi 3 septembre, je partirai - nous partirons, car j'ai trouvé en Benjamin un type assez fou pour m'accompagner dans cette aventure - de Novi Sad et nous irons voir, sur les chemins qui ne mènent nulle part, ce que devient ce bon vieux pays de Forêt-Noire. Avec l'espoir d'atteindre les sources introuvables du Danube - la fameuse gouttière de Claudio Magis - autour du 24 septembre. Là-bas, à défaut de goûter le Saint-Graal, j'arpenterai les frontières imaginaires de mon ex-pays-tampon. 
 
Le voyage se fera en deux étapes :
 
- en septembre 2016, de Novi Sad à la source du Danube. Nous sommes en plein dans les préparatifs de voyage.
- en avril, en juillet ou en août 2017, d'Odesssa, sur la Mer Noire à Novi Sad, en passant par le delta du Danube.
 
Dans le livre, je m’efforcerai de remonter le fleuve depuis l’embouchure jusqu’à la source. En dehors des narrateurs, les personnages de cette remontée du fleuve à vélo seront des réfugiés (venant de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan) qui emprunteront l’euroroute n°6, celle qui va de Constanta, sur la Mer Noire à Saint-Nazaire, et se joueront des gardes-frontières en empruntant des voies de traverse.
 
J’aimerais que ce récit-fleuve à contre-courant, qui prendrait l’Europe, l’idée même d’Europe, à rebrousse-poil, de la périphérie vers le centre, soit un récit géographique et balkanique, privilégiant la description des paysages et de la vie des gens ordinaires, là où Danube, le roman célèbre de Magris, qui est historique et germanique (et que j'admire beaucoup, cela dit), s’intéresse avant tout aux œuvres littéraires et aux dates marquantes de la mémoire européenne. 
 
(La conviction qu'il fallait à tout prix que je me lance dans cette aventure s'est fortifiée en moi après la lecture de Boussole, de Mathias Enard. Dans ce livre, p. 22, le narrateur, Franz, un musicologue viennois, discute avec son amie Sarah du livre de Claudio Magris. Franz décrit le Danube comme le fleuve qui relie l’ouest et l’est, le nord et le sud du continent européen – mais aussi comme le fleuve qui indiquerait, tel l’aiguille d’une boussole, l’Orient ; il fait observer également, que le fleuve a relié, à travers les âges, le catholicisme, l’orthodoxie, l’islam et le judaïsme. Seulement, Sarah lui fait observer que dans le livre de Magris – qui est un éminent spécialiste de la littérature allemande et plus particulièrement austro-hongroise – la moitié occidentale, germanique, du fleuve prend trois fois plus d’importance que sa moitié orientale, balkanique, ottomane; après Budapest, dit-elle, il semblerait que Magris n’ait plus rien à dire. Ce passage m’a fait relire les pages que Magris consacre à la Voïvodine et j’ai été frappé par le fait que Magris, trottinant derrière sa Mémé Hanka, ne s’intéresse, en Voïvodine, qu’aux traces de la culture allemande ; surtout, il semble, à ce moment du livre, que Magris soit déboussolé, il se met à remonter le fleuve à contre-courant, de Bela Cerkva à Subotica (qui, au passage, ne se trouve pas du tout sur le Danube), avant de partir pour la Transylvanie, en remontant la Tisza, on sent bien qu’il n’est plus très à l’aise en Yougoslavie (le livre a été publié en Italie en 1986 quand la Yougoslavie existait encore).
 
Aussi nous efforcerons-nous, tout au long du trajet, de nous montrer attentif aux restes de l'Empire ottoman, aux traces laissées par les Turcs dans les paysages, les mentalités, les langues (je tenterai pour cela de raviver mes notions de turc, hérités de quelques mois d'escale, il y a douze ans, à Istanbul), les modes de vie, l'architecture, etc... afin de révéler la part d'Orient qu'il y a en nous, qui subsiste en Europe...  
Pour cela, nous tenterons :
1) de suivre, même si l'on sait que c'est impossible, l'ancien limes du Danube "au pixel près" comme Samuel Vidouble, dans La ligne des glaces était chargé de cartographier la frontière de l'Europe "au pixel près". Histoire de rappeler que le tracé d'un cours d'eau n'a pas seulement ni source ni embouchure, ni début ni fin, comme le démontre si bien Magris, mais qu'il est tout bonnement infini. Cf. la côte de la Bretagne de Mandelbrot. https://www.google.com/maps/d/u/0/edit?mid=1nEHTyUb6uyLG2Lc6-MHVbLQ5beM
2) de dresser un état de l'Europe danubienne une vingtaine d'années après la chute du mur et les conflits yougoslaves (Danube de Magris a été publié en 1986, donc juste avant).
3) de déconstruire les clichés tenaces sur la Serbie et la lecture occidentale des conflits en ex-Yougoslavie.
4) de pédaler à travers les nouveaux barbelés (notamment ceux du voisin hongrois) et les nouveaux postes frontières. Un geste politique, je crois, à l'heure de la fermeture des frontières intracommunautaires  
PS : avis à la population : si vous connaissez de bonnes adresses sur la route, les commentaires ci-dessous sont les bienvenus !

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17 août 2016

Ce qui nous sépare nous relie, ce qui nous relie nous sépare aussi

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Ce qui nous sépare nous relie, ce qui nous relie nous sépare aussi. Deux anecdotes tirées de mes tribulations avant et après le Banquet du livre et des générations, à Lagrasse.

 

À l’aéroport de Munich, où je fais escale entre Belgrade et Toulouse, le jour du départ, le 6 août, l’agent de sécurité qui me tend les bacs où déposer mes affaires à l’entrée du portique est un vieil homme de petite taille, aux cheveux blancs et aux yeux bleus. À la vue de mon passeport, il me demande, en français, avec un léger accent : « il ne vous reste pas de la ferraille dans vos poches ? » Intrigué par la connaissance de ce mot d’argot, « ferraille », je lui demande où il a appris le français. « Au lycée », me dit-il. Ici, à Munich ? Non, à Bucarest. Il est roumain, naturalisé allemand. Je lui dis c’est marrant, vous venez de Bucarest, vous vivez en Allemagne, moi j’arrive de Belgrade, je suis français, je vis en Serbie, et ensemble nous parlons français, et nous pourrions parler allemand si je n’avais pas tout oublié, car moi aussi je l’ai appris au lycée. Il me dit : « mais nous pourrions tout aussi bien parler serbo-croate ». Et il commence : « dobar dan », et j’enchaîne, « kako ste ? », etc. Je lui demande comment se fait-il qu’il parle serbo-croate. Il a vécu trois ans en Slovénie, et par conséquent il parle aussi slovène. Aujourd’hui, il est à la retraite, mais comme sa pension ne lui suffit pas pour vivre, il travaille dans une agence de sécurité, histoire de boucler les fins de mois. Je pense alors à Etienne Balibar, lequel fait observer (dans Nous, citoyens d’Europe ?) que la pratique de la traduction, le fait de devoir manier plusieurs langues à la fois, se rencontre aux deux extrémités de l’échelle sociale : « chez des intellectuels formés aux humanités scientifiques ‘‘supérieures’’, des écrivains du déracinement et de l’exil (héritiers de Heine, de Canetti, de Joyce ou de Conrad) et chez des migrants anonymes occupant en général les postes inférieurs de la division du travail et de l’emploi. » Je pense aussi à Umberto Eco qui écrit (dans La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne) que l’Europe est un « continent polyglotte par vocation. » « Le problème de la culture européenne de l’avenir, écrit Eco, ne réside certainement pas dans le triomphe du polyglottisme total […] mais dans une communauté de personnes qui peuvent saisir l’esprit, le parfum, l’atmosphère d’une parole différente. Une Europe de polyglottes n’est pas une Europe de personnes qui parlent couramment beaucoup de langues mais, dans la meilleure des hypothèses, de personnes qui peuvent se rencontrer en parlant chacune sa propre langue et en comprenant celle de l’autre, mais qui, ne sachant pourtant pas parler celle-ci de façon courante, en le comprenant même péniblement, comprendraient le ‘‘génie’’, l’univers que chacun exprime en parlant la langue de ses ancêtres et de sa tradition. »

L’Européen à venir existe, je l’ai rencontré : c’est ce vieil homme, un veilleur attentif et souriant, qui fouille nos bagages pour boucler ses fins de mois et parle ou plutôt se souvient de toutes les familles de langues de l’Europe, latines, slaves, germaniques. Comme quoi ce qui nous sépare est aussi ce qui nous relie.

Mais il arrive aussi que ce qui nous relie nous sépare. La scène se passe, cette fois-ci, dans le taxi qui me ramène de l’abbaye de Lagrasse à l’aéroport de Toulouse-Blagnac.

 

Mustapha, le chauffeur de taxi (« le seul chauffeur maghrébin de tout le département de l’Aude », d'après lui) est un garçon a priori très sympathique, ex-fonctionnaire de la poste qui a compris que dans un monde fluide et globalisé, il valait mieux savoir manier le volant d’une Peugeot qu’un tampon à oblitérer des timbres. Sur la route qui tournicote dans les gorges du Sou, nous discutons un bon moment, de choses et d’autres, et notamment du basket qu’il a longtemps pratiqué dans sa jeunesse et de la Serbie, où il a passé des vacances avec des amis yougoslaves et basketteurs… Nous parlons aussi du Maroc (il est né à Marrakech) et des Etats-Unis, où il passe désormais toutes ses vacances, multipliant avec sa famille les road-trip d’est en ouest et vice-versa, à la mode de Kerouac. Et puis tout à coup, comme il n’est sans doute pas satisfait par la réponse que je lui ai donnée (« français ») lorsqu’il m’a demandé, passé les premiers kilomètres, quelle est mon origine, il me demande si Ruben est un nom « hébreu », si je suis « israélien »... Je lui répète que je suis français et que c'est un nom juif... Il me dit qu'il n'aime pas utiliser ce mot, juif, qu'il est toujours gêné, même s'il a un ami juif... et qu'il ne faut pas appeler les Maghrébins des Arabes, que les Arabes ce sont les Saoudiens, les gens là-bas, qui vivent dans la péninsule arabique... Et puis il me dit qu'il en était sûr, qu'il avait deviné que j'en étais... Je lui demande à quoi ça se voit, il me dit à ma tête, à mon nez, à ma chemise, à ma façon de m'habiller, « comment ça, on ne vous l’a jamais dit ? », bref que ça se voit tout de suite, comme le nez au milieu de la figure... Comme il aperçoit dans son rétroviseur que je ne suis pas ravi et même un tantinet effrayé par sa perspicacité digne d’un agent de la Gestapo, il me dit pour détendre l’atmosphère que je ne dois pas me sentir offusqué, que c'est comme pour eux, que tout le monde reconnaît qu'il a une tête de Maghrébin... J'ai beau lui expliquer qu'au Maroc, je passe plutôt pour un Marocain, en Italie pour un Italien, en Turquie pour un Turc, de même en Espagne, en Grèce, etc... il s'enfonce et tient à me raconter un jeu qu’il pratique de temps en temps avec ses amis, à la terrasse des cafés. Regardant passer les gens dans la rue, il s'amuse à parier un billet de 50 euros à qui est juif, qui ne l'est pas, et il gagne à coup sûr... Là où il a grandi (en banlieue parisienne), il y avait même une expression, la « fashion juiverie » (sic !), pour parler des Juifs, reconnaissables à leur mise toujours très soignée... Bref, il n’ose pas employer ce mot – apparemment plus infamant encore que « juif » dans son esprit –, mais il était certain que j’étais un… bobo.  Le mot est lâché. Sur ce, je fais tous les efforts possible et imaginables pour m'endormir car nous voici enfin sur l’autoroute et je me demande si la prochaine fois que je me rendrai à un festival de littérature, je n’opterai pas pour le short, le t-shirt et les claquettes ou pourquoi pas pour le burnous ou la djellaba ? Et je médite aussi sur cette drôle d’équation juif = bobo = intello (et pourquoi pas = pédé). Pour un nombre non négligeables d’entre eux, les Maghrébins de France (je le sais pour avoir vécu et travaillé parmi eux, en banlieue), ceux que nous appelons trop souvent les Arabes, qui souffrent de ce délit de faciès les renvoyant systématiquement à leur lieu de naissance, ou à l’origine de leurs parents, ou à leur supposée religion musulmane, ou encore à la banlieue qui les a vu grandir, n’admettent pas qu’il n’en aille pas de même pour le Juif, avec lequel ils ont parfois grandi, dans le même pays, ou dans les mêmes banlieues. Ils veulent – pour partager cette infamie avec un autre, pour se sentir moins seuls dans la marge où nous les reléguons – que le Juif, lui aussi, soit reconnaissable, même quand il n’est pas pratiquant, même quand il ne se définit plus comme tel. En somme, ils veulent que même le Juif qui ne se sent plus juif, soit encore juif. Et dans cette recherche d’un autre qui soit aussi un même, ils s’appuient sur les indices fantasmés forgés par l’antisémitisme, ce racisme spécifique et d’autant plus délirant, d’autant plus maniaque qu’il échoue quasi systématiquement à reconnaître avec certitude sa victime puisque celle-ci, souvent bien intégrée, se fond dans la masse et dissimule souvent dans les replis de sa chair, voire dans les syllabes de ses deuxième et troisième prénoms (ceux que j’ai choisis pour nom de plume), les signes de son appartenance. Raison pour laquelle l’antisémite est contraint de recourir à ces indices fantasmés : ici ce sera les cheveux roux et frisés, là les oreilles décollées, là le nez crochu, là le port des lunettes, ou l’odeur de la peau, ou l’aspect chétif de la silhouette, ou tel ou tel tic, ou encore la manière de s’habiller, etc.    

 

De telle sorte que ceux qui pensent ainsi s’excluent davantage encore du peuple européen balbutiant qui les tient à distance. Car si l’Européen est l’inventeur de l’antisémitisme, l’Européen, c’est aussi celui qui a intégré le tabou de l’antisémitisme : l’antisémite existe encore comme une survivance du passé sombre de l’Europe mais au vingt-et-unième siècle, en Europe, il s’avoue rarement comme tel, il a honte de penser ainsi, il pointe rarement sa victime du doigt, il a recours à des subterfuges, à des plaisanteries, il détourne l’attention vers Israël et les Israéliens qu’il condamne en bloc (au lieu de condamner la politique israélienne actuelle, le gouvernement Netanyahou, ou le néosionisme politico-religieux, ou la violence de l’occupation et de la colonisation des territoires palestiniens, comme j’ai tenté de le faire dans Jérusalem terrestre).

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15 août 2016

De Yalta à Jérusalem en passant par Istanbul, Riga, Kiev et Novi Sad : réécrire l’Europe sur ses frontières

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Du 6 au 13 août, j'étais à l'abbaye de Lagrasse, au Banquet du livre et des générations. Le 7, j'y ai prononcé une petite conférence, dont je retranscris ici l'intégralité, pour celles et ceux qui sont intéressé(e)s.

 

Avant de commencer cette conférence j’aimerais tout d’abord expliciter le titre que j’ai choisi même si, vous verrez, je risque de dévier un peu de la trajectoire déjà assez erratique que j’ai tenté de me fixer. Car ce n’est pas de géopolitique européenne – comme pourrait l’inviter à penser ce titre un peu méandreux – que je voudrais vous entretenir, mais bien de littérature. 

Pourquoi Yalta ? Yalta est, d’après la légende, car selon les historiens, cela ne s’est pas passé exactement comme on le dit, le lieu où furent tracées, en 1945, les frontières actuelles de l’Europe. J’ai éprouvé le besoin, à l’aube du XXIe siècle, de visiter ce lieu clé du siècle et du continent où je suis né. Fasciné par cette ville, j’ai décidé d’y situer mon premier roman, Halte à Yalta (publié en 2010), qui était à la fois une réflexion sur les frontières de l’Europe et sur les limites et les travestissements de l’identité.

Pourquoi Jérusalem ? Jérusalem était autrefois le lieu d’où partaient toutes les sources (selon le psaume n° 87 : « toutes mes sources sont en toi ») ; Jérusalem, c’était une des trois sources de l’idée européenne, avec Rome et Athènes ; aujourd’hui, Jérusalem est le lieu d’où partent toutes les nouvelles frontières. Comme je le rappelle dans Jérusalem terrestre (mon dernier livre publié en octobre 2015 aux éditions Inculte), les premiers tronçons du mur de séparation ont été érigés en août 2001, soit quarante ans, quasiment jour pour jour après le mur de Berlin. Jérusalem, c’est aussi une des sources majeures de l’épidémie de murs que connaît la planète depuis le début du XXIe s. (les spécialistes mesurent environ 18 000 km de murs érigés à travers le monde aujourd’hui). Le mur qui coupe Jérusalem de son arrière-pays palestinien, c’est le grand mur oriental, le pendant occulte et profane du Mur occidental (le mur des Lamentations), c’est le mur qui nous sépare, nous, Occidentaux, de l’Orient. Israël, d’une certaine manière, c’est le futur de l’Europe et peut-être du monde entier, à l’ère du terrorisme transnational, il suffit pour cela d’écouter les discussions de nos dirigeants sur la sécurisation des lieux publics, la grande question, qui n’a d’ailleurs surgi, bizarrement, qu’après l’attentat de Nice, le 14 juillet dernier, étant : doit-on appliquer le modèle israélien, en France, aujourd’hui ? Comme l’a écrit Paul Virilio dans une préface au livre de l’architecte israélien Eyal Weizmann sur l’architecture des colonies israéliennes,

« la ville sainte est devenue la caisse de résonance suicidaire du nouveau millénaire »[1].

 Pourquoi Istanbul, Riga, Kiev et Novi Sad ? Autant de villes-frontières que je connais bien, où j’ai vécu, où j’ai puisé la matière de mes livres. Car je ne me sens bien que dans les ports et les villes-frontières, celles qui « font lever la lourde pâte », comme l’écrit Régis Debray dans Éloge des frontières :

« les villes frontières font lever la lourde pâte : Tanger, Trieste, Salonique, Alexandrie, Istanbul. Accueillantes aux créateurs et aux entreprenants. Aux passeurs de drogues et d’idées. Aux accélérateurs de flux. Profil du frontalier : loustic, tire-au-flanc inventif, plus éveillé que les engourdis de l’hinterland. »[2]

J’ai vécu en 2005 à Istanbul, ville à cheval entre Europe & Asie ; j’ai vécu en 2006 à Riga, ville bilingue, à moitié russophone et à moitié lettophone ; j’ai effectué de longs séjours (de 2007 à 2010 puis en avril 2014, après Maïdan) à Kiev, ville déchirée linguistiquement et politiquement ; j’ai séjourné en septembre-octobre 2014 à Jérusalem, ville symbole de toutes les divisions de l’Europe et du monde. Enfin, je vis aujourd’hui, depuis février 2015, à Novi Sad, capitale de la province autonome de Voïvodine, deuxième ville de Serbie, située sur le Danube, fleuve frontalier s’il en est (puisqu’il servit à tracer le limes romain). Autrefois ville cosmopolite, Novi Sad, c’était, sous le nom allemand de Neusatz, et sous le nom hongrois d’Ujvidek, avec sa forteresse de Petrovaradin, de l’autre côté du fleuve, la plus grande ville de la « frontière militaire » (en allemand Militärgrenze), c’est-à-dire la marche frontalière entre l’empire austro-hongrois au nord et l’empire ottoman au sud, une zone peu peuplée car sans cesse ravagée par les guerres entre les deux empires et devenue dans sa partie croate, suite à l’opération Oluja (« Tempête », du 4 au 8 août 1995) une véritable province fantôme, vidée de ses habitants serbes (250 000 réfugiés) et jamais repeuplée par les Croates. Cette longue bande militaire qui s’étirait d’est en ouest, correspondait à ce que les Serbes et les Croates appellent la Krajina (c’est-à-dire les confins), elle allait de la Mer Adriatique à l’ouest aux Portes de Fer à l’est, là où le Danube, après de multiples contorsions, parvient à franchir le fer à cheval des Carpates. Aujourd’hui, Novi Sad, n’est plus très cosmopolite (les Hongrois, les Juifs, les Roumains, les Croates sont partis, remplacés par les réfugiés serbes venus de Croatie et de Bosnie-Herzégovine). Mais les campagnes et les petites villes des environs sont encore très bigarrées (populations hongroises, ruthènes, slovaques, roms, etc.). Aujourd’hui, Novi Sad et la Voïvodine, plus que toute autre ville et plus que toute autre région en Serbie, sont tiraillées entre désir d’Europe et repli nationaliste.

Mon postulat de départ est que le sens de l’Europe, le futur de l’Europe, la vérité de l’Europe, se situe sur ses frontières, et non pas dans son triangle technocratique & bureaucratique. Ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à Strasbourg, Luxembourg ou Francfort mais à Istanbul, à Jérusalem, à Kiev, à Riga, à Saint-Pétersbourg, à Yalta, à Sarajevo, à Belgrade. Et, à ce propos, Nicolas Bouvier avait raison de considérer que les Balkans sont « le cœur de l’Europe » ; Paris, Bruxelles ou Munich (trois villes touchées par les attentats récents) n’en sont que le cerveau – un cerveau bien malade aujourd’hui. 

Etienne Balibar écrivait d’ailleurs en 2001 ces lignes qui n’ont pas perdu leur actualité, quinze ans après :

« le sort de l’identité européenne tout entière se joue en Yougoslavie, et plus généralement dans les Balkans. Ou bien l’Europe reconnaît dans la situation balkanique, non pas une monstruosité greffée en son sein, une survivance pathologique du sous-développement ou du communisme, mais une image et un effet de sa propre histoire, et elle entreprend précisément de l’y affronter et de l’y résoudre, donc de s’y remettre en cause et de s’y transformer… Ou bien elle refuse ce face à face avec elle-même »

Et Balibar d’ajouter que dans ce cas une frontière intérieure infranchissable serait tracée entre les Européens qui jouissent de tous les droits d’un côté et une nouvelle classe d’indésirables qui deviendraient, par leur relégation dans les franges de la cité, de la démocratie et du droit, des sortes de « métèques » (c’est le mot employé par Balibar). [3]

Alors, oui, c’est toujours dans les Balkans que l’Europe meurt et renaît : à Athènes, au Kosovo (on pourrait dire au Kosovo en 1389 avec la fameuse bataille du Kosovo mais au Kosovo aussi en 1989 avec les provocations, l’instrumentalisation de la communauté serbe soi-disant opprimée par Milosevic ; dix ans plus tard, enfin, en 1999, avec le bombardement de l’OTAN), à Sarajevo (en 1914 puis dans les années 90 avec le siège de Sarajevo par les milices serbes). L’UE est morte au moins deux fois dans les Balkans : dans son incapacité à régler la crise yougoslave (de 1991 à 2001), puis dans son incapacité à régler la crise grecque et ce qu’elle appelle très improprement « la crise des migrants ». Les Balkans sont une Europe miniature car ils représentent le plus inextricable écheveau de frontières, une mosaïque de peuples et d’états (encore aujourd’hui multiethniques, malgré la purification ethnique) sous tension où s’exacerbe ce que Freud appelait le « narcissisme des petites différences ».

Dans les Balkans, qui sont en quelque sorte une zone de colonisation intérieure de l’Europe par elle-même, comme l’ont montré tour à tour Régis Debray et Etienne Balibar (avec des points de vue qui diffèrent légèrement), les frontières sont partout. On n’est jamais très loin d’une frontière dès qu’on voyage dans les Balkans, j’en ai fait l’expérience de façon récurrente ces dernières années. Un citoyen européen, qui a la chance, comme moi, de disposer d’un passeport en règle, avec visa de séjour, sort très facilement de la Serbie : quand vous êtes à Novi Sad, vous êtes à 40 km de la frontière croate (Vukovar), à 80 km de la frontière roumaine (Timisoara), à 90 km de la frontière hongroise (Subotica) et à moins de 100 km de la frontière bosniaque. Où que vous alliez dans les Balkans, vous avez toujours, depuis l’éclatement de la Yougoslavie, une frontière à franchir, qui est d’ailleurs très souvent un fleuve ou une rivière, quand il ne s’agit pas d’une ligne de crête ; chacun des grands cours d’eau qui traversent les Balkans, que ce soit le Danube, la Drave, la Save, la Drina et le Lim (dont le nom viendrait du latin limes), servent, sur un tronçon de leur parcours, de frontière entre l’une ou l’autre des anciennes républiques de la Yougoslavie, ainsi qu’entre celles-ci et leurs voisins.

Qu’est-ce que je suis allé chercher aux frontières de l’Europe ? J’y ai cherché le mystère du peuple européen, comme peuple à venir. Avec cette intuition qu’en Europe, le peuple à venir est aux frontières. Je crois que le peuple européen, s’il existe, ce sont ceux qui manient plusieurs langues, ceux qui vivent sur la frontière, à cheval entre plusieurs territoires, les travailleurs transfrontaliers, les émigrants, les réfugiés, les clandestins, les minorités sécessionnistes, irrédentistes ou en voie de disparition ; tous ceux qui sont les premières victimes des guerres civiles européennes, yougoslaves, ukrainiennes ; autrefois les Juifs du Yiddishland, les Marranes, les Tziganes ou les Houtzouls, aujourd’hui les Roms de toute l’Europe, les Tatars de Crimée, les Ruthènes, les Aroumains, les Syriens et les Afghans, les immigrés anciens et récents (ceux qu’on pourrait appeler la 29e nation européenne) – enfin tous les captifs des frontières. L’Européen, l’Européenne – s’il existe – a toujours été, est, sera toujours un homme ou une femme-frontière. Car l’Europe (et là je parle de l’Europe dans son ensemble, et pas seulement des Balkans) est le plus formidable tissu de frontières et de particularismes du monde.

Alors aujourd’hui, en 2016, après la crise grecque, après la si mal dénommée « crise des migrants » qui n’est que la crise des valeurs de l’UE, après le Brexit, l’Europe n’a jamais été si proche du gouffre. Ma conviction, c’est que la littérature a le pouvoir – et peut-être même, dirais-je, le devoir – de réécrire l’Europe, de redécouvrir les limites et les potentialités du mot, de l’idée EUROPE. Ma conviction, c’est que plusieurs écrivains – dont quelques-uns sont des amis – se sont attelés à cette tâche, comme Kerouac et ses amis de la Beat generation s’étaient attelés à la tâche de redécouvrir et de réécrire l’Amérique à la fin des années 50, en la traversant d’Est en Ouest à plusieurs reprises, matériellement comme dans leurs livres. 

La question que j’aimerais me poser ici, aujourd’hui, avec vous, c’est celle de la position de l’écrivain contemporain – et plus particulièrement du romancier – face aux murs et aux frontières. De tout temps, les frontières ont fasciné les écrivains. Mais que peut l’écrivain européen, aujourd’hui, face aux frontières ? Que peut-il dire de plus que le géographe, l’historien, l’anthropologue, le politologue, le documentariste ou le reporter ? Quelle peut être son échelle ? son point de vue ? ses moyens ? son ton ? son rythme ? son souffle ?

Pour répondre à cette question, je développerai deux esquisses. Dans un premier temps, je me permettrai quelques rappels d’histoire littéraire, de manière à montrer que la frontière est un schème structurant de la littérature européenne de la deuxième moitié du XXe siècle. Dans un second temps, je verrai comment l’écrivain peut partir à l’assaut des frontières, de toutes les frontières, de manière à réécrire l’Europe qui se délite sous nos yeux, et ce sera ma deuxième esquisse. 

 

***

 

I. La frontière, schème structurant de la littérature (européenne) contemporaine.

En schématisant un peu, je pense qu’il est possible de distinguer trois attitudes de la littérature européenne contemporaine face aux frontières. Ces trois attitudes dessinent trois paraboles. Une première parabole, que j’appellerai la parabole du veilleur, une deuxième parabole, que j’appellerai la parabole de l’arpenteur, une troisième parabole, enfin, que j’appellerai la parabole du passeur.

  • La parabole du veilleur :

 Je prendrai appui ici sur trois œuvres :

 - Le Désert des Tartares, 1940, de Dino Buzzati

-  Le Rivage des Syrtes, 1951, de Julien Gracq

- En attendant les Barbares, 1980, de John Maxwell Coetzee. En tant que sud-africain, ce dernier nous emmène un peu en dehors de l’Europe mais en tant qu’écrivain blanc de langue anglaise, il est issu de la colonisation, il s’agit donc d’un écrivain européen d’Afrique, et pas à proprement parler d’un écrivain africain.

Le veilleur, le guetteur ou la sentinelle est un personnage sur le qui-vive, un héros au sens assez classique du terme, un IL avoué(le lieutenant Drogo chez Buzzati) ou un IL masqué, (le JE narrateur, Aldo chez Gracq ou le Magistrat qui est le héros et narrateur du roman de Coetzee). Ce personnage sédentaire et solipsiste, ou du moins solitaire, se confronte à un EUX invisible, introuvable, fantasmatique et nomade. Un seul point de vue domine, celui du narrateur ou de l’auteur, qui est presque toujours un point de vue surplombant. Mais la frontière n’est jamais franchie complètement et l’on demeure au final dans le continu et l’homogène. Il convient cependant de distinguer trois types de rapports à l’autre : chez Buzzati la sentinelle guette le Barbare en vain ; chez Gracq elle suscite sa venue ; chez Coetzee, elle s’unit à lui.

Le point commun de tous ces livres, c’est qu’ils se situent dans un espace imaginaire (chez Gracq, la seigneurie d’Orsenna face au Farghestan, chez Coetzee, l’Empire face à la Barbarie), se déroulent dans une époque indéterminée ; l’action se joue le long d’une frontière métaphorique, qui est d’une certaine manière, la frontière de l’Europe ou de l’Occident.

Le temps de ces romans est un temps linéaire, monotone et répétitif – c’est le temps de l’attente. Un temps qui s’écoule comme du sable ou comme du sang, métaphores qui reviennent souvent dans les trois romans.

Les deux figures majeures de ce dispositif, sont d’une part la ligne droite et continue et d’autre part le point. La ligne droite et continue (qui peut être ligne d’horizon, ligne des glaces, ligne d’ombre, ligne de partage) ; dans RdS, il s’agit de la « ligne continue d’un rouge vif »[1] de la chambre des cartes – cette ligne est la frontière, limite à ne pas franchir. Car sur la carte, du moins, la frontière est une ligne. L’autre figure, c’est le point (point de partage) : c’est le point noir qui hypnotise à la fin du Désert des Tartares le lieutenant Drogo. Mais c’est aussi dans le RdS, l’île de Vezzano, laquelle dessine l’« image d’un point noir isolément piqué sur la nappe bleue » de la mer.

Ce point est celui d’un monisme moral, cette ligne est celle d’une fiction téléologique. L’histoire et le dénouement se dirigent vers un but final, annoncé d’avance. La frontière est une marche, un front dormant mais qui se réveille périodiquement, ou menace de se réveiller. C’est une frontière fantôme, fascinante, obsessionnelle qui se confond avec l’horizon. Au-delà se déploie une vaste étendue steppique ou désertique, une « vraie mer morte » selon les mots de Gracq.

Cependant, si la frontière semble être sur les cartes une ligne droite continue, idéale, si elle semble se confondre avec l’horizon, elle  s’avère dans la réalité une zone, la zone de la marche-frontière (d’ailleurs la région où se déroule l’action d’EAB s’appelle « les Marches »), qui est une zone de friction :

« et la ligne qui indique la frontière sur les cartes de l’Empire deviendra floue et illisible, jusqu’à ce que, Dieu, merci, on nous oublie », EAB

Quant à Orsenna, dans le RdS, il est dit que « la notion même de ses frontières se perdait »[2]. Dans cette zone de friction, dans cette marche-frontière, la rumeur et le fantasme jouent un rôle crucial ; ils remplissent le vide, habitent le silence et aggravent graduellement la tension de cette atmosphère obsidionale de veillée d’armes.

La scène clé de ce dispositif est la scène de l’observation. Le veilleur scrute en permanence l’horizon : le titre officiel d’Aldo, dans le RdS, est celui d’observateur. Quant au Magistrat, dans EAB, il veille à ce que l’Empire ne se comporte pas comme les Barbares. Il est la dernière conscience éclairée, la dernière vigie de l’Empire devenu barbare par l’usage de la torture. C’est donc un point de vue d’emblée surplombant, dans ces romans, qui fait la part belle à la description. Le livre de Coetzee s’ouvre sur la scène d’une sentinelle scrutant l’horizon avec des lunettes de soleil, lesquelles intriguent le narrateur : car il s’agit d’une invention nouvelle, ce qui permet de situer le lecteur d’emblée dans un temps lointain. De tous les sens, c’est la vue qui est la plus importante dans ces romans. Le regard du lecteur y est fortement fléché.

Dans le RdS, Aldo se plonge dans la « tension absorbante du guet »[3] ; plus loin il se tient « comme un veilleur sur sa tour »[4] ; entre-temps, il avoue se sentir « de la race de ces veilleurs chez qui l’attente interminablement déçue alimente à ses sources puissantes la certitude de l’événement »[5]; à la fin du livre on apprend dans la bouche de Marino que celui-ci n’aimait pas le regard d’Aldo, « un regard qui réveillait trop de choses ».[6]

Dans EAB, les personnages montent

« matin et soir sur les toits et au sommet des tours pour scruter le monde d’un horizon à l’autre, à l’affût des barbares »[7].

Coetzee écrit encore :

« depuis les remparts, les guetteurs regardent ».

J’appellerai cette littérature une littérature continentale (au sens non seulement du continent européen, dont elle trace les limites mais au sens de ce qui est continu, homogène) ; en tant que telle, elle n’est pas seulement européenne ; elle appartient pleinement au XXe siècle et trouve ses sources au XIXe siècle. On y décèle l’héritage de Jünger (Sur les falaises de marbre) mais aussi de Pouchkine (je pense à La fille du Capitaine) et de Tolstoï (je pense à Hadji Mourat). Elle met en scène une confrontation entre un dedans et un dehors, une lutte du civilisé (le dedans, l’espace de la Cité) et du barbare (le dehors obscur et sauvage, le monde de la rumeur). Ce qui se joue ici, c’est l’affrontement pluriséculaire entre le sédentaire et le nomade, le territoire et le réseau, « l’Empire des Lumières » (chez Coetzee) ou l’État-nation (la Cité-seigneurie d’Orsenna qui se pense et se considère comme une « espèce d’Empire du Milieu »[8]) et la tribu anonyme ou le Far East (Farghestan au nom tabou, population de « sable mouvant », « mosaïque barbare », écrit Julien Gracq) – entités irréconciliables. Dans cette dialectique, il n’y a pas de place pour un entre-deux. Tout sépare l’Un de l’Autre, l’Ici d’un Ailleurs ou d’un Là-bas qu’il ne vaut mieux pas nommer ; le roman adhère à la fonction et à la fiction cartographique ; les impuissances du héros valident le tracé de la frontière et la tentative d’assaut est toujours ratée malgré la devise insolente et peut-être ironique des Aldobrandi (« Fines transcendam ») ; le franchissement de la frontière, dans une tension qui crée le suspens de l’intrigue, est sans cesse repoussé à plus tard, dans un temps d’après le roman. En ce sens, tous ces romans sont des romans de l’échec.

Si l’on compare les deux livres qui sont à mon avis les plus proches, celui de Gracq et celui de Coetzee, on verrait qu’ils ont en commun de mettre en scène un narrateur, qui rédige après les événements une sorte de rapport ou de mémorandum sur la frontière ; le livre étant, d’une certaine manière, le condensé de ce mémorandum – « l’esprit-de-l’histoire » pour reprendre une expression de Gracq. Cette réflexion sur l’histoire est reprise et approfondie par Coetzee qui écrit :

« C’est la faute de l’Empire. L’Empire a créé le temps de l’Histoire. L’Empire n’a pas situé son existence dans le temps uni, récurrent, tournant, du cycle des saisons, mais dans le temps déchiqueté de l’ascension et de la chute, du commencement et de la fin, de la catastrophe. L’Empire se condamne à vivre dans l’Histoire et à conspirer contre l’Histoire. Une seule pensée occupe l’esprit submergé de l’Empire : comment ne pas finir, comment ne pas mourir, comment prolonger son ère. »

Mais chez Coetzee, la frontière entre le barbare et le civilisé se brouille peu à peu ; l’exercice de la torture plonge le civilisé du côté des Barbares. Mais pas seulement l’exercice de la torture : car le magistrat comprend qu’il est, lui aussi, un barbare, parce qu’il s’est approprié le corps de la jeune femme qu’il prétendait sauver, en couchant avec elle. Il y a donc deux formes de violation et d’animalisation de l’autre, la torture d’une part, pratiquée par le colonel Jost et les hommes sous son commandement ; d’autre part la possession physique de l’autre, pratiquée par le Magistrat. Lequel avoue d’ailleurs, à la fin du livre :

 « j’étais le mensonge que l’Empire se raconte quand les temps sont favorables, et lui la vérité que l’Empire proclame quand soufflent les vents mauvais. Deux faces du pouvoir impérial, rien de plus, rien de moins. »[9] 

On observe donc une évolution de Buzzati à Coetzee, vers davantage d’ironie, davantage de second degré. Coetzee dynamite le dispositif de l’intérieur pour mieux dénoncer la situation sud-africaine : c’est de loin le plus politique des trois romans. Ces dispositifs romanesques (on les retrouvera chez des auteurs comme Mario Rigoni Stern ou Ismaïl Kadaré) sont souvent une manière de dénoncer une situation géopolitique bien particulière mais en la nimbant d’une aura intemporelle. La littérature est élevée au rang de mythe. La métaphore pourrait décrire de nombreuses situations réelles : En attendant les barbares peut décrire tout aussi bien l’Afrique du sud à l’époque de l’Apartheid, le conflit israélo-palestinien, l’occupation du Sahara occidental par le Maroc, la guerre contre Daesh, etc. L’avantage majeur de ces romans, c’est d’être insituables dans le temps et l’espace, donc indémodables. Dans les dernières pages d’EAB, le Magistrat écrit :

« quand les barbares seront vraiment à nos portes, peut-être alors, abandonnerai-je les périphrases d’un fonctionnaire doté d’ambitions littéraires et commencerai-je à dire la vérité »[10]

Ce faisant, le narrateur dénonce deux choses :

- le fait que le roman-mémorandum n’est qu’une parabole.

- le fait qu’il n’est, lui, narrateur, que le porte-parole de l’auteur.

Pour résumer, je dirais que ce dispositif littéraire, trop schématique, ne convient pas à lui seul pour décrire la complexité de la frontière à l’époque de la mondialisation. Cependant certaines phrases prennent un écho familier dans notre actualité troublée :

« Comment pouvons-nous gagner une telle guerre ? À quoi servent les opérations militaires conçues d’après les manuels, les offensives, les raids de représailles au cœur du territoire ennemi, quand nous pouvons subir chez nous une saignée mortelle ? »[11]

Ces livres sont à relire aujourd’hui pour mieux comprendre le roman de nos politiciens, la menace qui est sans cesse brandie par notre Empire global (celui diagnostiqué par Michael Hardt & Tonio Negri dans le livre éponyme, Empire) : menace des barbares, des terroristes, manichéisme et besoin de justification des crimes commis au nom de nos valeurs.

 *

  •  La parabole de l’arpenteur :

 

Je prendrai appui ici sur trois œuvres, qui sont chacune à leur manière des explorations des frontières de l’Europe :

- Journal du Voleur, 1949, de Jean Genet

- Danube, 1986, de Claudio Magris

- Les 4 fictions réalistes publiées en Allemagne entre 1992 et 2001 par W.G. Sebald : Vertiges, Les Anneaux de Saturne, Les Émigrants, Austerlitz.

Le Journal du voleur  de Genet est avant tout le journal d’un déserteur, d’un déserteur de l’armée, d’un déserteur de la nation : c’est une des premières explorations littéraires de l’Europe, avant même l’Europe buissonnière de Blondin. On y assiste à des franchissements successifs de frontières (une des scènes clés, à cet égard, est le passage de Tchécoslovaquie en Pologne) et à un devenir étranger du narrateur. La frontière est tendue comme un miroir et le voyage est vécu avant tout comme une quête intérieure. Genet a évoqué à plusieurs reprises l’émotion causée par le franchissement des frontières :

« Le passage des frontières et cette émotion qu’il me cause devraient me permettre d’appréhender directement l’essence de la nation où j’entrais. Je pénétrais moins dans un pays qu’à l’intérieur d’une image. Naturellement je désirais la posséder mais encore en agissant sur elle.»[12]

Dans Un captif amoureux, son dernier livre publié, qui relate son engagement auprès des feddayin palestiniens, Jean Genet écrit :

« Finalement, la marche – ou la marge frontalière – est l'endroit où la totalité d'une personne humaine, en accord et en contradiction avec elle-même s'exprime le plus amplement […] toute personne s’approchant de la frontière devient Machiavel, sans oser affirmer que la marge demeure cet endroit territorial où la totalité est possible, il serait peut-être humain d’étendre territorialement les marges, sans bien sûr détruire les centres puisque ce sont eux qui permettent les marges… »[13]

La frontière, en ce sens, n’est plus seulement une marche mais, en tant que « ligne idéale », elle devient la possibilité d’une marge, le lieu d’élection du marginal, de l’homme atopique[14] – en tant que telle, la frontière n’existe que pour être franchie mais elle provoque une forme de tremblement ou de scission de tout l’être. Cette scission, ce dédoublement n’est pas vécu comme un échec mais comme la voie d’accès à une nouvelle forme de plénitude.

L’arpenteur est presque toujours un JE – narrateur qui coïncide avec l’auteur (chez Genet ou chez Magris) ou qui s’avoue très proche de lui (chez Sebald) ;  lorsqu’il dialogue avec un autre, ce dernier peut devenir son double (je pense au lien entre le narrateur et Austerlitz dans le livre éponyme). Il ne s’agit d’ailleurs pas vraiment de romans mais de récits autofictifs, ou le Moi est très présent, mais où la parole des autres est parfois relatée.  

La scène clé de ce dispositif est l’exploration, le plus souvent à pied. L’Europe, écrit à ce propos George Steiner, c’est « ce qui se parcourt à pied », c’est le « paysage à taille humaine » : aussi bien la distance maximale qu’un réfugié peut parcourir à pied que la distance maximale que peut couvrir un fantassin, un régiment, une armée d’invasion. Genet parcourt l’Europe à pied, Magris flâne le long du Danube, Sebald marche de longues heures vers le rivage du Norfolk pour se vider la tête après une séance d’écriture assez éprouvante. L’arpenteur marche le long de la frontière ou du rivage. L’écriture vise à baliser le territoire. Il s’agit d’une écriture cartographique.

L’espace, dans ces livres, est rigoureusement balisé, l’époque surdéterminée, la frontière démultipliée. La frontière est partout, à l’intérieur comme à l’extérieur ; de ce fait, on franchit un pas de plus dans le métaphorique : la frontière devient tout aussi bien mentale, psychologique, historique que géographique.

Le temps ne s’écoule plus de façon linéaire ; c’est au contraire le temps cyclique du recommencement permanent, comme le Danube, qui n’a pas une seule source ni même une seule embouchure.

La figure majeure, de ce dispositif, c’est la ligne courbe, le méandre ou le cercle (je pense aussi au roman de Yannick Haenel, Cercle, où le triple héritage Genet-Magris-Sebald est revendiqué), voire même l’île ou le labyrinthe, figure récurrente des livres de Sebald.

Claudio Magris écrit à propos de Danube :

« Danube est tout entier un livre de frontière, un voyage pour tenter de dépasser et de franchir les frontières, non seulement nationales mais aussi culturelles, linguistiques, psychologiques : frontières dans la réalité extérieure, mais aussi à l’intérieur d’un individu, frontières qui séparent les zones cachées et obscures de la personnalité et qui doivent elles aussi être franchies, si l’on veut connaître et accepter jusqu’aux composantes les plus inquiétantes et les plus difficiles de cet archipel qui constitue l’identité. […]»[15]

L’écrivain-arpenteur est l’homme en proie au doute. L’homme qui éprouve toujours une angoisse aux carrefours, une appréhension du franchissement. De fait, le franchissement n’est jamais complètement assumé. Même dans Danube, Magris ne passe jamais complètement à l’est : lorsqu’il se rend en Yougoslavie ou en Roumanie, c’est sur les traces des minorités allemandes de Voïvodine ou de Transylvanie ; Magris reste en quelque sorte prisonnier non du limes romain mais du monde mitteleuropéen, de la Cacanie de Musil, dont le Danube était le vrai trait d’union, le seul liant ; c’est le mythe de la Mitteleuropa, l’Autriche-Hongrie disparue qu’il cherche partout et qu’il croit partout retrouver le long du Danube alors qu’il pourrait s’intéresser davantage aux vestiges de l’Empire ottoman ; il semble d’ailleurs que, passé Budapest, Magris n’ait plus grand-chose à nous dire, comme le fait observer Mathias Énard dans Boussole[16], par l’intermédiaire du personnage de Sarah.  Ce passage de Boussole m’a fait relire les pages que Magris consacre à la Voïvodine et j’ai été frappé par le fait que Magris ne s’intéresse, en Voïvodine, qu’aux traces de la culture allemande ; surtout, il semble, à ce moment du livre, que Magris soit déboussolé, il se met à remonter le fleuve à contre-courant, de Bela Cerkva à la frontière roumaine, à Subotica, à la frontière hongroise, avant de partir pour la Transylvanie, en remontant la Tisza ; on sent bien qu’il n’est plus très à l’aise en Yougoslavie ; en Roumanie puis en Bulgarie, ce malaise ne fait que croître.

J’appellerai cette littérature d’arpenteurs, qui aime les plis voire les replis, même si c’est pour les dénoncer, une littérature insulaire. Car elle vise toujours, au final, à circonscrire un espace, à reconnaître et baliser un territoire. Dans la littérature récente, l’écrivain russe Vassili Golovanov est un des plus parfaits représentants de cette littérature insulaire, avec L’île ou Eloge des voyages insensés. Ce roman est une robinsonnade qui propose une réflexion magistrale sur le Grand Nord, sur la dernière frontière de la Russie, de l’écoumène, de l’humanité. Mais ce qui est au départ du livre, c’est une fascination enfantine pour la forme de l’île, laquelle est une frontière repliée sur elle-même, une totalité close.

Pour résumer, je dirai que ce dispositif littéraire, s’il mérite d’être dépassé, me semble assez pertinent pour décrire l’échec de la construction européenne. L’Europe sera un archipel ou ne sera pas. Tant qu’elle se considérera comme une île (ce qu’elle n’est pas) ou comme une forteresse (ce qu’elle devient sous nos yeux), tant qu’elle se considérera comme un continent (ce qu’elle n’a jamais été vraiment), elle sera vouée à disparaître, à s’autodétruire. Soit par la pression des forces centrifuges qui mèneront à son éclatement, soit par absorption des forces centripètes qui mèneront à son engloutissement. Certes, à l’heure du Brexit, on pourrait croire que les forces centrifuges dominent aujourd’hui mais c’est un leurre : en vérité, les forces centripètes, qui ramènent l’Europe à ses racines, au mythe du sang, au mythe de la terre, sont aujourd’hui beaucoup plus violentes, beaucoup plus insidieuses : vouloir fixer l’identité européenne, vouloir faire de l’Europe un nouvel État-nation centré sur le couple franco-allemand, c’est aussi la mener tout droit à l’échec.

J’aimerais conclure cette esquisse par une parabole. Cette parabole, que j’appellerai la parabole de Terezin, je la tire d’un livre récent d’Hélène Gaudy, Une île, une forteresse (publié aux éditions Inculte en janvier 2016). J’extrapole peut-être un peu mais je vais vous dire comment j’ai lu ce livre. La forteresse de Terezin – devenue tristement célèbre sous le nom de Teresienstadt – n’a jamais servi à repousser un ennemi extérieur mais à enfermer un ennemi intérieur. Bâtie par les Autrichiens à la fin du XVIIIe siècle contre la menace d’une invasion prussienne qui ne se concrétisera jamais, elle servira à enfermer les Juifs, pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un camp de concentration vitrine, un immense leurre pour berner la Croix-Rouge et les institutions internationales. La question qui s’est posée à moi, à la lecture de ce livre, est la suivante : à partir de quand la forteresse devient-elle un ghetto ou un pénitencier ? La forteresse Europe deviendra-t-elle dans le futur une gigantesque prison à ciel ouvert ou un immense camp de concentration ? Ses frontières sont déjà lacérées de fils barbelés, ponctuées de miradors, survolées par des drones, truffées de caméra de surveillance, bordées de camps de rétention disciplinaire, ce terrible euphémisme du camp de concentration 2.0. S’y restreignent déjà, suite à l’établissement d’un état d’urgence permanent, nos libertés fondamentales. Déjà, chez nos hommes politiques, on entend un appel à placer les indésirables, tous les terroristes potentiels, sous surveillance permanente ou dans des camps…

*

  • La parabole du passeur : l’écrivain contrebandier. Vers le roman polyphonique ou le roman à l’ère de l’homo cosmopolis.

Pour évoquer à présent la parabole du passeur, j’ai choisi trois œuvres qui vont nous éloigner un peu de la littérature européenne :

 - Sur la route, 1957, de Jack Kerouac

- La frontière de verre, 1995, de Carlos Fuentes

- l’œuvre d’Édouard Glissant, notamment Tout-Monde et le Traité du Tout-Monde.

J’ai choisi Kerouac mais j’aurais pu tout aussi bien choisir Nicolas Bouvier et l’Usage du monde puisque Bouvier est en quelque sorte, à nous, Européens de langue française, notre Kerouac. Mais si j’ai choisi Kerouac, c’est avant tout parce que je lui ai emprunté le titre de cette conférence : réécrire l’Europe, c’est un clin d’œil à l’entreprise folle de Kerouac, qui visait, en déroulant le rouleau sans alinéa de On the road à « réécrire l’Amérique », selon ses propres mots.

Ces livres ont en commun de permettre une assomption voire une invention d’un NOUS (la Beat generation est un NOUS puissant). Ils proposent même un dialogue voire une fusion entre NOUS & VOUS ; ils tentent de relier ceux qui sont séparés.

Dans La frontière de verre de Carlos Fuentes (dont le titre en espagnol est « la frontera de cristal » ; le titre a d’ailleurs inspiré une célèbre chanson de Calexico, « Crystal Frontier » et il sonne pour moi en écho avec le titre du livre du géographe américain Mike Davis, Quartz Cities) est décrite, à travers neuf récits, la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Seulement, le livre est devenu sombrement prophétique : à l’époque où Fuentes publie son livre, le mur de séparation (« the wall of shame » comme le surnomment ses détracteurs) n’a pas encore été dressé entre les deux pays. Aujourd’hui c’est un mur encore inachevé mais qui atteindra plus de 3000 km de long lorsqu’il sera terminé[1].

Si la frontière est dite de verre – ou plutôt de cristal selon le titre original – c’est non seulement parce qu’elle est transparente (dans le sens où, à l’époque, elle est quotidiennement traversée par des milliers de transfrontaliers) mais aussi parce qu’elle a l’effet coupant du verre : elle traverse les êtres humains dans leur quotidien, dans leur intimité ; enfin, si elle est dite de cristal, c’est parce qu’elle brille, elle est un miroir aux alouettes, un leurre, qui attire des êtres en perdition . Si j’ai choisi ce livre, c’est parce que c’est l’un des rares qui décrivent l’avènement d'un NOUS en tant que communauté transfrontalière. À un moment, l’un des protagonistes du livre dit ceci :

« Je ne suis pas mexicain. Je ne suis pas gringo. Je suis chicano. Je ne suis pas américain aux Etats-Unis ni mexicain au Mexique. Je suis chicano partout. Je n’ai pas à m’assimiler à quoi que ce soit. J’ai ma propre histoire. (…) La moto servait à transporter rapidement des mots écrits d’un côté à l’autre de la frontière, telle était la contrebande de José Francisco, de la littérature des deux côtés, pour que les uns et les autres se connaissent mieux, disait-il, (…) pour qu’il existe un « nous » des deux côtés de la frontière. »[2]

Ces écrivains qui questionnent et mettent en doute la frontière sont tout à fait conscients de l’hybridation de l’espace entre le réel et l’imaginaire. Leurs livres permettent de dévoiler ce qu’il y a d’imaginaire dans le réel. On y retrouve souvent une idée qui me tient à cœur, celle que tous les pays, tous les peuples sont imaginaires. À propos d’un autre personnage, Carlos Fuentes écrit :

« Il évita de regarder en bas de peur de découvrir une chose horrible qui ne se voyait peut-être que du ciel ; il n’y avait plus de pays, plus de Mexique, le pays était une fiction ou plutôt un rêve prolongé par une poignée de fous qui crurent un jour en l’existence du Mexique… »[3]

L’intrigue, s’il y en a une, dans ces livres, car souvent il y en a plusieurs, se déroule dans un temps multilinéaire, dans un espace fondamentalement discontinu. Je pense à  Kerouac qui recommence plusieurs fois le voyage vers l’Ouest. De sorte que tous les voyages, tous les lieux, toutes les époques se chevauchent dans la mémoire du narrateur et du lecteur.

La figure majeure de ce dispositif littéraire, c’est la ligne brisée, discontinue, le saut dans l’espace, le blanc, le tiret –  je pense à l’usage du tiret chez Kerouac ; Kerouac a théorisé toute une philosophie du tiret, qui serait le symbole de cette ligne brisée.

La scène clé du dispositif est le franchissement voire l’infiltration, le passage de l’autre côté, l’aller-retour de part et d’autre de la frontière.

Kerouac a, le premier, revivifié le mythe de la frontier comme front pionnier. Sur la route est un livre pionnier car c’est LE livre de la redécouverte de l’Amérique. Contre tous les enrégimentements de la vie nord-américaine, la marginalité d’une existence vagabonde y est sublimée. Dans l’ultime périple qui mène les protagonistes du livre au Mexique, plus précisément à Mexico, se produit l’accomplissement d’une reconnaissance. En ce sens, Sur la route affirmait la possibilité de redécouvrir l’Amérique à la fois en-deçà et au-delà de l’image idéologique, stéréotypée, standardisée et aseptisée de l’American Way of Life. Dans le dernier chapitre, Kerouac accomplit son devenir mexicain :

“They thought I was a Mexican, of course ; and in a way I am. We were already almost out of America and yet definitely in it and in the middle of where it’s maddest.”

Cette littérature, qui assume la discontinuité de l’espace-temps et la pluralité des expériences de la frontière, je l’appellerais une littérature archipélagique et c’est cette potentialité archipélagique de la littérature qui m’intéresse aujourd’hui au plus haut point. C’est la raison pour laquelle la figure de Glissant, comme penseur et comme écrivain, est importante pour moi dans cette esquisse que j’ai tentée ici, puisqu’il a théorisé la pensée et l’écriture en archipel.

Dans cette littérature archipélagique, les échelles et les focales sur la frontière sont démultipliées. L’auteur prend le parti de l’hétérogène et du métissage ; il propose une approche baroque et pluraliste[4] de la frontière qui n’est pas une négation de la frontière mais un défi lancé à celle-ci.

Longtemps fasciné par le Rivage des Syrtes, j’ai fini par saisir ce qu’il y avait de monolithique, de monotone et de monodique dans cette attitude de veilleur, d’un homme seul face à la frontière. Je pense aujourd’hui qu’on n’est jamais seul face à la frontière, même dans un « no man’s land », même dans cette si mal nommée « terre de personne ». D’autres sont toujours passés par là. D’autres passeront plus tard. Il y a un babil de Babel à la frontière : les voix se dénouent dans plusieurs langues, les oreilles se tendent dans plusieurs directions, des multitudes de récits et de microromans prennent sans cesse naissance sous nos yeux. Je crois qu’il est important, aujourd’hui d’être attentif à cette polyphonie fondamentale des frontières.

D’où le besoin que j’éprouve de plus en plus, dans ce que j’écris, d’aller vers la polyphonie voire vers la cacophonie pour rendre compte pleinement de cette ambivalence de la frontière. Vers un chant discordant, qui puisse intégrer toutes les tonalités de cette interzone (pour reprendre le terme de Burroughs à propos de Tanger) qu’est la frontière.

En conclusion de cette première esquisse, je dirai qu’il ne faut pas voir dans ces trois paraboles trois moments successifs de la littérature européenne et occidentale de la frontière. Si j’ai choisi, à chaque fois, des livres d’époque différentes, tout en restant dans une période qui va en gros de 1940 à l’an 2000, c’était pour montrer qu’il s’agit là de trois traditions concomitantes, trois approches rivales, trois attitudes face à l’Autre, face à l’étranger, trois manières différentes de dire ce qui nous relie, ce qui nous sépare.

 

***

II. L’écrivain contemporain à l’assaut des frontières.

 

Un mythe hante l’histoire de la littérature et des formes romanesques : celui de la liberté absolue de l’écrivain. Or cette liberté absolue n’existe pas. La liberté de l’écrivain est une « liberté grande », pour reprendre le titre d’un recueil de Julien Gracq, mais ce n’est pas une liberté absolue. 

Dans un article de 2010 consacré à la rentrée littéraire 2009 et à l’affaire Karski/Haenel, Patrick Boucheron se pose la question suivante : que peuvent apporter les romans à l’Histoire ? Rappelant dans son titre et à plusieurs reprises dans le corps de l’article la phrase de Kafka sans cesse agitée par Haenel pour défendre son entreprise (« toute littérature est assaut contre la frontière »), il en profite pour interroger les frontières de l’histoire et de la littérature. Il distingue au moins trois seuils d’insuffisance :

- insuffisance des formes romanesques à faire littérature,

- insuffisance du récit journalistique à dire le monde,

- insuffisance de l’écriture académique à donner l’histoire en partage. 

Ces trois seuils d’insuffisance, seule la littérature – la vraie littérature, celle qui interroge ses propres moyens – peut nous aider à les franchir.

Tout le problème de l’affaire Karski/Haenel se situe là : les historiens, en se saisissant de l’affaire, ont cloué au pilori un livre qui ne faisait qu’interroger les « zones de faiblesse » de l’histoire ; en gros, ils ont accusé un roman de faire de la littérature, alors que ce qui les gênait, dans le  fond, c’était la possibilité, pour la littérature, d’explorer les silences et les zones interdites de l’histoire ; quant à Yannick Haenel, il s’est retrouvé prisonnier de son propre dispositif, de ce qu’il a nommé lui-même son « éthique narrative », au point de clamer face à Claude Lanzmann, qui l’accusait de falsification, que son Jan Karski était le vrai Jan Karski ; dans un magnifique plaidoyer pour la littérature, Patrick Boucheron dépasse ce clivage en rappelant que :

« C’est en littérature que s’exprime tout ce qui creuse le temps des historiens : le déni et l’oubli, les filiations rompues, ce que l’on sait vrai mais que l’on ne veut pas croire, les délires de la mémoire, l’interminable nuit blanche du silence. »[1]

La question que nous aimerions nous poser ici est la suivante : que peuvent apporter les romans à la compréhension de la géographie de notre temps ? Quel assaut la littérature peut-elle tenter contre les frontières de notre Europe et de notre monde ?

À leur manière, les écrivains-voyageurs, en 2007, dans leur bruyant Manifeste pour une littérature-monde en français, ont tenté de répondre à ce défi. Ce faisant, ils ont soulevé des questions capitales mais, restant accrochés aux chimères de quelques utopies contemporaines que j’ai dénoncées dans Dans les ruines de la carte (je veux parler du corps, de la vie, du réel, du monde comme autant de référents fétichisés), ils ontproposé des résolutions naïves, simplistes et critiquables.

Cela dit, voici les questions capitales qu’ils ont permis de soulever et sur lesquelles j’aimerais revenir ici :

> 1ère  question : celle des frontières du réel.

> 2e question : celle des frontières du genre romanesque et de la littérature

> 3e question : celle des frontières de la langue et du langage

 

*

  • Aux frontières du réel

J’aimerais parler tout d’abord des potentialités de schématisation et d’imagination de la littérature face à ce que nous tenons pour réel.

Cela nous ramène à la parabole du veilleur et au point de vue surplombant d’un Buzzati, d’un Gracq ou d’un Coetzee : leurs livres célèbrent ces potentialités de schématisation et d’imagination – voire d’extrapolation.

Cela nous ramène aussi à l’affaire Karski/Haenel telle qu’analysée par Patrick Boucheron. L’écrivain ose dire ce que l’universitaire ou le journaliste n’osent pas. Lorsqu’il est question d’histoire, il s’agit souvent pour l’écrivain de mettre en lumière une thèse oubliée ou niée – il s’en prend alors aux tabous de l’histoire. Alors, on l’accuse de schématiser, de caricaturer, d’extrapoler, de mêler le vrai et le faux, d’imaginer, d’inventer les situations de toutes pièces – on l’accuse de faire de la littérature, de pratiquer son « métier » (entre guillemets, car je ne crois pas que la littérature soit un métier) d’écrivain. S’agissant de géographie, la question est tout aussi délicate même s’il est rare, au fond, qu’un écrivain soit accusé par les géographes, de falsifier la géographie. Si l’on ne voit pas l’histoire se dérouler, de même qu’on ne voit pas l’herbe pousser, comme disait Pasternak, il est encore plus difficile d’être conscient de la géographie changeante, des frontières fluctuantes de son temps, de son monde. « La forme d’une ville, hélas, change plus vite que le cœur d’un mortel », écrit Gracq, en paraphrasant Baudelaire, au début de La forme d’une ville. Nous avons tous vérifié, un jour ou l’autre, la pertinence de ces paroles.

L’écrivain n’est pas un prophète. Mais, ivre de postérité, il aime prendre les paris. Il appelle cela l’anticipation, c’est son pari sur la postérité. C’est un avantage majeur par rapport au journaliste et à l’universitaire, qui sont contraints, eux, au vraisemblable.

Cependant, l’écrivain ne cesse de vérifier que la réalité dépasse toujours la fiction. Et c’est tout particulièrement vrai dès qu’il s’agit de géopolitique.

- En août 2010, je publie Halte à Yalta, mon premier roman (en gestation depuis 2007), où j’imagine la deuxième guerre de Crimée, dans le port de Sébastopol. D’ailleurs, le Tatar, le personnage central du livre, croit que la Crimée n’est pas une presqu’île mais une île, qu’elle n’est pas ukrainienne mais russe et il s’attend donc, dans le train Moscou-Simferopol, à franchir deux fois la frontière et à prendre le ferry. En mars 2014, Poutine lui donne raison en annexant la Crimée au terme d’une campagne éclair quoique méditée depuis longtemps. Aujourd’hui, la Crimée est de nouveau russe et, avec sa frontière lourdement surveillée, c’est en quelque sorte une île, inatteignable pour les Ukrainiens comme pour les Occidentaux.

- En avril 2014, je publie La ligne des glaces, mon troisième roman (en projet depuis 2006) sur la fermeture des frontières extracommunautaires au nord-est de l’Europe, toujours face à la Russie, dans des Pays baltes imaginaires, remixés, que j’ai appelés la Grande-Baronnie et qui me servaient de miroir déformant tendu à l’Europe occidentale. Aujourd’hui, en 2016, seulement deux ans plus tard, c’est à la fermeture des frontières intracommunautaires que nous assistons suite à la si mal dénommée « crise des migrants », avec le Brexit et les sorties en cascades qu’il inaugure peut-être.

- En octobre 2015, je publie Jérusalem terrestre, où j’affirme que le mur de séparation est un leurre qui ne protège pas les Israéliens mais sert uniquement à contrôler, dominer, poursuivre l’occupation, l’expansion territoriale, l’annexion des terres et la séparation des Palestiniens de leurs frères. J’y écris :

« Le mur, censé stopper les poseurs de bombes, risque fort de devenir une bombe à retardement ».  

Au moment de la publication du livre est déclenchée la troisième intifada, l’intifada aux couteaux qui se poursuit aujourd’hui et qui prouve que ce mur ne peut pas empêcher les attentats.

Je n’écris pas de romans politiques ou de romans à clés. À la rigueur, j’écris des romans géopolitiques, mais dans le sens abstrait. Ce qui m’intéresse, dans la géopolitique, ce n'est pas l'exotisme du roman d'espionnage, à la James Bond, mais c’est une configuration spatio-temporelle susceptible de nourrir une intrigue. Dans La ligne des glaces, la configuration frontalière, nordique et maritime. Dans Le Mur oriental (tire provisoire du roman que j’écris actuellement), ce qui m’intéresse c’est le mur de séparation. La situation qu’il crée, la coupure dans le paysage, entre les personnages, peu importe le lieu où l’on se situe, car encore une fois, les noms de pays seront imaginaires, et la géographie remixée. Le roman ne vise alors qu’à percer une brèche. C’est un travail d’artificier. Voir ce qui se produit dans les interstices et les intervalles. Tous les personnages, toutes les voix narratives du livre se situeront dans un entre-deux, entre deux pays, entre deux langues, entre deux temps.

*

  • Aux frontières du genre

J’aimerais parler à présent des potentialités d’exploration et de description de la littérature

Cela nous ramène à la parabole de l’arpenteur et aux errances d’un Genet, d’un Magris, d’un Sebald ou d’un Golovanov.

L’écrivain va là où l’universitaire et le journaliste ne vont pas : il s’intéresse à l’infra-ordinaire, au trivial, à l’indicible, au tabou. Il chaparde, il flâne, il rôde un peu partout et bouscule les hiérarchies établies, notamment entre le sacré et le profane. Ce faisant, il n’est pas seulement veilleur, arpenteur, ou passeur, il peut devenir chasseur-cueilleur, bricoleur, contrebandier, braconnier ; il se rêve parfois archéologue ou anthropologue ; en ce sens, il a tout à gagner à apprendre et pratiquer les méthodes des scientifiques.

Cependant, ses objectifs ne sont pas les mêmes que ceux du chercheur. Pour ma part, l’écriture de La ligne des glaces partait de mon échec en tant que doctorant en géographie humaine : quand j’ai compris que la frontière que je cherchais partout était intérieure, intime et infinie, je suis retourné vers la littérature, qui était ma première passion et j’ai abandonné ma thèse en cours : je pensais que seule la littérature pouvait dire cet infini de la frontière. En écrivant des romans géopolitiques, je tente de dire avec d’autres moyens ce que la géographie académique ne peut que taire. Les livres que j’écris viennent de l’insatisfaction que j’ai longtemps éprouvée, devant les moyens et les résultats de la géographie comme discipline scientifique face à l’ambivalence, à la pluralité, à l’épaisseur, à l’infini de la frontière.

La frontière est le lieu même de l’inépuisable : on ne peut pas épuiser la richesse d’une frontière. C’est le sens de La ligne des glaces : le roman se présente ainsi comme une sorte de fable sur le caractère infini des frontières. Samuel Vidouble doit tracer au pixel près, lui répète plusieurs fois l’ambassadeur, la frontière entre la Grande-Baronnie – notre frontière, la frontière de l’Europe – et un voisin menaçant, qui n’est jamais nommé dans le roman mais que tout le monde devine. Il se rend compte peu à peu qu’au pixel près, cette frontière est infinie, et il se désintéresse de sa mission, sombre dans l’alcool et la mélancolie – il finit par se sentir lui-même traversé par une frontière intérieure, gagné par une forme de schizophrénie. Le but du livre était de critiquer la fiction et

« la fonction cartographique qui ne sont plus le mode dominant de présentation des différences et de la diversité humaine. »[2]

L’idée majeure développée dans le livre, qui est à la fois une critique et un éloge paradoxal des frontières, est inspirée des mathématiques fractales et du théorème de Mandelbrot sur la longueur de la côte de la Bretagne. Tout cela (je n'ai pas le temps ici de le développer) est expliqué dans mon essai intitulé Dans les ruines de la carte.  

Je pense que le roman, en tant que genre fondamentalement hybride, est le plus à même de sonder l’ambivalence infinie de la frontière.

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  • Aux frontières de la langue et du langage

 

J’aimerais évoquer pour finir les potentialités de transmission et de traduction de la littérature.

Ce troisième point nous ramène à la parabole du passeur et aux polyphonies d’un Glissant ou d’un Fuentes.

L’écrivain, face à la frontière, a le pouvoir de porter la voix des indésirables. Pour ce faire, doit-il se mettre dans la peau des réfugiés et des passeurs ? C’est là une véritable question. L’écrivain peut expérimenter dans son corps la violence de la frontière. Il lui suffit de suivre les parcours des hommes et des femmes-frontières, de vivre les mêmes pièges et les mêmes humiliations. Ce que j’ai tenté dans Jérusalem terrestre, c’était de ne plus voir les frontières d’en haut mais d’en bas. J’ai tenté de changer de point de vue, de devenir en quelque sorte palestinien. De redevenir un enfant face au mur. De passer, face au mur, de la plongée (point de vue surplombant de l’homme-sentinelle) à la contre-plongée (point de vue du dominé, de l’indésirable infantilisé). S’accroupir à hauteur d’un enfant qui regarde la cime d’un mur, est, en soi, une expérience littéraire. Être dans une position d’humilité. Ressentir l’enfermement de l’autre mais aussi de soi-même.

Une expérience fondamentale, pour moi, fut celle de vivre, à Istanbul, parmi les Maghrébins du marché de Laleli, pendant plusieurs mois, en 2005. J’envisageais alors d’entreprendre une thèse de géographie sur les migrations entre l’Europe et le Maghreb en Turquie. C’était l’époque de la fermeture des principales routes migratoires pour l’accès à l’Europe du sud : le détroit de Gibraltar et le canal de Sicile, ces mâchoires de l’Europe, se verrouillaient : par conséquent, les émigrants maghrébins se déplaçaient vers l’est, vers la Turquie, vers le Bosphore, espérant franchir la frontière de l’Europe via les îles grecques ou à travers le fleuve Evros qui trace la frontière entre la Grèce et la Turquie. Ces émigrants vivaient dans une précarité extrême, ils étaient rejetés par les Turcs, qui les considéraient avec le mépris qu’ils ont souvent pour les Arabes ; les deux communautés ne se côtoyaient que pour affaires ; les émigrants étaient bernés par les passeurs turcs qui les déposaient sur une des rares îles turques de la Mer Égée en leur disant « bienvenue en Grèce » quelques minutes avant qu’ils soient pincés par les gardes-côtes ; les Tunisiennes se livraient à la prostitution ; il y avait beaucoup de violence entre les émigrants, etc. J’ai souvent pensé écrire un roman à partir de cette expérience, mais je n’y suis jamais parvenu, alors que je dispose largement du matériau suffisant, du fait de mon immersion prolongée dans ce milieu et de tous les témoignages que j’ai récoltés. Mais c’est là que se pose, selon moi, une question d’éthique.

Car là encore, la liberté de l’écrivain est grande, mais elle n’est pas absolue. Il doit répondre de ce vice impuni qu’est la littérature, il doit respecter une éthique narrative : il peut parler au nom des réfugiés ; il ne peut pas parler à leur place. À la rigueur, il peut se glisser dans la peau d’un passeur, car nous sommes tous, nous les Occidentaux, les Européens, les maîtres de l’Empire global, soit veilleurs-guetteurs (gardes-frontières, soldats, flics, douaniers, hommes politiques), soit arpenteurs (c’est le cas des touristes), soit passeurs (je pense à toutes les ONG qui aident les réfugiés). Nous ne sommes pas, nous ne sommes plus, nous ne sommes pas encore des émigrants ou des réfugiés. Ceci est très bien mis en lumière dans le roman de Hakan Günday, Encore. Le narrateur du livre est un enfant-passeur, comme il y a des enfants-soldats. Günday évite l’écueil qui consisterait à se mettre dans la peau d’un enfant-migrant. D’ailleurs, à un moment du livre, il se moque de l’attitude journalistique – à travers le personnage de Maxime, un journaliste français aspirant écrivain – qui consisterait à vivre parmi les réfugiés syriens, sur un canot, à travers la Méditerranée, et à s’approprier cette expérience – à faire, comme on dit, un buzz sur le dos de ces martyrs de la mondialisation et de la guerre tous azimuts que sont les réfugiés.

Je crois qu’il convient de se tenir à l’écart d’une littérature de bons sentiments, sans-frontiériste, qui ne ferait qu’exploiter les malheurs d’autrui pour faire chialer les chaumières. Nous pouvons faire parler ces voix coupables qui nous traversent mais ce ne sont que des voix, ce ne sont pas des hommes de chair et d’os. C’est là, je crois, que se situent les limites de la polyphonie. C’est là que la polyphonie devient vraiment du faux-bourdon, quelque chose qui sonne faux. Lorsqu’on croit pouvoir parler à la place de l’autre.

Ceci nous ramène à la fameuse phrase de Kafka. Car, en vérité, lorsque Yannick Haenel répète « toute littérature est assaut contre la frontière », il déforme consciemment ou inconsciemment la citation de Kafka. Kafka n’a jamais écrit « toute littérature est assaut contre la frontière ». Si l’on rouvre le Journal, à la date du 16 janvier 1922, on  peut lire : « Diese ganze Literatur ist ein Ansturm gegen die Grenze. » « Toute cette littérature est un assaut contre les frontières. »

Je vais vous lire à présent l’extrait en entier dans la traduction de Marthe Robert :

« Toute cette littérature est un assaut contre les frontières et, si le sionisme n'était intervenu, elle aurait pu aisément aboutir à une nouvelle doctrine secrète, à une cabbale. Il lui reste des dispositions pour cela. Il est vrai qu'une telle tâche exige du génie, un génie combien incompréhensible qui s'enracine à nouveau dans les anciens siècles ou recrée les anciens siècles et ne dépense pas toutes ses forces dans ce travail, mais commence seulement à les dépenser. »

De quelle littérature Kafka nous parle-t-il ici ? D’une littérature juive essentiellement. Celle que lit Kafka, celle qu’il écrit, celle qui le poursuit la nuit, celle qui l’empêche de vivre comme les autres hommes, le contraint à la solitude et à l’insomnie, l’oblige à veiller. Le conduit peut-être à la folie. Ce que dit Kafka, ce n’est pas que la littérature qui le travaille est un assaut contre les frontières du réel, du genre ou du langage… Non, ce qu’il dit , c’est que cette littérature est un assaut contre l’écrivain lui-même, contre les frontières de l’écrivain, contre ce qu’il appelle « la dernière frontière terrestre », et cette dernière frontière terrestre, c’est la peau, « ce qu’il y a de plus profond en l’homme », selon le mot célèbre de Paul Valéry. L’écrivain, le véritable écrivain comme le véritable artiste, laisse sa peau, il se sacrifie, il se martyrise au nom d’une cause qui le dépasse ; cet aspect de la création littéraire et artistique a été formidablement diagnostiqué par Paul Audi dans Créer qui prend plusieurs exemples révélateurs, notamment ceux de Thomas Bernhard, Beckett ou Van Gogh. De là le risque d’aboutir à une nouvelle doctrine secrète, une cabbale, une forme de religion de la souffrance… Mais tout cet aspect tragique des choses est dépassé par Kafka qui se permet une pointe d’humour lorsqu’il écrit « si le sionisme n’était intervenu » : le sionisme, en tant que cause nationaliste, peut protéger l’écrivain juif et cosmopolite du risque de sombrer dans la folie ; et de fait, le sionisme (comme ce fut le cas du communisme, ce qui est très bien illustré par Trotski dans son Histoire de la révolution russe) va servir de dérivatif à bien des écrivains et des penseurs juifs, absorber leur talent, les happer vers une cause qu'ils coyaient plus grande que la littérature, plus grande que le Livre.

Voici d’après moi le véritable enseignement de la phrase de Kafka : pour l’écrivain, la littérature est à la fois ce qui le relie à l’humanité et ce qui l’en sépare. Écrire est une activité à la fois solitaire et solidaire (je cite ici Camus qui développe cela dans la nouvelle « Jonas ou l’artiste au travail ») qui nous sépare du proche et nous relie au lointain, écrire nous exile de la famille, écrire nous déporte loin de la patrie, écrire nous écorche vif, écrire nous sépare de nous-mêmes. Écrire, c’est aussi prendre le risque d’affronter une véritable perte d’identité, un devenir-autre, comme le dit Deleuze, fondamental. Le roman polyphonique, dans ce cas là, peut être un moyen de donner la parole à toutes les voix qui sont en nous. D’ouvrir la cage du pluriel captif en nous.

 

***

 

Il est temps, pour moi, de conclure.

En 2016, il est temps, il est grand temps pour nous, chers amis, de réécrire l’Europe, cette Europe dont nos ancêtres ont rêvé et qui s’effondre et s’effiloche sous nos yeux.

Des artistes, des écrivains, des intellectuels, des traducteurs, des hommes de théâtre ou de cinéma, partout, des hommes de bonne volonté s’y attellent.

Pour lutter contre la langue désincarnée de l’Europe communautaire, pour lutter contre le jargon de l’Union de la traite et des traités, nous, les écrivains européens, nous les vigies, nous les arpenteurs, nous les passeurs, nous devons inventer une autre langue, inventer enfin la langue européenne. Nous savons grâce à Fernand Braudel et à Umberto Eco que la langue commune de l’Europe c’est la culture et la traduction, c’est-à-dire le contraire des racines, des nations et de l’identité ; nous devons creuser cette idée vertigineuse. Comme le fait Camille de Toledo en animant la Société européenne des auteurs et la plateforme Tlhub ou en inventant dans Oublier, trahir puis disparaître une langue hybride. Comme le fait Mathias Énard en explorant en véritable archéologue, avec Boussole, les sédimentations des rythmiques orientales dans la musique classique occidentale. Comme le fait Arno Bertina en explorant les désirs d’Europe des uns et les désirs d’Afrique des autres, émigrants d’hier et réfugiés d’aujourd’hui. Comme le fait André Markowicz dans toute son œuvre de traducteur et dans Partages, nous faisant entendre ce que cela signifie de vivre en russe de la Bretagne à la Sibérie, de Brest à Vladivostok. Comme le fait Claro sur son blog et dans ses traductions. Comme nous le ferons, avec Mathieu Larnaudie et le Collectif Inculte, en proposant, très bientôt, un livre des places, pour étudier la manière dont s’invente, chez les jeunes de toute l’Europe (et peut-être du monde entier), une opinion publique transfrontalière, transnationale. Comme le font tant d’autres écrivains, partout en France et en Europe. Comme je tente de le faire pour ma part en explorant ces lieux qui nous séparent des autres que pour mieux nous relier : nos frontières, qu’il convient aujourd’hui de revivifier, de réhabiliter, de repeupler, de démocratiser, pour qu’elles ne se figent pas, encore une fois, en murs de béton ou de barbelés.   

 


18 juillet 2016

Géo-Graphies : territoires terrestres et littéraires

 

image sgdl

Au mois de mai 2016, j'ai répondu, à l'invitation de Cristina Campodonico et de Marie-Hélène Fraïssé, à une sollicitation de la Société des gens de lettres. Il s'agissait de faire part de mon expérience d'écrivain-géographe et de répondre à une foule de question toutes aussi épineuses que les autres. Du genre : comment passe-t-on de la rigueur scientifique aux méandres de l’imaginaire ? Quelles interactions, quels mécanisme de la pensée permettent la licence de la création romanesque ? Comment l’espace géographique se construit dans l’espace du roman, etc.

La rencontre constituait le 6e volet de la série « Science et littérature » de la SGDL. Proposée par Pierrette Fleutiaux et consacrée aux géographes/écrivains, elles s'est tenue le mardi 17 mai à 19h30 à l'Hôtel de Massa. La rencontre était modérée par Marie-Hélène Fraïssé (journaliste, écrivain, productrice à France Culture et passionnée de géographie), en présence de Sylvie Brunel, Christian Clot et Cédric Gras, trois géographes qui ont fait le détour par la fiction. Comme il m'était impossible de quitter Novi Sad ce jour-là, j'avais proposé d'intervenir sur un écran. Expérience difficile, plus proche de l'autoflagellation que de la masturbation, celle qui consiste à se filmer soi-même et à répondre à ses propres questions. Rien ne va jamais : ni le regard, ni le débit, ni le timbre. On recommence plusieurs fois, on se creuse la tête, on se torture devant l'objectif, on se contorsionne sur son fauteuil, on se lève plusieurs fois pour arranger le décor... Pour celles et ceux que cela intéresse, je retranscris ici les questions que je me suis posées ce jour-là et les réponses que j'ai tenté d'apporter devant mon appareil-photo posé en équilibre précaire sur une pile de livres, à hauteur de visage...   

Emmanuel Ruben écrivain-géographe

SGDL : Comment un géographe s’affranchit-il -  ou pas  - des espaces géographiques réels pour recréer les espaces imaginaires du roman ?

Emmanuel Ruben : J’aimerais commencer par vous raconter une histoire. C’est l’histoire de la première carte de géographie que j’ai réalisée. Je devais avoir neuf ans et il s’agissait d’une carte de la côte norvégienne. J’en étais tellement fier que je l’ai placardée au-dessus de mon lit pendant plusieurs jours. J’avais réalisé la carte d’après un vieil atlas de l’Europe et je crois que je la voulais fidèle à ce que le cartographe me présentait comme la réalité géographique de la Norvège. Seulement, sans vraiment m’en rendre compte, j’avais ajouté, ici ou là, de nouveaux fjords, de nouveaux îlots qui se perdaient dans la masse incalculable de fjords et d’îlots existants. Plus tard j’ai été fasciné par les cartes réalisées par les moines cartographes de la Renaissance, notamment par ceux de l’école de Dieppe : ils ne pouvaient s’empêcher de situer les îles imaginaires colportées par les portulans médiévaux, quand bien même ils savaient pertinemment, d’après les récits des navigateurs, que ces îles n’existaient pas, qu’elles ne pouvaient pas être découvertes. Plus tard encore j’ai lu les premières pages de Séraphîta de Balzac dans lesquelles il décrit la côte de la Norvège. Son pouvoir d’évocation est si puissant qu’en lisant ce passage on voit les fjords se dessiner, on se met à voir des fjords toute la nuit, on ne peut s’empêcher d’en rajouter dans ses rêves. La géographie, contrairement à l’histoire, possède une dimension onirique évidente.

«  À voir sur une carte les côtes de la Norvège quelle imagination ne serait émerveillée de leurs fantasques découpures, longue dentelle de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du Nord ? qui n’a rêvé les majestueux spectacles offerts par cette multitude de criques, d’anses, de petites baies dont aucune ne se ressemble et qui toutes sont des abîmes sans chemins ? Ne dirait-on pas que la nature s’est plu à dessiner par d’ineffables hiéroglyphes le symbole de la vie norvégienne, en donnant à ces côtes la configuration des arêtes d’un immense poisson ? »

En écrivant l’histoire de Séraphîta, Balzac ne fait rien d’autre que cela : ajouter des fjords à ceux qui existent déjà. Un écrivain je crois que c’est cela : un homme qui ne peut s’empêcher d’ajouter des fjords et des îles à ceux et celles qui existent déjà. Quand bien même il voudrait décrire la réalité, comme Balzac, il se retrouve à inventer une autre réalité, une réalité seconde. Il y a, chez Balzac, notamment, une ivresse de la description, qui le pousse à inventer toujours plus, et qui contredit sans cesse son vœu de concurrencer l’état civil.

Un géographe, lui, se doit de ne pas inventer de fjord ou d’île imaginaire. Il doit se contenter, en théorie, de cartographier et de décrire, avec la plus grande minutie ceux qui sont déjà là, sous ses yeux. C’est une forme d’ascèse à laquelle je n’ai jamais su me résigner. Je me souviens que lorsque j’écrivais ma thèse de géographie, comme je n’utilisais jamais de dictaphones lors de mes enquêtes, j’avais tendance à biaiser les résultats de mes enquêtes, à reformuler les discours, à broder, comme on dit. C’est un réel problème qui explique sans doute qu’il m’ait fallu abandonner ma thèse de géographie pour achever et publier mon premier roman. Mais il y avait un autre problème : je ne savais pas écrire un roman à thèse. Or un bon mémoire de géographie, comme un bon mémoire d’histoire, c’est un bon roman à thèse.

C’est en septembre 2007 que j’ai commencé cette thèse, à l’INALCO, sous le titre « une géopolitique de la mémoire : la restructuration des symboliques urbaines à Riga et à Kiev depuis 1991 ». Il s’agissait d’étudier la manière dont on invente – ou réinvente – une capitale politique après soixante-dix ans de communisme soviétique et des siècles de tsarisme et de russification. Pendant mes années de thèse, j’ai travaillé patiemment, rigoureusement, passant des heures et des heures en bibliothèque, multipliant les allers-retours entre la France et mes terrains de recherche, participant à de nombreux séminaires, et puis un beau jour, je suis allé voir mon directeur de recherche et je lui ai dit : « j’abandonne ». Interloqué, il m’a demandé pourquoi et j’ai répondu : « parce que je ne crois pas avoir vraiment une thèse à démontrer ». J’avais des idées directrices, des hypothèses de travail, j’avais accumulé des sommes incalculables d’informations, j’avais un discours personnel et probablement pertinent à proposer, mais je n’avais pas de thèse à proprement parler, au sens fort, au sens positif. Je me rendais compte, peu à peu, que ce que je faisais, n’était rien d’autre qu’une forme de littérature seconde ou dérivée, une manière de tourner autour des lieux. Sans compter cette fâcheuse tendance à inventer les résultats que je n’obtenais pas.

Et puis il y avait sans doute, de ma part, dans cette démission du chercheur, une manière de protéger l’écrivain en moi – qui préexistait au géographe puisque j’écris depuis l’âge de neuf ans alors que je ne me suis passionné pour la géographie – comme discipline scientifique – que vers dix-huit ans. Avant, certes, il y avait une fascination pour les cartes et les pays imaginaires, comme chez beaucoup d’enfants. J’avais le sentiment que si je terminais ma thèse, je n’aurais ni la force ni le désir de terminer mon roman, l’un et l’autre s’opposaient, se dépouillaient – en gros je déshabillais Pierre pour habiller Jean.

J’ai fini par comprendre qu’il était impossible de traiter le même sujet, de décrire le même territoire, de s’inscrire dans le même domaine à la fois et avec la même conviction comme chercheur et comme écrivain. C’est possible si l’on pratique le grand écart et si l’on est doué pour mener une double vie. On peut être archéologue le jour et écrire des romans policiers la nuit. On peut être paléontologue et écrire de la poésie lyrique. Mais on ne peut pas être historien et écrire des romans historiques – ce serait renoncer à son éthique de chercheur. De même, on ne peut pas être géographe et écrire, comme je le fais, des romans géopolitiques. Il y a un moment ou il faut choisir. Cela a très bien été compris par un grand artiste danois que j’aime beaucoup et auquel j’ai consacré un livre (Icecolor) : il s’agit de Per Kirkeby : il a compris qu’il devait cesser d’être géologue pour devenir peintre. Et pourtant, dans tous ses tableaux, nous reconnaissons, à l’œuvre, l’œil et le travail du géologue. Tous ses tableaux – comme ceux de Vermeer quatre siècles plus tôt – portent le deuil d’une autre époque du savoir où l’on pouvait être à la fois un savant et un artiste, comme ce fut le cas de Léonard de Vinci, qui était dessinateur, peintre, ingénieur, cartographe, et qui nous a laissé, dans ses carnets, de très belles réflexions sur la peinture.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il soit souhaitable ou même possible – pour un géographe devenu écrivain – de se départir de ses habitudes et de ses méthodes de chercheur. Celles-ci peuvent nourrir et aiguiller l’œuvre en cours, d’une manière très profitable. Tous mes romans se présentent, d’une certaine manière, comme des enquêtes – non pas policières mais géopoétiques et/ou géopolitiques. Des livres qui m’ont fasciné, comme ceux de Claudio Magris ou de W.G. Sebald, sont de formidables enquêtes sur le sens de l’Europe, qui nous renseignent autant sinon plus, sur l’Europe, que de nombreux travaux universitaires.

Je ne crois pas pour autant – je dirais même je n’ai jamais cru – à la dualité entre le réel et l’imaginaire. Le géographe n’accède pas une réalité supérieure que l’auteur de romans géographiques ; le discours qu’il produit n’est pas plus proche de la prétendue vérité des lieux. De nombreuses pages ont été écrites sur la question, par des écrivains comme Segalen, Breton, Borges, Butor ; j’ai moi-même proposé mon point de vue dans mon essai intitulé Dans les ruines de la carte.

Avec Dans les ruines de la carte je suis revenu de façon critique sur ma fascination enfantine pour les cartes et sur mon « éducation géographique ». J’y ai décelé 4 étapes. Qui correspondent à 4 découvertes géographiques. Chacun de mes romans découle d’une de ces découvertes géographiques et s’efforce de l’illustrer, de la développer.

La ligne des glaces, mon troisième roman, se présente ainsi comme une sorte de fable sur le caractère infini des frontières. Samuel Vidouble doit tracer au pixel près, lui répète plusieurs fois l’ambassadeur, la frontière entre la Grande-Baronnie – notre frontière, la frontière de l’Europe – et un voisin menaçant, qui n’est jamais nommé dans le roman mais que tout le monde devine. Il se rend compte peu à peu qu’au pixel près, cette frontière est infinie, et il se désintéresse de sa mission, sombre dans l’alcool et la mélancolie – il finit par se sentir lui-même traversé par une frontière intérieure, gagné par une forme de schizophrénie.

SGDL : Est-ce que l’imagination des lieux revêt une importance particulière dans le roman d’un écrivain géographe ?

Emmanuel Ruben : J’aime cette appellation d’écrivain-géographe. Nous pourrions écrire un manifeste des écrivains-géographes (sous le titre « pour une écriture géographique » ou « pour une écriture des lieux »), qui prendrait le contrepied du manifeste des écrivains voyageurs de 2007 pour une littérature-monde. Je pense que nous pourrions rassembler de nombreux écrivains, et pas seulement des anciens géographes. On pourrait rassembler tous les écrivains contemporains pour lesquels les lieux, les paysages, ont une importance primordiale ; pour se cantonner à la littérature française contemporaine, je pense à Maylis de Kerangal, à Mathias Enard, à Philippe Vasset, à Xavier Boissel, à Anthony Poiraudeau, à Hélène Gaudy ; je pense à des philosophes comme Jean-Christophe Bailly, Georges Didi-Huberman, Bertrand Westphal ou Bruce Bégout ; chez Inculte il y a de nombreux auteurs qui se situent aux lisières du roman et font surgir toutes les dimensions de l’imaginaire d’une exploration-description minutieuse des lieux. A l’heure de la refermeture des frontières et de la dématérialisation de l’information dans une mondialisation inquiète, il nous faut occuper les places publiques et sauver les lieux de vie comme espaces de médiation, où se réinvente le lien entre poétique et politique. L’espace, l’autre ou l’étranger ont été trop longtemps des impensés de la littérature française, trop occupée à raconter le temps qui passe et à explorer l’intimité.

Dans l’idéal j’aimerais pouvoir écrire sur des lieux que je n’ai jamais visités. Je l’ai fait de temps à autre et de façon marginale, à propos de lieux qui me font rêver : Moscou, Valparaiso, Vladivostok, la Sibérie, la Patagonie dans Halte à Yalta. Je l’ai fait aussi à propos de lieux que je n’ai pas encore eu la force de visiter, que je me suis efforcé de tenir à distance et qui jouent un rôle majeur dans la mythologie familiale : ainsi de l’Algérie dans Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu. Les guides touristiques, les manuels d’hsitoire-géographie, les romans, les atlas et les cartes numériques ont le mérite de combler les lacunes de l’imagination dans ces cas-là. Mais la plupart des lieux que je décris dans mes livres, je les connais bien, très bien. Souvent, j’y ai vécu. Écrire, c’est pour moi leur donner une deuxième vie. L’écriture me rapatrie dans ces lieux que j’ai aimés, auprès de ces gens que je ne reverrai plus.

Mais dès que je tente – en toute humilité – de décrire un lieu donné, je ne peux m’empêcher d’inventer. Pas seulement pour désorienter le lecteur. Car le lieu se métamorphose pour moi au contact de l’écriture et au souvenir d’autres lieux, qui viennent l’hybrider.

C’est une des nombreuses raisons pour lesquelles je suis, je crois, fasciné par les frontières, qui sont le lieu par excellence de l’hybridation, de l’invention, de la métis au sens grec.

SGDL : Est-ce que le détour par la fiction enrichit le travail du géographe ou nourrit sa réflexion scientifique ?

Emmanuel Ruben : Dans mon cas, comme je ne suis plus géographe en activité, il est difficile de répondre. Mais il m’est arrivé quelque chose de très particulier, à Jérusalem. J’étais parti à Jérusalem pour écrire un roman qui me trottait en tête depuis longtemps et j’avais besoin de me confronter à la réalité du lieu – comme un réalisateur part sur le lieu du tournage. Dès mon arrivée au couvent des Dominicains où j’allais loger pendant deux mois, je me suis senti replongé dans un milieu de chercheurs – car les frères dominicains – archéologues, épigraphistes ou théologues – sont avant tout des chercheurs qui ne vivent pas comme des anachorètes mais au cœur même de la ville.

Traversé par un flux d’informations permanent, plongé dans la réalité rugueuse de la ville, je ne parvenais pas à me concentrer sur le roman.

C’est alors que je me suis mis à écrire les textes que j’ai rassemblés plus tard sous le titre Jérusalem terrestre. C’est alors que j’ai réalisé les cartes qu’avec mon éditeur, nous avons intégrées au livre. 

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17 juillet 2016

Le roman rêvé, c’est un château échevelé qui remue encore

ombres chambord

En février 2016, j'ai reçu au château de Chambord, où j'avais la chance de résider, la visite de Pierre Poligone, qui souhaitait réaliser un entretien pour Zone critique. Nous avons passée une journée d'hiver bien agréable, à discuter littérature pendant des heures et des heures, au point de ne pas voir le temps passer. Je retranscris ici l'intégralité de cet entretien :

 

Le roman rêvé, c’est un château échevelé qui remue encore

 

Zone Critique : Comment as-tu commencé à écrire ? Y a-t-il eu un événement fondateur ayant déclenché la pratique de l’écriture ?

 

Emmanuel Ruben : J’ai parfois le souvenir d’avoir toujours écrit. Pourtant, si je dois réfléchir à une date, je crois que tout commence le 9 novembre 1989, le soir de la chute du mur de Berlin. J’avais neuf ans. En regardant les images à la télévision, j’ai eu pour la première fois l’impression d’assister à un événement. Je suis monté dans ma chambre et je me suis attelé à la conception d’un pays imaginaire qui a été la matrice, pour moi, de toutes les formes d’écriture. Ce n’était pas un roman mais plutôt une sorte de bande-dessinée, d’écriture hybride qui passait par les cartes et les images. J’ai ensuite repris cette bande-dessinée lorsque des chutes de neige très importantes m’ont confiné dans ma chambre, sans électricité, à la lueur des bougies. Ce sentiment d’enfermement associé à un événement historique a été à l’origine de ce premier geste d’écriture : j’ai eu besoin d’inventer un pays pour pouvoir raconter une histoire.

 

ZC : Jérusalem Terrestre se présente comme un « carnet de déroute». Peux-tu nous présenter la genèse de ce projet et la manière dont celui-ci a pris le pas sur l’écriture de ton roman ? As-tu l’habitude de tenir des journaux de bord pour préparer tes romans ?

 

ER : Même si au début j’écrivais sans plan préconçu, j’ai pris l’habitude, avec le temps, de tenir un carnet pour préparer l’écriture d’un roman. Ces travaux préparatoires se présentent sous la forme de fiches (rédigées à la main) puis de fichiers (informatiques) où tout est jeté pêle-mêle, les phrases à l’emporte-pièce, les rêves, les réflexions personnelles, les citations puisées ici où là, les linéaments de l’intrigue, les descriptions des personnages, etc. Le roman y puise et y rejette ce qui ne colle pas, selon un principe de vases communicants.

Jérusalem Terrestre, ce serait un de ces carnets qui, peu à peu aurait pris son autonomie. Si j’ai appelé ce livre un « carnet de déroute » ou un « journal de débord », c’est parce que je me suis senti très vite dérouté, débordé par plusieurs choses. J’étais parti à Jérusalem pour écrire un roman qui me trottait en tête depuis longtemps et j’avais besoin de me confronter à la réalité du lieu. Dès mon arrivée au couvent des Dominicains, je me suis senti inculte face à ces frères avec lesquels j’ai passé mon temps. Ils ont partagé avec moi leurs travaux de recherches, notamment en archéologie. Ce ne sont pas des moines ordinaires mais des chercheurs qui n’enseignent pas – ou très peu – et qui sont libérés de la plupart des contraintes matérielles : ils sont nourris, logés, blanchis, le rêve, quoi ! Ce couvent est situé au cœur de la ville, à deux pas de la porte de Damas. Cet emplacement permettait de prendre la mesure du processus de réappropriation du territoire entrepris par les Israéliens. De ma fenêtre, je pouvais entendre les bruits de bulldozers qui détruisaient la chaussée. On sent une présence israélienne de plus en plus forte dans ce quartier. Le matin, au petit-déjeuner, dans le réfectoire du couvent, je lisais les grands quotidiens israéliens dans leur version anglaise ; à midi et le soir, j’écoutais les frères, entretemps, il y avait Internet et les excursions ici ou là. Ce flux d’informations permanent, cette immersion dans la réalité rugueuse de la ville m’empêchait de me concentrer sur le roman. J’étais là pour voir les choses de mes propres yeux. Dégagé de mes obligations d’enseignant – même si j’animais des ateliers d’écriture au lycée français et au centre culturel – j’étais complètement disponible pour m’immerger dans un territoire donné. Résultat : le roman ne s’écrivait pas, ou du moins il s’écrivait en marge du carnet ; les rôles étaient inversés. Ce journal de débord m’a permis de presser l’éponge, j’y ai mis tout ce qui risquait d’alourdir le roman, je me suis autorisé à coller des petits bouts de vécu, des fragments de discours, des cartes, de la documentation tandis que la fiction ne voulait frayer que dans des parages imaginaires. Depuis Jérusalem, j’ai publié ces réflexions à chaud sur mon blog, L’araignée givrée, pour les partager. Puis Marie de Quatrebarbes m’a proposé de les publier sur le site de Remue.net. Enfin, je les ai envoyées à Alexandre Civico, éditeur chez Inculte, et nous avons veillé à construire ensemble un vrai livre dans lequel nous avons intégré des cartes que j’ai réalisées moi-même et pour lesquelles j’ai dû inventer un système de hachures afin de respecter la contrainte du noir et blanc.

 

ZC : Tu refuses l’appellation « récit de voyage », pourquoi ? Dans quel horizon littéraire inscris-tu ton carnet de déroute ?

 

ER : Pour moi, ce n’est pas un récit de voyage dans la mesure où je ne me suis jamais considéré en voyage à Jérusalem. J’étais parti pour écrire un roman et procéder au repérage des lieux, comme un réalisateur. Je ne m’inscrivais pas du tout dans la lignée de Chateaubriand et de son Itinéraire de Paris à Jérusalem puisque je n’avais pas d’itinéraire. J’évitais à dessein les lieux touristiques, et la dimension religieuse ne m’intéressait pas quand je me suis rendu en « Terre Sainte » c’est d’ailleurs pour cela que nous avons intitulé le livre Jérusalem Terrestre. Je crois aussi que cet essai s’échappe du récit de voyage parce qu’il y a un discours politique : je ne me contente pas de lire des paysages mais je m’attache aussi à décrypter des cartes et toutes sortes de textes et d’images. Bien souvent, il y a une mythologie de l’écrivain voyageur qui part le carnet sous le bras dans le but de rapporter ses impressions. Ce n’est pas mon cas. Je n’aime pas trop la posture des écrivains voyageurs parce que j’y trouve une sorte de naïveté dans leur rapport au réel, comme si celui-ci se déployait devant eux au moment de l'écriture. C’est une vieille affaire, et je ne suis pas le premier à dénoncer cette rhétorique un peu niaise. Dans son Traité du style, Aragon écrit : « Aujourd’hui que la terre est quadrillée, bichonnée, macadamisée, il y a encore des mecs à la mie de pain qui parlent avec un sérieux vraiment papal d’être partis ». Cela dit, je reste un lecteur des grands écrivains voyageurs qui sont avant tout, pour moi, des écrivains, comme Cendrars ou Bouvier.

 

ZC : Qu’est devenu ce projet de roman évoqué dans Jérusalem Terrestre ? Peut-on dire que la tenue de ce journal a été salutaire pour l’écriture du roman ?

 

ER : Ce roman, j’ai commencé à l’écrire pour de bon lorsque je suis revenu en France. Voici la question que je me pose à chaque fois que je parle d’un lieu : en tant qu’écrivain européen de langue française, qu’est-ce que j’ai à dire de nouveau sur X (le Proche-Orient) ou Y (les Pays baltes dans la ligne des glaces) ? Je n’écris rien d’exotique. Pour me mettre au travail, il faut que j’aie quelque chose à dire sur l’Europe (qui est qu’on le veuille ou non, notre territoire) et dans la langue que je fabrique à l’intérieur de la langue française (qui est qu’on le veuille ou non, notre langue). Comme je ne trouvais pas la réponse à la question, j’ai laissé reposer le texte plusieurs mois. Je crois que l’écriture de Jérusalem Terrestre a été cathartique dans la mesure où j’ai réussi à me délester d’un trop plein d’information. Le roman à venir se situera dans un lieu incertain, à mi-chemin entre Jérusalem et l’Europe. Ici, je dois travailler à déterritorialiser le roman palestinien et à le reterritorialiser dans une problématique française ou européenne. Tout ce que j’ai mis dans Jérusalem Terrestre, c’était pour le tenir à distance, pour que le roman s’accommode des lieux imaginaires qui naissent de cette migration, de cette superposition ville/campagne, Europe/Moyen-Orient, Palestine/Serbie (où je vis depuis février 2015), Jérusalem/Chambord (où je suis en résidence en ce moment). Évidemment on devinera Jérusalem, évidemment on devinera la Palestine, évidemment on devinera Israël mais ce n’est pas mon problème.

Le fait pour un écrivain, de refuser de nommer un lieu, c’est refuser de l’invoquer et donc de le décrire, ou d’en parler. Le nom de lieu suffit à l’exotisme facile de l’écrivain-voyageur. Mais dès qu’on le remplace par un autre nom de lieu, dès que j’écris Tiranis à la place d’Isratine (composé d’Israël et de Palestine), j’invoque un imaginaire, je déplace le lieu, je me l’approprie et le renvoie changé au lecteur. Je n’écris pas de romans politiques ou de romans à clés. À la rigueur, j’écris des romans géopolitiques, mais dans le sens abstrait. Ce qui m’intéresse, dans la géopolitique, c’est une configuration spatio-temporelle. Dans La ligne des glaces, la configuration frontalière, nordique et maritime (péninsulaire ou archipélagique). Dans LeMur oriental (tire provisoire du roman), ce qui m’intéresse c’est le mur de séparation. La situation qu’il crée, la coupure dans le paysage, entre les personnages, qu’on se situe en Israël/Palestine ou en Hongrie/Serbie, ou aux USA/Mexique. Le roman ne vise alors qu’à percer une brèche. C’est un travail d’artificier. Voir ce qui se produit dans les interstices et les intervalles. Tous les personnages, toutes les voix narratives du livre se situeront dans un entre-deux, entre deux pays, entre deux langues, entre deux temps puisque le livre se déroulera au milieu du XXIe siècle mais se réfèrera à un drame qui s’est produit dans le premier quart du XXIe siècle.

Entre 2001 et 2025, c’est là que se joue le sort du siècle et que meurent les enfants, les innocents comme Walid, dont la mort mystérieuse sera le sujet du livre. Verdun & Waterloo, Marignan, le 11 septembre, l’assassinat d’Henri IV et la mort de Louis XIV, tous ces événements se sont produits dans des premiers quarts de siècle. Les débuts de siècles sont toujours féconds. Quelque chose de nouveau s’invente. Qui peut être effroyable. Dans les fins de siècles, il peut y avoir des délivrances, ou du moins des espoirs de délivrance, 1789 & 1989, mais aussi Sedan et la fin du Second Empire, 1968 et la Commune. Ce sont peut-être de pures coïncidences. Mais les crues centennales de nos fleuves et de nos rivières sont des réalités naturelles ; les secousses et les tremblements de siècles sont des réalités humaines, car il y a, au fond, une périodicité, le siècle étant la durée de vie d’un espace-temps à taille humaine.

 

ZC : Tu avances souvent la thèse selon laquelle des liens étroits existent entre géographie et histoire. Quels sont-ils ? Jérusalem est-elle un bon exemple pour illustrer les interactions qu’entretiennent ces deux disciplines ?

 

ER : J’ai toujours été sensible à l’idée du continuum histoire-géographie dont parlait Julien Gracq. Les deux disciplines fonctionnent ensemble. On ne peut pas décrire les lieux en faisant abstraction de l’histoire. On ne peut pas comprendre l’espace de Chambord sans faire appel à son histoire. Mon prochain roman, Taraconta, sera le versant historique de La Ligne des glaces, qui est un roman très géographique. Les lieux gardent toujours quelque chose de ce qui a eu lieu. La notion de continuum est essentielle pour appréhender ces disciplines. Lorsque je me suis rendu à Odessa, en 2006, pour l’écriture de mon premier roman (Halte à Yalta) j’ai découvert des paysages urbains magnifiques creusés par une absence effrayante : celle de 80% d’une population, juive, exterminée durant la Seconde Guerre mondiale. Cette absence, 60 ans après la guerre, était encore sensible. Toutes proportions gardées, en Israël, on ressent le vide laissé par ceux qui sont partis en 1948 : plus de 800 000 Palestiniens qui ont fui ou ont été chassés de leurs villages natals.

Le rôle de l’écrivain-géographe conscient de ce continuum est de déchiffrer la ville en tant que palimpseste. Aussi ai-je essayé de comprendre et de lire les différentes strates des murs de Jérusalem. Ces couches s’accumulent, se bouleversent et se chevauchent, comme si les évènements étaient des avalanches ou des séismes. Une strate plus ancienne peut être mise en lumière par un événement plus récent. Le patrimoine rend compte de cette mise en valeur d’un passé plutôt qu’un autre. Si l’on prend l’exemple des graffitis de Chambord, la plupart des gens vont considérer que les graffitis du XVIe s. sont plus importants que ceux de 2010. Toute l’idéologie à l’œuvre en Israël s’appuie sur ce prédicat : tout ce qui est plus ancien a plus de valeur que ce qui est récent. À raisonner ainsi, on sacrifie en permanence le présent. On ne voit pas le temps passer comme on ne voit pas l’herbe pousser. On ne peut pas saisir l’instant et nous ne sommes jamais contemporains de notre propre présent. Même celui qui a fait des études d’histoire-géographie ne peut sortir de cette impasse. Cette situation est à l’origine du sentiment de nostalgie, cette tristesse rêveuse qui nous saisit.

 

ZC : Tu es géographe de formation mais aussi écrivain. Toi qui t’intéresses aux frontières et aux espaces, sais-tu où finit le géographe et où commence l’écrivain ? La ligne entre les deux est-elle floue ?

 

ER : En tant qu’écrivain, je ne fais pas œuvre scientifique, si tant est qu’un géographe puisse faire œuvre scientifique dans la mesure où la géographie n’est pas soumise à un principe de vérification. Mon désir d’écrire a toujours précédé mon désir d’être géographe. J’ai toujours éprouvé une certaine fascination à l’égard des lieux qui m’entourent. Je suis de ces personnes que les lieux, les climats, les saisons, influencent énormément. Autant que les gens, d’ailleurs. J’aime les écouter, j’aime les laisser partir dans leurs délires. J’ai souvent l’impression d’être dépourvu d’intériorité. De n’être qu’une caisse de résonance. Je suis également animé par un besoin de description, qu’elle soit poétique, romanesque ou picturale. Bien entendu, dans Jérusalem Terrestre, le géographe est revenu à la charge puisque cet espace, j’étais plus à même de le comprendre que le touriste lambda grâce à ma formation. C’est un livre de géographe où la littérature n’entre que par effraction : je ne m’y suis pas posé de questions littéraires ; à vrai dire je trouvais cela plutôt indécent dans de telles circonstances. Je me suis posé des questions de structure et d’efficacité mais je n’ai pas cherché une harmonie particulière. Et j’ai compris en écrivant ce livre que je ne pouvais plus me débarrasser du géographe en moi – désormais, Samuel Vidouble (le narrateur de La ligne des glaces) me colle aux basques et il reviendra, dans d’autres livres.

 

ZC : Tu t’exprimes par les mots, par le dessin mais aussi par la photographie. Quels liens unissent ces types d’expression ?

 

ER : Dans Jérusalem Terrestre, j’ai utilisé la photographie, non dans un but esthétique mais plutôt pour baliser mon parcours d'indices, pour jalonner mes impressions de traces et d’empreintes. J’écris rarement à partir d’une photo car j’ai trop confiance dans la mémoire mais au moment de la réécriture du texte, la photographie m’a permis de mettre à l’épreuve mes souvenirs.

« L’idéal serait de vous faire un dessin » : c’est la première phrase de mon premier roman, Halte à Yalta. Pour moi comme pour beaucoup de gens, je crois, le dessin anticipe l’écriture, la supplée, ou la remplace. Mais il demeure quelque chose d’abstrait, un idéal. Lors de mon arrivée à Chambord, j’ai commencé à dessiner. Le dessin est une manière d’habiter l’espace. L’écriture reste quelque chose de moins spontané. Goethe a un très beau mot, je crois, à ce sujet : « L’âme raconte beaucoup d’elle même en dessinant ». Dans le dessin, a fortiori dans l’aquarelle, il y a moins de triche que dans l’écriture : adieu les repentirs ! L’un des écrivains qui m’a habité pour l’écriture de Taraconta, c’est Claude Simon qui avait commencé une carrière de peintre mais qui n’a pu assouvir son désir de description que dans la forme romanesque. Idéalement, j’aurais voulu faire de la bande-dessinée pour pouvoir proposer un continuum entre l’image et le texte. Mais ce continuum n’a rien d’évident pour moi, il y a une faille entre les deux pratiques, que je ne parviens pas à combler. Certes, il m’est déjà arrivé d’écrire un texte pour éclairer l’un de mes dessins. Dans La ligne des glaces, j’ai inséré des dessins au sein même du roman – c’est un procédé que je souhaite poursuivre.

La pratique du dessin m’aère souvent l’esprit, après des heures passées derrière un écran d’ordinateur. Je travaille toujours sur plusieurs projets en même temps. Dans un mouvement d’aller-retour de l’un à l’autre, dans l’espoir que les livres et les dessins dialoguent entre eux mais ça ne marche pas toujours ! Je peux écrire et dessiner le même jour, mais un seul dessin, un seul texte à la fois. En ce moment, je suis fasciné par les crânes de cervidés, ces trophées de chasse qui sont accrochés partout ici, à Chambord et je découvre en les dessinant qu’aucun crâne n'est semblable. Même dans la mort nous sommes différents. Les crânes des élans, surtout, sont très humains. Il y a un côté Dark Vador de toutes ces gueules décharnées qui aspirent les ténèbres, on croirait qu'ils brament encore dans la nuit.

 

ZC : Si Icecolor semblait être une exhortation à la contemplation et à la méditation poétique à partir des tableaux de Kirkeby, Jérusalem Terrestre aborde des enjeux plus politiques. Comment expliques-tu ce glissement du poétique au politique ? Tu affirmes également vouloir rester fidèle à Camus (figure centrale de ton deuxième roman, Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu) et à sa théorie de la littérature embarquée. Qu’entends-tu par là ?

 

ER : Ces deux versants, le géopoétique et le géopolitique, m’habitent en permanence. Ils ont toujours été présents dans mes livres. Même dans Icecolor, des préoccupations environnementales s'inscrivent en filigrane. La ligne de démarcation entre les deux est loin d’être nette. Les deux préoccupations sont au cœur de Dans les ruines de la carte (essai paru en octobre 2015 aux éditions du Vampire actif). Ce sont toujours les deux versants d’une même approche. Quoi qu’il advienne, nous sommes toujours embarqués, pris dans le courant des événements. « Embarqué » est d’ailleurs le mot par lequel commence La ligne des glaces. Je crois qu’un écrivain doit s’efforcer, tant que possible, de se penser comme embarqué, dans son siècle, dans son pays. Dans la littérature engagée, il y a quelque chose de trop martial et de trop volontariste, un côté débarquement, 6 juin 44, comme si on pouvait décider de ses choix politiques. De même, il faut prendre garde à ne pas se murer dans une tour d’ivoire. Je ne pense pas que le désengagement rêveur dont parle Rimbaud puisse encore fonctionner de nos jours. Camus parle de cela dans son Discours de Stockholm. Toute la vie, nous sommes embarqués sur une galère et notre tâche est de ramer – à contre-courant si nous le pouvons – aux côtés de nos semblables mais nous ne pouvons pas quitter le navire avec les rats et les enfants. Par exemple, après sa déportation, Kertész a choisit de demeurer en Hongrie, ce pays où il est né mais qu’il honnit. C'est une façon pour lui de rester vigilant, et d'accepter son sort. C’est un geste politique, le panache en moins. Il me semble que c’est emblématique d’une certaine humilité – te je crois que l’humilité doit être une des qualités principales d’un écrivain, d’un intellectuel.

 

ZC : Penses-tu qu’au sein même de la géographie, il existe une articulation entre le poétique et le politique ?

 

ER : La géographie, contrairement à l’histoire, possède une dimension onirique évidente. Hier soir, j’ai relu les premières pages de Séraphita de Balzac dans lesquelles il décrit la côte de la Norvège. Son pouvoir d’évocation est si puissant qu’en lisant ce passage on voit les fjords se dessiner, on se met à voir des fjords toute la nuit, on ne peut s’empêcher d’en rajouter dans ses rêves.

Avec Dans les ruines de la carteje suis revenu de façon critique sur mon « éducation géographique » et sur ma fascination enfantine pour les cartes. J’y ai décelé 4 étapes. 4 découvertes géographiques. Première découverte : que la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Yves Lacoste. Deuxième découverte : que les frontières sont infinies, donc franchissables. Borges rend compte de cela avec son rêve d’une carte à l’échelle 1 : 1. Un cartographe travaille toujours dans l’approximation, il est obligé de simplifier la réalité. Troisième découverte : que tous les peuples sont imaginaires. La géographie permet également de prendre la mesure de la dimension imaginaire du politique. Un pays commence à exister à partir du moment où on y croit. On invente des nations lorsqu’on a fini d’inventer des territoires. Quatrième découverte : qu’un archipel en cache toujours un autre. Le motif de l’archipel est une belle métaphore de ce point d’intersection entre le politique et le poétique. L’archipel, c’est la vaste mer mais c’est aussi le camp d’internement. Soljenitsyne renvoie à cette double dimension avec L’archipel du goulag. Au fur et à mesure de mes études, j’ai déconstruit mes présupposés. Sous la dimension poétique de la géographie se dessine toujours un imaginaire politique, de même que chaque discours politique s’adresse à un imaginaire collectif.

 

ZC : La ligne des glaces tisse des liens entre quête de soi et quête du monde. Dans Icecolor, tu écris « Quand donc voyager a-t-il signifié autre chose que partir à la recherche de soi-même en croyant se fuir, lever ses cauchemars en croyant chasser sur ses rêves, aller au bout de sa propre nuit, affronter ses hantises et les étrangler de retour dans sa chambre ou dans son atelier, sur une toile ou sur du papier ? » Tu affirmes régulièrement le lien entre errance intérieure et voyage, est-ce une problématique qui te tient particulièrement à cœur ? Les questions de l’espace et de l’identité sont-elles liées ?

 

ER : Pour cette question, je ne peux m’empêcher de penser à Perec, et pas seulement à W ou le souvenir d’enfance mais aussi à La vie mode d’emploi, Penser/Classer. Dans Espèce d’espace, il décrit l’alternative suivante : « Ou bien s'enraciner, façonner ses racines, arracher à l'espace le lieu qui sera vôtre, bâtir, planter, s'approprier millimètre par millimètre son «chez-soi», être tout entier dans son visage, se savoir cévenol, se faire poitevin. Ou bien n'avoir que ses vêtements sur le dos, ne rien garder, vivre à l'hôtel et changer de pays, parler et lire indifféremment quatre ou cinq langues, ne se sentir chez soi nulle part mais bien presque partout. » Je choisirais sans hésiter la seconde alternative. Il n’y a plus de lieu natal ou de langue maternelle. Notre langue, c’est celle qu’on apprend à l’école. On ne baigne pas dans une langue comme on baigne dans un liquide amniotique. La langue, on la défend, on l’utilise et on la transforme. Dans l’idéal, il faudrait vivre dans l’entre-deux lieux, dans un interstice, sans ancrage. Je crois, comme Victor Hugo, que l’exil est un mythe. Je ne me sens pas attaché à un lieu en particulier. Chaque endroit possède une résonance particulière qu’il faudrait saisir. La phrase citée dans Icecolor est avant tout interrogative. Voyager est un privilège de petit-bourgeois. Nous sommes des hommes-touristes face aux réfugiés qui vivent le voyage comme une épreuve, comme un exil, comme une manière de mettre tous les jours sa tête sur le billot, pour reprendre l’expression de Nicolas Bouvier. À la suite d'un périple éprouvant, je n’ai pas envie d’écrire un récit de voyage mais un roman. J’ai envie d’habiter ce que j’ai vécu. Le vrai lieu, dès lors, serait le roman.

À l’origine de tous mes livres, je m’en rends compte à l’instant, il y a un voyage raté. C’était le cas dans Icecolor, dans Jérusalem Terrestre, aussi bien que pour le narrateur de La ligne des glaces ou de Halte à Yalta. Un voyage raté est à l’origine de l’écriture de Taraconta, mon prochain roman. Ce livre relate une enquête autour d’un sabre disparu. Pourtant, ce qui a servi de déclencheur à l’écriture, ce n’est pas la lecture du livre de Claudio Magris, Enquête sur un sabre, que je lirais plus tard, mais un voyage complètement raté au pays de Magris, en Italie. J'y étais allé seul, au début du mois d’avril (2010 si je me souviens bien), il faisait très froid, je dormais sous une tente et j’ai traversé une sorte de crise existentielle. Le voyage allait de déconvenue en déconvenue, dès le passage raté de la frontière, à pied, dans la neige, et je suis rentré à la maison déprimé, n’ayant plus aucune confiance dans les voyages. En fait, le seul moment où j’avais éprouvé quelque chose de fort, c’était à Côme. Pas vraiment face au lac mais face à la coupole du Duomo, lorsque j'étais en train de réaliser une aquarelle de la coupole se reflétant dans le lac. Car là, tout à coup, j’ai reconnu la couleur de la coupole, ce vert de bronze oxydé, très particulier. Et je me suis souvenu d’un puzzle, quand j’étais enfant. C’était un puzzle 1000 (ou 3000) pièces d’une vue de Côme. Ce puzzle, pour un enfant de 9-10 ans, était une véritable épreuve. Trop de pièces se ressemblaient, le ciel et le lac étaient des casse-tête absolus, sans compter tous ces reflets ! Dans un kiosque de Côme, j’ai acheté une carte postale d’une vue aérienne oblique de la ville. Et je me suis souvenu que c’était cette vue, la même prise de vue, exactement, qui avait servi à l’établissement du puzzle. On pense à Perec, bien sûr, et à La vie mode d’emploi mais à ce moment-là je n’en connaissais que des extraits étudiés au lycée ; je l’ai lu plus tard.

Qu’est-ce que j’ai compris, face à ma carte postale ? Que j’avais besoin, pour me consoler de ce voyage raté, pour justifier mon retour abrégé en France, d’écrire un roman. Que seule l’écriture d’un roman dans lequel je me perdrais comme dans un puzzle pourrait me consoler du ratage absolu de ce voyage – et d’une histoire aussi qui finissait et que je croyais pouvoir fuir en entreprenant ce voyage. Mais la seule fuite possible et réellement salutaire, c’était le roman.

J’ai cherché alors dans mes souvenirs, quelle était la plus grande énigme de mon enfance. Et c’est alors que j’ai repensé à un sabre, accroché dans le salon de mes grands-parents. Je me suis dit : il ne te reste plus qu’à écrire l’histoire de ce sabre. Et comme je ne savais strictement rien – au point que je me demande souvent s’il y avait vraiment un sabre – j’ai tout réinventé, à commencer par lieux, les personnages, les grands-parents et les grands-oncles du narrateur, Samuel Vidouble (qui est, oui, comme son nom l’indique, un double).

J’ai ensuite travaillé sur l’harmonie et le rythme. Un bon récit, c’est une sonate (mon modèle pour Halte à Yalta). Un bon roman, c’est une symphonie ou à la rigueur un concerto.

Face à Chambord, le roman idéal n’est plus la cathédrale de Hugo ou de Proust, c’est le dernier rêve inachevé de Léonard, c’est le château échevelé de François Ier. Observer Chambord de nuit ou tôt le matin a quelque chose de magique : il n’y a aucune symétrie et pourtant l’ensemble est harmonieux. Pourquoi ? Parce que le plan original – en svastika – n’a pas été respecté. Parce que les tours ont bougé – elles ont pivoté sur elles-mêmes, avec leurs cheminées, leurs clochetons et leurs mansardes. Ce qui donne l’impression, quand on s’approche du château dans le brouillard matinal ou le crépuscule, qu’il remue encore. C’est une belle leçon pour un roman : éviter les symétries chiantes, laisser un peu de folie, créer des déplacements, des surprises. On doit être surpris, ébloui, étonné à chaque chapitre. Ne jamais respecter scrupuleusement le plan tiré sur la comète romanesque. Ce serait le meilleur moyen d’écrire un roman didactique et emmerdant.

 

Propos recueillis par Pierre Poligone

 

04 juillet 2016

Même les poètes sont mortels

 

bonnefoy

« Qu’ai-je à léguer ? Ce que j’ai désiré,

La pierre chaude d’un seuil sous le pied nu,

L’été debout, en ses ondées soudaines,

Le dieu en nous que nous n’aurons pas eu. »

Yves Bonnefoy, Ensemble encore, 2016

 

Tous les hommes ont deux grands-pères, le maternel et le paternel. Tous les écrivains s’inventent des pères ou des mères spirituels, parfois même des frères, des sœurs, des oncles ou des tantes – toute une famille et une généalogie complexe, tantôt revendiquée, tantôt inavouable, qu’il faudrait voir plutôt comme une compagnie d’aiguilleurs dans le ciel nébuleux de la littérature. Dans ce ciel-là, j’avais deux grands-pères. L’homme qui nous a quittés ce 1er juillet à l'aube et qui m’écrivait en mars 2003 une lettre commençant par ces mots, « je vois que nous sommes si je puis dire, du même sang », était le deuxième – il avait l’âge de mon grand-père biologique, né la même année, 1923, mort dix ans plus tôt, en 2006. J’avais fini par le croire immortel, Yves Bonnefoy, comme j’avais cru immortel Julien Gracq, mon premier grand-père imaginaire, jusqu’au jour de décembre 2007 où j’ai appris la triste nouvelle de son décès. Et c'est comme un coup de poing que j'ai reçu l’annonce de la mort d’Yves Bonnefoy, en plein milieu de la nuit de vendredi à samedi, me laissant insomniaque, avec le besoin immédiat de me ruer sur ma bibliothèque et de relire les lettres qu’il m’écrivait, les poèmes que j’apprenais par cœur au lycée, quelques lignes de celui qui m’avait appris à lire Shakespeare et Rimbaud, à regarder la peinture, du Quattrocento à Titus-Carmel et Alexandre Hollan, et même à reprendre le dessin, grâce à ses Remarques sur le dessin.  

La première fois que j’entendis son nom, ce nom si prometteur pour un poète, ce nom que saluait Sartre, déjà, dans une note de bas de page de Qu’est-ce-que la littérature, en 1948 – la première fois que j’ai entendu son nom, j’étais en classe de première S. Mon professeur de lettres, une petite dame vive, rousse et angoissée qui me recevait dans sa classe tous les jours à l’heure du déjeuner, pour nous épargner, à elle la compagnie de ses collègues rouspéteurs, à moi celle de mes camarades scientifiques – m’avait soufflé ce nom, entre deux bouffées de son sandwich, le nom de l’homme auquel elle avait consacré son mémoire de maîtrise. C'est sur ces conseils que je lus Dans le mouvement et l'immobilité de Douve, Rue Traversière, Ce qui fut sans lumière, Début et fin de la neige. À dix-sept ans, j'empruntai même au grand poète, sans le savoir, une phrase d’Une autre époque de l’écriture, en intitulant une pièce de théâtre Et la lumière ?

 

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Et ce fut donc à mon tour que je consacrai sept ans plus tard, en 2003, un mémoire de maîtrise, – mémoire un peu hétérodoxe, car de géographie littéraire (discipline imaginaire s’il en est) –, à l’Arrière-pays, pompeusement intitulé « lectures pour une géographie de l’être ». Cette idée saugrenue, je la devais entièrement à un géographe tourangeau, Michel Lussault (j’en profite ici pour le saluer), lequel avait glissé, au détour d’une conférence donnée en février 2002 à l’École Normale Supérieure, que l’Arrière-pays était un des plus beaux livres de géographie de tous les temps. Alors, le soir même, j’avais acheté, lu, annoté ce livre qui agirait pour moi comme une révélation : j’étais convaincu que s’y nichait la résolution – poétique – de problèmes d’esthétique et de géographie qui me hantaient depuis longtemps. Renversant l’adage du poète selon lequel « il faut s’attacher aux lieux quand on se soucie des œuvres »1, j’avais la ferme résolution de prouver à mes professeurs de géographie, en deux cents pages d’exégèse post-structuraliste, qu’il faut s’attacher aux œuvres quand on se soucie des lieux. En octobre 2002, je partais à Pise, à la Scuola Normale Superiore, et je passais trois mois à sillonner les chemins de l’Arrière-pays, à travers la Toscane, les Marches et l’OmbrieJ’en revins avec ce mémoire hybride, complètement bricolé, qui ne manquerait pas de déboussoler, de l’aveu même de son principal intéressé, les habitués de la bibliothèque Bonnefoy de Tours.

Un jour de juin 2003, donc, je reçus la lettre dans laquelle Yves Bonnefoy acceptait de me rencontrer, au Collège de France. Venu expressément à la capitale depuis ma ville natale, je me rendis en bermuda beige et en sandales de pèlerin à l’accueil de la vénérable institution où m’attendait un mot du poète me conviant directement à son domicile, rue Lepic, en raison des grèves de la RATP.

Après avoir grimpé la rue perchée sur les hauteurs de Montmartre dans la torpeur de l’après-midi jusqu’au numéro 72, il fallait, pour accéder au bureau du poète, déambuler à travers les cloisons serrées à l’extrême d’un labyrinthe de livres. C’est là, sur un fauteuil, près de la fenêtre, qu’Yves Bonnefoy recevrait le jeune gandin de vingt-deux ans monté de sa province, comme il se doit, avec non seulement les derniers livres à faire dédicacer, mais bien sûr, son premier manuscrit sous le bras.

Voici l’entretien que je réalisais ce jour-là avec le vieil homme au cœur d’enfant qui me perçait de son doux regard bleu sans trop s'arrêter sur ma tenue (ah ! les sandales et le bermuda !) et se levait toutes les dix minutes pour saisir sur son bureau ou dans sa bibliothèque un livre qu’il jugeait bon de m’offrir.

1 « Sur la peinture et le lieu », in L’Improbable.

 

Yves Bonnefoy : Rappelez-moi, la phrase qui vous a servi de déclic, de ce professeur de géographie à Tours…

Emmanuel Ruben : Oui, Michel Lussault…

YB : L’Arrière-pays, un livre de géographie ? Vous savez tout de même que ce n’est pas un traité de géographie… Je vois dans vos remerciements que vos références sont intéressantes. Kenneth White, je vois pourquoi. Julien Gracq, vous l’avez contacté ?

ER : J’entretiens une correspondance avec lui mais je n’ai jamais pu le voir, à mon grand regret.

YB : Oui, il était professeur, comme on dit, d’histoire-géo, à Paris, d’ailleurs…

ER : C’est un peu grâce à lui que j’ai décidé de faire de la géographie.

YB : « Les filles d’Urbino », ah…

ER : Cinq étudiantes qui m’ont très gentiment accueilli chez elles. Et puis, c’était en hommage à cette phrase de Dévotion : « À ma demeure à Urbin, entre le nombre et la nuit. » J’ai eu, pendant deux nuits, en quelque sorte, ma demeure à Urbin. Vous avez habité Urbino ?

YB : Non, c’est une métaphore.

ER : Bien sûr, mais je voudrais savoir quelle est la place d’Urbino et du Montefeltre dans votre géographie de l’Italie. Le nom de la ville n’est jamais cité dans L’Arrière-pays, à part dans la légende de l’iconographie et pourtant il semblerait que, parti d’Arezzo, le voyageur s’y rende, avant de buter à Apecchio. Apecchio, serait-ce, pour reprendre votre terminologie, le seuil d’Urbino ?

YB : Oui, je ne parle pas d’Urbino. Si vous avez un peu suivi la logique du livre, vous savez qu’il s’agissait de parler uniquement de chemins détournés, de lieux dérobés alors qu’Urbino, c’est un haut lieu. Je ne pouvais pas, comme à Apecchio, y ressentir l’absoluité du lieu, du lieu où l’on ne fait que passer. Urbino, c’est un lieu trop affirmé, une capitale de la Renaissance, un haut lieu culturel et topographique. Je m’intéressais dans ce livre aux lieux oubliés de l’art, restés dans l’ombre : San Severino, Camerino, etc.

Je suis également fasciné par Urbania, où vous avez dû passer, d’ailleurs. Urbania, c’est comme l’ombre portée d’Urbino, avec son nom qui est quasiment le même (Urbania s’appelait auparavant Casteldurante, je me suis lié avec le conservateur du musée).

J’aime aussi beaucoup Corinaldo, un petit village, où j’ai résidé un temps. Mais vous savez, tout cela est bien relatif : Apecchio, par exemple, ce n’est pas si petit que cela, même si je le décris comme « le lieu où l’on passe ».

ER : En effet, il y a environ 2500 habitants, il y en avait même 5000 dans les années 50, lorsque vous l’avez découvert.

YB : Peut-être pas 5000 dans le village. Beaucoup doivent habiter des fermes dans la campagne.

ER : Oui, les communes italiennes sont plus vastes que les nôtres.

YB : À propos, un jour, j’ai emmené ma femme et ma fille, en voiture, dans les Marches, pour leur montrer cet Apecchio dont je parlais dans L’Arrière-paysLe village était annoncé bien des kilomètres avant, par des séries de banderoles multicolores, j’avais l’impression qu’on nous attendait. En fait, il y avait une kermesse.

Je suis souvent retourné dans ces contrées, quelquefois avec mon ami Gérard Macé. J’ai beaucoup d’amis italiens, des poètes, qui y vivent aujourd’hui.

ER : Comment s’est imposé, sous votre plume, le terme d’arrière-pays ? Pour un géographe, le mot parle immédiatement, nous l’utilisons souvent. Faut-il y voir un écho des arrières-mondes platoniciens qu’a dénoncés Nietzsche ?

YB : Oh, c’est un mot courant. Il s’est imposé de lui-même. J’avais l’habitude de vivre dans des arrière-pays : vous savez, j’ai vécu dans l’arrière-pays niçois, une région que j’aime beaucoup, et dans les Basses-Alpes, à Valsaintes. Il y a des arrière-pays un peu partout : le mot désigne pour moi des contrées reculées, d’accès difficile.

Ces régions ont tendance à disparaître, et l’arrière-pays, je le crains, appartient aujourd’hui au passé. Partout, on rachète des terrains, des fermes, on retape des ruines. Ainsi dans le Cap Corse, et peut-être qu’on a défriché de nouveau les chemins de Caraco. Ainsi dans le Lubéron, cette région que j’aime beaucoup (L’Arrière-pays a été écrit principalement, vous le savez, durant l’été 1971, à Bonnieux) : à Oppède-le-Vieux, désormais tout est neuf.

Mais sur les cartes médiévales, vous qui êtes géographes, vous devez le savoir, les terres inexplorées, figurées en blanc, portaient l’inscription latine « hic sunt leones » : ici sont les lions. Ces cartes me fascinent, et j’aime à regarder les albums de cartographie d’Alberti, l’architecte. Il y avait encore, au XIXe siècle, de ces espaces blancs. Aujourd’hui, je ne crois pas. Toutefois, Gérard Macé m’a raconté, retour d’Ethiopie, que sorti d’Abbis Abeba, il n’y a que des pistes. Ces populations, bien que pauvres, souffrantes, bien sûr, doivent avoir néanmoins une grande impression de liberté, d’être, pour quelques années encore, au large.

Pour être plus précis, je devrais vous rappeler que L’Arrière-pays est la métamorphose d’un premier travail où l’idée, le concept d’arrière-pays était abordé comme objet de réflexion impersonnel. Mais les choses ont très rapidement tourné autrement, j’ai démembré ce travail et L’Arrière-pays tel que vous le connaissez a vu le jour.

ER : J’aimerais savoir quels rapports entretient votre arrière-pays avec les mondes lointains de Baudelaire et de Mallarmé, cet Azur qu’ils appellent de leurs vœux – mer ou cieux – qui est, suivant une logique géographique, un avant-pays. On pourrait croire qu’avec L’Arrière-pays vous avez renversé le sens de la quête du vrai lieu, de l’espace lointain vers le proche, d’avant-pays en arrière-pays.

YB : J’aime beaucoup votre expression d’avant-pays : c’est tout à fait cela. Cependant, vous pensez essentiellement au Mallarmé des premiers poèmes, trop baudelairien à mon sens. Par la suite, Mallarmé a développé l’idée de séjour. Le pays de Mallarmé est un monde que l’on remonte par l’esprit, un avant-pays comme vous dites, dans la mesure où il n’est pas incarné dans l’ici : ce n’est pas mon arrière-pays qui est surexistentialisé, qui est une réalité vécue dans le temps. La question de l’Ailleurs chez Mallarmé est vaste et complexe : je pense, par exemple, au poème « Vasco », sur Vasco de Gama, qui est un de ses derniers. Patrick Née, que j’estime beaucoup, s’est attelé à ce problème et doit publier un livre sur l’Ailleurs chez Mallarmé.

ER : Croyez-vous qu’une cartographie de L’Arrière-pays est possible ? Je l’ai tentée dans ce mémoire, parce que les lieux que vous évoquez sont tous réels et que vous jouez avec différentes échelles. Je suis pourtant très sceptique quant aux résultats…

YB : En effet, l’entreprise est difficile car l’arrière-pays commence partout et ne finit nulle part. Chaque pays a son arrière-pays, ce qui m’a conduit à parler, après l’Italie centrale, de la Grèce, de l’Egypte, puis du Tibet, du désert de Gobi et de l’Inde. L’arrière-pays est partout.

ER : Vous faites allusion, dans le livre, au théorème de Weierstrass. Peut-on lire L’Arrière-pays comme un théorème ? Je pense au théorème, tardif, de Weierstrass, sur les surfaces minima, qui tente de définir la surface minimum circonscrite par une courbe fermée dans l’espace. Lisant le passage sur Amber, j’ai pensé à ce théorème et je me suis dit qu’il avait dû vous inspirer puisque L’Arrière-payset toute votre poétique avec lui, c’est la tentative de circonscrire au plus près notre lieu d’existence.

YB : Dans L’Arrière-pays je ne parle que du théorème qui définit la place du point sur la ligne. La géométrie euclidienne croyait avoir réglé le problème mais, si l’on y réfléchit bien, comme l’a fait Weierstrass, les choses ne sont pas si simples. Je ne me souviens pas bien du théorème des surfaces minima, inachevé, probablement. Votre rapprochement me plaît, en tout cas. La topologie est une science qui m’intéresse et qui a partie liée à la poésie comme à la géographie. D’autres théorèmes me fascinent, que personne n’a jamais démontrés. Ainsi du théorème des trois ou quatre couleurs, je ne sais plus. Il énonce que pour colorier une carte géographique, il suffit de trois ou quatre couleurs judicieusement réparties. Ainsi du problème des ponts de Nuremberg : il s’agit de passer sur chaque pont une seule fois sans jamais recouper un autre pont.

Au fait, je reconnais à présent la couverture de votre mémoire : c’est la fameuse prédelle de l’Angelico, qu’on attribue quelquefois à Piero. C’est une bonne idée de l’avoir mise en couverture.

 

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ER : L’absence de l’illustration dans le livre, alors que vous l’évoquez – de manière elliptique, certes – est-elle volontaire ?

YB : Non, je n’y avais pas pensé. La raison en est peut-être inconsciente.

ER : Quant à l’attribution à Piero, faite par Mario Salmi, croyez-vous qu’elle soit toujours d’actualité ?

YB : La question m’intéresse, je me promets souvent de consulter les différentes hypothèses, mais je ne trouve pas le temps pour le faire.

ER : Tant que nous parlons des images, dites-moi, il semble que le choix que vous avez fait des reproductions d’œuvres d’art contenant un paysage retrace – le XVIIIe siècle exclu – toute la transition paysagère, de Piero à Mondrian. Poussin, dont vous avez pris soin de nous livrer les trois époques qui ont rythmé sa vie de peintre, résumerait à lui seul cette transition, de la Bacchanale à la joueuse de luth au Paysage avec Agar et l’ange.

YB : En effet, mais ce n’était pas calculé. Mon choix n’a pas été systématique, mon objectif n’était pas démonstratif. Du XVIIIe siècle j’aurais pu donner des tableaux des peintres français de l’Ecole de Rome, contemporains de Piranèse, et que j’admire, parce que toute l’œuvre de Valenciennes en est issue. Mais mon éditeur, Skira, m’avait accablé de contraintes, pour les choix iconographiques. L’illustration de L’Arrière-pays n’est donc pas idéale.

Pour ce qui est de Poussin, je rappelle qu’on ne sait pas vraiment la date de réalisation du Paysage avec Agar et l’angeEn outre, il semblerait que le tableau connu ne soit probablement que la moitié d’un plus grand tableau.

ER : L’itinéraire de votre Voyageur prend fin dans une orangerie. Que signifie le symbole, récurrent, de l’orangerie dans votre œuvre ? D’où vous vient cette fascination ?

YB : Les orangeries me plaisent, leurs belles fenêtres surtout, et la découpe des ombres sur les parois. Avec leurs fruits à profusion, elles étaient pour moi l’incarnation du monde intelligible, celui de Platon. Cette fascination vient peut-être des orangeries des nombreux châteaux de la Loire, qui se situent aux environs de Tours et que j’ai visités dans mon enfance.

ER : Mais l’orangerie, n’est-ce pas aussi la véranda de Melville ? La « gardienne du lieu » – de l’orangerie –, dans le récit en abyme du Voyageur se prénomme Anne (Marie) : en dehors de l’allusion, explicite, au tableau de Léonard de Vinci, ne faut-il pas voir une allusion, implicite, cette fois, à la Marie-Anne de La Véranda de Melville ? Dans quelle mesure la structure de ce récit en abyme, et celle de L’Arrière-pays dans son ensemble reproduit-elle celle de cette nouvelle de Melville, dont vous expliquez à maintes reprises qu’elle vous fascina.

YB : Je ne sais plus si ma lecture de La Véranda et des contes qui l’accompagnent est antérieure à l’écriture de L’Arrière-paysIl me semble que non, mais j’ai peut-être tort. Ma fascination pour cette nouvelle, j’en fais part à propos de Morandi, dans un article de la revue des Belles lettres, « À l’horizon de Morandi », repris dans Le Nuage rougeJ’y interprète l’œuvre de Morandi à l’aide de la nouvelle de Melville.

Je me suis rendu à la maison de Melville, dans le Massachusetts, près de Pittsfield, où j’ai vécu. La vue qu’il avait sur les montagnes est très belle.

Mais une autre nouvelle de ce recueil me plaît pareillement : c’est Las Encantadasles « îles enchantées ».

Ainsi s’acheva l’entretien. Mais le lendemain, 11 juin 2003, Yves Bonnefoy m’écrivait déjà :

« Contrairement à mon souvenir, j’avais bien lu le récit de Melville avant L’Arrière-pays puisque les pages où j’en parle, explicitement, sont dans « À l’horizon de Morandi », paru en mars 1968, dans L’Ephémère. J’avais donc ce récit en esprit quand j’ai écrit L’Arrière-pays, bien que je me souvienne pas d’y avoir clairement pensé en écrivant ce livre (où je ne le mentionne pas). »

 

 

 

 

 

11 avril 2016

Procès du vingtième siècle

proces

Demain sortira aux éditions Inculte un ouvrage collectif, En procès, dont l'ambition est de raconter une histoire à la fois globale et minuscule du XXe siècle à travers vingt procès - plus ou moins fameux, plus ou moins médiatisés - qui l'ont balisé. En couverture, l'homme qui assassina l'archiduc François-Ferdinand et dont on aime bien nous raconter qu'il déclencha la première guerre mondiale* (et enfanta par conséquent le siècle brute) vous regarde, depuis sa cellule autrichienne, avec son air de gamin buté qui sait qu'il a fait une connerie plus grosse que le monde et qui ne le regrette pas - on dirait même qu'il sourit un peu. Sous la plume de Mathias Enard vous en saurez davantage sur les derniers jours du grand héros des Serbes (si si, Gavrilo Princip a sa statue en bronze de 2m de haut ici à Belgrade et pas mal de noms de rue à sa mémoire, vous me direz, il fallait bien rebaptiser, dans les années 90 les rues portant le nom de villes perdues, genre Dubrovnik ou Ljubljana) que les Autrichiens feront crever comme un chien à Theresienstadt - aujourd'hui appelée Terezin, en République tchèque*. 

Dans ce numéro, vous trouverez, donc, des textes de : Arno Bertina, Mathieu Larnaudie, Mathias Enard, Thomas Clerc, Christophe Manon, Stéphane Legrand, Christophe Fiat, Julie Bonnie, Albanc Lefranc, Pierre Ducrozet, Marie Cosnay, Julia Deck, Frank Smith, Maylis de Kerangal, Emmanuel Adely, Claro, Hélène Gaudy, Sylvain Prudhomme.

Et vous en saurez davantage sur : les derniers jours de G. Princip ou des époux Ceaucescu, ce que les dadaïstes pensaient de Maurice Barrès, les purges staliniennes, les soupçons qui pesaient sur W. Reich dans l'Amérique maccarthyste, le martyr d'une institutrice résistante, l'ignominie de Charles Manson, la lutte pour le droit à l'avortement, la fraction armée rouge, l'affaire du pull-over rouge, les guerres fratricides du nationalisme corse, le génocide des Tutsis, les crimes croates pendant la guerre en Bosnie, etc. 

Je vous laisse aller sur le blog de Claro pour savoir quel est le sujet - étonnant comme toujours - de sa contribution : http://towardgrace.blogspot.rs/

Pour ma part, j'ai décidé de traiter du procès (impossible) de Marwan Barghouti en Israël. Certes, le procès s'est déroulé de septembre 2002 à juin 2004 mais il s'agissait du procès de la Deuxième Intifada, qui, elle, appartient pleinement, tant par la date de son déclenchement (en septembre 2000) que par l'étendue de ses causes (si l'on remonte à 1967 ou même à 1948), au vingtième siècle.

Extrait :

 

"L’homme qui comparaît ce jour-là devant la justice israélienne n’est pas un inconnu ; treize ans après, il fait figure de véritable icône. L’homme est emmuré depuis treize ans, mais son portrait se retrouve aujourd’hui sur tous les murs de son pays – et plus particulièrement sur LE mur, celui qui, sous prétexte de séparer deux peuples et d’en protéger un autre, ne fait qu’annexer des terres, détruire des oliveraies, ronger les côtes d’un archipel écorché vif, entraver la paix. Sous forme de fresque ou de graffiti, réalisé à la peinture, à la bombe, au pochoir, c’est à quelques détails près la même icône d’une victime de l’arbitraire et d’un homme révolté : les poignets menottés, les mains souvent brandies au-dessus de la tête ou serrées pour signifier son espérance et sa ténacité, parfois deux doigts levés vers le ciel en signe de victoire, le front proéminent, le crâne dégarni, les sourcils froncés, le regard rebelle et insoumis ; sa barbe de dix jours est celle d’un chef de guerre. Des slogans dans toutes les langues – arabe, hébreu, anglais, français – accompagnent en surimpression cette icône : « FREE MARWAN », « FOR THE PEACE », « WANT SECURITY, END OCCUPATION », « PALESTINIAN'S MANDELA »…"

 

* : vous savez bien que tout était prêt depuis longtemps, que les sabres n'attendaient que le coup de feu prétexte pour sortir tous chauds de leurs fourreaux, je ne saurais trop vous conseiller à ce propos, de lire A fendre le coeur le plus dur, d'Oliver Rohe & Jérôme Ferrari*** (Inculte, octobre 2015), vous en saurez davantage sur le terrible enchaînement des faits qui vont de la guerre de Libye (1911) à la première guerre mondiale en passant par les guerres balkaniques (1912-13). C'est un livre essentiel sur la question de l'écriture de la guerre et du rapport éthique à l'image de guerre. Et il était important de nous rappeler que ces conflits jugés périphériques, souvent oubliés, sont à l'origine de guerres mondiales. Pour vous donner un exemple parlant je crois, j'avais moi-même oublié ce conflit alors que je l'ai étudié, pas à fond certes, mais étudié quand même pour l'agrégation, la question, comme on dit, étant alors celle - vaste ! - des "sociétés, la guerre et la paix de 1905 à 1945". Et je crois que sans cela je n'en aurais jamais entendu parler. 

** l'occasion pour moi de vous dire que la ville est magnifiquement arpentée par Hélène Gaudy dans son récit Une île, une forteresse (tiens tiens, toujours chez Inculte, janvier 2016) - d'ailleurs Hélène Gaudy signe dans ce numéro un très beau texte sur le procès Berthier, Rivas & Gomez (Argentine, avril 2008).

*** lequel signe dans ce numéro un très beau texte sur le procès de la prison d'Ajaccio (juillet 1985). 

 

30 mars 2016

la ligne des glaces bientôt en poche : couverture potentielle ou plutôt improbable

la ligne des glaces 36x48cm

Il y a très exactement deux ans paraissait, chez Rivages, la Ligne des glaces. En attendant la réédition du livre en poche (prévue au mois d'octobre), et comme le prochain roman, Taraconta, qui devait paraître initialement en septembre 2016 est repoussé en janvier 2017, pour des raisons sur lesquelles il est inutile de revenir ici (ne pas remuer le couteau dans la plaie) mais que tout le monde imaginera sans peine, on s'occupe comme on peut en peignant, dix ans après, ladite Ligne des glaces d'après photo, pour la couverture potentielle ou plutôt improbable de l'édition poche car on sait que les éditeurs préfèrent aujourd'hui la photo à l'aquarelle pour enrober leurs livres.

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11 mars 2016

dans la forêt de Chambord

forêtdechambord2 50x60 cm

Cela fait donc un mois que j'ai les clés du château de Chambord. Je vais sortir du bois ce soir avant d'y revenir avec le printemps et les bourgeons, le 21 mars, non sans passer quelques jours à Novi Sad puis à Paris où je vous donne rendez-vous au salon du livre : j'y serai le samedi 19 mars de 15h à 17h, sur le stand d'Inculte, pour signer Jérusalem Terrestre et fêter la sorte en avant-première d'un très beau livre collectif, En procès. Numéro du stand : K32

http://www.inculte.fr/

Le dimanche 27 mars j'inviterai Camille de Toledo à Chambord et nous lirons ensemble, sous les ramures des cerfs et les murmures des visiteurs, dans la salle des chasses, des extraits de nos derniers livres. Vous êtes les bienvenus si vous voyagez en voiture car ce week-end-là, la SNCF prévoit des travaux sur la ligne Paris-Tours.

http://www.chambord.org/evenement/residence-demmanuel-ruben/

Enfin, si d'aventure vous voulez savoir ce qu'on mijote à Chambord, voici un grand entretien, dans la Zone critique, où il est question de châteaux échevelés, de massacres de cerfs, de rois imaginaires et de sabres disparus. Mais comme on n'a pas encore complètement perdu le nord, on y parle aussi des glaces, des cartes ou de Jérusalem. Au passage, je remercie Pierre Poligone, qui est venu passer une journée à Chambord pour réaliser cet entretien !

http://zone-critique.com/2016/03/05/emmanuel-ruben/

ci-dessus : "La forêt de Chambord 2", mine de plomb, encre de chine et aquarelle au couteau sur papier. 50x60 cm.

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05 mars 2016

Trois hommes dans le paysage

zoom 3 hommes dans le paysage

C’est une image qui me hante depuis mon retour de Normandie. Au départ, c’était une photo prise du haut d’une falaise, pour me souvenir des couleurs, car en dessinant dans le vent et le soleil couchant, juché sur ce promontoire, j’ai réalisé que je n’étais guère plus lourd qu’un tas de bruyères, qu’il suffirait d’une bourrasque un peu plus forte que celles que j’avais affrontées jusque-là pour me faire valdinguer et que je ferais mieux d’abréger le croquis – d’ailleurs, le papier se soulevait dans le vent, la bouteille d’eau ne tenait pas en place, l’aquarelle coulait dans tous les sens – et de déguerpir vite fait bien fait si je voulais ne pas finir fracassé en bas des rochers, si je voulais retrouver la voiture avant la nuit, garée là-bas, derrière les falaises à double pan d’Antifer.

Au départ, c’est donc une photo prise à la dérobée depuis la cime de la falaise – à l’écart du GR qui suit au plus près le rebord du monde – dernier sillon touristique avant le grand pan dans l’inconnu.

C’est dans l’atelier, en agrandissant la photo pour réaliser l’aquarelle d’après mes croquis pris sur le vif que j’ai aperçu les quelques taches de couleurs incongrues qui disaient la présence d’un homme – puis de deux hommes, enfin de trois hommes.

L’homme aux bras levés appelle-t-il au secours ?

Prend-il une photo ?

Ce serait alors le comble de la mise en abyme : je prends en photo un homme qui prend une photo. Cela dit, photographier n’est-il pas devenu un de nos gestes les plus fréquents ?

Si nous agrandissions nos photos de voyage – si nous prenions la peine de les regarder pour de bon, d’en scruter chaque détail, nous verrions alors que l’homme est partout sur la planète, qu’il n’y a pas le moindre m² d’espace inexploré, que la nature avec un grand N n’existe pas, que nous – les fourmis humaines – sommes des arpenteurs tenaces et omniprésents de cette Terre que nous détruisons. Si nous prenions la peine de les regarder pour de bon, oui, les photos que nous prenons tous azimuts, nous verrions que chaque pierre est écrite. Que chaque tronc d’arbre est scarifié.

Voici donc trois hommes dans le paysage. Trois hommes comme il y en a partout. Trois hommes sans lesquels le paysage ne serait pas un paysage mais trois hommes perdus, minuscules, lilliputiens, trois hommes fourmis qui sont comme érodés. Trois hommes plus petits que leur ombre, lesquelles s’allongent démesurément sur la pierre.

Cette image de l’homme fourmi me hante depuis que je m’intéresse aux fractales et à la question de la longueur de côtes. À pas d’homme-fourmi, la côte de la Normandie, bien qu’elle soit plus régulière que celle de la Bretagne, elle aussi, est infinie – et c’est peut-être ça l’allégresse et la connaissance du randonneur : un savoir-fourmi, un savoir-devenir-fourmi.

On pourrait donc croire que cet homme appelle au secours et que ces trois hommes sont échoués sur leur rocher jaune. Il y a ainsi, dans chaque pan du paysage humain, la possibilité d’un roman, le commencement d’une énigme. Qui sont ces hommes ? d’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Que font-ils ? Ressentent-ils comme moi le même sentiment de plénitude et d’effroi devant l’intensité de la lumière, la chaleur de ce bleu, l’éblouissement de ce blanc ?

Dans la composition du dessin, on ne manquera pas de relever le yin et le yang du désir : la trompe d’éléphant, élément masculin ; la grotte, élément féminin. Les reflets de la trompe d’éléphant à l’intérieur de la grotte : le masculin pénétrant et se diffractant dans le féminin.

Mais toute l’aquarelle ne vise qu’à dessiner une forme de fenêtre. Ouvrir une fenêtre dans le paysage. Avec ce paysage dans le paysage, la mise en abyme se poursuit à l’infini. Car c’est un autre paysage que la mer dessine à marée basse dans la fenêtre du paysage : un paysage à vol d’oiseau, l’archipel miniature, intérieur, éphémère, des rochers bleus – bleus car sans cesse mouillés, sans cesse immergés, quand le blanc de la falaise irradie.

Toute l’aquarelle ne vise aussi qu’à feuilleter/stratifier/explorer ces milliers de bleus  que la mer prend à mesure qu’on s’éloigne de la ligne d’horizon – horizon si haut perché que la mer paraît suspendue aux épaules de la falaise car oui, une falaise n’a pas seulement des plis et des rides, des strates et des stries, une falaise a des épaules rondes ou anguleuses, des seins plus ou moins blancs, des cuisses quand on dirait qu’elle avance, des aisselles où nichent des touffes d’herbes, des pubis où couvent les mouettes,

et c’est la raison pour laquelle, dessinant la falaise sur le vif, ayant l’impression qu’elle bouge, qu’elle remue encore, je ne peux m’empêcher de me réciter les paroles de Bashung : « je n’étais qu’une ébauche / au pied de la falaise / un extrait de roche sous l’éboulis / dans ma cité lacustre à broyer des fadaises » Et c’est la raison pour laquelle, ces paroles, j’ai le besoin de les graver entre les lignes des falaises, car elles résonnent indéfiniment là-bas, pour moi.

On aimerait se sevrer de cet anthropomorphisme un peu gluant mais on n’en est incapable

– incapables de concevoir un paysage qui ne dessine pas les courbures et les cassures d’un corps – le paysage est un corps, tous les paysages sont des corps, et nous nous lassons d’eux comme des corps, nous aimons les retrouver comme des corps, et s’il n’y avait pas ce sentiment que le paysage nous touche et que nous pouvons le toucher, la vie serait bien triste.

– incapables de ne pas vouloir déchiffrer, reconnaître un visage et une parole dans un extrait de roche.

3 hommes dans le paysage

3 hommes dans le paysage (Etretat), 50x70 cm, aquarelle au couteau, mine de plomb, encre & craie blanche sur papier - 1000e

 

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18 janvier 2016

Des falaises à Paris

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Du 19 janvier au 5 mars 2016, je participerai à l'exposition collective "Transfigurer", dans le cadre de la 4e édition de l'initiative "Place aux jeunes", sur une proposition de mon ami Alexandre Crochet, critique d'art et journaliste, à la Galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, à Paris, dans le 8e (métro Miromesnil). 

Toutes les informations utiles ici :

http://galerieguillaume.com/exposition-place-aux-jeunes-133.html

J'y exposerai une série d'aquarelles réalisées face aux falaises du pays de Caux, in situ, de mars à mai 2015, lors de ma résidence à Saint-Valéry-en-Caux (76) grâce au Festival Terres de Paroles.

Le vernissage aura lieu le 19 janvier à partir de 19h et vous y êtes cordialement invités !

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04 janvier 2016

petite revue de presse... ils ont parlé de "Jérusalem terrestre"

article alainnicolas

ils ont parlé de Jérusalem terrestre et je voulais les remercier :

- Hugues Robert sur le site de la librairie Charybde

«Tout au long de ces cent soixante pages, Emmanuel Ruben est passionnant. Qu’il examine les significations possibles des différences observables entre les différentes cartes de la région qu’il a pu se procurer, qu’il raconte l’expérience inlassablement renouvelée des checkpoints, qu’il additionne les détours incessants et les délais sans nombre que la géographie sécuritaire superpose à la géographie naturelle, qu’il nous fasse sobrement partager l’enfermement de Qalqilya, ceinturée de toutes parts, ou encore qu’il nous narre certains déboires rencontrés de part et d’autre du mur, il associe de manière presque irréelle une retenue extrême dans ses jugements et une saisissante force de perforation dans ses descriptions factuelles.» 

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/21/note-de-lecture-jerusalem-terrestre-emmanuel-ruben/

 

- Teddy Lonjean sur le site Un dernier livre avant la fin du monde, le 5 octobre 2015

« Emmanuel Ruben, grâce à une écriture fluide et imagée, ose parler d’un sujet tabou pour certains [...] mais pertinemment actuel et intrigant pour beaucoup, peut-on arriver à comprendre ce conflit, pourquoi ces murs de neuf mètres et comment s’organisent les gens pour vivre, voilà des questions qui auront le mérite d’être éclairées par la plume toute en nuances et retenue d’Emmanuel Ruben.» 

http://www.undernierlivre.net/emmanuel-ruben-jerusalem-terrestre/

- Alexandra Schwartzbrod dans Libération, le 21 octobre 2015

« […] un drôle de livre dont la première phrase vous entraîne automatiquement jusqu’à la dernière tant le style et l’émotion vous prennent à la gorge, ou au cœur.» 

http://next.liberation.fr/livres/2015/10/21/jerusalem-ville-ceinte_1407866

- André Markowicz sur son blog, le 22 octobre 2015

« Le livre d’Emmanuel Ruben, on l’ouvre, et, tout de suite, on est pris par la langue — et l’on sait que celui qui écrit, c’est un écrivain. Un écrivain, c’est-à-dire pas quelqu’un qui fait du beau style, mais quelqu’un qui a des yeux, et une tête, et un cœur, et une mémoire, et qui sait trouver les mots pour les transmettre, ensemble, à chaque instant, dans un tout qui est construit, impitoyable — dans un tout construit au prix sa propre destruction, ou, du moins, de sa déconstruction. » 

- Fanny Taillandier dans le n°80 de la revue Mouvement, le 29 octobre 2015

- Eric Bonnargent dans Le Matricule des anges, le 5 novembre 2015 (photo ci-dessous)

« Avec ce Jérusalem terrestre, Ruben n’a pas la prétention d’une solution à cet interminable conflit, mais il nous invite à réfléchir, posément. » 

- Alain Nicolas dans l'Humanité, le 26 novembre 2015 (photo ci-contre)

« Bel exemple de ces relations entre fiction et non-fiction que ne cessent d'interroger auteurs et lecteurs, le récit d'Emmanuel Ruben peut se lire comme la recherche d'une impossible carte de la ville trois fois sainte... »

http://www.humanite.fr/emmanuel-ruben-le-reve-dune-carte-590875 

- Nils C. Ahl dans Le Monde des Livres, le 31 décembre 2015

"Beau, juste, travaillé sans en avoir l’air : un grand petit ­livre et un talent qui se confirme."

JT Mondedeslivres

http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/12/31/beckett-brecht-jerusalem-trois-livres-pour-terminer-l-annee_4840035_3260.html

- Benoît Artige dans La Cause littéraire, le 4 janvier 2016

"Et s’il ne donne que peu d’espoir sur la possibilité d’une issue à ce drame autant géopolitique qu’humain, Emmanuel Ruben laisse le soin à la littérature et à l’imaginaire, dans une très belle conclusion, d’ouvrir, dans tous ces murs que la folie des hommes a dressés, une brèche salutaire."

http://www.lacauselitteraire.fr/jerusalem-terrestre-emmanuel-ruben

Enfin, on peut encore réécouter les émissions de Marie Richeux et Somany Na sur France Culture :

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouvelles-vagues-des-cartes-15-cartes-sensibles-2015-10-05

http://www.franceculture.fr/emission-les-bonnes-feuilles-emmanuel-ruben-jerusalem-terrestre-2015-10-29

Ainsi que l'enregistrement de la rencontre animée par Hugues Robert à la librairie Charybde le 7 octobre 2015 :

https://www.youtube.com/watch?v=EsBpWSIxwFs

 

article matricule JT

 

 

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11 décembre 2015

petite revue de presse... ils ont parlé de "Dans les ruines de la carte"

98158579

ils ont parlé de "Dans les ruines de la carte" et je voulais les remercier :

Hugues Robert sur le site de la librairie Charybde, le 30 septembre 2015

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/30/note-de-lecture-dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben/

Pierre-Vincent Guitard sur Exigence-littérature, le 8 octobre 2015

http://www.e-litterature.net/publier3/spip/spip.php?page=article5&id_article=791

Cécile Darsan sur le site Un dernier livre avant la fin du monde, en octobre 2015

http://www.undernierlivre.net/dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben/

Christine Bini sur son blog et sur Encres vagabondes, le 22 octobre 2015

http://christinebini.blogspot.fr/2015/10/emmanuel-ruben-la-frontiere-et-les.html

http://www.encres-vagabondes.com/magazine2/ruben4.htm

Jean-Paul Vialard sur son blog, le 12 novembre 2015

http://www.blanc-seing.net/2015/11/de-l-usage-des-signes.html 

- Nikola Delescluse sur le site de Radio Lille Campus, le 11 décembre 2015

http://blog.paludes.fr/public/Radio2015/Ruben-DansLesRuinesDeLaCarte-Critique.mp3

et si vous souhaitez (ré)écouter l'entretien avec Dominique Molin à la librairie Majolire de Bourgoin-Jallieu le 10 octobre 2015, c'est ici : http://www.couleursfm.com/au-fil-des-arts/

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19 novembre 2015

Génération JAPD, la guerre ne date pas d'hier...

1007744-Appel_de_préparation_à_la_défense

le voici donc, le texte que j'écrivais dimanche 15 novembre au matin, sous le choc... Il a les défauts de tous les textes écrits dans l'urgence, dans la colère, j'en conviens, mais il tente d'exprimer au mieux la bouillie qu'il y avait dans ma tête au lendemain des attentats. Je crois que ce qui est le plus honnête, de la part d'un écrivain, dans ces moments-là, c'est de de tâcher de retranscrire tous les états par lesquels on passe, les milliers de sentiments contradictoires qui nous traversent... En tout cas, il nous faut éviter de relayer la propagande des uns, la bienpensance ou la malveillance des autres, c'est dangereux, ça fait de nous des porte-parole alors que nous devons proposer une autre parole, subjective, contraire, irrécupérable...

 

Nous sommes en guerre, nous faisons mine de le découvrir aujourd’hui, parce que la guerre a débarqué dans nos rues, pour la deuxième fois en dix mois, au cœur de la Ville Lumière, tuant plus d’une centaine d’innocents, blessant des centaines d’autres, traumatisant des milliers de Parisiens et de Parisiennes.

Mais la vérité, c’est que nous, les Français, sommes en guerre depuis vingt-cinq ans, depuis la chute du Mur de Berlin, l’éclatement du bloc communiste et le début de la guerre du Golfe. Je donne quelques dates au hasard : 1990, Irak (opération Daguet). 1992, ex-Yougoslavie, Cambodge, Somalie, Rwanda. 2001, Afghanistan (opération Arès). 2002, Côte d’Ivoire (opération Licorne). 2004, Haïti. 2011, Libye (opération Harmattan). 2013, Mali (opération Serval). 2013 encore, Centrafrique (opération Sangaris). Pendant toutes ces opérations militaires aux noms de code souvent belliqueux malgré le prétexte constamment affiché de rétablir la paix, l’armée française, poursuivant l’idéal insensé d’une guerre zéro-mort, a déploré 164 « morts pour la France » : à peine un peu plus de victimes que les attentats qui ont frappé Paris en quelques mois. Mais nous savons très bien, que ces guerres, ne se sont pas soldées, pour les populations civiles, d’un bilan comparable. Rien qu’en Afghanistan, on a dénombré plus de 220 000 morts. Car dans ces nouvelles guerres robotisées où les militaires croient pouvoir tuer sans prendre le risque de mourir, les civils seront toujours en ligne de mire.

Lundi dernier, j’ai eu 35 ans : j’appartiens à cette génération d’hommes et de femmes qui a vécu jusqu’à ce vendredi 13 la guerre à la télé. J’appartiens à cette génération d’hommes et de femmes qui n’a pas fait son service militaire mais répondu à un simulacre d’appel de préparation à la défense : nous qui sommes nés après 1979, nous ne savons pas tenir une arme, nous ne savons pas nous défendre, nous n’avons plus le devoir de mourir pour la France mais nous savons depuis vendredi dernier que nous pouvons mourir à n’importe quel moment, n’importe où, à la terrasse d’un bar ou pendant un concert de rock, à cause de la France.

À cause de la politique étrangère d’une ancienne grande puissance qui n’a plus les moyens de ses ambitions. Ou si, qui a encore les moyens, les moyens économiques et militaires, le sabre (aujourd’hui remplacé par le drone) et le bifton, mais qui n’a plus le goupillon, ni la foi révolutionnaire, ni même des valeurs intactes ou une noble devise dont elle pourrait légitimement se targuer pour justifier ses agissements prétendument pacifiques. 

Or, contrairement à ce qu’on nous raconte d’ordinaire, nous, le peuple du canal Saint-Martin, la génération visée par la dernière tuerie, les 20-40 ans, nous ne sommes pas seulement les enfants de la crise (cette continuation de la guerre par d’autres moyens), nous sommes aussi les enfants de ces guerres larvées, nous avons grandi dans une atmosphère de crise et de guerre permanentes – une crise qui sévit encore, une guerre que nous n’avons pas voulue (nous, ses victimes potentielles, anonymes, pas nous la France, la nation ou je ne sais quoi), que nous ne pouvons pas gagner, mais qui peut nous tuer – nous c’est-à-dire, toi, moi, lui, elle – Hodda, Mathieu, Yoav, Lamia. Un vendredi 13. Rue Alibert, rue Bichat, rue Faidherbe, rue de Charonne.

Aujourd’hui, nous fédérons le monde entier, de l’Amérique à la Russie, de l’Iran à Israël, et nous repartons pour la guerre globale contre la terreur. On pourrait se montrer optimiste et faire preuve, pour une fois de ferveur cocardière. Foncer la fleur au fusil, comme en quatorze. Mais nous ne sommes plus des citoyens-soldats de Valmy, nous savons désormais que cette guerre – qui est affaire de professionnels et de mercenaires, de drones et de machines – se passera de nos services. Et puis on ne nous fera plus le coup, nous connaissons trop l’antienne. Contre quoi, au nom de quelles valeurs et de quel droit combattions-nous, en 1990, en Irak ? Contre quoi, au nom de quelles valeurs et de quel droit bombardions-nous, en 1999, Belgrade et Novi Sad, la ville où je vis aujourd’hui ? Ici, en Serbie, les gens, à l’heure des condoléances, nous disent : quoi, vous avez agité le chiffon rouge et brandi l’épée partout sur la planète et vous croyiez ne jamais voir la corne du taureau ? C'est cynique, je sais, mais ils n'ont pas oublié le bruit de nos bombes sous les sermons de nos colombes. Je sais ce qu’on me répondra : nous avons lutté contre la barbarie Saddam-Hussein, la barbarie Milosevic, la barbarie Daech.

Nous ne devrions jamais oublier cette phrase de Lévi-Strauss : « le barbare, c’est l’homme qui croit à la barbarie ». Donc le barbare, c’est lui, le calife, qui croit que c’étaient des barbares, ces mille cinq cents fans venus écouter un concert de metal au Bataclan. Mais le barbare, c’est aussi toi, qui crois que c’est un barbare celui qui tue au nom d’un livre ou de n’importe quelle idéologie meurtrière.

Le terroriste n’est pas un barbare : certes, il méprise la mort, certes il est évidemment fanatisé, sans doute drogué, mais il obéit à une rationalité terrifiante, il s’exprime dans des tracts, il revendique ses actes, les justifie froidement, glisse au passage une petite note sarcastique. Le terroriste n’est pas un barbare, c’est un lâche, donc c’est un homme. Et la mauvaise nouvelle, au vingt-et-unième siècle, c’est que le soldat qui le combat n’est pas toujours un brave guerrier. Car il est bien difficile de dire qui est le plus lâche, de celui qui actionne à distance la fusée d’un drone, ce mirador aveugle et volant, ou de celui qui décharge au hasard, sur une foule anonyme, sa kalachnikov ? C’est si facile de croire que Daech incarne à lui seul le mal absolu.

Lundi j’hésitais entre le rire et l’effroi en voyant le féroce soldat Hollande entonner la Marseillaise à Versailles – et puis l’effroi l’a emporté sur le rire quand j’ai vu tout le Congrès, à gauche, à droite, à l’extrême-droite, se lever comme un seul homme, reprendre le refrain martial et lui emboiter le pas. Et pendant ce temps, les va-t-en guerre et les faucons né-cons se frottent les mains : oui, ils se réjouissent d’être enfin entendus, ceux qui nous conseillaient déjà, il y a douze ans, contre le véto de Chirac et de Villepin, contre l’avis de la plupart des partis politiques, contre l’ensemble de la société, de repartir vers le Golfe, dans le sillage des Américains, pour défaire un dictateur et tuer des innocents. Nous les entendons baver toute la journée sur nos écrans, sur nos ondes. Si nous les écoutions, les faucons néo-cons, qui planent sur nos ondes et pavanent à la télé, nous serions déjà en guerre contre les trois-quarts de l’humanité : contre la Russie à cause de la Crimée, contre l’Iran à cause du nucléaire, contre l’Arabie Saoudite parce qu’elle décapite des rebelles et lapide des adultères, contre le Qatar parce qu’il financerait en sous mains le salafisme. Contre toutes les formes du mal. Toutes sauf une : celle qu’incarne le pays, rappelons-le tout de même, où l’on électrocute encore ceux qu’on ne se contente pas de foudroyer à distance.

Parce que nous n’avons pas su – sauf pendant l’intermède 2003, au moment de l’invasion de l’Irak – nous désolidariser à temps des États-Unis, nous sommes tombés dans les mêmes draps que les États-Unis, frappés sur notre sol avec quatorze ans de retard, partis en croisade avec quatorze ans de retard, placés sous surveillance intégrale avec quatorze ans de retard. Nous bombarderons Daech, nous anéantirons Daech. Et après ? Le mal se poursuivra. La terreur se poursuivra. La guerre globale se poursuivra. La guerre civile se poursuivra car notre paix factice a besoin d’elle, de cette guerre intérieure et de cette guerre planétaire pour écouler nos munitions, justifier nos spoliations, figer nos privilèges. Pour que perdure l’Ancien Régime. L’empire c’est la guerre. Le néo-libéralisme, c’est la guerre. Le manichéisme américain, c’est la guerre. Le vaste complexe militaro-industriel occidental ne lutte pas contre le mal, il lutte contre la fin d’un règne, car il sait qu’il ne peut pas survivre à l’effacement des frontières, aux grandes migrations, et à ce choc des civilisations qu’il a pourtant théorisé, orchestré, planifié. Il est peut-être encore temps de dire NON. Pas non « nous n’irons pas la faire » – puisque nous ne recevrons pas nos papiers militaires – mais NON nous ne voulons plus de ce monde de guerres. Nous ne voulons plus de ces apocalypses qu’on nous promet. Nous ne voulons pas attendre une nouvelle année zéro pour inventer un autre monde.

 

 

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18 novembre 2015

Nous, le peuple du canal

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Aujourd’hui 18 novembre, je m’apprête à recopier ici mot pour mot le texte que j’ai écrit dimanche 15 novembre, entre 8h et 10h du matin, avant de quitter mon bureau pour aller m’aérer, me changer les idées, comme on dit. Je ne voulais pas le publier pour respecter le deuil, laisser les vivants enterrer les morts et les médecins réparer les blessés, pour ne pas ajouter de la colère à la colère, de la violence à la violence, de l’obscénité à l’obscénité. En trois jours, les commentaires se sont multipliés partout, venus de toutes les franges de la société ; peu d’entre nous – artistes, écrivains, journalistes, intellectuels, hommes politiques – ont eu la décence, pendant ces journées sidérantes, de se taire. Et il nous a fallu subir, sur les réseaux sociaux, dans les journaux, sur les ondes, à la télé, tout ce brouhaha de paroles prononcées à chaud dans le chaos, par des individus en quête de notoriété.

Mais c’est un autre texte, qui a surgi ici, sous mes doigts, comme à mon insu, au moment où j'allais recopier le texte du 15 novembre. Car, aujourd’hui, je vois ces images de Saint-Denis en guerre, assiégée par l’armée, qui traque là-bas, dans les rues, dans les immeubles, des terroristes et même le commanditaire, paraît-il, des massacres du 13 novembre, ce vendredi où nous avons tous souffert. Et je pense à la bataille d’Alger, j’ai l’impression de revoir les images de la bataille d’Alger.

Certains penseront, à la vue de ces images, que cette guerre, aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’Occident contre Daech, c’est aussi la France contre l’Islam de France, Saint-Denis contre Paris, banlieusards contre bourgeois, racailles contre bobos, jeunes immigrés contre vieilles souches, Neuf-Trois versus Paname.

Saint-Denis est une ville que je connais assez bien, car j’ai vécu deux ans, tout contre, à l’Île-Saint-Denis, entre deux bras de la Seine, et que Saint-Denis, nous étions obligés d’y descendre, à la gare, à la basilique, pour rejoindre notre appartement – repoussés que nous étions, comme beaucoup de jeunes français, par le prix, intramuros, des loyers parisiens. Saint-Denis, donc, c’était aussi ma ville, une ville rude et belle que j’ai appris à aimer, où nous avions des amis, où nous aimions nous balader, parfois un peu tristes à la vue des façades en ruines, des immeubles insalubres et qui brûlent, de la pauvreté ambiante, de l’atmosphère de ghetto, oui, car les gens nous regardaient, souvent, sans haine mais avec étonnement, comme si nous étions des étrangers. Entre Saint-Denis, où nous vivions et ces lieux où nous sortions le soir, à Paris – car il faut le dire, à Saint-Denis, à part le 6b, qui était un lieu magique, au bord du canal, peu de lieux pour faire la fête, du sport oui, du théâtre oui, du cinéma oui, quelques activités culturelles, une seule librairie pour près de cent mille habitants, mais des bars ou des cafés qui fermaient tard le soir, où nous nous sentions bien, il n’y en avait guère – le canal était un lien, et c’était ce canal, le canal Saint-Denis, lequel conflue avec celui de l’Ourcq et devient le bassin de la Villette puis le canal Saint-Martin, que je descendais en vélo le soir et remontais à l’aube, comptant mentalement les treize écluses et suivi parfois par un héron solitaire ou une nuée de mouettes.

C’est tout le long de ce canal, du Stade de France au Bataclan, que les terroristes ont tué, mitraillé, pris des otages, se sont fait exploser, comme s’ils avaient voulu que ce canal charrie non plus des vapeurs de musique, de drogue et d’alcool, mais des monceaux de cadavres. Comme s’ils avaient voulu noyer ce canal dans le sang.

Ce n’est pas un hasard, je crois, si c’est ce lien fragile, ce cordon ombilical de l’orient parisien, ce monde du canal, ce peuple du canal, qui a été visé par les terroristes. C’était un monde bouillonnant qui n’avait pas oublié le siège de Paris, la Commune et d’autres bains de sang, un monde humilié, qui renaissait de la grande crise industrielle, où la gentrification n’était pas complètement achevée, où des poches de résistance s’organisaient, où les flics ne patrouillaient pas en continu, où ni l’origine, ni la religion, ni le faciès, ni rien de tout cela ne comptait entre nous ; c’était le seul endroit vraiment hybride de la capitale, où tout en étant à Paris, ou tout près de Paris, c’est-à-dire dans une ville trop vieille, trop cloisonnée, trop chère, trop pleine de rancœurs et d’inégalités, on pouvait se croire, l’espace d’un instant, à Tanger ou à Istanbul, à Amsterdam ou à Berlin. C’était le seul endroit, à Paris ou dans sa proche banlieue, où l’on se sentait bien, où l’horizon s’ouvrait, où soufflait un vent d’ailleurs. Aujourd’hui, j’aimerais que ce monde revive, non pas qu’il redevienne comme il était avant, mais qu’il poursuive la promesse – j’oserais presque dire son destin – d’unir et de relier le dehors et le dedans des murs, les vieux habitants et les nouveaux arrivants, la capitale et sa périphérie. 

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12 novembre 2015

Que reste-t-il à tous les emmurés de la Terre?

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Le 2 novembre, j'ai publié dans le Huffington Post une tribune. Comme le texte a aujourd'hui disparu dans les archives, remplacé dans la colonne de gauche par tout un tas d'autres blogs dont les dernières élucubrations de l'intellectuelle consensuelle CF, je le reproduis ici :

 

Les événements récents survenus en Europe et en Israël, cet avant-poste oriental de l'Occident, nous ont prouvé ceci: un mur ne peut rien contre la colère, un mur est la pire des frontières. Le XXIe siècle est un nouveau moyen-âge: on érige entre nous et les autres des rideaux de fer et des remparts de béton, on multiplie les murailles d'acier, on fait zigzaguer sur nos coteaux des serpents d'airain, la mer devient une ligne des glaces, le ciel une immense cloche de bronze d'où les bourdons noirs opèrent comme des chevaliers ailés larguant leurs épées de Damoclès sur un ennemi anonyme et multiple traqué depuis des milliers d'écrans.

Que reste-t-il aux hommes qui sont pris dans les mailles d'un tel filet? Que reste-t-il à tous les emmurés de la Terre? Les armes les plus rudimentaires: la tenaille pour briser les barbelés; le cutter, le couteau de cuisine ou le tournevis pour tuer le garde-frontière. Ce sont les armes des faibles et des fuyards, ce sont les armes des réfugiés et des désespérés.

Voici la première différence majeure entre la première, la deuxième et la troisième intifada: le modus operandi. Non plus la pierre, la bombe ou la roquette, mais la lame. Le canif contre le fusil-mitrailleur ou le char d'assaut. Le tournevis qu'on peut se fournir aisément, une fois franchi le mur, qu'on promène sur soi et qu'on dégaine à l'instant T.

La deuxième différence majeure entre la première, la deuxième et la troisième intifada c'est qu'il y a désormais un mur, en Palestine. Or en quelques jours, le mensonge qui régit le consensus israélien s'est écroulé; on comprend aujourd'hui que le mur est un cactus qu'on fait passer pour un olivier; pire, ce mur érigé pour stopper les poseurs de bombe, ce mur agit, nous le voyons aujourd'hui, comme une bombe à retardement: cela fait douze ans qu'il grignote les terres et attise la haine de tout un peuple; symbole le plus criant de la ségrégation et de l'occupation, le mur murant Jérusalem rend Jérusalem murmurant.

Car le mur est tout sauf une frontière. Car un mur ne peut jamais coïncider avec une frontière. Tracée au stylo sur une carte ou pixel par pixel sur un écran, une frontière est une ligne rouge ou verte, continue ou pointillée: comme la côte bretonne du théorème de Mandelbrot, une frontière est toujours infinie, donc franchissable. Tandis qu'un mur -une barrière électrifiée, des alignements de bunkers ou de miradors- tout cela forme dans le paysage une dénivellation grise, un objet fini, qui assombrit l'horizon, brise la lumière, viole le paysage et se veut inviolable. Mais qui ne fait qu'aiguiser la curiosité des nomades, la colère des parias, l'avidité des passeurs et des contrebandiers.

L'Europe sortie du Moyen-âge, l'Europe du traité de Westphalie, avait inventé deux fictions absolument nouvelles: la frontière et son corollaire, l'État moderne. Autrement dit le contraire du rempart médiéval et de la seigneurie féodale. Or, à l'heure de la mondialisation achevée et de l'effondrement des puissances publiques, les remparts anachroniques sont venus se substituer à toutes les frontières perdues.

Il y a partout, dans l'Ancien Testament, une obsession des frontières, du point de partage, de la partition. Yahvé ordonne à son peuple, dans les Nombres, dans Josué, dans Ézéchiel, de tracer, sans cesse, des frontières. Les enveloppes de ces frontières -que nous pourrions qualifier, avec des guillemets, bien entendu, de "naturelles"- sont toujours plus ou moins identiques: à l'ouest la Mer Méditerranée; au nord les hauteurs de Galilée; à l'est le lac de Tibériade, le Jourdain, la Mer Morte; au sud la Mer Rouge et le désert du Sinaï. Le contenu, cependant, diffère du tout au tout - et, par leurs contradictions flagrantes, les auteurs de la Bible hébraïque annoncent les dilemmes qui hantent encore aujourd'hui le projet sioniste.

Pour l'auteur des Nombres, prophète ancestral du Likoud, il importe de chasser "tous les habitants du pays [...] car ceux d'entre eux que vous aurez laissés deviendront des épines dans vos yeux et des chardons dans vos flancs" (33, 51-56). Pour l'auteur du livre d'Ézéchiel, socialiste avant la lettre, il faut au contraire partager la terre en héritage "pour vous et pour les étrangers qui séjournent au milieu de vous [...] car vous les traiterez comme le citoyen israélite" (47, 13-23); à chacun son Ancien Testament, à chacun son Canaan.

Au moment même où Viktor Orban finissait de boucler la frontière serbo-hongroise, Benyamin Netanyahou annonçait la construction prochaine du quatrième mur israélien. L'objectif des deux premiers ministres est similaire: stopper les réfugiés, se barricader contre l'Islam, rassurer leur électorat, prendre de vitesse le Jobbik ou Israël Beytenou. Mais nulle part, Yahvé, dans la Bible, n'exige d'ériger de tels murs. Au contraire, il commande à son peuple de saboter les murs qui se dressent devant lui: ceux de la ville d'Aï comme ceux -restés célèbres, et qui n'ont pourtant jamais existé- de Jéricho. Il confie même à son peuple des trompettes magiques pour faire trembler ces pierres. Erri de Luca, commentant l'épisode de la prise de Jéricho dans Un nuage comme tapis, fait observer que les murs ont toujours stimulé l'inventivité des assaillants: la ruse de Josué devant Aï préfigure le stratagème du cheval de Troie. Quant à Ismaïl Kadaré, dans la Muraille de Chine, il se demande en fin de compte si ce n'est pas l'édification des murailles qui engendre les envahisseurs plutôt que l'inverse.

Une métonymie encore en vogue désigne par le terme de territoires ce qui subsiste aujourd'hui de la Palestine. En réalité, privés d'État comme de frontières, les Palestiniens n'ont plus de territoires, donc plus de peau: ce sont des écorchés-vifs, des émigrés errant sur un archipel asséché, des nomades condamnés à l'arbitraire militaire et au va-et-vient des checkpoints. Et comme ils savent qu'ils n'auront pas d'État, que personne n'évacuera un demi-million de colons, ils rêvent aujourd'hui soit de détruire Israël, soit de construire un État commun, de la mer au Jourdain, qui remettrait en cause les principaux acquis du sionisme et inventerait une nouvelle forme de territoire et de citoyenneté.

Les adorateurs du mur des Lamentations ont érigé entre eux et les autres des murs et des murs d'humiliation; le mur de séparation n'est qu'un seul -mais le plus violent- de tous les procédés de ségrégation qui visent à traiter l'autochtone arabe comme un étranger, un ennemi héréditaire et un bouc émissaire - celui par qui tout le mal arrive, au point de faire endosser au grand muphti de Jérusalem la responsabilité morale de la Shoah.

La dernière différence majeure entre la première, la deuxième et la troisième intifada, c'est la multiplication des bavures. En quelques jours, plusieurs Juifs israéliens -ainsi qu'un réfugié érythréen, lynché dans des conditions abominables - ont été tués parce qu'ils avaient le malheur d'avoir une tête d'Arabe. Je me souviens d'un film israélien dans lequel des jeunes soldates se voyaient confier la mission, dans les rues de Jérusalem, de contrôler quiconque, c'était l'ordre de leur instructeur, avait "une tête d'Arabe". Les jeunes filles étaient totalement désemparées: les cheveux très bruns, la peau très mate, le nez busqué, elles n'avaient jamais vu la différence entre une tête de Juif et une tête d'Arabe.

Or qui s'est un peu promené à Jérusalem sait que des "têtes d'Arabe", on en voit partout, à l'est comme à l'ouest de la ville -c'est la raison pour laquelle de nombreux Mizrahim, Juifs irakiens, marocains, yéménites- portent une kippa bien épinglée sur la tête, quand bien même ils ne sont pas pratiquants. Que signifie, dans une démocratie, le délit de faciès? C'est croire qu'un visage porte en lui une origine, donc une frontière. Et ce n'est plus voir le visage de l'autre, c'est voir à sa place une face tatouée, une façade étrangère, un mur qui fait peur, auquel on se heurte.

Tous mes amis à Jérusalem me le disent: ils n'ont jamais eu aussi peur; ils se méfient partout, de tout le monde. En opprimant un autre peuple, en le divisant pour mieux régner, l'Israélien s'est empêché lui-même de former un peuple uni: car il y aura toujours, dans les rues de Haïfa, de Tel Aviv, de Beersheba ceux qui ont des têtes d'Arabes et les autres, ceux qui s'abritent derrière leur barbe ou leur kippa et les autres. Ce qu'annoncent, en Israël, le délit de faciès, la multiplication des bavures et la psychose actuelle face à un ennemi intérieur, c'est le spectre de la guerre civile. Mais, pour reprendre une expression de Zeev Sternhell, "même menacés de guerre civile, les Israéliens continueront de faire la guerre aux Palestiniens."

Israël est gouverné depuis six ans par un Machiavel pyromane qui ne veut pas lâcher l'épée mais elle attend encore son Salomon: celui qui n'apportera pas l'épée mais la paix, celui qui détruira les murs, révisera les anciennes partitions, initiera un nouveau partage. Celui qui aura compris que la mère légitime est celle qui frémit à la vue de l'acier, quand on menace de découper son fils. C'est peut-être tout ce que j'ai gardé d'une tradition familiale et d'une foi qui m'a quitté ou qui ne m'a jamais vraiment habité : cette folle espérance dans un Dieu politique -le Dieu de Spinoza- et dans la venue d'un Messie rédempteur.

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20 octobre 2015

partages de novembre à Paris

partages

Du 3 au 10 novembre, je serai de retour à Paris pour trois événements :

- le jeudi 5 à 19h30 pour une rencontre croisée à la toute nouvelle librairie du Canal http://www.lalibrairieducanal.fr/ à Paris 10e (3 rue Eugène Varlin) avec André Markowicz ; j'en profite au passage pour vous dire que si vous n'avez pas encore lu "Partages", c'est très grave, mais il est encore temps. C'est un livre essentiel pour qui aime la poésie et la littérature russe, pour qui s'intéresse à la traduction et à la politique des langues, pour qui veut comprendre ce que c'est que la judéité, pour qui se demande où va l'Europe en 2015 - car dans ce livre, c'est un autre idée de l'Europe, une idée oubliée, qu'on voit renaître, l'Europe comme un partage, un mi-lieu ouvert, du Finistère à l'Oural et même au-delà, un archipel mémoriel où se traduisent toutes les langues du monde, du chinois au breton, en passant bien sûr par le yiddish et l'hébreu, où se rencontrent et dansent tous les peuples du monde, du Micmac au Tchouktche - et c'est en alternant des chroniques sur la Bretagne où il vit et et d'autres sur la Russie - et surtout la langue russe - d'où il vient qu'André Markowicz parvient à nous faire comprendre ce que fut - ce que devrait être - cette Europe au peuple absent qui ne cesse de se passer de nous et de se renier.

Extrait :

"Le genre de mes chroniques, c'est ça, - la conversation. J'écris plus ou moins comme je parle, ou disons, comme je parlerais. On me demande : pourquoi ne pas faire un blog ? Mais si je fais un blog, je n'ai pas de retour. Je sens le blog comme quelque chose d'arrêté, comme étant de l'ordre du journal, intime ou non. Je ne dais pas un journal : je travaille - je ne sais pas comment dire ça autrement. 

Du coup, c'est en travaillant pour ce lieu sans lieu, ces pages sans pages, et un livre sans forme, que je me suis senti de capable de dire quelque chose sur mon travail, et sur moi-même. [...] J'ai parlé de ce que j'appelle "le Juif en moi", c'est-à-dire pas seulement le fait de savoir en quoi je me sens juif, mais les souvenirs liés à l'histoire des Juifs, voire aux histoires juives en tant que telles. [...] J'ai parlé de la Russie, bien sûr, de mon premier pays, de ce pays et de cette langue qui a formé toute ma sensibilité, mes goûts, mon oreille, - ce pays où je suis sans y être, et où, dès que j'y suis, je me sens plus étranger que tous les étrangers du monde. J'ai parlé de la Bretagne, parce que je vis en Bretagne..."

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André Markowicz, Partages, Inculte, 2015, p. 301.  

le vendredi 6 à 12h15  j'interviendrai dans le cadre des 9èmes Enjeux contemporains de la Maison des écrivains et de la littérature ("Comment Terre ?") et ça se passera au petit auditorium de la BNF en compagnie de Loïc Fel et de Benoît Legemble autour de l'art, de la nature et de la recomposition... Programme ici : http://www.m-e-l.fr/rencontres-publiques.php?id=441

- le samedi 7 à 11h j'interviendrai dans le cadre du Festival Esprits libres consacré aux frontières et ça se passera au couvent des Récollets (métro Gare de l'Est) pour un grand débat, avec Pascal Manoukian, Claire Rodier, Nicolas Delalande et Pap Ndiaye à propos de la dialectique majorité/minorité/marginalité... Programme ici : http://festival-espritslibres.librest.com/2015/-Le-programme-.html

Vous êtes les bienvenu(e)s !

esprits

 

15 octobre 2015

une semaine à Paris

images

lundi 4 octobre à 16h j'étais l'invité de Marie Richeux dans son émission "Les Nouvelles Vagues", sur France Culture, où j'inaugurais une semaine entière - et passionnante - consacrée aux cartes et à la cartographie. Si vous avez manqué cette émission, vous pouvez (encore) l'écouter ici : 

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5091237

jeudi 7 octobre à 19h30 j'étais l'invité de la librairie Charybde, à Paris (12e). Si vous avez manqué cette rencontre et mon entretien avec Hugues Robert, vous pouvez l'écouter ici :

Rencontre avec Emmanuel Ruben (Librairie Charybde, 7 octobre 2015)

 

01 octobre 2015

voyage en France

indexBonjour à toutes et à tous,

je suis arrivé en France avant-hier et je repars demain en tournée :

je serai donc :

- le vendredi 2/10 au festival international de géographie de Saint-Dié, à 15h à la Médiathèque Jean de la Fontaine (Saint-Roch)
- le dimanche 4/10 aux journées Julien Gracq à Saint-Florent-le Vieil, à 11h au grenier à sel de la Maison Julien Gracq, présentation de la Chambre des cartes par Jean-Louis Tissier & Emmanuel Ruben. A 17h je m'entretiendrai avec Jacques Boislève & Arno Bertina à propos du "cercle des amis licencieux : l'éros gracquien lu à la lumière de ses contemporains". C'est à l'auditorium de l'abbaye.

- le lundi 5/10 sur les ondes de France Culture, dans l'émission de Marie Richeux, "Les Nouvelles Vagues", j'inaugurerai une semaine consacrée à la cartographie
- le mardi 6/10 à 20h30 aux "Les mardis littéraires de Jean-Loup Guérin", café de la mairie à Saint-Sulpice, Paris (6e)
- le mercredi 7/10 à 19h30, rencontre à la Librairie Charybde, Paris (12e)
- le samedi 10/10 à 15h00, rencontre à la librairie Majolire à Bourgoin-Jallieu

Après quoi, heureux qui comme Ulysse, je retournerai en Serbie.

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