l'araignée givrée

16 février 2024

Zipango

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Petite histoire des représentations du Japon à travers les cartes. On sait qu'avant Marco Polo, personne n'avait jamais entendu parler de cette île que le bonimenteur vénitien appelait Zipango et disait si riche en or que tout, les toits, les façades, les pavés y était couvert de 2 doigts de ce métal précieux. On sait aussi que si Christophe Colomb n'avait pas cru dans les bobards du Vénitien, et s'il n'avait pas possédé un portulan localisant Zipango à la place de Cuba, il n'aurait jamais découvert l'Amérique. Lui au moins mourut persuadé d'avoir atteint son objectif. Pour ma part, j'aurais préféré découvrir Zipango avant d'avoir découvert le Midwest mais que voulez-vous, c'est ainsi, pas moyen de rembobiner cette histoire. Les Européens ont mis longtemps avant de comprendre que le Japon ne s'appelait pas Zipango et qu'il n'était pas une île mais un archipel. Jusqu'à la toute fin du XVIe s, toutes les représentations qu'ils en donnent sont exagérément fantaisistes, et bien sûr personne n'envisage l'existence d'une île comme Hokkaido. Pendant ce temps, les Japonais, eux, cartographient leur archipel depuis le VIIe s et la pénétration du bouddhisme, car il faut bien savoir qu'elle île est à quel daimyo dans ce formidable puzzle. Les cartes dites Gyogi du nom d'un moine cartographe de Nara prennent la forme de puzzles aux frontières internes bien délimitées dont le centre est toujours Kyoto, cœur de l'archipel dont partent toutes les routes. Puis, via Nagasaki, grâce aux jésuites portugais et aux marchands hollandais, art nippon et science européenne s'hybrident au point que le grand peintre Kano, au début du XVIIe s, peut réaliser cette merveilleuse carte-paravent où un Japon d'or flotte parmi des nuages d'or. À l'époque d'Edo, la Pax Tokugawa règne sur un Japon fermé pendant 250 ans, et les cartes deviennent à la mode dans l'archipel : on les retrouve sur des boîtes de médecine, des tsuba, des netsuke, chaque artiste de l'ukiyo-e rivalise d'audace pour proposer sa vue panoramique embrassant tout l'archipel. C'est alors qu'un fils de pêcheurs devenu brasseur de saké puis astronome amateur se met en tête de mesurer un degré de latitude terrestre...

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15 février 2024

L'archipel remue

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Ça tangue un peu à Kyoto depuis hier. Vers 15h30, j'étais à l'EFEO - charmante bâtisse tout en bois - où je venais d'avoir une discussion passionnante avec son directeur Christophe Marquet à propos d'Ino Tadataka et de Siebold, lorsque, descendu au rdc pour fouiner dans la bibliothèque, j'ai entendu une sorte de roulement de tambour et senti vaciller toutes les cloisons. Je me suis cramponné au bureau de Mai, la bibliothécaire, et nous nous sommes regardés, hagards, stupéfaits, dans le blanc des yeux, pendant quelques secondes. J'ai senti qu'elle comprenait lorsque, incapable d'articuler le moindre son, j'ai fait un écart vers la gauche à la recherche d'un abri. Une grimace s'est alors dessinée sur son visage, elle a agité la main droite et j'ai compris que mon réflexe n'était pas le bon en voyant les livres vaciller sur leurs étagères. Alors, je me suis recramponné à son bureau et j'ai tenté de lire dans ses yeux l'évolution de la situation. Les étagères se sont calmées, le bureau est redevenu une surface étale et Mai a souri et même émis un petit rire de soulagement : c'était terminé. Tout cela bien sûr a duré quelques secondes, mais je n'avais jamais su qu'une seconde pouvait être aussi longue. Je n'arrivais toujours pas à parler, j'ai grimpé à l'étage dans mes pantoufles et fait mine de reprendre mes recherches. Le directeur est sorti de son bureau, impassible, et m'a délivré l'information : Magnitude 4,3, épicentre au sud de Kyoto, imaginez alors un peu ce que ça donne, 7, vu que c'est exponentiel. La journée s'est poursuivie sans autre événement notable et je n'y ai pas repensé jusqu'à ce matin, où le béton de la villa a tremblé un instant alors que j'étais face à mon écran, tel un paquebot qui fait une embardée. Les séismes viennent nous rappeler que nous sommes en mouvement. Nous nous croyons immobiles, mais nous tournons, et la Terre remue sous nos pieds car elle est vivante, la Terre, elle ne tourne pas seulement autour de son axe et du soleil, elle se métamorphose en permanence, sa peau se tend et se détend. Un archipel n'est pas seulement incontournable, il est infixable, on ne peut le figer, il remue nuit et jour.

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13 février 2024

Tango Kyoto

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C'est en tapant Tango Kyoto sur Internet - la danse argentine est à la mode au Japon - que je suis tombé sur Tango la presqu'île et Tango le train. Tu veux danser, eh bien tu vas danser ! Le Tango relay n'a pas volé son nom, c'est un fabuleux tortillard, intérieur bois décoré d'aquarelles roses, qui tangue formidablement vers la mer du Japon, d'une vallée l'autre, à travers un Japon brumeux et oublié. Descendu à Miyazu, où les pêcheurs comptaient les bonites, j'ai roulé plein nord sous les sommets griffés de neige vers Amanohashidate, l'un des 3 plus beaux paysages japonais selon les poètes classiques. Il n'y avait que quelques touristes chinois venus admirer du haut d'un belvédère le tombolo planté de 8000 pins, ce pont flottant des songes, que les 2 premiers kamis, Izanagi et Izanami (Adam & Eve nippons) auraient arpenté pour descendre du ciel, s'accoupler et engendrer les 8 premières îles de l'archipel. De mon côté, je me suis contenté de le traverser à vélo mais il est vrai que j'avais l'impression de flotter entre ciel et mer dans la lumière divine d'un matin radieux. Sur la baie placide d'Ine, les faucons tourbillonnaient en criaillant pour éloigner les mouettes, des îlots hirsutes surgissaient des flots tels des périscopes de sous-marins, les toits des maisons-bateaux (funayas) rutilaient sous le soleil au zénith. Ayant avalé un maquereau grillé, j'ai repris, soleil dans les yeux, le tango endiablé de la route le long des côtes vertigineuses de la presqu'île ressuyée de ses neiges avec l'impression pour la première fois de voir le Japon comme l'avait vu Ino Tadataka en 1803. Nicolas Bouvier écrit quelque part que la presqu'île de Tango est une Bretagne nippone. C'est vrai qu'il y a des moments où l'on pense au Finistère devant la cavalcade des vagues, le bleu tranchant de la mer, la dentelle des rias, le liseré rose de la roche. Mais 10 km plus loin c'est l'Esterel, puis 10 km plus loin la baie d'Halong, rocher vertical, mer émeraude. Puis on retrouve la Bretagne avant de déboucher sur une grande plage de sable où le vacarme entêtant des vagues invite à méditer. La mer m'avait tant manqué que j'aurais voulu pédaler vers l'ouest à ses côtés jusqu'au coucher du soleil.

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12 février 2024

Le Temple du Soleil

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Les aventures de Tintin au Japon se poursuivent. Hier matin, c'était l'épisode Temple du Soleil. Pour le 2684e anniversaire de l'archipel, je suis allé voir le Hochi Matsuri, le festival du feu organisé sur les hauteurs de Kyoto par la secte Agon Shu. Pour un peuple qui prétend descendre directement de la déesse du soleil Amaterasu, un beau brasier s'imposait, histoire de souffler dignement ces 2684 bougies célèbrant le jour (11 février 660 av JC) où le premier empereur Jimmu (Puissance divine), arrière-3x-petit-fils du Soleil, condescendit à descendre du ciel pour prendre possession des 8 îles de l'archipel, armé d'un sabre, d'un morceau d'ambre en forme de fœtus et d'un miroir magique lui permettant de voir toutes les îles du Pacifique. L'idée de fusionner bouddhisme New Age et mythologie shintô germa en 1954 dans le cerveau d'un taulard. Masuo Tsutsumi, un trafiquant d'alcool, aurait reçu en taule la visite de Kannon, boddhisatva de la miséricorde, alors qu'il s'apprêtait à se trancher les veines. Les gourous sont souvent des revenants. Il se rapprocha de la vraie secte de la Terre pure avant de partir en Inde pour trouver le vrai bouddha, dont il rapporta la vraie parole, une authentique relique et la conviction que toutes les autres sectes (167 rien qu'au Japon) étaient dans l'erreur. La cérémonie d'hier commença par une danse chamanique devant le mandala, se poursuivit par le rituel du sabre de Susanoo (kami des tempêtes, des vents et de l'océan), des tirs à l'arc et se termina par la mise à feu de 2 énormes meules de branches de cyprès, dans une ambiance joyeusement wagnerienne qui me donna juste envie de partir au nouvel an chinois, surtout quand je lus en toussant dans les cendres que le fondateur de la secte Aum (le gaz sarin), avait été un disciple d'Agon Shu.

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11 février 2024

Chinatown Kobe

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Il faudra que je comprenne un jour pourquoi j'aime tant les ports. Je n'ai pas grandi au bord de la mer, mais dans un arrière-pays au pied du Jura, où l'on ne vit jamais la moindre mouette s'aventurer. Les neiges y étaient plus fréquentes qu'aujourd'hui, raison pour laquelle la Zyntarie est un pays de neige, mais c'est aussi un archipel, ce qui dit bien cet attrait d'enfant pour la mer. Aujourd'hui jai décidé de vivre à Toulon, dans un grand port qui a longtemps rêvé d'Orient, d'où l'on peut toujours s'embarquer vers de vraies îles, des archipels très réels. De Kobe, je ne savais rien, je revois juste les images du séisme à la télé, un jour de janvier 1995, premières images réelles d'un pays qui se résumait jusque-là aux Tortues Ninja et à DragonballZ, je revois les fameux viaducs qui survolaient le port sciés en deux, les routes renversées à la verticale, les grues effondrées, les docks crevassés. Des crevasses ont été conservées, sous les lampadaires demâtés, au mémorial du parc Meriken, pour rappeler ce jour où la terre a tremblé, emportant 6437 personnes dans le gouffre ou dans les flammes. Aujourd'hui le danger persiste mais il fait bon vivre à Kobe. Après un petit détour par Chinatown (Nankinmachi) où l'on fêtait le nouvel an chinois sous le signe du dragon avec danse du lion, danse des fleurs et stands de canard laqué, je suis allé flâner sur les quais. Comme le nouvel an chinois coïncidait avec l'anniversaire du Japon (2684 bougies dont quelques-unes sont un peu légendaires), nous étions nombreux à flâner en ce jour férié. Une femme en robe rose improvisait une chorégraphie face à son smartphone planté sur un trépied, une jeune fille cuvait sa cuite de la veille couchée sur le trottoir, des fillettes coursaient les pigeons avant de s'endormir dans les trains bondés, on sentait légèrement craquer la croûte de l'hiver, alors je me suis assis par terre contre un bollard d'amarrage et j'ai tourné le dos à cette ville de bric et de broc qui s'étire d'est en ouest, coincée comme la Côte d'Azur entre mer et montagne. Les grues levaient leur bras vers le ciel, la soleil et la mer apaisaient les nerfs, les trompes des bateaux dissipaient les brumes de l'exil.

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10 février 2024

Hase-Dera sur les traces de Nicolas Bouvier

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Il suffisait que Sylvain Cardonnel me raconte l'histoire de la photo de Nicolas Bouvier entouré de bonzes au temple Hase-Dera qui fait la couverture de la biographie de François Laut pour que j'enfourche mon vélo et fonce plein sud. Quoique le paysage ne fût pas très excitant jusqu'à Sakurai, sauf les derniers kilomètres tout schuss dans les gorges du Yamato, je n'ai pas regretté cette virée de 110 km et 1000 m de dénivelé à travers les montagnes de Nara lorsque je me suis retrouvé devant la porte monumentale et son envolée de 399 marches abritées par une élégante galerie en bois. J'étais le seul visiteur à me pointer à ce moment-là et javoue que j'éprouvais la même terreur que l'arpenteur de Kafka au pied de son château. Que m'arriverait-il là-haut ? Pourquoi donc avoir fait ce si long chemin depuis Kyoto ? Est-ce qu'un sage à longue barbe blanche m'attendait là-haut pour m'apprendre les techniques secrètes d'un art martial inconnu ? Face à l'immense kannon à 11 faces de 10 m de haut, réplique ancienne du premier du genre au Japon (le temple remonte à l'an 686), un bonze avisant ma casaque rouge qui détonne dans le paysage d'hiver et ne respecte pas le violet traditionnel des kesa, tandis que mes chaussures font clic-clac comme des soques, me demande d'où je viens. Mes 110 bornes à vélo depuis Kyoto ne l'impressionnent pas. Lui arrive de Nagoya, il a fait 140 km.... en Toyota ! Eh oui, nous ne sommes plus en 1956, quand Nicolas Bouvier, après la descente du Tokaido (bon, il n'a pas tout fait à pied) se pointait ici avec un certain Alain Villeminot et, s'étant assoupi sur le balcon en bois du hondo entendait un jeune bonze lui murmurer le dernier haïku de Basho : "Tabi ni yande" (en voyage mais souffrant) "Yume wa" (mon rêve) "kareno o kakemeguro" (erre sur une plaine déserte). Mon bonze a tout de même un sourire rayonnant, une brave tête à la Jean Lebrun et je sens qu'il ferait un bon compagnon. Il refuse que je le prenne en photo. Alors je trace mon chemin vers Asuka et j'arrive devant le kofun de Takamatsuzuka alors que le paravent mauve du mont Kongo s'imprime très net en arrière-plan dans le soleil couchant.

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09 février 2024

Journée Nicolas Bouvier à Kyoto

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De retour d'Hokkaido, journée Nicolas Bouvier à Kyoto. Sylvain Cardonnel est intarissable sur l'écrivain-voyageur : il connaît toute la chronologie des voyages de Bouvier dans le "pays extrême", il a tous ses livres dans son bureau, dont la fameuse édition originale de "Japon" chez Rencontre (1967), il a retrouvé les articles que Bouvier publiait dans la presse nippone pour gagner sa croûte, et il sait localiser le fameux pavillon de l'auspicieux nuage (Zuiun-ken) où NB vécut en 1964 ; il m'y emmène à vélo, mon sac chargé de livres.En feuilletant ces livres enfin rendus pour moi à la source dont ils ont jaiilli par la présence magnétique, illuminatrice, des images, tout me confirme les notes que j'ai grattées hier dans l'express Hakodate-Sapporo en relisant pour la énième fois la Chronique japonaise. Ce qui me frappe dans ces textes, c'est que la géographie de Bouvier est fondamentalement humaine : ce qui l'émeut ce n'est pas le paysage, c'est le visage. Non pas la "face de la terre" si chère à Julien Gracq mais la "terre humaine" telle que la concevait cet autre géographe, Jean Malaurie, l'homme qui parlait aux pierres et qui nous a quittés avant-hier. Photographe et iconographe avant même d'être un écrivain, NB a très tôt appris à lire dans les plis de l'âme. Capable de consacrer tout un paragraphe à la description d'un vieillard pour dire le génie d'un lieu, il est le contraire de ces misanthropes de notre temps qui fustigent à tout bout de champ cette touristification du monde dont ils sont eux-mêmes coupables - je pense à Sylvain Tesson, entre autres. Mais il faut dire que Bouvier voyageait dans un monde d'avant le masque chirurgical, le smartphone et la perche à selfie qui ont zombifié le troupeau plus efficacement que les bigoteries d'antan. Si Hokkaido lui a tant plu, c'est que les rencontres y sont plus émouvantes que partout ailleurs au Japon : un soir à Hakodate, un barman et sa femme m'ont pris dans leurs bras après quelques rasades de whisky. Dans un pays où l'on ne se touche pas et où 2000 ans de raffinement ont appris à ne jamais déranger un étranger, cela fait un bien fou de sentir un peu de chaleur humaine percer sous la neige.

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07 février 2024

La vallée des enfers

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Avant Ino Tadataka, Hokkaido sur les cartes ressemblait à ça. Le dessin n'est pas d'un enfant ni d'un Aïnou qui n'aurait pas tâté la carotte et le bâton de la colonisation, mais d'un contemporain d'Ino, Hayashi Shihei, samouraï érudit. Notez qu'il n'a pas oublié l'essentiel : les volcans qui sont partout sur cette île grande comme l'Irlande et belle comme l'Islande. Il faudra donc attendre 1801 et la carte présentée au shogun pour que Hokkaido acquière la forme d'une raie coincée entre le harpon de Sakhaline, le boomerang de Honshu et les hameçons des Kouriles. De cette grande raie volcanique, je n'aurais sillonné que la queue, et c'est avec une pierre dans le ventre que j'ai quitté ses neiges fumantes où j'ai cru retrouver le mystère de la Zyntarie. En Zyntarie aussi, il y a des volcans, des geysers jaillissant de leurs cratères et bombardant l'atmosphère d'eau bouillante. Les Zelthes, peuple autochtone, sont aussi animistes que les Japonais et ces Aïnous qu'ils n'ont pas fait disparaître. L'animisme s'impose là où la terre sent le soufre et remue sous vos pieds comme une marmite. Qui n'a pas vu bouillir un torrent sous la neige ne comprendra rien au culte shintô et à l'âme japonaise. À Noboribetsu, un lendemain de cuite au whisky d'Hokkaido, on peut se glisser tout nu sous la neige dans une de ces marmites de la vallée des enfers. En bravant les interdits on peut aussi fausser compagnie aux files de touristes et s'enfoncer dans des neiges encore vierges vers le lac de cratère d'Oyunuma, le plus grand geyser du Japon, d'une belle couleur opaline. J'ai rêvé toute la journée de prendre un train de nuit pour Abashiri où la télé - dans mon sauna !, au Japon on ne lui échappe jamais - montrait hier soir des orques piégées par la banquise tandis que Tokyo paniquait sous la neige fondue. Mais je ne sais plus voyager sans mon vélo et je me suis souvenu que même Ino n'avait pas poussé l'aventure jusque-là. Il m'a suffi d'imaginer les selfies des touristes sur les glaces dérivantes pour vouloir faire demi-tour. Sur cette planète dont tous les finisterres sont selfisés, heureusement que nous avons encore des Zyntaries pour voyager vraiment.

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06 février 2024

Hakodate, Zyntaria

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Non je n'ai pas pris le bateau pour Vladivostok quoique la tentation serait grande, si la Russie n'avait pas été rayée de mes envies depuis bien avant la guerre en Ukraine, depuis que j'ai compris qui était Poutine alors que j'abandonnais mes études de russe à l'Inalco. Non, je suis arrivé hier soir en Zyntarie, capitale Hakodate. Paysages : neigeux et colorés sous un ciel bleu, la mer d'un bleu vif partout à l'horizon. Régime alimentaire : poisson cru, poisson séché, œufs de poisson, fruits de mer, ce qui fait des marchés très colorés, où l'on pêche sa seiche soi-même avant de la manger encore remuante. Mode vestimentaire : fourrure obligatoire. Relation avec le voisin russe : la guerre n'est pas finie mais on garde les églises orthodoxes, leurs coupoles sont faites pour ces paysages neigeux. Langue : le zyntarien est très vocalique. Cinéma : dans le genre Kaurismäki. Hobbies : sauna et batailles de boule de neige. Plus sérieusement, j'étais venu sur les traces d'Ino Tadataka et de la République d'Ezo. Ah vous ne connaissez pas plus que la Zyntarie ? Mais que fichiez-vous en cours d'histoire-géo ? Le 20 octobre 1868, les troupes du shogunat débarquent à Hokkaido. Elles refusent la restauration de Meïji, qui consiste à révérer un gamin de 16 ans comme un dieu vivant et à remiser les sabres au vestiaire du moyen-âge. Parmi ces derniers samouraïs, un certain Jules Brunet. Officier d'artillerie venu pour moderniser l'armée shogunale sur les conseils de Napoléon III, il a un faible pour le bushido et ne veut plus quitter le Japon. Le vice-amiral Enomoto, l'homme qui a défié l'empereur, le nomme ministre des affaires étrangères de sa République insulaire. Tom Cruise a cru pouvoir incarner cet aventurier moustachu dans un uniforme de yankee, preuve du déclin de la France dans le monde. La guerre civile durera plus d'un an et fera plus de 8000 morts. L'indépendance d'Ezo sera aussi éphémère que celle de la Zyntarie. Avant de quitter le Japon, Brunet découvre une carte d'Ezo qui avait séduit le shogun quelques decennies plus tôt. Il décide de l'emporter en France. En 1971, un certain Yves Peyre, voulant restaurer une grange... La suite en 2027.

05 février 2024

Danser sur la glace à Sapporo

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J'avais de nombreuses raisons de prendre le "chemin de la mer du Nord" - en japonais Hokkaido. La première est liée à Ino Tadataka - toujours lui. Le 3 juillet 1800, accompagné de 6 personnes parmi lesquelles son fils de 15 ans, le géographe autodidacte débarque à Yezoshima - "l'île des barbares", comme on appelle alors la 2e plus grande île de l'archipel, qui n'est japonaise que parce que le shogun, plus rapide que le tsar, en a décidé ainsi l'année précédente. Il mettra un peu moins de 6 mois à faire le tour d'une île peuplée de moins de 50 000 âmes - et encore, Ino trichera sur ce point car il n'ira pas au nord, sur la mer d'Okhotsk, qui doit être gelée en ce moment. Mais il sera le premier géographe à dessiner les contours d'une île jusque-là terra incognita. En août 1965 un autre de mes héros intimes débarque à Hokkaido : Nicolas Bouvier qui fuit la fournaise de Kyoto vient de remonter tout le Tohoku à pied et en bus sur les traces de Basho. Il fera le tour de l'île dans le même sens qu'Ino : contraire des aiguilles d'une montre. Il en reviendra avec les plus belles pages de son carnet nippon, enchanté par cette Suisse insulaire qui comptait déjà 5 millions d'âmes. Des toponymes dont personne n'a entendu parler en Occident apparaissent soudain sur l'atlas de la littérature. En 1988, Murakami fait de Sapporo le cadre de son roman Danse, danse, danse. Il neige tous les jours et le narrateur s'emmerde, mais il commence à lui arriver de drôles d'aventures qui transforment sa morne vie en roman kafkaïen et donnent envie, bizarrement, de retrouver le fameux hôtel du Dauphin. Enfin, depuis 1950, Sapporo est le théâtre du yuki matsuri, le festival de la neige. Aujourd'hui ce sont des millions de touristes qui affluent du monde entier pour retomber quelques heures en enfance et patiner sur le verglas avec plus ou moins de grâce parmi 200 bonhommes de neige et quelques statues taillées dans du cristal de glace. J'étais l'un d'eux. Tout cela serait un peu kitsch si c'était éternel mais justement c'est éphémère, alors "il faut danser tant que la musique durera." Pendant 24h à Sapporo, j'ai eu la sensation de danser dans la neige et sur la glace.

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04 février 2024

Setsubun, l'éveil du printemps

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Trop occupé ces jours-ci à guetter les premiers signes de l'éveil du printemps pour prendre le temps de noter mes impressions du Japon. Après les portes ouvertes à la Villa jeudi, tout est allé trop vite. Poussé vendredi par le vent du nord, j'ai roulé dans la plaine du Yamato, sous les nuages et les échangeurs d'autoroute, en direction d'Asuka. Mais comme j'étais parti un peu tard - la soirée fut arrosée au shochu - j'ai dû m'arrêter au Yakushi-ji, au sud de Nara, où les pruniers étaient en fleurs sous une vénérable pagode blanche dont les 6 toits contemplent la plaine depuis 1300 ans. Retour en train pour un dîner sur les bords du canal chez Eda, à Guilo-Guilo avec Michaël Ferrier et Sylvain Cardonnel. Au menu, dont mes papilles se souviennent encore, les merveilles succèdent aux merveilles. Les petits plats s'enchaînent trop vite pour que je retienne tout ce que mon palais découvre. Le printemps s'éveille là aussi, sous la langue, un printemps fait de yuzu et d'edamame, d'œufs de caille confits et d'alevins de congre, de sériole toastée au chalumeau et de sauce de sésame noir, de tempura de laitance de morue, croquante sous la dent puis fondante en bouche, de foie de lotte et de shiitake, de câpres et de pousses de bambou, de concombre de mer, de laitance de fugu (le poisson-globe dont le poison peut vous tuer en moins de 4h) marinée et fermentée dans du son de riz. Des fleurs de saison, des rameaux de prunier, des zestes d'agrumes inconnus, des herbes dont je n'ai pas retenu le nom accompagnent ces saveurs iodées, acidulées, pour vous surprendre à chaque bouchée et je me sens un peu idiot de restituer tout ça dans un drôle de bazar quand la cuisine japonaise est si ordonnée, si compartimentée, archipel chamarré de sensations. "Le mélange se fera dans ta bouche", dit le chef à une touriste italienne qui se demande dans quel ordre attaquer les aliments. Le repas se termine par des fraises, des mochis caramélisés et un mini tiramisu au matcha. Place à la deuxième partie de soirée sous le signe de Princesse Mononoke, dans l'univers kitsch de Takashi Murakami, mais c'est chez Kaï, comme d'habitude, que tout se finit, entre les photos cornées et les verres de saké.

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31 janvier 2024

Transformer son mur en archipel

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"L'Archipel est un passage et non pas un mur", écrivait Édouard Glissant. Depuis que je réside à la Villa Kujoyama, je tente de faire de mon mur un atlas, un archipel, un passage. Ou plutôt des passages, au pluriel, pour reprendre un titre de Michaux, ce grand connaisseur de l'Asie. Passages que j'arpente à vélo, sur les traces d'Ino Tadataka, le premier géographe moderne du Japon, l'homme aux 2 vies, qui marcha 40 millions de pas et donna à son pays le visage qu'il conserve aujourd'hui, celui d'un dragon la tête en bas, alors que jusque-là, sur les cartes, le Japon ressemblait plutôt à une sorte de tubercule, un de ces daikon aux contours improbables. Depuis que j'ai atterri ici, je suis sous extase - une extase géographique, la forme que prend chez moi cet étoilemenent dont parlait Barthes, mais je crois que Foucault, évoquant quant à lui sa découverte du Japon, employait bien le terme d'extase. Alors qu'improviser est ici hautement périlleux, j'improvise presque tous les jours, ne sachant pas où mon vélo aura le caprice de me mener le lendemain, dessinant sur l'Atlas du Japon des tracés tout à fait erratiques, me dispersant, m'éparpillant, me dissolvant. À mon seul désir : tel pourrait être ma devise du moment - oui, mon vélo se change parfois en licorne. Une seule contrainte tout à fait oulipienne dans cette dérive et cette débauche de luxe : écrire chaque jour 2200 signes à partir de 10 photos, le format Instagram. Cela donne des instantanés du Japon, ascétiques et archipelagiques, où il y a sans doute des erreurs, des clichés, des bêtises, mais cela m'oblige à écrire chaque soir mes impressions non pas au fil du pinceau mais au fil du pouce puisque je pianote ces 2200 signes directement sur l'écran de mon smartphone en revenant de mes virées, porté par l'adrénaline, sans passer par la case du carnet (que je réserve aux réflexions plus élaborées). Au final, cela fera 264 000 signes et qui sait, peut-être un livre. Demain c'est portes ouvertes à la Villa, le béton respirera, le mur sera un passage, mon studio vous accueille à partir de 14h, et nous discuterons avec Michaël Ferrier du concept d'archipel en littérature.

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30 janvier 2024

Les jardins secs japonais sont des archipels

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Les jardins secs japonais sont des archipels. Chaque pierre est une île reliée à sa voisine par des liens secrets, des champs magnétiques, des lignes imaginaires qui tracent des ponts invisibles. Chaque buisson d'azalée dessine un nuage. La mousse fait rivage. Le gravier blanc c'est la mer mais ce pourrait être aussi la neige. Le lichen - rhizocarpon geographicum - trace des archipels dans l'archipel. Le monde est ainsi miniaturisé sans être dupliqué. Il y a quelque chose de celtique dans cette manière d'arranger des pierres sous le ciel et de tracer des lignes sur le sol. Stonehenge, les menhirs gaulois et le cairn de Gavrinis ne sont pas si loin. Pensée d'archipel et de finisterre où l'homme, confronté à une nature déchiquetée par l'océan s'est mis à chérir quelques pierres brutes sans prendre la peine de les sculpter puisque la mer, le vent, la pluie, la neige viendront réduire à néant tous ses efforts. Mais le jardinier japonais, lui, a eu l'idée d'enclore ce dessin dans un sanctuaire, de l'isoler du vivant et de l'interdire au pas du promeneur. Il faut s'y retrouver seul comme cette après-midi au Komyo-in, seul avec le chant des oiseaux pour comprendre qu'ils ont avant tout la magie de capter la lumière, de réchauffer le corps et d'enregistrer les sons du vivant pour aider l'âme à s'évader. Ce sont des miroirs sans tain qui interdisent le narcissisme. Avec leurs jardins secs les moines zen ont inventé le land art. Ces tableaux abstraits, ces cartes en 3D, proclament que le monde n'est pas fait pour être possédé ni même parcouru mais pour être contemplé. Et si la plupart des jardins ne peuvent être embrassés d'un seul coup d'œil, comme au Ryoan-ji, s'il est parfois impossible de compter le nombre de pierres, cest parce que le moine zen sait, contrairement au cartographe, que le monde est incommensurable, de même qu'est incommensurable la longueur des côtes de l'archipel. Alors il faut accepter son ignorance. Regarder grandir les ombres. Guetter les premières odeurs. Sentir venir l'éveil du printemps. En allant pédaler au bord de la rivière grossie par la première fonte des neiges, j'ai pu vérifier qu'il allait se réveiller, le printemps : des insectes voletaient dans l'air, les narcisses étaient en fleurs.

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29 janvier 2024

Le chemin étroit à travers les neiges vers la mer du Japon

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125 km à travers le pays de neige pour voir enfin la mer du Japon ! Ça faisait des jours que je guettais la météo propice pour mettre cap au nord. J'avais décidé de me recueillir en partant sur la tombe de Basho, l'auteur du Chemin étroit vers les contrées du Nord (traduction Nicolas Bouvier), le saint-patron des poètes nomades et des écrivains voyageurs, qui repose auprès du samouraï Minamoto no Yoshinaka, au Gichu-ji à Otsu, mais hélas le temple était fermé. J'ai donc poursuivi ma virée vers le nord sans la bénédiction de son fantôme, longeant le lac Biwa sur la rive gauche avant de traverser le pont vertigineux qui le coupe en 2. Sur la rive droite, je me suis recueilli au sanctuaire de Shirahige dont le torii rouge, les pieds plongés dans l'eau, fait toujours de beaux contrastes avec les cimes enneigées des Alpes japonaises qui se devinent dans les lointains. Fasciné par la pyramide blanche du mont Ibuki qui ensorcelait les nuages, je pédalais vent dans le pif en me récitant la première phrase de Pays de neige, qui commence par "kokkyo" : la frontière. Je n'avais pas franchi de tunnel comme Shimamura, le héros du roman, j'étais juste passé devant un grand torii rouge mais voici que le blanc envahissait le champ de vision et que l'effet d'albedo me donnait l'impression d'avoir chaussé des skis et de dériver dans la Zyntarie de mes rêves ou le Jura de mon enfance (j'aperçus même le clocher vert d'une église s'imprimer devant le mont Ibuki, et ce n'était pas une hallucination) s'il n'y avait eu quelques détails pour me rappeler que j'étais bien au Japon, le seul pays au monde où vous pouvez voir des palmiers, des cocotiers, des orangers dans la neige. Je compris que le grand torii rouge n'avait pas été dressé là pour rien : il marquait la frontière entre le Japon de l'endroit et le Japon de l'envers. La route à présent s'éloignait du lac, grimpait dans la blancheur, étroite et frangée partout de neige, on traversait des bourgades emmitouflées dans une couette de plus en plus onctueuse, des mémés cassées en 2 sur leur pelle déblayaient leur allée, des vieillards évacuaient la neige dans des brouettes pour tailler à l'angle des rues des Fuji miniatures, l'albedo me brûlait les joues, je me sentais joyeux comme jamais, la neige décuplait l'extase géographique, mais condamnait aussi toutes les déviations prévues sur mon itinéraire pour échapper aux tunnels, aux camions, aux flaques d'eau, si bien que je fus vite trempé. J'arrivai juste à temps au petit port de pêche de Mihama pour voir le soleil effleurer les sommets poudrés de neige, dans une sorte de Norvège de l'esprit.

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27 janvier 2024

Abolir la frontière entre l'écriture et le dessin

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Abolir la frontière entre l'écriture et le dessin : c'est ce que j'ai toujours cherché à faire dans mes livres, depuis Halte à Yalta (2010) le premier publié mais non le premier écrit, dont l'incipit est " l'idéal serait de vous faire un dessin". Un idéal que je poursuis depuis tant d'années et que je ne suis jamais parvenu à atteindre puisqu'on passe sa vie à échouer mieux. Cet idéal est peut-être derrière moi, à moins qu'il faille attendre d'avoir 100 ans, comme disait Hokusaï pour savoir enfin dessiner. Je porte en moi cette nostalgie de l'enfance, que je décris dans L'Archipel de l'écriture, mon dernier livre paru en 2023 aux éditions du Robert. Nostalgie d'une autre époque de l'écriture où l'enfant croyait encore que les mots pouvaient être des choses, que le divorce n'avait pas encore eu lieu entre le réel et le langage et qu'il suffisait de décreter qu'un pays existe et d'y croire dur comme fer, le cartographiant tous les jours et le pourvoyant tous les jours de légendes pour qu'il existât pour de bon. Dans L'Archipel de l'écriture je reviens sur le déclic que j'ai vécu à l'âge de 24 ans, lorsque face à un bois de bouleaux, au bord de la mer Baltique, le désir de dessiner est revenu dans ma vie, comme un complément indispensable de l'écriture, comme une langue mineure négligée depuis trop longtemps. Le déclic revient, presque 20 ans plus tard, au Japon, car ici le divorce entre le dessin et l'écriture n'a pas encore eu complètement lieu, c'est ce que m'apprend la voie du shodo, où l'on apprend à dessiner des bambous comme on apprend à écrire le kanji bambou, en répétant 100 fois le même geste appris dans des dictionnaires de dessin comme il y a des dictionnaires de calligraphie, répétant 100 fois le même mouvement qui suit l'afflux de la sève dans la tige, du bas vers le haut, pinceau trempé dans l'eau puis dans l'encrier, la pointe imbibée de cette encre qui se déposera dans les feuilles en jetée de pinceau, du haut vers le bas. C'est peut-être aussi pour cela que j'ai toujours aimé les cartes de géographie : parce que la carte - a fortiori les cartes d'Ino Tadataka - est avant tout une calligraphie.

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26 janvier 2024

Le charme de la neige

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"Il n'est pas besoin de dire le charme de la neige", écrit autour de l'an mil Sei Shonagon dès les premières lignes de ses Notes de l'oreiller. Et pourtant, et pourtant, la neige revient plusieurs fois dans ces notes. À la 89e, par exemple : "c'est ravissant quand la neige, sans être haute, couvre la terre ainsi qu'un léger duvet. C'est charmant aussi lorsqu'elle s'est amassée pour former un épais manteau." Elle raconte alors cette anecdote de l'empereur Murakami (sic) lançant à une dame d'honneur le défi de composer un poème sur un rameau de prunier planté dans un petit tas de neige servi sur un plateau. "C'est le temps de la neige, de la lune et des fleurs", écrivit la poétesse et l'empereur en fut charmé. Sur les 2000 haïkus qu'écrivit Basho, on ne compte pas ceux consacrés à la neige. La photo la plus célèbre de Nicolas Bouvier au Japon le montre prenant une photo sous la neige. Dans un pays trop étroit, surchargé de signes et de gens (petite statistique : si la France était aussi densément peuplée que le Japon, elle compterait 182 millions d'habitants), la neige est une respiration, et ses flocons sont presque aussi vénérés que les pétales des sakura au printemps. Selon les étymologistes, le kanji de la neige 雪 (xue en chinois, que les Japonais lisent yuki) représente ce qui tombe du ciel et efface tout comme un balai. D'où vient que j'aime tant me perdre ici dans la neige ? Sans doute parce que je suis venu au Japon pour repartir à zéro, un zéro d'avant la Zyntarie, pour renouveler mon stock d'images mentales, me dé-payser au sens propre. Dans sa préface à Pays de neige, Armel Guerne note : "Peut-on quitter le pays d'où l'on vient et se laisser guider par la jouissance, trouver vraiment dans le pays qu'on a élu une virginité de cœur suffisante pour devenir soi-même ce qu'il est ? Pour recevoir enfin de cette nature enchanteresse et qui semble pouvoir tout nous apprendre la réponse à cette question que nous pose toujours notre nature : l'incertaine question que personne vraiment n'ose en toute franchise se poser..." Suit une définition de la poésie que j'invite les pétitionnaires de tous bords à méditer.

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25 janvier 2024

Notes vocales prises en marchant 20 km dans la neige

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Notes vocales prises en marchant 20 km dans la neige.
La neige chuchote sous tes pas
Le pin gémit dans le vent
Chut ! Ne réveille pas les corbeaux !
Neige et vélo ne faisant pas bon ménage, j'ai troqué ce matin ma paire de roues contre une paire de baskets, enfilé des chaussettes en plastique et suis allé prendre un bain de blancheur. Que serait le Japon sans la neige ? Que serait la littérature japonaise sans la neige ? Bouvier, dans Le vide et le plein, observe qu'il fait froid dans la littérature nippone. Il est vrai que la neige y est omniprésente, de Sei Shonagon à Kawabata, de Basho à Murakami. Un des plus beaux romans japonais, Pays de neige, de Kawabata, commence ainsi : 国境の長いトンネルを抜けると、そこは雪国であった. "Kokkyo no nagai tonneru wo nukeruto, sokoha yukiguni datta". 23 syllabes, c'est presque un haïku. Bien des traducteurs se sont arrachés les cheveux pour traduire au mieux ces 23 syllabes. Je propose, avec l'aide d'Alyssa, ma prof de japonais : "Un long tunnel franchissait la frontière, et on était dans le pays de neige". Je n'ai pas eu besoin de franchir un tunnel ni de traverser une frontière pour accéder ce matin au pays de neige. J'ai simplement grimpé le sentier qui part de la Villa et suis allé me perdre sur les hauteurs du Daimonji (465 m) d'où l'on peut embrasser toute la ville prise dans le cirque blanc de ses montagnes. Il y a des jours comme ça où les abords de Kyoto se transforment en station de ski. Quant à moi, j'ai bien failli me transformer dans la descente en bonhomme de neige. Les randonneurs nippons, équipés comme s'ils allaient affronter l'Anapurna, m'avaient pourtant prévenu : attention, ca glisse ! Mais c'est ainsi, avec mes jambes trop longues pour mon petit torse, je n'ai jamais su descendre, et puis j'ai trop l'habitude de rouler. Quand je suis revenu en ville, toute la neige avait fondu. Effacée, la blancheur. C'était comme s'il n'avait jamais neigé sur les toits de Kyoto, comme si le songe littéraire du pays de neige s'était dissipé. Seule une aigrette, marchant à grands pas précautionneux dans les eaux étroites du Canal de la philosophie, portait sur ses échasses le poids léger de la neige.

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23 janvier 2024

Les gorges d'Uji

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Parce que son nom apparaît sur la première page de la Chronique japonaise de Nicolas Bouvier, mais aussi parce qu'on y trouve un musée entier consacré à un roman (le dit du Gengi) et une statue de phénix qui figure en bonne place sur tous les billets de 10000 yens, je voulais me rendre à Uji. J'ai donc grimpé sur ma bécane, rejoint Otsu sur le lac Biwa et de là j'ai descendu l'Ujigawa, qui sert d'émissaire au plus grand lac du pays. Le vent soufflait du sud-ouest, un vent glacial qui devait avoir traversé toute la Chine et peut-être pris naissance au Tibet, de sorte que dans les gorges-dont-j'ignore-le-nom, il caressait à rebrousse-poil la rivière. Ça faisait un beau hurlement bien rauque grâce à l'écho des falaises et de belles vagues turquoises frangées d'écume, car la rivière avait emporté avec elle un peu de la couleur du lac. Comme il faisait un froid de singe en hiver, je n'ai pas traîné longtemps dans les rues venteuses d'Uji après avoir descendu les gorges mais j'ai fait halte au Byodo-in où le pavillon du Phénix, rare exemplaire d'architecture de l'ère Heian encore debout, représente un oiseau déployant ses ailes à la surface d'un étang. À l'intérieur, un énorme bouddha Amida de cyprès laqué et doré flotte sur son lotus et vous toise de ses yeux bleus en esquissant une sorte de huit entre ses pouces et ses index tandis que des boddhisatvas (bosatsu en japonais) chevauchent gaiement des nuages, plus légers et plus heureux que des anges. On comprend que l'empereur du Japon ait été séduit il y a 15 siècles par toute cette imagerie qui attire ici les touristes chinois. J'avoue que si j'avais à choisir entre un paradis (la terre pure, en japonais jodo) promis par un dieu gras et apaisé et un autre promis par un dieu maigre et crucifié, je choisirais le premier. Mais comme il me fallait avant tout regagner la Villa Kujoyama avant la nuit tombée, j'ai repris la route du fleuve à contre vent jusqu'à la confluence des 3 rivières avant de virer à tribord toute pour remonter la Katsura au bord de laquelle il était écrit que je devais crever, puisque l'entaille de la sorcière de Gion dans mon pneu l'a rendu vulnérable à tout ce qui pique.

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21 janvier 2024

Trois jours à Tokyo

Ino Yaku-Shima

Trois jours intenses, pluvieux et passionnants à Tokyo sur les traces d'Ino Tadataka, de la Bibliothèque de la Diète au Musée national d'Ueno, du musée d'histoire de Sakura aux librairies de Jimbocho. C'est le code couleur de toutes les cartes futures qu'invente le maître japonais à l'aube du 19e s. Les cartes Michelin qui me fascinaient dans mon enfance et qui fascinent le Jed Martin de "La carte et le territoire", le meilleur livre de Houellebecq, lequel n'est pas si ironique que cela mais très perecquien et même borgesien dans son délire, ces cartes Michelin, qui dessinent la face de la France avec la grammaire symbolique des couleurs primaires, lui doivent beaucoup. La carte d'Hokkaido, la première, encore un peu approximative, au centre vide et blanc, terra quasi incognita, très proche des anciens portulans, est réalisée dans le style épuré des débuts. Avec le temps, le pinceau du cartographe s'affirme et le plein l'emporte sur le vide. Ici, deux langues de terre tentent de se rejoindre tels les doigts d'une fresque de Michelange. Là des hachures noires grignotent la mer pour figurer des falaises. Plus loin des kanjis s'échappent, fumée idéogrammatique, du cratère d'un volcan. Çà et là, la main du cartographe s'est laissé aller à dessiner, le long du rivage, les silhouettes schématiques de quelques pins. Une coulée de lave rouge lèche l'esquisse d'un volcan. Comme dans les portulans, les toponymes sont calligraphiés à la verticale, perpendiculaires au littoral. Le liseré rouge zigzague au gré des méandres d'un fleuve. À Matsushima, face à la complexité fractale de l'archipel dans l'archipel, le pied du géomètre a abdiqué, renonçant à fouler au pixel près les contours de chaque îlot, de même que le poète - Basho - avait suspendu sa voix, le souffle coupé par la beauté sidérale du paysage. Mais la main du cartographe, elle, ne renonce jamais, son liseré rouge s'égare parfois, mais il veut tout noter, ne rien laisser inachevé, les fourmis noires des cases humaines, les striures bistres des rizières, les vagues bleu vert des montagnes, les ramifications langoureuses d'un delta -- image d'un Japon quasi disparu, endigué, polderisé, saccagé...

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19 janvier 2024

Les cerfs-volants du roman

Ino Fuji San

Fuji San avait les épaules dans les nuages ce matin mais c'est une grande éclaircie qui m'attendait à Tokyo cette après-midi. Après des semaines de recherches infructueuses, le mystère entourant les cartes Ino se dévoile peu à peu. Pour la première fois j'ai pu enfin tenir entre les mains une de ces cartes, grâce à Masako San de la Villa Kujoyama, qui était parvenue, au bout d'une épuisante discussion téléphonique ponctuée de sumimasen et d'onegai shimasu, à réserver pour moi la carte de Shikoku - copie manuscrite de l'ère Meïji, toutes les autres cartes étant (paraît-il) perdues depuis le grand incendie qui ravagea le palais impérial à la fin du 19e siècle. La carte m'attendait, donc, à la Bibliothèque de la Diète, déployée sur un bureau, dans le département des matériaux rares et précieux. Chaque fois que je me retrouve face à ce genre de cartes manuscrites - qui sont pour moi les cerfs-volants du roman - je retourne en enfance et je revis les heures passées à dessiner à plat-ventre sur la moquette de ma chambre les contours de la Zyntarie. Les craquelures du papier semblaient répéter les craquelures de la croûte terrestre, les plis de la carte prolonger les plissements du relief. Une glorieuse rose des vents indiquait le sud en haut et la légende se lisait de droite à gauche. Un fin liseré rouge entourait la silhouette caprine de l'île de Shodoshima, un fin liseré rouge semblable à celui que j'avais moi-même tracé à vélo sur Strava. Mais la plus belle surprise m'attendait dans un immeuble de Meguro où je devais rencontrer 4 membres de la Société Ino Tadataka. La réunion dura 3h. 3h très japonaises pendant lesquelles c'est toute l'intrigue de mon roman qui a pris enfin forme, comme si ces 4 passionnés m'avaient attendu pendant tant d'années pour me livrer leurs secrets et pour que quelqu'un l'écrive enfin, le roman français sur le très romanesque Ino, qui aurait un lien - je n'en dirai pas plus - avec le non moins romanesque Jules Brunet, l'homme qui inspira "the last samouraï".... Affaire à suivre...

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