l'araignée givrée

11 avril 2016

Procès du vingtième siècle

proces

Demain sortira aux éditions Inculte un ouvrage collectif, En procès, dont l'ambition est de raconter une histoire à la fois globale et minuscule du XXe siècle à travers vingt procès - plus ou moins fameux, plus ou moins médiatisés - qui l'ont balisé. En couverture, l'homme qui assassina l'archiduc François-Ferdinand et dont on aime bien nous raconter qu'il déclencha la première guerre mondiale* (et enfanta par conséquent le siècle brute) vous regarde, depuis sa cellule autrichienne, avec son air de gamin buté qui sait qu'il a fait une connerie plus grosse que le monde et qui ne le regrette pas - on dirait même qu'il sourit un peu. Sous la plume de Mathias Enard vous en saurez davantage sur les derniers jours du grand héros des Serbes (si si, Gavrilo Princip a sa statue en bronze de 2m de haut ici à Belgrade et pas mal de noms de rue à sa mémoire, vous me direz, il fallait bien rebaptiser, dans les années 90 les rues portant le nom de villes perdues, genre Dubrovnik ou Ljubljana) que les Autrichiens feront crever comme un chien à Theresienstadt - aujourd'hui appelée Terezin, en République tchèque*. 

Dans ce numéro, vous trouverez, donc, des textes de : Arno Bertina, Mathieu Larnaudie, Mathias Enard, Thomas Clerc, Christophe Manon, Stéphane Legrand, Christophe Fiat, Julie Bonnie, Albanc Lefranc, Pierre Ducrozet, Marie Cosnay, Julia Deck, Frank Smith, Maylis de Kerangal, Emmanuel Adely, Claro, Hélène Gaudy, Sylvain Prudhomme.

Et vous en saurez davantage sur : les derniers jours de G. Princip ou des époux Ceaucescu, ce que les dadaïstes pensaient de Maurice Barrès, les purges staliniennes, les soupçons qui pesaient sur W. Reich dans l'Amérique maccarthyste, le martyr d'une institutrice résistante, l'ignominie de Charles Manson, la lutte pour le droit à l'avortement, la fraction armée rouge, l'affaire du pull-over rouge, les guerres fratricides du nationalisme corse, le génocide des Tutsis, les crimes croates pendant la guerre en Bosnie, etc. 

Je vous laisse aller sur le blog de Claro pour savoir quel est le sujet - étonnant comme toujours - de sa contribution : http://towardgrace.blogspot.rs/

Pour ma part, j'ai décidé de traiter du procès (impossible) de Marwan Barghouti en Israël. Certes, le procès s'est déroulé de septembre 2002 à juin 2004 mais il s'agissait du procès de la Deuxième Intifada, qui, elle, appartient pleinement, tant par la date de son déclenchement (en septembre 2000) que par l'étendue de ses causes (si l'on remonte à 1967 ou même à 1948), au vingtième siècle.

Extrait :

 

"L’homme qui comparaît ce jour-là devant la justice israélienne n’est pas un inconnu ; treize ans après, il fait figure de véritable icône. L’homme est emmuré depuis treize ans, mais son portrait se retrouve aujourd’hui sur tous les murs de son pays – et plus particulièrement sur LE mur, celui qui, sous prétexte de séparer deux peuples et d’en protéger un autre, ne fait qu’annexer des terres, détruire des oliveraies, ronger les côtes d’un archipel écorché vif, entraver la paix. Sous forme de fresque ou de graffiti, réalisé à la peinture, à la bombe, au pochoir, c’est à quelques détails près la même icône d’une victime de l’arbitraire et d’un homme révolté : les poignets menottés, les mains souvent brandies au-dessus de la tête ou serrées pour signifier son espérance et sa ténacité, parfois deux doigts levés vers le ciel en signe de victoire, le front proéminent, le crâne dégarni, les sourcils froncés, le regard rebelle et insoumis ; sa barbe de dix jours est celle d’un chef de guerre. Des slogans dans toutes les langues – arabe, hébreu, anglais, français – accompagnent en surimpression cette icône : « FREE MARWAN », « FOR THE PEACE », « WANT SECURITY, END OCCUPATION », « PALESTINIAN'S MANDELA »…"

 

* : vous savez bien que tout était prêt depuis longtemps, que les sabres n'attendaient que le coup de feu prétexte pour sortir tous chauds de leurs fourreaux, je ne saurais trop vous conseiller à ce propos, de lire A fendre le coeur le plus dur, d'Oliver Rohe & Jérôme Ferrari*** (Inculte, octobre 2015), vous en saurez davantage sur le terrible enchaînement des faits qui vont de la guerre de Libye (1911) à la première guerre mondiale en passant par les guerres balkaniques (1912-13). C'est un livre essentiel sur la question de l'écriture de la guerre et du rapport éthique à l'image de guerre. Et il était important de nous rappeler que ces conflits jugés périphériques, souvent oubliés, sont à l'origine de guerres mondiales. Pour vous donner un exemple parlant je crois, j'avais moi-même oublié ce conflit alors que je l'ai étudié, pas à fond certes, mais étudié quand même pour l'agrégation, la question, comme on dit, étant alors celle - vaste ! - des "sociétés, la guerre et la paix de 1905 à 1945". Et je crois que sans cela je n'en aurais jamais entendu parler. 

** l'occasion pour moi de vous dire que la ville est magnifiquement arpentée par Hélène Gaudy dans son récit Une île, une forteresse (tiens tiens, toujours chez Inculte, janvier 2016) - d'ailleurs Hélène Gaudy signe dans ce numéro un très beau texte sur le procès Berthier, Rivas & Gomez (Argentine, avril 2008).

*** lequel signe dans ce numéro un très beau texte sur le procès de la prison d'Ajaccio (juillet 1985). 

 

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30 mars 2016

la ligne des glaces bientôt en poche : couverture potentielle ou plutôt improbable

la ligne des glaces 36x48cm

Il y a très exactement deux ans paraissait, chez Rivages, la Ligne des glaces. En attendant la réédition du livre en poche (prévue au mois d'octobre), et comme le prochain roman, Taraconta, qui devait paraître initialement en septembre 2016 est repoussé en janvier 2017, pour des raisons sur lesquelles il est inutile de revenir ici (ne pas remuer le couteau dans la plaie) mais que tout le monde imaginera sans peine, on s'occupe comme on peut en peignant, dix ans après, ladite Ligne des glaces d'après photo, pour la couverture potentielle ou plutôt improbable de l'édition poche car on sait que les éditeurs préfèrent aujourd'hui la photo à l'aquarelle pour enrober leurs livres.

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11 mars 2016

dans la forêt de Chambord

forêtdechambord2 50x60 cm

Cela fait donc un mois que j'ai les clés du château de Chambord. Je vais sortir du bois ce soir avant d'y revenir avec le printemps et les bourgeons, le 21 mars, non sans passer quelques jours à Novi Sad puis à Paris où je vous donne rendez-vous au salon du livre : j'y serai le samedi 19 mars de 15h à 17h, sur le stand d'Inculte, pour signer Jérusalem Terrestre et fêter la sorte en avant-première d'un très beau livre collectif, En procès. Numéro du stand : K32

http://www.inculte.fr/

Le dimanche 27 mars j'inviterai Camille de Toledo à Chambord et nous lirons ensemble, sous les ramures des cerfs et les murmures des visiteurs, dans la salle des chasses, des extraits de nos derniers livres. Vous êtes les bienvenus si vous voyagez en voiture car ce week-end-là, la SNCF prévoit des travaux sur la ligne Paris-Tours.

http://www.chambord.org/evenement/residence-demmanuel-ruben/

Enfin, si d'aventure vous voulez savoir ce qu'on mijote à Chambord, voici un grand entretien, dans la Zone critique, où il est question de châteaux échevelés, de massacres de cerfs, de rois imaginaires et de sabres disparus. Mais comme on n'a pas encore complètement perdu le nord, on y parle aussi des glaces, des cartes ou de Jérusalem. Au passage, je remercie Pierre Poligone, qui est venu passer une journée à Chambord pour réaliser cet entretien !

http://zone-critique.com/2016/03/05/emmanuel-ruben/

ci-dessus : "La forêt de Chambord 2", mine de plomb, encre de chine et aquarelle au couteau sur papier. 50x60 cm.

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05 mars 2016

Trois hommes dans le paysage

zoom 3 hommes dans le paysage

C’est une image qui me hante depuis mon retour de Normandie. Au départ, c’était une photo prise du haut d’une falaise, pour me souvenir des couleurs, car en dessinant dans le vent et le soleil couchant, juché sur ce promontoire, j’ai réalisé que je n’étais guère plus lourd qu’un tas de bruyères, qu’il suffirait d’une bourrasque un peu plus forte que celles que j’avais affrontées jusque-là pour me faire valdinguer et que je ferais mieux d’abréger le croquis – d’ailleurs, le papier se soulevait dans le vent, la bouteille d’eau ne tenait pas en place, l’aquarelle coulait dans tous les sens – et de déguerpir vite fait bien fait si je voulais ne pas finir fracassé en bas des rochers, si je voulais retrouver la voiture avant la nuit, garée là-bas, derrière les falaises à double pan d’Antifer.

Au départ, c’est donc une photo prise à la dérobée depuis la cime de la falaise – à l’écart du GR qui suit au plus près le rebord du monde – dernier sillon touristique avant le grand pan dans l’inconnu.

C’est dans l’atelier, en agrandissant la photo pour réaliser l’aquarelle d’après mes croquis pris sur le vif que j’ai aperçu les quelques taches de couleurs incongrues qui disaient la présence d’un homme – puis de deux hommes, enfin de trois hommes.

L’homme aux bras levés appelle-t-il au secours ?

Prend-il une photo ?

Ce serait alors le comble de la mise en abyme : je prends en photo un homme qui prend une photo. Cela dit, photographier n’est-il pas devenu un de nos gestes les plus fréquents ?

Si nous agrandissions nos photos de voyage – si nous prenions la peine de les regarder pour de bon, d’en scruter chaque détail, nous verrions alors que l’homme est partout sur la planète, qu’il n’y a pas le moindre m² d’espace inexploré, que la nature avec un grand N n’existe pas, que nous – les fourmis humaines – sommes des arpenteurs tenaces et omniprésents de cette Terre que nous détruisons. Si nous prenions la peine de les regarder pour de bon, oui, les photos que nous prenons tous azimuts, nous verrions que chaque pierre est écrite. Que chaque tronc d’arbre est scarifié.

Voici donc trois hommes dans le paysage. Trois hommes comme il y en a partout. Trois hommes sans lesquels le paysage ne serait pas un paysage mais trois hommes perdus, minuscules, lilliputiens, trois hommes fourmis qui sont comme érodés. Trois hommes plus petits que leur ombre, lesquelles s’allongent démesurément sur la pierre.

Cette image de l’homme fourmi me hante depuis que je m’intéresse aux fractales et à la question de la longueur de côtes. À pas d’homme-fourmi, la côte de la Normandie, bien qu’elle soit plus régulière que celle de la Bretagne, elle aussi, est infinie – et c’est peut-être ça l’allégresse et la connaissance du randonneur : un savoir-fourmi, un savoir-devenir-fourmi.

On pourrait donc croire que cet homme appelle au secours et que ces trois hommes sont échoués sur leur rocher jaune. Il y a ainsi, dans chaque pan du paysage humain, la possibilité d’un roman, le commencement d’une énigme. Qui sont ces hommes ? d’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Que font-ils ? Ressentent-ils comme moi le même sentiment de plénitude et d’effroi devant l’intensité de la lumière, la chaleur de ce bleu, l’éblouissement de ce blanc ?

Dans la composition du dessin, on ne manquera pas de relever le yin et le yang du désir : la trompe d’éléphant, élément masculin ; la grotte, élément féminin. Les reflets de la trompe d’éléphant à l’intérieur de la grotte : le masculin pénétrant et se diffractant dans le féminin.

Mais toute l’aquarelle ne vise qu’à dessiner une forme de fenêtre. Ouvrir une fenêtre dans le paysage. Avec ce paysage dans le paysage, la mise en abyme se poursuit à l’infini. Car c’est un autre paysage que la mer dessine à marée basse dans la fenêtre du paysage : un paysage à vol d’oiseau, l’archipel miniature, intérieur, éphémère, des rochers bleus – bleus car sans cesse mouillés, sans cesse immergés, quand le blanc de la falaise irradie.

Toute l’aquarelle ne vise aussi qu’à feuilleter/stratifier/explorer ces milliers de bleus  que la mer prend à mesure qu’on s’éloigne de la ligne d’horizon – horizon si haut perché que la mer paraît suspendue aux épaules de la falaise car oui, une falaise n’a pas seulement des plis et des rides, des strates et des stries, une falaise a des épaules rondes ou anguleuses, des seins plus ou moins blancs, des cuisses quand on dirait qu’elle avance, des aisselles où nichent des touffes d’herbes, des pubis où couvent les mouettes,

et c’est la raison pour laquelle, dessinant la falaise sur le vif, ayant l’impression qu’elle bouge, qu’elle remue encore, je ne peux m’empêcher de me réciter les paroles de Bashung : « je n’étais qu’une ébauche / au pied de la falaise / un extrait de roche sous l’éboulis / dans ma cité lacustre à broyer des fadaises » Et c’est la raison pour laquelle, ces paroles, j’ai le besoin de les graver entre les lignes des falaises, car elles résonnent indéfiniment là-bas, pour moi.

On aimerait se sevrer de cet anthropomorphisme un peu gluant mais on n’en est incapable

– incapables de concevoir un paysage qui ne dessine pas les courbures et les cassures d’un corps – le paysage est un corps, tous les paysages sont des corps, et nous nous lassons d’eux comme des corps, nous aimons les retrouver comme des corps, et s’il n’y avait pas ce sentiment que le paysage nous touche et que nous pouvons le toucher, la vie serait bien triste.

– incapables de ne pas vouloir déchiffrer, reconnaître un visage et une parole dans un extrait de roche.

3 hommes dans le paysage

3 hommes dans le paysage (Etretat), 50x70 cm, aquarelle au couteau, mine de plomb, encre & craie blanche sur papier - 1000e

 

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18 janvier 2016

Des falaises à Paris

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Du 19 janvier au 5 mars 2016, je participerai à l'exposition collective "Transfigurer", dans le cadre de la 4e édition de l'initiative "Place aux jeunes", sur une proposition de mon ami Alexandre Crochet, critique d'art et journaliste, à la Galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, à Paris, dans le 8e (métro Miromesnil). 

Toutes les informations utiles ici :

http://galerieguillaume.com/exposition-place-aux-jeunes-133.html

J'y exposerai une série d'aquarelles réalisées face aux falaises du pays de Caux, in situ, de mars à mai 2015, lors de ma résidence à Saint-Valéry-en-Caux (76) grâce au Festival Terres de Paroles.

Le vernissage aura lieu le 19 janvier à partir de 19h et vous y êtes cordialement invités !

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04 janvier 2016

petite revue de presse... ils ont parlé de "Jérusalem terrestre"

article alainnicolas

ils ont parlé de Jérusalem terrestre et je voulais les remercier :

- Hugues Robert sur le site de la librairie Charybde

«Tout au long de ces cent soixante pages, Emmanuel Ruben est passionnant. Qu’il examine les significations possibles des différences observables entre les différentes cartes de la région qu’il a pu se procurer, qu’il raconte l’expérience inlassablement renouvelée des checkpoints, qu’il additionne les détours incessants et les délais sans nombre que la géographie sécuritaire superpose à la géographie naturelle, qu’il nous fasse sobrement partager l’enfermement de Qalqilya, ceinturée de toutes parts, ou encore qu’il nous narre certains déboires rencontrés de part et d’autre du mur, il associe de manière presque irréelle une retenue extrême dans ses jugements et une saisissante force de perforation dans ses descriptions factuelles.» 

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/21/note-de-lecture-jerusalem-terrestre-emmanuel-ruben/

 

- Teddy Lonjean sur le site Un dernier livre avant la fin du monde, le 5 octobre 2015

« Emmanuel Ruben, grâce à une écriture fluide et imagée, ose parler d’un sujet tabou pour certains [...] mais pertinemment actuel et intrigant pour beaucoup, peut-on arriver à comprendre ce conflit, pourquoi ces murs de neuf mètres et comment s’organisent les gens pour vivre, voilà des questions qui auront le mérite d’être éclairées par la plume toute en nuances et retenue d’Emmanuel Ruben.» 

http://www.undernierlivre.net/emmanuel-ruben-jerusalem-terrestre/

- Alexandra Schwartzbrod dans Libération, le 21 octobre 2015

« […] un drôle de livre dont la première phrase vous entraîne automatiquement jusqu’à la dernière tant le style et l’émotion vous prennent à la gorge, ou au cœur.» 

http://next.liberation.fr/livres/2015/10/21/jerusalem-ville-ceinte_1407866

- André Markowicz sur son blog, le 22 octobre 2015

« Le livre d’Emmanuel Ruben, on l’ouvre, et, tout de suite, on est pris par la langue — et l’on sait que celui qui écrit, c’est un écrivain. Un écrivain, c’est-à-dire pas quelqu’un qui fait du beau style, mais quelqu’un qui a des yeux, et une tête, et un cœur, et une mémoire, et qui sait trouver les mots pour les transmettre, ensemble, à chaque instant, dans un tout qui est construit, impitoyable — dans un tout construit au prix sa propre destruction, ou, du moins, de sa déconstruction. » 

- Fanny Taillandier dans le n°80 de la revue Mouvement, le 29 octobre 2015

- Eric Bonnargent dans Le Matricule des anges, le 5 novembre 2015 (photo ci-dessous)

« Avec ce Jérusalem terrestre, Ruben n’a pas la prétention d’une solution à cet interminable conflit, mais il nous invite à réfléchir, posément. » 

- Alain Nicolas dans l'Humanité, le 26 novembre 2015 (photo ci-contre)

« Bel exemple de ces relations entre fiction et non-fiction que ne cessent d'interroger auteurs et lecteurs, le récit d'Emmanuel Ruben peut se lire comme la recherche d'une impossible carte de la ville trois fois sainte... »

http://www.humanite.fr/emmanuel-ruben-le-reve-dune-carte-590875 

- Nils C. Ahl dans Le Monde des Livres, le 31 décembre 2015

"Beau, juste, travaillé sans en avoir l’air : un grand petit ­livre et un talent qui se confirme."

JT Mondedeslivres

http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/12/31/beckett-brecht-jerusalem-trois-livres-pour-terminer-l-annee_4840035_3260.html

- Benoît Artige dans La Cause littéraire, le 4 janvier 2016

"Et s’il ne donne que peu d’espoir sur la possibilité d’une issue à ce drame autant géopolitique qu’humain, Emmanuel Ruben laisse le soin à la littérature et à l’imaginaire, dans une très belle conclusion, d’ouvrir, dans tous ces murs que la folie des hommes a dressés, une brèche salutaire."

http://www.lacauselitteraire.fr/jerusalem-terrestre-emmanuel-ruben

Enfin, on peut encore réécouter les émissions de Marie Richeux et Somany Na sur France Culture :

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouvelles-vagues-des-cartes-15-cartes-sensibles-2015-10-05

http://www.franceculture.fr/emission-les-bonnes-feuilles-emmanuel-ruben-jerusalem-terrestre-2015-10-29

Ainsi que l'enregistrement de la rencontre animée par Hugues Robert à la librairie Charybde le 7 octobre 2015 :

https://www.youtube.com/watch?v=EsBpWSIxwFs

 

article matricule JT

 

 

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11 décembre 2015

petite revue de presse... ils ont parlé de "Dans les ruines de la carte"

98158579

ils ont parlé de "Dans les ruines de la carte" et je voulais les remercier :

Hugues Robert sur le site de la librairie Charybde, le 30 septembre 2015

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/30/note-de-lecture-dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben/

Pierre-Vincent Guitard sur Exigence-littérature, le 8 octobre 2015

http://www.e-litterature.net/publier3/spip/spip.php?page=article5&id_article=791

Cécile Darsan sur le site Un dernier livre avant la fin du monde, en octobre 2015

http://www.undernierlivre.net/dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben/

Christine Bini sur son blog et sur Encres vagabondes, le 22 octobre 2015

http://christinebini.blogspot.fr/2015/10/emmanuel-ruben-la-frontiere-et-les.html

http://www.encres-vagabondes.com/magazine2/ruben4.htm

Jean-Paul Vialard sur son blog, le 12 novembre 2015

http://www.blanc-seing.net/2015/11/de-l-usage-des-signes.html 

- Nikola Delescluse sur le site de Radio Lille Campus, le 11 décembre 2015

http://blog.paludes.fr/public/Radio2015/Ruben-DansLesRuinesDeLaCarte-Critique.mp3

et si vous souhaitez (ré)écouter l'entretien avec Dominique Molin à la librairie Majolire de Bourgoin-Jallieu le 10 octobre 2015, c'est ici : http://www.couleursfm.com/au-fil-des-arts/

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19 novembre 2015

Génération JAPD, la guerre ne date pas d'hier...

1007744-Appel_de_préparation_à_la_défense

le voici donc, le texte que j'écrivais dimanche 15 novembre au matin, sous le choc... Il a les défauts de tous les textes écrits dans l'urgence, dans la colère, j'en conviens, mais il tente d'exprimer au mieux la bouillie qu'il y avait dans ma tête au lendemain des attentats. Je crois que ce qui est le plus honnête, de la part d'un écrivain, dans ces moments-là, c'est de de tâcher de retranscrire tous les états par lesquels on passe, les milliers de sentiments contradictoires qui nous traversent... En tout cas, il nous faut éviter de relayer la propagande des uns, la bienpensance ou la malveillance des autres, c'est dangereux, ça fait de nous des porte-parole alors que nous devons proposer une autre parole, subjective, contraire, irrécupérable...

 

Nous sommes en guerre, nous faisons mine de le découvrir aujourd’hui, parce que la guerre a débarqué dans nos rues, pour la deuxième fois en dix mois, au cœur de la Ville Lumière, tuant plus d’une centaine d’innocents, blessant des centaines d’autres, traumatisant des milliers de Parisiens et de Parisiennes.

Mais la vérité, c’est que nous, les Français, sommes en guerre depuis vingt-cinq ans, depuis la chute du Mur de Berlin, l’éclatement du bloc communiste et le début de la guerre du Golfe. Je donne quelques dates au hasard : 1990, Irak (opération Daguet). 1992, ex-Yougoslavie, Cambodge, Somalie, Rwanda. 2001, Afghanistan (opération Arès). 2002, Côte d’Ivoire (opération Licorne). 2004, Haïti. 2011, Libye (opération Harmattan). 2013, Mali (opération Serval). 2013 encore, Centrafrique (opération Sangaris). Pendant toutes ces opérations militaires aux noms de code souvent belliqueux malgré le prétexte constamment affiché de rétablir la paix, l’armée française, poursuivant l’idéal insensé d’une guerre zéro-mort, a déploré 164 « morts pour la France » : à peine un peu plus de victimes que les attentats qui ont frappé Paris en quelques mois. Mais nous savons très bien, que ces guerres, ne se sont pas soldées, pour les populations civiles, d’un bilan comparable. Rien qu’en Afghanistan, on a dénombré plus de 220 000 morts. Car dans ces nouvelles guerres robotisées où les militaires croient pouvoir tuer sans prendre le risque de mourir, les civils seront toujours en ligne de mire.

Lundi dernier, j’ai eu 35 ans : j’appartiens à cette génération d’hommes et de femmes qui a vécu jusqu’à ce vendredi 13 la guerre à la télé. J’appartiens à cette génération d’hommes et de femmes qui n’a pas fait son service militaire mais répondu à un simulacre d’appel de préparation à la défense : nous qui sommes nés après 1979, nous ne savons pas tenir une arme, nous ne savons pas nous défendre, nous n’avons plus le devoir de mourir pour la France mais nous savons depuis vendredi dernier que nous pouvons mourir à n’importe quel moment, n’importe où, à la terrasse d’un bar ou pendant un concert de rock, à cause de la France.

À cause de la politique étrangère d’une ancienne grande puissance qui n’a plus les moyens de ses ambitions. Ou si, qui a encore les moyens, les moyens économiques et militaires, le sabre (aujourd’hui remplacé par le drone) et le bifton, mais qui n’a plus le goupillon, ni la foi révolutionnaire, ni même des valeurs intactes ou une noble devise dont elle pourrait légitimement se targuer pour justifier ses agissements prétendument pacifiques. 

Or, contrairement à ce qu’on nous raconte d’ordinaire, nous, le peuple du canal Saint-Martin, la génération visée par la dernière tuerie, les 20-40 ans, nous ne sommes pas seulement les enfants de la crise (cette continuation de la guerre par d’autres moyens), nous sommes aussi les enfants de ces guerres larvées, nous avons grandi dans une atmosphère de crise et de guerre permanentes – une crise qui sévit encore, une guerre que nous n’avons pas voulue (nous, ses victimes potentielles, anonymes, pas nous la France, la nation ou je ne sais quoi), que nous ne pouvons pas gagner, mais qui peut nous tuer – nous c’est-à-dire, toi, moi, lui, elle – Hodda, Mathieu, Yoav, Lamia. Un vendredi 13. Rue Alibert, rue Bichat, rue Faidherbe, rue de Charonne.

Aujourd’hui, nous fédérons le monde entier, de l’Amérique à la Russie, de l’Iran à Israël, et nous repartons pour la guerre globale contre la terreur. On pourrait se montrer optimiste et faire preuve, pour une fois de ferveur cocardière. Foncer la fleur au fusil, comme en quatorze. Mais nous ne sommes plus des citoyens-soldats de Valmy, nous savons désormais que cette guerre – qui est affaire de professionnels et de mercenaires, de drones et de machines – se passera de nos services. Et puis on ne nous fera plus le coup, nous connaissons trop l’antienne. Contre quoi, au nom de quelles valeurs et de quel droit combattions-nous, en 1990, en Irak ? Contre quoi, au nom de quelles valeurs et de quel droit bombardions-nous, en 1999, Belgrade et Novi Sad, la ville où je vis aujourd’hui ? Ici, en Serbie, les gens, à l’heure des condoléances, nous disent : quoi, vous avez agité le chiffon rouge et brandi l’épée partout sur la planète et vous croyiez ne jamais voir la corne du taureau ? C'est cynique, je sais, mais ils n'ont pas oublié le bruit de nos bombes sous les sermons de nos colombes. Je sais ce qu’on me répondra : nous avons lutté contre la barbarie Saddam-Hussein, la barbarie Milosevic, la barbarie Daech.

Nous ne devrions jamais oublier cette phrase de Lévi-Strauss : « le barbare, c’est l’homme qui croit à la barbarie ». Donc le barbare, c’est lui, le calife, qui croit que c’étaient des barbares, ces mille cinq cents fans venus écouter un concert de metal au Bataclan. Mais le barbare, c’est aussi toi, qui crois que c’est un barbare celui qui tue au nom d’un livre ou de n’importe quelle idéologie meurtrière.

Le terroriste n’est pas un barbare : certes, il méprise la mort, certes il est évidemment fanatisé, sans doute drogué, mais il obéit à une rationalité terrifiante, il s’exprime dans des tracts, il revendique ses actes, les justifie froidement, glisse au passage une petite note sarcastique. Le terroriste n’est pas un barbare, c’est un lâche, donc c’est un homme. Et la mauvaise nouvelle, au vingt-et-unième siècle, c’est que le soldat qui le combat n’est pas toujours un brave guerrier. Car il est bien difficile de dire qui est le plus lâche, de celui qui actionne à distance la fusée d’un drone, ce mirador aveugle et volant, ou de celui qui décharge au hasard, sur une foule anonyme, sa kalachnikov ? C’est si facile de croire que Daech incarne à lui seul le mal absolu.

Lundi j’hésitais entre le rire et l’effroi en voyant le féroce soldat Hollande entonner la Marseillaise à Versailles – et puis l’effroi l’a emporté sur le rire quand j’ai vu tout le Congrès, à gauche, à droite, à l’extrême-droite, se lever comme un seul homme, reprendre le refrain martial et lui emboiter le pas. Et pendant ce temps, les va-t-en guerre et les faucons né-cons se frottent les mains : oui, ils se réjouissent d’être enfin entendus, ceux qui nous conseillaient déjà, il y a douze ans, contre le véto de Chirac et de Villepin, contre l’avis de la plupart des partis politiques, contre l’ensemble de la société, de repartir vers le Golfe, dans le sillage des Américains, pour défaire un dictateur et tuer des innocents. Nous les entendons baver toute la journée sur nos écrans, sur nos ondes. Si nous les écoutions, les faucons néo-cons, qui planent sur nos ondes et pavanent à la télé, nous serions déjà en guerre contre les trois-quarts de l’humanité : contre la Russie à cause de la Crimée, contre l’Iran à cause du nucléaire, contre l’Arabie Saoudite parce qu’elle décapite des rebelles et lapide des adultères, contre le Qatar parce qu’il financerait en sous mains le salafisme. Contre toutes les formes du mal. Toutes sauf une : celle qu’incarne le pays, rappelons-le tout de même, où l’on électrocute encore ceux qu’on ne se contente pas de foudroyer à distance.

Parce que nous n’avons pas su – sauf pendant l’intermède 2003, au moment de l’invasion de l’Irak – nous désolidariser à temps des États-Unis, nous sommes tombés dans les mêmes draps que les États-Unis, frappés sur notre sol avec quatorze ans de retard, partis en croisade avec quatorze ans de retard, placés sous surveillance intégrale avec quatorze ans de retard. Nous bombarderons Daech, nous anéantirons Daech. Et après ? Le mal se poursuivra. La terreur se poursuivra. La guerre globale se poursuivra. La guerre civile se poursuivra car notre paix factice a besoin d’elle, de cette guerre intérieure et de cette guerre planétaire pour écouler nos munitions, justifier nos spoliations, figer nos privilèges. Pour que perdure l’Ancien Régime. L’empire c’est la guerre. Le néo-libéralisme, c’est la guerre. Le manichéisme américain, c’est la guerre. Le vaste complexe militaro-industriel occidental ne lutte pas contre le mal, il lutte contre la fin d’un règne, car il sait qu’il ne peut pas survivre à l’effacement des frontières, aux grandes migrations, et à ce choc des civilisations qu’il a pourtant théorisé, orchestré, planifié. Il est peut-être encore temps de dire NON. Pas non « nous n’irons pas la faire » – puisque nous ne recevrons pas nos papiers militaires – mais NON nous ne voulons plus de ce monde de guerres. Nous ne voulons plus de ces apocalypses qu’on nous promet. Nous ne voulons pas attendre une nouvelle année zéro pour inventer un autre monde.

 

 

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18 novembre 2015

Nous, le peuple du canal

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Aujourd’hui 18 novembre, je m’apprête à recopier ici mot pour mot le texte que j’ai écrit dimanche 15 novembre, entre 8h et 10h du matin, avant de quitter mon bureau pour aller m’aérer, me changer les idées, comme on dit. Je ne voulais pas le publier pour respecter le deuil, laisser les vivants enterrer les morts et les médecins réparer les blessés, pour ne pas ajouter de la colère à la colère, de la violence à la violence, de l’obscénité à l’obscénité. En trois jours, les commentaires se sont multipliés partout, venus de toutes les franges de la société ; peu d’entre nous – artistes, écrivains, journalistes, intellectuels, hommes politiques – ont eu la décence, pendant ces journées sidérantes, de se taire. Et il nous a fallu subir, sur les réseaux sociaux, dans les journaux, sur les ondes, à la télé, tout ce brouhaha de paroles prononcées à chaud dans le chaos, par des individus en quête de notoriété.

Mais c’est un autre texte, qui a surgi ici, sous mes doigts, comme à mon insu, au moment où j'allais recopier le texte du 15 novembre. Car, aujourd’hui, je vois ces images de Saint-Denis en guerre, assiégée par l’armée, qui traque là-bas, dans les rues, dans les immeubles, des terroristes et même le commanditaire, paraît-il, des massacres du 13 novembre, ce vendredi où nous avons tous souffert. Et je pense à la bataille d’Alger, j’ai l’impression de revoir les images de la bataille d’Alger.

Certains penseront, à la vue de ces images, que cette guerre, aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’Occident contre Daech, c’est aussi la France contre l’Islam de France, Saint-Denis contre Paris, banlieusards contre bourgeois, racailles contre bobos, jeunes immigrés contre vieilles souches, Neuf-Trois versus Paname.

Saint-Denis est une ville que je connais assez bien, car j’ai vécu deux ans, tout contre, à l’Île-Saint-Denis, entre deux bras de la Seine, et que Saint-Denis, nous étions obligés d’y descendre, à la gare, à la basilique, pour rejoindre notre appartement – repoussés que nous étions, comme beaucoup de jeunes français, par le prix, intramuros, des loyers parisiens. Saint-Denis, donc, c’était aussi ma ville, une ville rude et belle que j’ai appris à aimer, où nous avions des amis, où nous aimions nous balader, parfois un peu tristes à la vue des façades en ruines, des immeubles insalubres et qui brûlent, de la pauvreté ambiante, de l’atmosphère de ghetto, oui, car les gens nous regardaient, souvent, sans haine mais avec étonnement, comme si nous étions des étrangers. Entre Saint-Denis, où nous vivions et ces lieux où nous sortions le soir, à Paris – car il faut le dire, à Saint-Denis, à part le 6b, qui était un lieu magique, au bord du canal, peu de lieux pour faire la fête, du sport oui, du théâtre oui, du cinéma oui, quelques activités culturelles, une seule librairie pour près de cent mille habitants, mais des bars ou des cafés qui fermaient tard le soir, où nous nous sentions bien, il n’y en avait guère – le canal était un lien, et c’était ce canal, le canal Saint-Denis, lequel conflue avec celui de l’Ourcq et devient le bassin de la Villette puis le canal Saint-Martin, que je descendais en vélo le soir et remontais à l’aube, comptant mentalement les treize écluses et suivi parfois par un héron solitaire ou une nuée de mouettes.

C’est tout le long de ce canal, du Stade de France au Bataclan, que les terroristes ont tué, mitraillé, pris des otages, se sont fait exploser, comme s’ils avaient voulu que ce canal charrie non plus des vapeurs de musique, de drogue et d’alcool, mais des monceaux de cadavres. Comme s’ils avaient voulu noyer ce canal dans le sang.

Ce n’est pas un hasard, je crois, si c’est ce lien fragile, ce cordon ombilical de l’orient parisien, ce monde du canal, ce peuple du canal, qui a été visé par les terroristes. C’était un monde bouillonnant qui n’avait pas oublié le siège de Paris, la Commune et d’autres bains de sang, un monde humilié, qui renaissait de la grande crise industrielle, où la gentrification n’était pas complètement achevée, où des poches de résistance s’organisaient, où les flics ne patrouillaient pas en continu, où ni l’origine, ni la religion, ni le faciès, ni rien de tout cela ne comptait entre nous ; c’était le seul endroit vraiment hybride de la capitale, où tout en étant à Paris, ou tout près de Paris, c’est-à-dire dans une ville trop vieille, trop cloisonnée, trop chère, trop pleine de rancœurs et d’inégalités, on pouvait se croire, l’espace d’un instant, à Tanger ou à Istanbul, à Amsterdam ou à Berlin. C’était le seul endroit, à Paris ou dans sa proche banlieue, où l’on se sentait bien, où l’horizon s’ouvrait, où soufflait un vent d’ailleurs. Aujourd’hui, j’aimerais que ce monde revive, non pas qu’il redevienne comme il était avant, mais qu’il poursuive la promesse – j’oserais presque dire son destin – d’unir et de relier le dehors et le dedans des murs, les vieux habitants et les nouveaux arrivants, la capitale et sa périphérie. 

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12 novembre 2015

Que reste-t-il à tous les emmurés de la Terre?

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Le 2 novembre, j'ai publié dans le Huffington Post une tribune. Comme le texte a aujourd'hui disparu dans les archives, remplacé dans la colonne de gauche par tout un tas d'autres blogs dont les dernières élucubrations de l'intellectuelle consensuelle CF, je le reproduis ici :

 

Les événements récents survenus en Europe et en Israël, cet avant-poste oriental de l'Occident, nous ont prouvé ceci: un mur ne peut rien contre la colère, un mur est la pire des frontières. Le XXIe siècle est un nouveau moyen-âge: on érige entre nous et les autres des rideaux de fer et des remparts de béton, on multiplie les murailles d'acier, on fait zigzaguer sur nos coteaux des serpents d'airain, la mer devient une ligne des glaces, le ciel une immense cloche de bronze d'où les bourdons noirs opèrent comme des chevaliers ailés larguant leurs épées de Damoclès sur un ennemi anonyme et multiple traqué depuis des milliers d'écrans.

Que reste-t-il aux hommes qui sont pris dans les mailles d'un tel filet? Que reste-t-il à tous les emmurés de la Terre? Les armes les plus rudimentaires: la tenaille pour briser les barbelés; le cutter, le couteau de cuisine ou le tournevis pour tuer le garde-frontière. Ce sont les armes des faibles et des fuyards, ce sont les armes des réfugiés et des désespérés.

Voici la première différence majeure entre la première, la deuxième et la troisième intifada: le modus operandi. Non plus la pierre, la bombe ou la roquette, mais la lame. Le canif contre le fusil-mitrailleur ou le char d'assaut. Le tournevis qu'on peut se fournir aisément, une fois franchi le mur, qu'on promène sur soi et qu'on dégaine à l'instant T.

La deuxième différence majeure entre la première, la deuxième et la troisième intifada c'est qu'il y a désormais un mur, en Palestine. Or en quelques jours, le mensonge qui régit le consensus israélien s'est écroulé; on comprend aujourd'hui que le mur est un cactus qu'on fait passer pour un olivier; pire, ce mur érigé pour stopper les poseurs de bombe, ce mur agit, nous le voyons aujourd'hui, comme une bombe à retardement: cela fait douze ans qu'il grignote les terres et attise la haine de tout un peuple; symbole le plus criant de la ségrégation et de l'occupation, le mur murant Jérusalem rend Jérusalem murmurant.

Car le mur est tout sauf une frontière. Car un mur ne peut jamais coïncider avec une frontière. Tracée au stylo sur une carte ou pixel par pixel sur un écran, une frontière est une ligne rouge ou verte, continue ou pointillée: comme la côte bretonne du théorème de Mandelbrot, une frontière est toujours infinie, donc franchissable. Tandis qu'un mur -une barrière électrifiée, des alignements de bunkers ou de miradors- tout cela forme dans le paysage une dénivellation grise, un objet fini, qui assombrit l'horizon, brise la lumière, viole le paysage et se veut inviolable. Mais qui ne fait qu'aiguiser la curiosité des nomades, la colère des parias, l'avidité des passeurs et des contrebandiers.

L'Europe sortie du Moyen-âge, l'Europe du traité de Westphalie, avait inventé deux fictions absolument nouvelles: la frontière et son corollaire, l'État moderne. Autrement dit le contraire du rempart médiéval et de la seigneurie féodale. Or, à l'heure de la mondialisation achevée et de l'effondrement des puissances publiques, les remparts anachroniques sont venus se substituer à toutes les frontières perdues.

Il y a partout, dans l'Ancien Testament, une obsession des frontières, du point de partage, de la partition. Yahvé ordonne à son peuple, dans les Nombres, dans Josué, dans Ézéchiel, de tracer, sans cesse, des frontières. Les enveloppes de ces frontières -que nous pourrions qualifier, avec des guillemets, bien entendu, de "naturelles"- sont toujours plus ou moins identiques: à l'ouest la Mer Méditerranée; au nord les hauteurs de Galilée; à l'est le lac de Tibériade, le Jourdain, la Mer Morte; au sud la Mer Rouge et le désert du Sinaï. Le contenu, cependant, diffère du tout au tout - et, par leurs contradictions flagrantes, les auteurs de la Bible hébraïque annoncent les dilemmes qui hantent encore aujourd'hui le projet sioniste.

Pour l'auteur des Nombres, prophète ancestral du Likoud, il importe de chasser "tous les habitants du pays [...] car ceux d'entre eux que vous aurez laissés deviendront des épines dans vos yeux et des chardons dans vos flancs" (33, 51-56). Pour l'auteur du livre d'Ézéchiel, socialiste avant la lettre, il faut au contraire partager la terre en héritage "pour vous et pour les étrangers qui séjournent au milieu de vous [...] car vous les traiterez comme le citoyen israélite" (47, 13-23); à chacun son Ancien Testament, à chacun son Canaan.

Au moment même où Viktor Orban finissait de boucler la frontière serbo-hongroise, Benyamin Netanyahou annonçait la construction prochaine du quatrième mur israélien. L'objectif des deux premiers ministres est similaire: stopper les réfugiés, se barricader contre l'Islam, rassurer leur électorat, prendre de vitesse le Jobbik ou Israël Beytenou. Mais nulle part, Yahvé, dans la Bible, n'exige d'ériger de tels murs. Au contraire, il commande à son peuple de saboter les murs qui se dressent devant lui: ceux de la ville d'Aï comme ceux -restés célèbres, et qui n'ont pourtant jamais existé- de Jéricho. Il confie même à son peuple des trompettes magiques pour faire trembler ces pierres. Erri de Luca, commentant l'épisode de la prise de Jéricho dans Un nuage comme tapis, fait observer que les murs ont toujours stimulé l'inventivité des assaillants: la ruse de Josué devant Aï préfigure le stratagème du cheval de Troie. Quant à Ismaïl Kadaré, dans la Muraille de Chine, il se demande en fin de compte si ce n'est pas l'édification des murailles qui engendre les envahisseurs plutôt que l'inverse.

Une métonymie encore en vogue désigne par le terme de territoires ce qui subsiste aujourd'hui de la Palestine. En réalité, privés d'État comme de frontières, les Palestiniens n'ont plus de territoires, donc plus de peau: ce sont des écorchés-vifs, des émigrés errant sur un archipel asséché, des nomades condamnés à l'arbitraire militaire et au va-et-vient des checkpoints. Et comme ils savent qu'ils n'auront pas d'État, que personne n'évacuera un demi-million de colons, ils rêvent aujourd'hui soit de détruire Israël, soit de construire un État commun, de la mer au Jourdain, qui remettrait en cause les principaux acquis du sionisme et inventerait une nouvelle forme de territoire et de citoyenneté.

Les adorateurs du mur des Lamentations ont érigé entre eux et les autres des murs et des murs d'humiliation; le mur de séparation n'est qu'un seul -mais le plus violent- de tous les procédés de ségrégation qui visent à traiter l'autochtone arabe comme un étranger, un ennemi héréditaire et un bouc émissaire - celui par qui tout le mal arrive, au point de faire endosser au grand muphti de Jérusalem la responsabilité morale de la Shoah.

La dernière différence majeure entre la première, la deuxième et la troisième intifada, c'est la multiplication des bavures. En quelques jours, plusieurs Juifs israéliens -ainsi qu'un réfugié érythréen, lynché dans des conditions abominables - ont été tués parce qu'ils avaient le malheur d'avoir une tête d'Arabe. Je me souviens d'un film israélien dans lequel des jeunes soldates se voyaient confier la mission, dans les rues de Jérusalem, de contrôler quiconque, c'était l'ordre de leur instructeur, avait "une tête d'Arabe". Les jeunes filles étaient totalement désemparées: les cheveux très bruns, la peau très mate, le nez busqué, elles n'avaient jamais vu la différence entre une tête de Juif et une tête d'Arabe.

Or qui s'est un peu promené à Jérusalem sait que des "têtes d'Arabe", on en voit partout, à l'est comme à l'ouest de la ville -c'est la raison pour laquelle de nombreux Mizrahim, Juifs irakiens, marocains, yéménites- portent une kippa bien épinglée sur la tête, quand bien même ils ne sont pas pratiquants. Que signifie, dans une démocratie, le délit de faciès? C'est croire qu'un visage porte en lui une origine, donc une frontière. Et ce n'est plus voir le visage de l'autre, c'est voir à sa place une face tatouée, une façade étrangère, un mur qui fait peur, auquel on se heurte.

Tous mes amis à Jérusalem me le disent: ils n'ont jamais eu aussi peur; ils se méfient partout, de tout le monde. En opprimant un autre peuple, en le divisant pour mieux régner, l'Israélien s'est empêché lui-même de former un peuple uni: car il y aura toujours, dans les rues de Haïfa, de Tel Aviv, de Beersheba ceux qui ont des têtes d'Arabes et les autres, ceux qui s'abritent derrière leur barbe ou leur kippa et les autres. Ce qu'annoncent, en Israël, le délit de faciès, la multiplication des bavures et la psychose actuelle face à un ennemi intérieur, c'est le spectre de la guerre civile. Mais, pour reprendre une expression de Zeev Sternhell, "même menacés de guerre civile, les Israéliens continueront de faire la guerre aux Palestiniens."

Israël est gouverné depuis six ans par un Machiavel pyromane qui ne veut pas lâcher l'épée mais elle attend encore son Salomon: celui qui n'apportera pas l'épée mais la paix, celui qui détruira les murs, révisera les anciennes partitions, initiera un nouveau partage. Celui qui aura compris que la mère légitime est celle qui frémit à la vue de l'acier, quand on menace de découper son fils. C'est peut-être tout ce que j'ai gardé d'une tradition familiale et d'une foi qui m'a quitté ou qui ne m'a jamais vraiment habité : cette folle espérance dans un Dieu politique -le Dieu de Spinoza- et dans la venue d'un Messie rédempteur.

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20 octobre 2015

partages de novembre à Paris

partages

Du 3 au 10 novembre, je serai de retour à Paris pour trois événements :

- le jeudi 5 à 19h30 pour une rencontre croisée à la toute nouvelle librairie du Canal http://www.lalibrairieducanal.fr/ à Paris 10e (3 rue Eugène Varlin) avec André Markowicz ; j'en profite au passage pour vous dire que si vous n'avez pas encore lu "Partages", c'est très grave, mais il est encore temps. C'est un livre essentiel pour qui aime la poésie et la littérature russe, pour qui s'intéresse à la traduction et à la politique des langues, pour qui veut comprendre ce que c'est que la judéité, pour qui se demande où va l'Europe en 2015 - car dans ce livre, c'est un autre idée de l'Europe, une idée oubliée, qu'on voit renaître, l'Europe comme un partage, un mi-lieu ouvert, du Finistère à l'Oural et même au-delà, un archipel mémoriel où se traduisent toutes les langues du monde, du chinois au breton, en passant bien sûr par le yiddish et l'hébreu, où se rencontrent et dansent tous les peuples du monde, du Micmac au Tchouktche - et c'est en alternant des chroniques sur la Bretagne où il vit et et d'autres sur la Russie - et surtout la langue russe - d'où il vient qu'André Markowicz parvient à nous faire comprendre ce que fut - ce que devrait être - cette Europe au peuple absent qui ne cesse de se passer de nous et de se renier.

Extrait :

"Le genre de mes chroniques, c'est ça, - la conversation. J'écris plus ou moins comme je parle, ou disons, comme je parlerais. On me demande : pourquoi ne pas faire un blog ? Mais si je fais un blog, je n'ai pas de retour. Je sens le blog comme quelque chose d'arrêté, comme étant de l'ordre du journal, intime ou non. Je ne dais pas un journal : je travaille - je ne sais pas comment dire ça autrement. 

Du coup, c'est en travaillant pour ce lieu sans lieu, ces pages sans pages, et un livre sans forme, que je me suis senti de capable de dire quelque chose sur mon travail, et sur moi-même. [...] J'ai parlé de ce que j'appelle "le Juif en moi", c'est-à-dire pas seulement le fait de savoir en quoi je me sens juif, mais les souvenirs liés à l'histoire des Juifs, voire aux histoires juives en tant que telles. [...] J'ai parlé de la Russie, bien sûr, de mon premier pays, de ce pays et de cette langue qui a formé toute ma sensibilité, mes goûts, mon oreille, - ce pays où je suis sans y être, et où, dès que j'y suis, je me sens plus étranger que tous les étrangers du monde. J'ai parlé de la Bretagne, parce que je vis en Bretagne..."

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André Markowicz, Partages, Inculte, 2015, p. 301.  

le vendredi 6 à 12h15  j'interviendrai dans le cadre des 9èmes Enjeux contemporains de la Maison des écrivains et de la littérature ("Comment Terre ?") et ça se passera au petit auditorium de la BNF en compagnie de Loïc Fel et de Benoît Legemble autour de l'art, de la nature et de la recomposition... Programme ici : http://www.m-e-l.fr/rencontres-publiques.php?id=441

- le samedi 7 à 11h j'interviendrai dans le cadre du Festival Esprits libres consacré aux frontières et ça se passera au couvent des Récollets (métro Gare de l'Est) pour un grand débat, avec Pascal Manoukian, Claire Rodier, Nicolas Delalande et Pap Ndiaye à propos de la dialectique majorité/minorité/marginalité... Programme ici : http://festival-espritslibres.librest.com/2015/-Le-programme-.html

Vous êtes les bienvenu(e)s !

esprits

 

15 octobre 2015

une semaine à Paris

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lundi 4 octobre à 16h j'étais l'invité de Marie Richeux dans son émission "Les Nouvelles Vagues", sur France Culture, où j'inaugurais une semaine entière - et passionnante - consacrée aux cartes et à la cartographie. Si vous avez manqué cette émission, vous pouvez (encore) l'écouter ici : 

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5091237

jeudi 7 octobre à 19h30 j'étais l'invité de la librairie Charybde, à Paris (12e). Si vous avez manqué cette rencontre et mon entretien avec Hugues Robert, vous pouvez l'écouter ici :

Rencontre avec Emmanuel Ruben (Librairie Charybde, 7 octobre 2015)

 

01 octobre 2015

voyage en France

indexBonjour à toutes et à tous,

je suis arrivé en France avant-hier et je repars demain en tournée :

je serai donc :

- le vendredi 2/10 au festival international de géographie de Saint-Dié, à 15h à la Médiathèque Jean de la Fontaine (Saint-Roch)
- le dimanche 4/10 aux journées Julien Gracq à Saint-Florent-le Vieil, à 11h au grenier à sel de la Maison Julien Gracq, présentation de la Chambre des cartes par Jean-Louis Tissier & Emmanuel Ruben. A 17h je m'entretiendrai avec Jacques Boislève & Arno Bertina à propos du "cercle des amis licencieux : l'éros gracquien lu à la lumière de ses contemporains". C'est à l'auditorium de l'abbaye.

- le lundi 5/10 sur les ondes de France Culture, dans l'émission de Marie Richeux, "Les Nouvelles Vagues", j'inaugurerai une semaine consacrée à la cartographie
- le mardi 6/10 à 20h30 aux "Les mardis littéraires de Jean-Loup Guérin", café de la mairie à Saint-Sulpice, Paris (6e)
- le mercredi 7/10 à 19h30, rencontre à la Librairie Charybde, Paris (12e)
- le samedi 10/10 à 15h00, rencontre à la librairie Majolire à Bourgoin-Jallieu

Après quoi, heureux qui comme Ulysse, je retournerai en Serbie.

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aujourd'hui en librairie !

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il est disponible en librairie dès aujourd'hui et vous pouvez d'ores et déjà lire ce qu'en pense Hugues Robert de la librairie Charybde (Paris 12e) où je serai invité mercredi prochain à partir de 19:30.

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/30/note-de-lecture-dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben/

extrait :

"Multipliant les angles d’attaque, en un formidable feu roulant tentant d’abattre l’opacité et l’épaisseur de la représentation figée et convenue, Emmanuel Ruben convoque ainsi tour à tour, avec une finesse et une intelligence de la toile qui évoquent aisément celles de Daniel Arasse, et notamment celles de son « Le détail – Histoire rapprochée de la peinture » (1992) et de son « On n’y voit rien – Descriptions » (2000), Vermeer et Le Greco, « L’art de la peinture » (1666) et « Vue et plan de Tolède » (1599). Dans la quête ouverte qui est la sienne, l’auteur s’appuie ainsi sur une analyse du statut de la carte et du plan dans l’art pictural, formidable marchepied vers une tentative de compréhension du lien intime et totalement heuristique entre art littéraire et « réel » – la réalité de ce « réel » mythique et encensé se révélant peu à peu comme l’un des enjeux centraux de l’essai."

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28 septembre 2015

Dans les ruines de la carte, versant illustré

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On aurait aimé, vous vous en doutez, que ce livre soit illustré. Mais pour des raisons que vous comprendrez aisément, ce fut un peu au-dessus de nos moyens... Et lorsque - miracle ! - la manne du CNL chut du ciel au mois de juin, ce fut un peu trop tard pour tout reformater, courir chez l'imprimeur et vous offrir une collection de luxe. Mais peut-être, qui sait, un jour ?

En attendant, vous pouvez toujours, si vous le souhaitez, lire le livre avec un écran et internet à portée de main.

Car, pour accompagner la lecture de Dans les ruines de la carte, mes éditeurs, Karine Cnudde & Hugues Béeseau, ont eu la bonne idée de mettre en ligne un répertoire iconographique des œuvres citées dans l'ouvrage.

Vous les retrouverez donc dans un tableau Pinterest. L'ensemble est organisé selon l'ordre d'apparition du premier référencement de chaque œuvre dans le livre, les pages sont indiquées, et vous pouvez être redirigé vers un site internet qui vous en dit un peu plus sur l'oeuvre en question. Vive internet !

C'est ici : 

https://www.pinterest.com/levampireactif/dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben-2015/

Extraits ci-joints : ci-dessus, Johannes Vermeer, L'Art de la peinture (ou L'Atelier du peintre), 1666-1668. (p.16 & suiv.). Ci-dessous : Le Greco, Vue et plan de Tolède, 1610-1614 (p.76 & suiv.)

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26 septembre 2015

Sous l'érosion, l'éros...

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Samedi 3 octobre, je serai de retour à Saint-Forent-le-Vieil, à la Maison Julien Gracq, à l'invitation de l'ami Arno Bertina qui vous a concocté, pour ces huitièmes journées, un programme fort alléchant car il y sera question de "tous les corps de Gracq". Le maître nous a quittés en décembre 2007, nous ne recevons plus ses petites lettres griffonnées en pattes de mouche mais on sait grâce à Kantorowicz que le roi mort, il vit encore, qu'il s'appelle Amfortas ou Cophetua - et c'est bien son corps second qui nous intéresse aujourd'hui, celui qui continue d'exercer son empire sur notre esprit, que ce soit grâce au papier bible de la Pléiade ou aux non-massicotés de l'éditeur à la rose des vents.

Une fois n'est pas coutume, nous parlerons davantage d'éros que d'érosion (je salue au passage l'ami Jean-Louis Tissier, de qui je tiens le jeu de mot) à propos de celui qui nous a quittés il y a huit ans.

Voici, plus sérieusement, comment Arno Bertina justifie ce choix salutaire qui ne manquera pas de faire reverdir l'approche de cette oeuvre :

"Dans l’œuvre de Julien Gracq, la géographie a occupé une place si féconde qu’elle a pu en occulter l’autre versant physique : celle des corps qui se font face, qui s’aiment et se désirent ou rivalisent et se repoussent. Des femmes éthérées, vénéneuses ou passionnées ; des hommes à qui les armes ne procurent plus aucune excitation, que fascine la part d’ombre attachée à l’Eros… Toutes ces figures peuplent cette œuvre, et ce sont elles qui seront convoquées cette année à Saint-Florent-le-Vieil, car cette question érotique a indubitablement contribué à tendre et façonner la phrase et les livres de Julien Gracq."

Si vous faites l'effort, en ce premier week-end d'octobre, de sauter dans un train pour Angers puis dans un autre pour Nantes et si vous n'oubliez pas de descendre à Varades lorsque vous voyez se dresser le clocher phallique - quoique octogonal - de l'abbaye de Saint-Florent, vous aurez la chance de pouvoir écouter, entre autres, Alain Fleischer, Marianne Alphant, Michel Volkovitch, Stéphane Héaume, Mathieu Riboulet, Alban Lefranc, Nicole Caligaris, Jean-Louis Tissier et Jacques Boisleve.

Pour ma part, je me pencherai sur la question de : l’éros gracquien lu à la lumière de ses contemporains en parcourant le cercle des amis licencieux : André Hardellet, André Pieyre de Mandiargues, Nora Mitrani, Max Ernst, Hans Bellmer, Bernard Noël, etc. Ce sera le dimanche 4 octobre à 17h à l'auditorium de l'abbaye en compagnie de Jacques Boislève et d'Arno Bertina.

Je ne chercherai pas tant à savoir si l'étrangère de la prose avait vraiment les cheveux blonds et les yeux bleus quoique la question se pose... Le but de cette conversation ne sera pas de tenter d’expliquer l’éros gracquien par des anecdotes tirées de sa vie. Notre conviction est qu’il ne faut pas chercher la réponse dans un autre corpus que celui que l’auteur nous a livré : le vrai corps de Gracq, ce dont nous avons hérité, c’est sa phrase. Il s’agira donc d’explorer le texte lui-même, de l’analyser en détail et de le faire résonner en le comparant à des œuvres contemporaines proches, amies, dans lesquelles Gracq se reconnaissait en partie, où il entendait l'écho de voix complices.

Je ne vous en dis pas plus. Vous n'avez pas le choix, venez. Au fait, voici, derrière l'affiche alléchante - on se demande d'ailleurs, Arno, qui a posé rue du Grenier à sel ? - le roboratif menu : 

 

http://maisonjuliengracq.fr/spip.php?rubrique66

 

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22 septembre 2015

Jérusalem chez Charybde

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Ami(e)s parisien(ne)s, le mercredi 7 octobre à partir de 19h30, je serai à Paris, à la librairie Charybde, où je présenterai mes deux nouveaux livres, Jérusalem terrestre et Dans les ruines de la carte. En avant-première, vous pouvez d'ores et déjà lire ce que dit Hugues Robert à propos de Jérusalem terrestre :

https://charybde2.wordpress.com/2015/09/21/note-de-lecture-jerusalem-terrestre-emmanuel-ruben/

extrait :

"Tout au long de ces cent soixante pages, Emmanuel Ruben est passionnant. Qu’il examine les significations possibles des différences observables entre les différentes cartes de la région qu’il a pu se procurer, qu’il raconte l’expérience inlassablement renouvelée des checkpoints, qu’il additionne les détours incessants et les délais sans nombre que la géographie sécuritaire superpose à la géographie naturelle, qu’il nous fasse sobrement partager l’enfermement de Qalqilya, ceinturée de toutes parts, ou encore qu’il nous narre certains déboires rencontrés de part et d’autre du mur, il associe de manière presque irréelle une retenue extrême dans ses jugements et une saisissante force de perforation dans ses descriptions factuelles", Hugues Robert.

 

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15 septembre 2015

le retour du baron ou la cinquième vie de Romain Gary (version de l'Huma)

EdmondBenjaminJamesdeRothschild

Mardi dernier, L'Humanité - le journal fondé par Jean Jaurès - publiait, sous le haut patronage d'Alain Nicolas, ma nouvelle inédite intitulée "Le retour du baron ou la cinquième vie de Romain Gary" dans sa très belle série de l'été, "lire le pays, les gens". C'était pour moi un très grand honneur, d'être considéré parmi un des 55 "grands noms de la littérature francophone". Je voulais au départ publier un texte tiré de mes aventures ukrainiennes - évoquer par exemple l'immense portrait de Bandera qui m'avait donné froid dans le dos, sur Maïdan, en avril 2014 - et puis j'avais décidé d'être un peu iconoclaste en choisissant un personnage peu familier des lecteurs de l'Huma, Romain Gary, et une figure littéraire plutôt que politique, celle du baron, récurrente dans son oeuvre. Mais c'est un baron un peu particulier que j'avais choisi de décrire, et que je vous laisse découvrir ici si vous n'avez pas eu le temps de vous procurer le numéro du 8 septembre. Un baron qui ne sauverait pas l'Humanité mais qui la bousculerait un peu à l'heure où Israël annonce qu'il construira son quatrième mur pour faire barrage aux réfugiés et empêcher le retour des Palestiniens (dont personne ne parle) bombardés par Daech ou par Assad dans les camps où ils s'étaient réfugiés il y a plus de cinquante ans. C'était aussi l'occasion d'annoncer la parution prochaine, aux éditions Inculte de mon livre Jérusalem terrestre, que je viens tout juste de recevoir - car ce texte, qui s'est écrit d'abord là-bas, aurait très bien pu y figurer :

Sur l’écran, ses gestes sont lents, cérémonieux, on croirait des gestes de prière. Il a d’abord ouvert le minibar. À présent, il dévisse le bouchon d’une carafe en cristal, approche un verre du même cristal, y verse deux doigts du liquide magique, saisit à l’aide d’une pince en inox un glaçon qui fait plouf, hume le parfum tourbé du scotch dont la robe ambrée brille entre ses doigts bagués ; un rayon de soleil passe à travers les vitres teintées, fait scintiller sa chevalière. Puis il lisse ses moustaches poivre et sel dont les pointes rebiquent sur ses joues, caresse sa barbe, en saisit la pointe dans sa paume pour en tâter la fermeté. Enfin il vérifie dans le rétroviseur que son monocle et son nœud papillon sont bien ajustés. Il réfrène une envie de pleurer, plisse ses yeux bleus ; cependant, une larme rebelle parvient à s’échapper de son œil droit ; heureusement, la monture en écaille du monocle lui fait barrage. Mais comment retenir ses émotions ? Aujourd’hui est un grand jour : le baron est de retour au pays.

Le baron est de retour au pays et moi je me demande ce que je fous ici, dans ce musée du siècle passé. Je suis assis sur une banquette en plastique, dans une salle climatisée où je me suis réfugié pour échapper au soleil gras et à la moiteur ambiante. J’ai appuyé sur le bouton d’une télécommande et je regarde, comme un lobotomisé, un authentique film de propagande qui a commencé depuis déjà un bon bout de temps. Le baron traverse tout le pays, d’est en ouest et du nord au sud. Sur l’autoroute, on voit les panneaux bleus qui indiquent les noms des destinations. Il est attendu partout comme le Messie mais il ne rencontre personne, nul ne vient à lui, nul ne le voit, car il arrive d’un autre siècle. C’est un spectre qui revient pour un sixième voyage dans ce pays qu’il a imaginé, en quelque sorte, mais qu’il n’a pas eu le temps de connaître. Tout ce qui ferait obstacle à son enthousiasme, tout ce qui serait susceptible de déplaire à sa noblesse a été soigneusement gommé : à travers les vitres teintées de sa limousine immaculée, il peut contempler d’un œil serein ce pays vitrine de l’Occident. Il n’y a pas d’indigène, pas d’immigré, pas de barbus, pas de soldats, pas de conflit, pas de checkpoint, pas de mur, pas de mirador, pas de barbelés. Il n’y a même pas les embouteillages habituels à la sortie de l’aéroport ou à l’entrée de la capitale. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les villes que le baron a baptisées, dont il a dessiné le plan sont toujours là, leur nom n’a pas changé ; de nobles gratte-ciel, américains, ont remplacé les maisonnettes qui rappelaient trop leur origine roturière et mitteleuropéenne ; des images d’archives, en noir et blanc, se superposent à l’image factice de série B – on comprend que le baron se remémore.

Le baron se remémore et moi j’appuie sur le bouton REWIND. Je veux reprendre le film depuis le début ; mais dès le générique, quand je le vois se coiffer de son chapeau melon et enfiler ses gants de pécari sur le tarmac de l’aéroport, nonobstant les trente-sept degrés Celsius, j’éclate de rire et je me lève. Je l’ai reconnu ce baron d’opérette qui visite un décor de carton-pâte. Ça fait tellement d’années qu’il me suit à la trace ! Alors je me suis retourné et je lui ai demandé d’ôter son masque. Ce n’est pas le baron Edmond de Rothschild que j’ai sous les yeux. Ce n’est pas un personnage historique qui s’agite sur cet écran mais un personnage littéraire. C’est le baron de Hohenlinden ou le baron von Putz zu Sterne. C’est le baron de Romain Gary. Il y a quatre ans, dans mon premier roman, j’ai répondu, sans le savoir, à l’injonction de reprendre et de continuer ce rejeton bâtard de Nucingen et de Münchhausen.

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Alors, dans les couloirs du musée, cherchant des yeux le panneau EXIT, j’ai imaginé la suite telle que l’aurait écrit – ou filmé, puisqu’il tâtait aussi du cinéma, dans ses années hollywoodiennes – Romain Gary.

La limousine immaculée vient de quitter l’aéroport ; le baron feuillette son passeport ; il est un peu déçu de ne pas voir le beau tampon dont il rêvait tant ; il leur a pourtant bien dit qu’il voulait un tampon en attendant le nouveau passeport que les autorités lui ont promis, puisqu’il a choisi, lui aussi, de faire sa grimpette au royaume des ancêtres ; il leur a bien dit que c’était sa première visite depuis la création du pays, qu’il lui fallait un souvenir, mais le soldat, derrière sa vitre de plexiglas, lui a rétorqué que ça ne se faisait plus, alors il s’est contenté en maugréant de ce bout de papier glacé et du code barre que la drôle de machine diabolique avait imprimé.  

Qu’importe, se dit-il, ne soyons pas mesquins, il faut bien accepter qu’en un siècle et quelques décennies, les mœurs aient changé. Et sur ces réflexions, il se laisse aller au confort qui l’enveloppe ; il déboutonne son costume prince-de-galles, sort de la poche de son gilet jaune canari un étui en cuir, délivre l’énorme barreau de chaise qui embaume aussitôt l’habitacle, le porte à ses lèvres non sans avoir préalablement tranché l’extrémité à l’aide de la petite guillotine chromée dont il ne se sépare jamais.

Enivré par les premières gorgées de scotch et les premières bouffées de havane, il décroise les jambes, retire ses guêtres blanches, se déchausse, balance ses jambes au-dessus de la tablette de liège, se vautre sur la banquette de velours pourpre comme dans une baignoire, mais se ressaisit aussitôt, se redresse, se rechausse : et si, malgré les vitres teintées, des automobilistes ou des piétons, là-bas, au passage clouté, le reconnaissaient ? Lui qui avait donné son nom à tant d’avenues, de boulevards et d’hôpitaux ? Son portrait devait bien se trouver encore accroché ici ou là ; on lui avait même dit qu’une exposition permanente, dans le plus grand musée du pays, lui était consacré sous ce nom : « la Terre du Baron ».

« La Terre du Baron », la Baronnie ou pourquoi pas la Grande Baronnie, se dit-il, tient ça aurait eu plus de gueule que le nom poussiéreux qu’ils sont allés ressusciter du fond des âges, tout ça sur un coup de tête, à cause de ce petit diablotin avec ses cheveux ébouriffés de savant fou qui se prenait pour la réincarnation du roi poète ! Et là-dessus, il avale un juron, réprime un pet, finit par émettre un rot, puis se lâche complètement, éclate de rire. Un rire tonitruant qui ébranle le liège et le velours et fait se retourner le chauffeur là-bas, de l’autre côté de la cloison vitrée.

Parce que dans le fond, qui d’autre que lui avait inventé ce pays ? Qui d’autre que lui avait acheté les premières terres, pour une bouchée de pain ? Qui d’autre que lui avait essaimé dans ce quasi-désert, sur ce coin de terre abominable, les premières colonies ? Et il pensait aussi à cet autre bonhomme, avec son énorme barbe noire d’empereur assyrien, qu’il avait rencontré à Vienne ou à Berlin, il ne savait plus, et qui rêvait un jour Ouganda, le suivant Madagascar. Le type lui avait dit qu’il voulait un petit État et moi je lui ai répondu : vous voulez un petit État, je veux une grande colonie. Quelle différence voyez-vous, cher monsieur, entre un petit État et une grande colonie ?

Dans les couloirs du musée Eretz Yisraël de Tel-Aviv, en quittant l’exposition permanente « la Terre du Baron », j’ai imaginé un Romain Gary qui débarquerait en Israël. Un Romain Gary qui retirerait le canon du revolver Smith & Wesson de calibre 38 qu’il s’est enfoncé dans la bouche le 2 décembre 1980. Un Romain Gary qui jouerait quelques secondes à la roulette russe, rien ne va plus, rien ne va plus, et déciderait finalement que les jeux ne sont pas faits. Un Romain Gary qui se lèverait d’un seul bloc de son lit, tout ragaillardi, pour commencer à soixante six ans une cinquième vie. Un Romain Gary qui déciderait de s’autoriser une cinquième chance sur terre. Et pas sur n’importe quel coin de la Terre : sur la Terre Promise dont rêvaient ses ancêtres. Et j’ai imaginé qu’avec son sens de la justice et son goût de la provocation, il irait dire aux dirigeants israéliens leurs quatre vérités.

En tant qu’homme, Roman Kacew, on le sait, a vécu plusieurs vies. En tant qu’écrivain, il a signé ses livres sous le nom de quatre pseudonymes mais aussi vécu quatre vies. Il s’est inventé quatre vies. Il a réécrit quatre fois sa vie. Il a fait de la matière « vie » un genre littéraire. De sorte que chez lui ce n’est jamais la vie qui explique l’œuvre mais l’œuvre qui explique la vie.

La première vie est celle d’un aviateur de la Royal Air Force, d’origine polono-russe, naturalisé français, qui publie à Londres, en 1944, en anglais, un livre intitulé Forest of Anger où il dépeint la lutte des résistants polonais contre les nazis dans les forêts de Lituanie. C’est sa conquête de Londres et de l’Europe.

La deuxième vie est celle d’un diplomate français, ancien résistant, compagnon de route du gaullisme, qui a trafiqué ses papiers d’identité et qui écrit des romans boursouflés, à la Malraux, pour s’offrir un premier prix Goncourt. C’est sa conquête de Paris et du boulevard Saint-Germain.

La troisième vie est celle d’un dandy américain, qui écrit tantôt en français, tantôt en argot américain, qui s’autotraduit sous pseudonyme et tâte du cinéma. C’est sa conquête d’Hollywood et de l’Amérique.

La quatrième vie est celle d’Émile Ajar, écrivain français d’origine juive, représenté sous les traits de son neveu Paul Pavlowitch, qui retrouve le Roman Kacew des débuts, celui du Vin des morts (livre écrit dans les années trente à Nice, jamais publié de son vivant). Sa conquête de lui-même (ou de « lui-môme », comme l’a écrit un commentateur bien inspiré).

La cinquième vie serait celle d’un écrivain israélien – le retour à Sion vaut bien une résurrection ! – qui écrirait en hébreu, vivrait à Tel-Aviv et dénoncerait l’occupation israélienne à Gaza et en Cisjordanie dans des romans satiriques.

C’est ce cinquième Romain Gary qui n’a pas eu le temps d’exister qui nous manque aujourd’hui.

 

 

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05 septembre 2015

Et si à la rentrée vous ne lisiez pas que des romans ?

 

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Il paraît que les Français publient trop de livres. Il paraît qu'il n'y aurait plus assez de lecteurs pour les lire et que nous vivrons bientôt dans une sorte de dystopie où il y aurait davantage d'auteurs que de lecteurs, au point qu'il faudrait se demander s'il ne vaudrait pas mieux inverser les rôles : les lecteurs écriraient dans leur tête des livres imaginaires, les écrivains la boucleraient et liraient (car il y en aura toujours pour vous affirmer qu'ils ne lisent pas, qu'ils n'en ont pas le temps, qu'ils le passent à écrire, que ce qu'ils écrivent est si précieux qu'ils ne peuvent pas s'éparpiller, et patati et patata) - ils liraient, les écrivains, les non-dits des autres, ou alors ils écouteraient, tout simplement, ils tendraient l'oreille hors de leur cerveau, ça leur ferait du bien de sentir ce qui se dit, ce qui se passe, à l'extérieur. 

On connaît les raisons de cette inflation : l'éditeur est un homard, qui féconde tout ce qui bouge et laisse les petits se débattre dans la nuit abyssale des rentrées littéraires (oui, il y en a deux par ans, deux périodes de frai, en septembre et en janvier) ; il se dit que des centaines de menus fretins seront dévorés par les gros requins, mais qu'il en restera bien deux ou trois, vaillants jusu'au bout, qui sauront passer entre les mailles des filets et les fanons des baleines pour engraisser et devenir assez vorace au point de lui ramener un gros morceau, du genre Femina Feminis ou Renaudot Renaudix, et donc pas mal de fric parce que sans cela l'éditeur finira l'année en cale sèche.

L'année dernière j'avais pris le départ en avril, hors période de frai ; c'est la raison qui m'avait valu de ne pas être dévoré tout cru par mes congénères ; mais après avoir erré pendant des mois dans la nuit abyssale, autant dire que j'étais bien essoufflé, en novembre, à l'heure de la curée. Cette année, je ne prends pas le départ, je suis disqualifié d'avance. La rentrée n'est pas faite pour les essais car, quand les Français retournent au boulot, il leur faut des romans, pour oublier.

Mea culpa, je publie cette année deux livres en décalé. Pire, ce ne sont pas même pas des romans, mea culpa bis repetita. Mais ce ne sont peut-être pas complètement des essais. Je laisserai aux critiques le soin de les définir.

verso JT

Trêve de digression, donc, et voici l'annonce :

1°) Dans les ruines de la carte, aux éditions du Vampire actif, sera en librairie le 1er octobre. Il est possible de le pré-commander par souscription jusqu'au 30 septembre à un tarif préférentiel.  
http://www.vampireactif.com/2015/03/02/dans-les-ruines-de-la-carte-emmanuel-ruben/
2°) Jérusalem terrestre, aux éditions Inculte/Dernière marge, sera en librairie le 6 octobre. 

Le premier livre est un essai qui interroge les liens entre peinture, littérature et géographie de l'âge classique à l'ère du numérique.

Le second livre est un récit qui, sous la forme d'un journal de bord, relate mon séjour de deux mois à Jérusalem, "interroge les cartes, met au jour les frontières, les limites, les murs qui sillonnent aussi bien la géographie d’une région aux contours flous que celle, intime, de ses habitants" pour citer mon éditeur.
J'ai conçu ces deux livres en apparence très différents comme les deux premiers tomes d'un double traité de géopoétique et de géopolitique ; en effet, ces deux livres opèrent un retour à la géographie et leurs couvertures sont illustrées par des cartes. 
J'en profite pour saluer, féliciter, remercier au passage tous ceux qui ont permis la publication de ces deux livres :
- toute l'équipe d'Inculte/Dernière Marge : Jérôme Dayre son président, Jérôme Schmidt, Alexandre Civico (mon éditeur), Mathieu Larnaudie, Barbara Tajan au service presse, Mathilde Helleu qui a corrigé et mis en page mon tapuscrit avec un grand professionalisme, Rémi Pépin qui signe une très belle couverture à partir de la photo d'une de mes cartes imaginaires.
- toute l'équipe du Vampire actif : Karine Cnudde (à la fois correctrice, graphiste, maquettiste, attachée de presse, bref une femme orchestre) et Hugues Béeseau.
- évidemment ces deux livres n'auraient pas pu voir le jour sans une foule de personnes qui sont remerciées à la fin de chaque volume mais dont j'aimerais répéter les noms ici : le CNL et notamment Hélène Desmasures qui a su me conseiller et me permettre d'obtenir une bourse de création, l'ARALD (agence du livre pour la région Rhône-Alpes), l'Institut français et Cécile Robert-Caillou sans qui je n'aurais jamais traîné mes guêtres à Jérusalem, toute l'équipe de la Maison Julien Gracq et notamment sa directrice Cathie Barreau, Jean-Louis Tissier, Eloïse Libourel, Antoine Sabbagh, Gérard Wormser, Carole Dely, Christophe Premat et toute l'équipe de Sens Public, les frères de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, la famille Adam, Carine, François-Xavier et leurs enfants.
Mais aussi, à Jérusalem : Kaïs Bacri, Abdelfattah Abousrour, Anne Richard & Marlène Stuczynsky, Vincent Lemire, Florence Heymann, Damien Simonneau, Raphaël Chetrite, Khalil Toufakji, Tal Nitzan, Marie-Armelle Beaulieu & Hélène Morlet, Alice Raulo, Yoni Darmon, Julien Chiappone-Lucchesi, Augustin Favereau, Hervé Magro. J’ai une pensée toute particulière pour les jeunes du camp d’Aïda, à Bethléem, qui m’ont laissé recueillir leurs témoignages, et les élèves du Lycée français de Jérusalem, dont les récits m’ont bouleversé et qui trouveront dans ces pages, je l’espère, le témoignage de ma gratitude et de mon admiration. À Beyrouth, je remercie du fond du coeur tous ceux qui m’ont accueilli et fait découvrir leur ville : Chaïda Tuéni, Salma Kojok, Tania Hadji-Thomas, Michel Choueiri, Georgia Makhlouf, Patrice Paoli. Enfin, ce livre n’aurait jamais vu le jour sans ceux qui m’ont lu et soutenu à mon retour : Marie de Quatrebarbes, John Jefferson Selve, Oliver Rohe, Régis Debray.
Alors que ceux qui croient qu'on écrit des livre seuls restent seuls. Car nous ne le sommes jamais, seuls, même dans notre tête.

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Je reviendrai en France en octobre et en novembre pour les présenter, ces deux livres :
 
- le vendredi 2/10 au Festival international de géographie de St-Dié-des-Vosges

- le dimanche 4/10 aux Journées Julien Gracq à St-Florent-le-Vieil

- le mardi 6/10 au café littéraire St-Sulpice à Paris 6e
(je sais ça fait beaucoup de "saints"... Mais on est en France)

- le mercredi 7/10 à 19:30 à la librairie Charybde à Paris 12e
- le jeudi 8/10 à la faculté de géographie de Lyon II
- le samedi 10/10 à la librairie de Bourgoin-Jallieu
 
- le weekend du 7-8 novembre au festival Esprits libres à Paris (Couvent des Récollets, 11e)
 
J'espère que ces rencontres seront l'occasion de nous revoir,
 
Amitiés vives,
PS : et pour finir, une photo de Jérusalem, prise depuis le Mont des Oliviers, un soir de septembre - et que je n'ai pas même retouchée. Comme quoi, un appareil photo, c'est vrai, parfois, ça se met presque à dessiner. Jérusalem, ombre chinoise.

 

jéru black

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04 septembre 2015

Virée de l’autre côté de la ligne des glaces : bienvenue en Hongrie !

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« Quand ils regardaient une carte, ils ne voyaient que les lignes rouges des frontières. Et dans leur aveuglement, ils étaient tellement attachés aux frontières de ce qui, sans qu’ils s’en doutent, était une cage, qu’ils étaient prêts, pour les défendre, à mourir, à ressusciter et mourir encore. », Hakan Günday, Encore, Galaade, 2015, trad. Jean Descat.

 

L’été 2015 nous aura appris qu’un pays peut être exclu de l’Union parce qu’il vire à gauche et ne veut plus de sa fausse monnaie alors qu’un autre pays peut refouler des réfugiés, ériger contre eux des barbelés, virer à droite toute sans craindre la moindre menace d’exclusion. L’été 2015 nous aura appris que nous, les Européens, sommes redevenus des païens dans le pire sens du terme : des adorateurs du veau d’or, des êtres peu charitables, des sacrificateurs, des barbares en somme.

La voici la vérité de l’Europe de Schengen et de l’euro. Il n’y en a pas d’autre. Et ce ne sont pas les jeux d’équilibriste de Mme Merkel et de son associé Hollande qui nous feront prendre des vessies pour des lanternes, avec leurs histoires de quotas, de tri sélectif, pour ces gens qu’on traite comme des déchets, qu’on refuse d’appeler des réfugiés – ce qu’ils sont – et qu’on nomme des migrants, comme il y a des oiseaux migrateurs.

La Hongrie au XXIe s. restera célèbre pour nous avoir donné Sarkozy et Viktor Orban : la peste et le choléra. Elle restera célèbre pour avoir rétabli le nouveau rideau de fer alors qu’au XXe s., elle était la première à l’avoir démantelé. La Hongrie des années 50 nous émouvait : combien d’écrivains, combien d’intellectuels ne se sont-ils pas battus pour Budapest et contre Moscou qui l’écrasait ?

Combien d’intellectuels, aujourd’hui, pour dénoncer l’établissement de cet Etat FN planté comme une sentinelle sous la guérite de la Forteresse Europe ? Combien d’intellectuels pour exiger l’exclusion de la Hongrie de l’Union ?

Car la Hongrie d’aujourd’hui nous rappelle qu’il y eut une autre Hongrie, au XXe s., qui ne se battait pas pour ses libertés – cette Hongrie ne se fortifiait pas non plus derrière un rideau de fer, elle envahissait les voisins, cette Hongrie, elle prenait sa part du grand gâteau hitlérien, annexant la Slovaquie, la Voïvodine yougoslave, le Banat roumain, recréant au cœur de l’Europe un petit empire du milieu fasciste, lequel se rua contre la Russie au moment du plan Barbarossa – l’invasion de l’Union soviétique. Lequel extermina la quasi-totalité de la population juive de Novi Sad, la ville où je vis, et d’une manière particulièrement atroce : en les noyant vivants, les Juifs, du 21 au 23 janvier 1942, dans le Danube gelé.

L’Europe, en 2004, ne pouvait s’agrandir qu’à une seule condition : celle d’exiger que les pays de l’Est, qui n’avaient pu le faire sous la coupe soviétique ou yougoslave, opèrent un authentique travail de mémoire ; ce qui voulait dire avouer publiquement, qu’ils n’avaient pas tant été les victimes de l’occupation nazie que leurs principaux alliés ; que des Slovaques, des Hongrois, des Roumains, des Croates, des Ukrainiens se battirent pour le Reich, avec le Reich, et cela principalement contre les Juifs – et secondairement contre les Serbes, les Russes, les vieux ennemis d’hier et d’aujourd’hui.

L’Europe, en 2004, n’a pas posé ces conditions. En croyant s’agrandir, elle n’a fait que renoncer à ses valeurs, en feignant de ne pas voir que ceux qu’elle accueillait ainsi à bras ouverts ne se livraient qu’à reculons, restant agrippés à des idoles qui ne sont pas les nôtres. Et c’est la raison pour laquelle elle est aujourd’hui impuissante face à ce nouveau rideau de fer, face à cette ligne des glaces qui la coupe de son cœur et de ses valeurs. Car en s’agrandissant vers l’est, l’Europe a viré à droite, à droite toute.

*

J’y suis allé, en Hongrie, le 27 août dernier : la frontière dont on parle tant n’est située qu’à une centaine de kilomètres au nord de Novi Sad. J’avais emporté sur la banquette arrière des vêtements pour les réfugiés. Dès la sortie de l’autoroute, à l’approche de Subotica, j’ai vu, à moitié nus, mon premier groupe de réfugiés : ils se lavaient dans un champ, mais ils n’étaient pas seuls : lunettes noires sur le nez, oreillettes, chemises blanches, air de mafieux en somme, leurs passeurs les attendaient devant des Mercedes aux vitres teintées. J’ai poursuivi ma route. Arrivé à Subotica, je me suis rendu à la gare ferroviaire : personne. A la gare routière, j’ai vu quelques hommes mais je n’ai pas osé les déranger : allongés dans le hall de la gare, ils faisaient la sieste, en attendant ce bus qui voudrait bien les mener de l’autre côté de la frontière. On m’avait parlé d’une briqueterie où ils se rassemblaient mais j’ignorais où elle se trouvait. Alors, j’ai pris la route du poste-frontière le plus proche de Subotica, à Kelebija. Sur le bas-côté, j’ai vu marcher un groupe de quatre hommes mais je ne me suis pas arrêté, les flics n’étaient pas loin, qui les attendaient. Une fois franchi le poste serbe après une petite attente d’un quart d’heure, je me suis retrouvé dans un embouteillage digne d’un vendredi soir porte de la Chapelle. C’était en plein cagnard, et toutes les plaques d’immatriculation d’Europe rutilaient dans la poussière de ce no man’s land, sous les douze étoiles du drapeau bleu nuit qui s’agitait sur sa hampe : Allemands, Autrichiens, Hongrois, Tchèques et Slovaques, retour de vacances. Au bout d’une demi-heure d’attente, alors que pas un seul véhicule n’a bougé d’un iota, alors que les policiers hongrois, là-bas, fouillent une voiture de fond en comble, deux chauffeurs ukrainiens, à bout de nerf, tentent un demi-tour ; je fais de même et les prends en filature : j’imagine qu’ils connaissent une autre issue vers Schengen – à moins qu’ils aient décidé de contourner la Hongrie via la Roumanie.

Dans les rues de Subotica, je perds leur trace et me retrouve sur une autre route emplie de vacanciers de retour au pays natal. Sur la gauche de la route, je vois un petit écriteau frappé d’un H qui veut dire Hongrie ; je vire donc à gauche, vers le nord, et me retrouve sur un piste à moitié goudronnée qui mène bien – après des milliers de zigzags à travers des jardins ouvriers, des champs, des marécages – à un petit poste frontalier, qui n’est pas indiqué sur ma carte routière, où la file de véhicules est déjà moins décourageante. Quand vient mon tour, le policier serbe examine ma plaque d’immatriculation noire – corps diplomatique ! – me fait signe de baisser la vitre, jette un œil sur mes papiers, indique la barrière de gauche, qui se lève spécialement pour moi. C’était sans compter, quelques mètres plus loin, sur le policier hongrois. Celui-ci exige à nouveau mes papiers, me fait signe à travers la vitre de descendre, me demande où est mon passeport diplomatique. Je lui dis que je n’en ai pas, que la diplomate c’est ma compagne, que je ne suis qu’un pékin ordinaire.

- Alors faites demi-tour ! répond-il et, de la main droite il dessine quelques moulinets dans l’air qui signifient que je dois repartir à l’autre bout de la file, laquelle s’est considérablement allongée depuis que je m’y suis inséré.

Je proteste. Il ne veut rien savoir. J’explique que c’est le policier serbe qui m’a envoyé vers lui.

- Ce n’est pas mon problème !

Je baisse les yeux au sol et – l’espace d’un instant, la fatigue et l’énervement aidant – je la vois, la ligne rouge qui passe entre mes pieds, la ligne rouge de l’Europe, de la glace, des frimas, de la bêtise et de l’absurdité bureaucratique.

Je reste planté là quelques instants, comme le plus parfait idiot. Et si je renonçais à rentrer pour quelques heures à la maison Europe ? Je m’entête :

- Vous ne voulez pas lui demander, à lui, là… 

- Inutile, nous travaillons ensemble !

Alors, ça c’est la meilleure !

- Ben, précisément, non, vous voyez bien que vous ne travaillez pas ensemble !

Le flic hongrois, furibard, décide alors d’aller réveiller son collègue serbe. L’engueule, dans un serbe rudimentaire : « ici, seulement passeport diplomatique, toi comprendre ? » Et là-dessus, il me rend mes papiers, actionne la barrière et me fait signe de foutre le camp.

J’ai parcouru cent bornes pour le voir de mes propres yeux, ce nouveau rideau de fer, mais je suis tellement agacé que je ne pense même plus à m’en approcher. J’aperçois bien, là-bas, des policiers qui sont en train de parachever la clôture, je vois bien les barbelés de l’autre côté mais je ne sais pas, j’ai la tête ailleurs et je roule, je roule, comme si je sortais d’un mauvais rêve. Et c’est là, sur la gauche, au premier embranchement vers Morahalom, que je les vois, tapis dans un fossé, les premiers réfugiés qui viennent de gagner l’Union. Je suis sur le point de m’arrêter lorsque je vois débouler un immense car blanc, un peu bizarre, avec de drôles de vitres grillagées ; j’ai à peine le temps de lire les premières lettres RENDERSŐ… que j’ai déjà compris, quand j’entends la sirène réveiller la forêt, quand je vois les gyrophares d’une camionnette clignoter dans la verdure : c’est la police qui rapplique, et ce grand car blanc, ce n’est rien d’autre qu’un immense panier à salade pour cueillir ces hommes qui viennent de mettre les pieds dans notre Europe.

Plus loin, sur la route de Szeged, à un carrefour, un autre groupe de réfugiés, assis en rond. Cette fois, c’est à leurs calots rouges que je les reconnais, les flics, debout, les poings sur les hanches, qui les ont déjà cernés.

C’est en repassant par Subotica, finalement, que je frapperai à la porte de la Croix-Rouge pour livrer ce gros sac rempli de fringues – d’ailleurs, qu’en auraient-ils fait, par près de quarante degrés, de mes vieux jeans et de mes vieilles chemises, eux qui ont fui Daesh et une mort certaine, marché pendant des jours et des jours à travers la Turquie, franchi la mer Égée, subi la xénophobie grecque, inhalé le gaz macédonien, payé les passeurs serbes, bravé tous les obstacles, rampé sous le rideau de fer hongrois pour sauver ce qu’il y a de plus précieux en l’homme, disait Valéry, mais que nous avons peut-être oublié, derrière nos écrans, nos murs, nos vitres et nos œillères – oui, pour sauver leur peau.      

  

 

 

Posté par emmanuelruben à 13:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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