l'araignée givrée

06 novembre 2018

Tournée d'automne

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Le manuscrit de mon prochain livre (Sur la route du Danube, à paraître en mars 2019 chez Rivages), étant sur le point d'être bouclé, je vais pouvoir sortir de l'hibernation estivale et reprendre la route des librairies et des festivals pour une petite tournée d'automne en attendant le printemps. Je serai heureux de vous retrouver :

- du 16 au 18 novembre à Cognac pour le festival de Littératures européennes : https://litteratures-europeennes.com/wp-content/uploads/2018/11/Programme-LEC-092018BD.pdf

- le 22 novembre à 19h30 à Saint-Étienne pour une lecture intégrale de Terminus Schengen au théâtre Le Verso : http://travellingtheatreleverso.fr/rencontre-lauteur-emmanuel-ruben/

- le 23 novembre à 19h à Chambéry à la librairie Garin

- le 1er décembre à partir de 14h30 à Paris, à la Bellevilloise pour les 20 ans du Courrier des Balkans, où j'animerai une rencontre avec Velibor Čolić, Vesna Marić, Pajtim Statovci, Elitza Gueorguieva & Ornela Vorpsi : https://www.courrierdesbalkans.fr/Litterature-Exil-Accueil-Traduction. La rencontre sera suivie d'une soirée tzigane.

- le 2 décembre à 15h à Montauban, avec Thierry Guichard & Anthony Poiraudeau, pour une discussion sur la littérature et la géographie, dans le cadre du festival Lettres d'Automne, consacré cette année à l'oeuvre de l'ami Christian Garcin : http://www.confluences.org/evenement/ecrivains-geographes/

- le 6 décembre à Rennes à 19h, au Triangle, avec l'ami Arno Bertina, pour une soirée consacrée aux liens vivifiants entre espace et littérature.

photo (c) le dauphine.com

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20 septembre 2018

Lettre ouverte à Emmanuel Laurentin

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Cher Emmanuel Laurentin, je vous écoutais hier sur France Culture et voici ce que j'ai entendu : « tout a été vendu par ses héritiers de sorte qu’il n'y a plus que le bureau et la chaise de Julien Gracq à la Maison Julien Gracq. Ça va être difficile… » ! En tant que directeur de l'association Maison Julien Gracq, cher Emmanuel Laurentin, je m'insurge contre cette idée reçue qui nuit beaucoup à notre cause et qui prouve que vous n'avez pas mis les pieds à la Maison Julien Gracq. Non, cher Emmanuel Laurentin, il n'y a pas que le bureau et la chaise (le fauteuil, d'ailleurs, pour être plus précis) de Julien Gracq à la Maison Julien Gracq ; il y a beaucoup plus, il y a l'âme de Julien Gracq, elle est ici, aux bords de la Loire, dans ces lieux où il est né, où il grandi, où il est revenu vivre à la fin de sa vie, qu’il a aimés et habités, dans ces lieux qui ont inspiré toutes ses œuvres, dans ces lieux où il a écrit la plupart de ses livres, revenant souvent le week-end ou pendant les vacances scolaires, même quand il vivait à Paris.  

 

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Tous les visiteurs qui viennent ici, tous les résidents qui profitent des conditions idéales de travail dans cette maison, tous les écoliers, lycéens, collégiens, universitaires qui viennent en classe découverte, en séminaire, en visite scolaire à la Maison Julien Gracq pour y rencontrer des auteurs ou des artistes, tous les auteurs qui viennent animer des rencontres ou des ateliers d'écriture avec le public vous le diront : l'esprit de Julien Gracq est ici, et pas seulement l'esprit, pas seulement le bureau et le fauteuil mais aussi les livres, 2500 ouvrages sur les 5000 de notre bibliothèque remarquable qui ont appartenu à Julien Gracq, des dédicaces de René Char, de Le Clézio, de Modiano, d'Octavio Paz, de Kadaré, de Kundera, de Francis Ponge, de Phlippe Sollers, de Pierre Michon, de Pierre Bergounioux, de Régis Debray et de bien d’autres auteurs célèbres ou oubliés, venez ici, nous vous les montrerons... Et nous avons plus que cela encore, nous avons des lettres inédites de Julien Gracq (signées Louis Poirier) adressées à sa famille, nous avons les manuscrits autographes de ses exercices de russe, nous avons des cartes qui lui ont appartenu et qui sont exposées dans la chambre des cartes pour servir d’introduction géographique à son œuvre, nous avons les premières éditions de ses livres dédicacés à ses parents, nous avons les éditions bibliophiles illustrées de ses œuvres signées par des artistes comme Olivier Debré ou Matta, des photos originales de Doisneau, des photos du Prix Goncourt, des portraits de Julien Gracq et de sa sœur Suzanne Poirier, nous avons une table tactile qui retrace l’itinéraire d’un écrivain, d’un géographe, d’un enseignant et donne à entendre la voix d’un homme, nous avons un hectare de jardins suspendus sur la Loire qui ont inspiré son œuvre, nous avons les arbres qu’il a plantés et qu’il a aimés, nous avons la vue qu’il contemplait depuis son bureau en écrivant Le Rivage des Syrtes ou Un balcon en forêt. Qu’est-ce qui est plus précieux, pour un écrivain, que ses livres – ceux qu’il a lus, ceux qu’il a écrits ? Qu’est-ce qui compte plus, pour ceux qui ont lu ses livres, que le lieu d’où ils sont nés ? Une casquette pied-de-poule ? Un plaid écossais ? Une taie d’oreiller ?

 

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Et cela va plus loin, cher Emmanuel Laurentin : nous respectons le testament de Julien Gracq ! Et que dit le testament de Julien Gracq ? Que tout ce domaine légué à la commune de Saint-Florent-le-Vieil (aujourd’hui Mauges-sur-Loire) doit devenir un lieu de « séjour temporaire de repos ou de travail destiné à des écrivains ». Et donc, chaque année, nous accordons des bourses à des écrivains, mais aussi quelquefois à des plasticiens et des chercheurs du monde entier. Et nous allons plus loin : nous organisons des expositions d’art contemporain, des ateliers d’écriture et de lecture à voix haute, nous travaillons avec les bibliothèques, les lycées, les autres associations du territoire, nous organisons un festival littéraire & géographique d’envergure nationale, hier les « Rencontres Gracq », demain « les Préférences », nous créons du lien, en territoire rural, entre les classes sociales et les générations. Julien Gracq aurait été fier de nous, j’en suis certain.

 

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Sortez de l'idéologie de la patrimonialisation à tout-va, cher Emmanuel Laurentin, célébrez ce qui est vivant dans l'histoire et la géographie, relisez les considérations intempestives de Nietzsche, ne tombez pas dans le panneau de Stéphane Bern et de son loto ! L'art et la littérature vivent, se créent, se renouvellent autour de vous, loin de la poussière du patrimoine ! Consultez notre site avant de parlez de nous, venez à la Maison Julien Gracq, je vous y invite, vous pourrez y dormir si vous le souhaitez. « Ça va être difficile », ironisiez-vous à notre propos hier matin, de faire vivre une maison d’écrivain avec une chaise et un bureau. Oui, cher Emmanuel Laurentin, c’est difficile tous les jours, de faire vivre une maison d’écrivain. Mais ce qui est difficile, ce n’est pas de créer, ce n'est pas difficile de créer, de programmer, d’administrer, de partager, de croire dans une cause, ce qui est difficile, c'est de se battre tous les jours pour convaincre les hommes politiques, les institutions publiques, les collectivités locales et les sociétés privées de nous aider à honorer ce legs et à poursuivre notre objectif. Ce qui est difficile, et même douloureux, c’est d'entendre les journalistes recycler sur les ondes des idées reçues.

 

Voici mon mail personnel : direction@maisonjuliengracq.fr.

Voici le site de notre association : www.maisonjuliengracq.fr

Voici mon n° de tel : 02 41 19 73 55.

Voici une émission (qui date un peu, du temps où j'étais résident et non directeur : https://www.youtube.com/watch?v=v8-bg0otGA4) consacrée à la Maison Julien Gracq : dites demain sur France culture que vous vous êtes trompé, reconnaissez votre erreur, écrivez-moi et venez nous rendre visite, vous êtes le bienvenu.

 

Bien cordialement,

 

Emmanuel Ruben

Directeur artistique & littéraire

Maison Julien Gracq

 

15 juin 2018

L'Europe est une fiction

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L’Europe est une fiction. Ou plutôt des fictions. Fiction cartographique, qui croit finir – la faute au géographe du Tsar – avec le Bosphore et l’Oural. Fiction historique, car l’Europe, ne commence pas avec Athènes, Rome ou Jérusalem, comme on nous l’enseigne à l’école – Europe, c’est le nom pratique que trouva un pape, en l’occurrence Pie II – alias Enea Silvio Piccolomini –, pour désigner en 1464, à Ancône, face à l’Adriatique, l’ensemble de cette petite presqu’île torturée qu’on appelait encore la Chrétienté et rameuter une dernière fois, mais en vain, les Croisés contre les Turcs. Fiction mythologique, enfin, car l’Europe est aussi femme, et les Anciens racontent qu’elle fut enlevée par un taureau nommé Zeus qui la déposa sur les côtes chypriotes. Aujourd’hui, l’Europe nous est enlevée, à nous, Européens, tous les jours – fiction politique qui se décide sans le peuple qui la constitue. À coups de petits traités, de grosses arnaques et de grandes lâchetés, nous croyons pouvoir interdire au reste du monde l’usage de cette Europe qui ne sait toujours pas quel est son peuple.

L’Europe est une fiction flottante. Elias Canetti, qui est né à Roussé, en Bulgarie, sur les bords du Danube, rappelle que lorsqu’un de ses parents « remontait le Danube vers Vienne, on disait : il va en Europe ». Hier, une ami grecque m’a confié que jusqu’à une date récente, la police française exigeait toujours son passeport à l’aéroport ; le seul avantage de la crise, m’a-t-elle dit, c’est que vous, les Français, vous savez maintenant que la Grèce est en Europe ; désormais, de l’autre côté de la ligne jaune, on se contente de ma carte d’identité.

Un ami me demandait récemment quand je franchirai enfin, dans mes livres, les frontières de l’Europe et de son Proche Orient. Je lui ai répondu que je n’en avais pas l’intention. Tout ce que je peux écrire à propos du reste du monde suinte de tous ses pores l’exotisme des épatants bourlingueurs : que je décrive le Cambodge ou le Pérou, des pays que j’aime, j’ai l’impression de jouer les imposteurs et d’être un personnage de Kipling ou de Chatwin, en quête d’un royaume qui n’est pas le sien, écrivant dans une langue qui n’est pas la sienne, fauchant des pierres et des statues que mon haleine auront irrémédiablement privé de magie. Car l’Europe – et je dis bien l’Europe, pas la France – est ma patrie ; je ne suis pas un écrivain français, je suis un écrivain européen de langue française. Et comme l’Europe n’a pas d’autre langue commune que la traduction, je lis mes compatriotes, qu’ils s’appellent Roberto Ferrucci, Olga Tokarczuk, Victor del Arbol, Gonçalo M. Tavares ou Christos Chryssopoulos dans cette langue étrange qui est aussi celle de leurs traducteurs ; et pourtant, malgré, le filtre de la grammaire, il me suffit de lire une phrase ou deux pour entendre leur accent et reconnaître, à tel usage d’un pronom, à telle façon de ponctuer la phrase, le style sinueux de mon ami Roberto Ferruci, qui vit à Venise, c’est-à-dire à mi-chemin de la France et de la Serbie, les deux pays d’Europe où je partage ma vie.

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L’Europe, je l’ai traversée plusieurs fois, par tous les moyens, voiture, avion, vélo, train. J’ai exploré toutes ses lisières, nagé dans toutes ses mers. Aujourd’hui, je peux faire sur les doigts d’une main  le compte de tous les pays d’Europe où je n’ai pas mis les pieds : Biélorussie, Malte, Islande, San Marin, Lichtenstein. Malgré tous ses crimes, passés, présents et à venir, j’aime encore l’Europe, je n’ai pas tout à fait désespéré de la voir s’enrichir et se réchauffer – humainement s’entend. Alors quand Benoît Verhille m’a demandé d’écrire un texte pour la collection qu’il a fondée avec le soutien de la MSHS, j’ai aussitôt accepté l’invitation. À condition de parler d’une autre Europe que celle de nos commissaires.  

On connaît le mot fameux de Mauriac à propos de l’Allemagne. Moi aussi, j’aime tellement l’Europe, que je préfère qu’il y en ait deux. Et justement, contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire, il y a encore, malgré tous les élargissements entrepris depuis soixante ans, deux Europe en 2018 : il ne faut pas oublier que plus de la moitié de l’Europe continentale se situe encore en dehors de notre Europe communautaire. L’Europe que j’aime va en zigzag de Saint-Pétersbourg à Istanbul, en passant par Kiev, Odessa, Giurgiulesti, Novi Sad, Sarajevo, Kotor, Ohrid, Gjirokastër – c’est l’Europe gazeuse, nomade et tzigane, l’Europe des autres, qui n’ont pas besoin de monnaie commune et de traité constitutionnel pour se sentir exister.  

Les éditions de la Contre allée et Benoît Verhille, leur éditeur, nous invitent à délaisser les grands axes de l’Histoire pour réécrire l’Europe. Réécrire l’Europe, oui, comme Kerouac rêva de réécrire l’Amérique. Le Danube est notre Rio Grande, les Balkans sont notre Mexique. Ces petits livres de contrebande peuvent passer à travers les fentes de tous les murs ; leurs couleurs vives peuvent égayer les grisailles de tous nos barbelés. Lisez-les, vous y trouverez plus de profit que dans la langue de bois de nos traités.

Texte publié dans le catalogue des 10 ans des éditions de la Contre-Allée, pour présenter la collection "Fictions d'Europe".

Pour aller plus loin sur le même thème :

1) un entretien avec Alexandra Schwartzbrod dans le cahier livres de Libération : http://next.liberation.fr/livres/2018/06/01/emmanuel-ruben-parfois-je-suis-proche-de-l-extase-geographique_1655982

2) un entretien radiophonique avec Manou Farine, Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin dans l'émission "Poésie & ainsi de suite", sur France culture : https://www.franceculture.fr/emissions/poesie-et-ainsi-de-suite/poesie-et-ainsi-de-suite-du-vendredi-15-juin-2018

 

 

 

 

 

 

15 mai 2018

Les cerfs-volants de la colère

(c) The Associated Press

Lorsqu’en 2014 j’ai commencé à écrire le roman qui deviendrait Sous les serpents du ciel, c’était pour apaiser la colère et la honte que je ressentais depuis les sanglantes opérations israéliennes contre Gaza. Je connaissais encore très mal cette région et je n’avais pas fait le grand voyage qui donnerait, en octobre 2015, Jérusalem terrestre. J’étais donc convaincu d’écrire une fiction – et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de situer ce roman sur un archipel imaginaire, à une époque future – 2047 très exactement. Dans sa première version, le livre – dont l’action proprement dite ne dure qu’une journée et même quelques minutes – devait se situer le 30 septembre 2037 et la disparition de Walid intervenir le 30 septembre 2017, en hommage à Mohammed Dura mort le 30 septembre 2000 à Gaza, dans les bras de son père, sous les balles israéliennes. Mais le jour de la présentation du livre à Arles, dans l’enthousiasme, une responsable commerciale m’a dit : « ce serait bien si on pouvait organiser une petite fête pour la parution du livre le 30 septembre 2017 ! » Oh, non, vous imaginez, ai-je répondu, pas le 30 septembre 2017, car si un enfant palestinien meurt ce jour-là, je me sentirais coupable. C’est pour cela, finalement, que Walid meurt le 30 septembre 2027, mais si ça se trouve, pour parler comme lui, il n’y aura plus d’enfants palestiniens en 2027, il n’y aura plus que des petits judéo-samariens et la mer aura eu pitié de Gaza, le réchauffement climatique aura avalé cette bande de terre qui pose tant de poblèmes au monde entier. Depuis, je n’ai pas vérifié si un enfant palestinien est mort le 30 septembre 2017 mais des enfants qui meurent sous les balles, en Palestine, pour parler toujours comme Walid, il y en « 83 en moyenne » par an. Sauf que c'est une moyenne, et que certaines années, comme en 2014, on est plutôt autour de 500. 

Nous n’avons pas trop fait la fête le 30 septembre 2017, à Arles ou ailleurs car nous savions déjà, chez Rivages, que le livre, commercialement parlant, ne serait pas une grande réussite, et ne parlons pas de la presse – car s’il y a eu chez les libraires, que je salue ici, un accueil assez chaleureux, la presse littéraire française, mais c’est toujours ainsi dès qu’il s’agit de sujets qui touchent à Israël, allez savoir pourquoi, a été quasi muette ; à part Le Matricule des Anges, L’Humanité et Libération (que je salue ici), rien dans Télérama, L’Obs ou Lire, trois mots dans Le Monde des livres, rien dans Le Figaro ou Le Magazine littéraire, rien évidemment (c’est une blague) dans les Inrocks ou dans Transfuge qui est un peu la CIA des lettres françaises (dire que je fus abonné aux tous débuts !) – bon je m’arrête là, je crie dans le désert.

© AFP PHOTO / ABBAS MOMANI

Mais trêve de jérémiades et revenons à ma réponse à notre chère responsable commerciale, que par ailleurs j’apprécie énormément, soit dit au passage. « Oh, non, vous imaginez, pas le 30 septembre 2017, car si un enfant palestinien meurt ce jour-là, je me sentirais coupable ! » Voilà ce qui peut se passer parfois dans la tête d’un écrivain et cela peut paraître un peu puéril, idiot, superstitieux voire mégalomane mais il nous arrive de nous prendre pour des prophètes – lisez un peu la Bible, ce roman un peu barbant qui a bien réussi, c’est ainsi depuis les commencements, les écrivains se prennent pour des prophètes et c’est pour ne pas être accusé de prophétiser que j’ai choisi mon deuxième prénom comme nom de plume – Emmanuel n’était pas un prophète, c’est le nom que le Christ aurait dû recevoir s’il avait été vraiment le Messie, par contre Jérémie est un prophète et bien souvent, comme vous le savez, un prophète de malheur, qui jérémiade beaucoup – Stefan Zweig en a d’ailleurs fait le personnage d’une pièce devenue elle-même prophétique.

Donc, en 2014, lorsque j’ai imaginé une histoire de femmes marchant vers la frontière, d’enfants brandissant des cerfs-volants trafiqués, de drones cherchant à les détruire et de Barbures érigeant le Temple du Futur, je croyais écrire de la fiction, pas tout à fait de la science-fiction, mais tout de même de l’anticipation.

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Et voici que depuis 2017, depuis que le Messie Trump est arrivé sur Terre, voici que tout s’anticipe au Proche-Orient ; nous avions les yeux rivés sur la Syrie, mais la Syrie a été rasée par Bachar et ses amis, 2017 est l’année zéro de la Syrie – reste encore Israël qui fête ses 70 ans d’amour et de ténèbres : guerres à répétition, colonisation, occupation, annexion, et la démocratie toujours vaillante !

2047, c'est aujourd'hui. Le temple du futur est arrivé, ce n’est pas tout à fait une synagogue mais une ambassade, l’ambassade du pays qui a exterminé les Indiens et qui saura donner des conseils en matière de lente annihilation des peuples indigènes. Les femmes marchent vers la frontière dans l’espoir de retourner sur les terres perdues de la Nakba. Les enfants confectionnent des cerfs-volants, y suspendent des cocktails Molotov, les envoient s’échouer de l’autre côté du mur, les drones tentent d’en ciseler les fils, les snipers tirent sur la foule (ah ! mince je n'avais pas prévu ce dernier point trop banal ou pas assez futuriste dans mon roman). Hier, parmi les 59 Gazaouis tués et les 1204 blessés par balle – 1204, je répète – il y avait 8 enfants de moins de seize ans, 8 Walid qui n’auront pas eu le temps d’inspirer un roman. Un roman ne peut rien contre un enfant qui meurt, disait Sartre. Il peut encore moins contre une machinerie aveugle qui détruit des cerfs-volants et tue des enfants depuis le ciel. C’est à la mémoire de ces 8 enfants que je dédicacerai désormais Sous les serpents du ciel.

Extraits :

"Mais par pitié, camarade, gardez-vous de leur expliquer la signification de ces cartes car s’ils apprennent que c’est leur pays qui disparaît chaque jour un peu plus à mesure que nous le cartographions, ce ne sont pas des cerfs-volants qu’ils fabriqueront avec tout ce papier de malheur, mais des ballons piégés pour larguer sur nos côtes des bombes artisanales, des cocktails Molotov, de l’anthrax ou je ne sais quelle saloperie, comme les Japonais désespérés à la fin de la Seconde Guerre mondiale !", p. 138  

"En marchant sur la plage, j’ai fait part de mon calcul et de mon idée révolutionnaire au frère Daniel. Il s’est contenté de sourire et m’a dit : on appelle ça une utopie, mais tu oublies la voûte de verre. J’ai baissé les bras et je l’ai regardé d’un air idiot. C’est vrai, j’oubliais la voûte de verre, j’oubliais que même le ciel leur appartenait. Tes cerfs-volants auront à peine franchi le grand barrage qu’ils retomberont au sol aussitôt, criblés de trous par les batteries aériennes, a dit le frère Daniel. Et moi je lui ai répondu : dans ce cas, nous en confectionnerons encore, encore et encore, et nous les lâcherons dans le ciel jusqu’à ce que leurs munitions s’épuisent. Et puis y aura bien, dans le tas, des cerfs-volants qui leur échapperont. Quant à ceux qu’ils abattront, y en aura tellement, qu’ils finiront par couvrir la totalité de leur territoire, ils iront s’échouer sur leurs plages comme des méduses ou des étoiles de mer, ils dessineront un immense macramé qui recouvrira leurs gratte-ciel, leurs bases militaires, leurs cités privées, leurs stades de foot, leurs zones industrielles, leurs parcs d’attractions, leurs autoroutes, leurs aéroports...", p. 233 

"ce jour-là, les longues heures de traque étaient infinies, tu voyais Walid zigzaguer sur l’écran derrière son machin volant, deux petits points blancs perdus dans cet océan de gris, deux petits points blancs qui clignoteraient encore quelques instants... – Un gamin qui fabrique des engins pareils, ce n’est plus tout à fait un enfant, lieutenant. À la guerre, voyez-vous, la majorité, c’est un peu plus tôt qu’à la paix. Vos politicards considèrent peut-être qu’à seize ans un être humain n’est pas foutu d’enfoncer un bulletin dans une urne, mais pour nous, les militaires, à partir du moment où vous savez fourrer une balle dans un barillet, c’est que vous êtes prêt à tuer, et si vous êtes prêt à tuer, alors vous devez être prêt à crever !", p. 258

 

 

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11 mars 2018

Un printemps européen ?

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Ce printemps, je publierai plusieurs textes inspirés de mes récentes pérégrinations trans-européennes.

Le premier, Terminus Schengen, paraîtra demain lundi 12 mars aux éditions Le Réalgar, à Saint-Etienne, grâce à l'ami Daniel Damart, dans la très belle collection "l'Orpiment" dirigée par l'ami Lionel Bourg. 

http://lerealgar-editions.fr/portfolio/terminus-schengen/

C'est l'histoire d'un type qui prend toutes sortes de trains, en octobre 2015, à travers la Mitteleuropa, de Novi Sad à Leipzig, où l'attendent des amis, un frère, une exposition d'art contemporain, et le souvenir d'une arrière-grand-mère allemande qu'il n'a pas vraiment connu. C'est aussi un long poème rythmé par le ballast et les traverses, illustré de photographies en couleurs, volontairement floues, à travers les vitres embuées, les grilles des bouleaux, les gares abandonnées et les croix de tous nos cimetières. C'est enfin le chant haché, hanté, étranglé d'un Européen au moment de la si mal nommée "crise des migrants" et de la fermeture des frontières intracommunautaires. Voici ce qu'en dit l'éditeur, Lionel Bourg, qui en parle bien mieux que moi :

« C’est bien parce que le poème s’avère seul capable d’intégrer l’expression la plus subjective à l’exigence d’une pensée qui, jamais, ne se contentera « d’interpréter le monde », qu’Emmanuel Ruben n’a pas récusé la voix dont, toujours, essayiste, romancier, il écoute l’accent, disant ainsi très haut l’abjection d’une Europe en proie à des démons surgis des culs-de-basse-fosse de sa longue histoire. Terminus Schengen… Une telle errance, une aussi tragique pérégrination au bout de la honte comme de la détresse ne rend dès lors pas exclusivement compte du destin des « migrants » mais, haletante, escortée de cris, de murmures, contraint quiconque veut en parler à la dignité du chant. Le reste est affaire d’urgence. De crimes et de cynisme. De trains, de camions ou de piétinements. De mains lavées dans un seau où brillent les étranges reflets des étoiles que l’on cousait il n’y a pas si longtemps aux vêtements des voyageurs. »

9791095086710

Le deuxième texte, "Hôtel Ukraine", sera ma contribution au Livre des places, le volume du collectif Inculte, qui paraîtra début avril chez Inculte/Dernière marge et que vous pourrez vous procurer en avant-première dès le 15 mars si vous venez boire un whisky sur le stand de l'éditeur au Salon Livre Paris, où il paraît, soudain, qu'on paiera enfin les auteurs. (Enfin, ceux qui parlent, pas ceux qui écrivent). Pour ma part, c'est très bénévolement et avec un plaisir immense que je le présenterai en compagnie de Camille de Toledo et de Mathieu Larnaudie à la merveilleuse librairie de Charlotte Desmousseaux, à Nantes, le 18 avril à 19h30. La soirée sera animée par Anthony Poiraudeau. Pour plus d'informations, c'est ici : http://nantes.by-night.fr/soiree/collectif-inculte-le-livre-des-places-rencontre--622259.html

Pour dire deux mots de mon texte, c'est l'histoire d'un type qui arrive en avion à Kiev, et débarque sur Maïdan, en avril 2014, après la bataille. Pourquoi ? Parce que les écrivains arrivent toujours après la bataille. 

Ce livre, qui fait suite au volume collectif En procès, une histoire du XXe siècle aurait pu avoir pour titre "une géographie (mondiale) du XXIe siècle. Voici comment l'éditeur le présente : « Depuis deux décennies, dans de nombreuses villes du monde, les places se sont imposées comme les principaux foyers des élans de contestation populaire.

De Tahrir à Maïdan, de Taksim à la Puerta del Sol, de Syntagma à République, elles font figure de points de ralliement : à la fois lieux de surgissement d’une hypothèse politique et scènes centrales des événements auxquels elles ont souvent donné leur nom.

En recueillant les récits qui s’y sont fait jour, en écoutant retentir les voix qui s’y sont élevées, "Le Livre des places" esquisse une géographie politique possible du XXIe siècle.

avec des textes de : 
François Beaune, Arno Bertina, Jérôme Bourdon, Anne Collongues, Pierre Ducrozet, Mathias Enard, Valérie Gérard, Elitza Gueorguieva, Hakan Günday, Aiman Abdel Hafez, Maria Kakogianni, Cloé Korman, Mathieu Larnaudie, Camille Louis, Emmanuel Ruben, Jérôme Schmidt, Irina Teodorescu, Fadi Tofeili, Camille de Toledo. »

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Enfin, le troisième texte, Le Coeur de l'Europe, paraîtra le 17 mai aux éditions la Contre Allée, dans la belle collection "Fictions d'Europe". Voici comment l'éditeur, Benoît Verhille, le présente : "Emmanuel Ruben offre le journal d’un voyage géopolitique et culturel. Il y rappelle les conflits des années 90 à travers l’ex-Yougoslavie, ceux qui ont redessiné les frontières d’Europe centrale. Au cours de ce voyage, il privilégie la voiture puis le train ; paysages et villes défilent, délaissant les plages touristiques au profit des terres intérieures. Emmanuel Ruben boucle son périple à la frontière hongroise, théâtre de la crise migratoire actuelle."

Pour ma part, je dirai que c'est l'histoire d'un type qui tente de sonder le coeur de l'Europe mais ce coeur ne se trouve pas où vous l'attendez, ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à Francfort, ni à Genève, Strasbourg, Luxembourg où dans je ne sais quelle capitale de l'Europe dite "communautaire". Ni dans les souvenirs très bourgeois de la Mitteleuropa viennoisement centrée d'un Stefan Zweig. Non, ce coeur - comme me l'a soufflé un jour Nicolas Bouvier - se trouve de l'autre côté de la ligne des glaces, dans les Balkans, où je n'ai pas seulement réappris à boire mais aussi à vivre, et à respirer. 

https://www.lacontreallee.com/catalogue/fictions-deurope/le-cœur-de-leurope

 

 


06 janvier 2018

Faire un vœu

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En ces premiers jours de janvier, la Loire est une autre mer – avec ses vastes eaux démontées, soulevées de grandes vagues, le fleuve venu du Massif Central semble avoir inversé son cours et pris des largeurs d’Océan, la lune à son périgée se reflète dans l’eau grise, la mouscaille se change en écume de mer, on croirait sentir le sel souffler dans les branches nues des saules, le mascaret viendra bientôt chahuter nos barques et sous le doux crachin que portent les grands vents d’ouest, les températures sont étrangement printanières.

La planète entame une nouvelle révolution, 2018 commence ainsi, sous une lune inquiétante et par des tempêtes qui se succèdent, des tempêtes qui ont des noms de femmes, Carmen, Eleanor, tempêtes héroïnes d’opéra qui nous parlent du monde car le monde est un opéra créé dans un big bang ou un tohu bohu dont nous ne savons pas grand chose mais qui est aujourd’hui fabriqué de main d’homme. A l’ère de l’anthropocène, il n’y a pas de monde sans cette plante humaine qui l’habite et l’abîme, il n’y aura plus de monde quand nous aurons quitté la face détraquée de la terre.

Alors en ces premiers jours de janvier, plutôt que de vous adresser nos vœux pieux et convenus, nous souhaitons formuler ce très grand vœu : que l’homme puise en lui les ressources nécessaires pour retrouver l’usage des fleuves, amadouer la fureur des tempêtes, retisser les liens qui se désagrègent. Les arts, la littérature et les savoirs ont ce pouvoir, celui de dire notre inquiétude d’être au monde et de formuler des vœux : non pas que ce monde demeure tel qu’il est mais que l’homme le répare – tikkun olam, disait la mystique juive, réparer le monde pour rendre la terre plus habitable, rendre à la nature la liberté qui lui revient et rétablir entre les hommes la justice sociale.

 

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22 décembre 2017

Transmettre

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Il y a dix ans, le 22 décembre 2007, s’éteignait Julien Gracq – alias Louis Poirier. Les Rencontres Gracq à Saint-Florent-le-Vieil, le lycée Henri IV à Paris, bientôt le lycée Clemenceau à Nantes ont célébré ou célébreront cette décade intimidante en insistant sur ce qui demeure vivant dans cette œuvre : la part belle donnée aux lectures à voix haute nous rappelle que Julien Gracq fut une voix, si singulière qu’elle nous manque aujourd’hui pour chanter la plante humaine, lire la face de la terre et garder les yeux ouverts car il fut, on l’oublie parfois, en plus d’un styliste hors pair, un observateur scrupuleux – souvent caustique mais jamais triste, jamais réactionnaire – de notre société. Julien Gracq n’aimait pas les anniversaires, ni les cérémonies et nous ne savons pas ce qu’il aurait pensé des doubles funérailles dans la nation France, qui ont vu l’Elysée célébrer en grande pompe un académicien et un rockeur : il n’y a pas d’entrée, dans l’index de la Pléiade Julien Gracq, à Jean d’Ormesson ou à Johnny Hallyday. 

Julien Gracq n’aimait pas les anniversaires, ni les cérémonies, et nous nous sommes contentés, ce 22 décembre 2017, de déposer sous la plaque noire, discrète, où sont gravés ces noms, LOUIS POIRIER JULIEN GRACQ, quelques fleurs coupées.

Julien Gracq n’aimait pas les anniversaires, ni les cérémonies, et nous n’irons pas nous pencher au-dessus de l’urne qui recueille ses cendres avec sur le bout des lèvres cette question qui électrise toute son œuvre : qui vive ? Dans un texte consacré au centenaire de la naissance de Rimbaud, Julien Gracq se moque des thuriféraires qui veulent arracher des explications à celui qui fut trop tôt parti ; il rappelle que Rimbaud fut avant tout un « poète de l’affirmation » : comme si, par ses poèmes, il « s’était borné, écrit Gracq, à transmettre. » Et l’italique souligne ici le sens électrique du terme. L’œuvre de Gracq se passe tout aussi bien de commentaires et sa vie – presque centenaire, près de trois fois plus longue que celle de Rimbaud – n’a pas besoin de musée pour nous être racontée ; c’est la raison pour laquelle la Maison Julien Gracq n’a pas pour mission de conserver des traces du veilleur de Saint-Florent-le-Vieil ; la Maison Julien Gracq n’a d’ailleurs pas à proprement parler de mission ; car ce n’est pas de mission qu’il s’agit ici mais de transmission : dans le bureau que m’a légué Cathie Barreau, qui a créé ce lieu de tous les émerveillements, j’ai laissé sur le mur cette injonction de Louise Michel : « apprendre toujours et transmettre ce savoir ». Transmettre – au sens électrique, dans la fièvre et la bonne humeur – le goût de la littérature, des arts, et des savoirs : c’est pour cela que la Maison Julien Gracq se dresse aujourd’hui – grâce au legs capital de son ancien propriétaire – sur les rives de la Loire.    

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13 décembre 2017

Doubles funérailles dans la nation France : le prozac du Figaro et le prozac du populo

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En littérature, je n'ai plus de confrères. Dans l'espace d'un demi-siècle, les us et coutumes neufs de la corporation m'ont laissé en arrière un à un au fil des années. J'ignore non seulement le CD-Rom et le traitement de texte, mais même la machine à écrire, le livre de poche, et, d'une façon générale, les voies et moyens de promotion modernes qui font prospérer les ouvrages de belles-lettres. Je prends rang, professionnellement, parmi les survivances folkloriques appréciées qu'on signale aux étrangers, auprès du pain Poilâne, et des jambons fumés chez l'habitant., Julien Gracq, entretien au journal Le Monde, 2000.

 

Ce samedi 9 décembre 2017, j’étais invité au lycée Henri IV, à Paris, pour commémorer les dix ans de la disparition de Julien Gracq, sur une proposition de Jean-Yves Chevalier, professeur de mathématiques et fervent lecteur de Gracq. L’hommage – qui commença par des lectures d’extraits choisis par l’exécutrice testamentaire, Bernhild Boie (belle occasion, pour les élèves du lycée de nous démontrer leurs talents de comédiens) – fut suivi d’une table ronde animée par Mathieu Garrigou-Lagrange de France Culture, avec Régis Debray, philosophe, Hédi Kaddour, écrivain, Jean-Louis Tissier, géographe, Jérôme Villeminoz, conservateur du fonds Julien Gracq à la BNF, et moi-même.

Le matin, dans un PMU de Belleville où j’étais entré pour mettre au clair mes notes en vue de l’hommage de l’après-midi, j’avais écouté les piliers de bar (je précise au passage, si Finkielkraut me lit, qu’il n’y avait là que des enfants d’immigrés) parler de la mort de Johnny, disserter sur la mort en général et sur la brièveté de la vie, se demander s’ils allaient se rendre aux Champs-Elysées. A midi, j’avais rendez-vous avec Régis Debray, nous devions déjeuner ensemble dans un petit bistrot de la place du Panthéon, et j’arrivai rue de l’Odéon la tête pleine de ces « ah que Johnny !  - j’eus la mauvaise idée de rappeler à mon hôte quel était le grand événement de la journée, quel était le nom présent sur toutes les lèvres ce matin, et ce que je craignais se produisit : il alluma la télé, cette télé que je n’ai pas, que je ne regarde pas, en me disant « cher ami, notre frichti va se réduire à un sandwich mais pas question de rater ce spectacle ! »

« C’est ce que j’appelle la vidéosphère, qui a remplacé la graphosphère et qui fait des types comme vous et moi des marginaux – plus que ça, des suspects », me dit le médiologue survolté en pressant le bouton 2 de la télécommande. C’est peu de dire que la concurrence était rude ce jour-là entre le monde de l’écran et le monde de l’écrit ; « il y a quelque chose de très symbolique dans ce porte-à-faux incroyable », ajouta Régis Debray en s’asseyant sur une chaise et en sortant de la poche de son gilet un carnet, tandis que je faisais de même, mais les fesses sur la canapé. Toute la France enterrait Johnny en grande pompe sur les Champs-Elysées pendant qu’un petit quarteron d’écrivains et d’universitaires en quasi-retraite m’embarquait pour rendre un hommage confidentiel, dans un haut-lieu de reproduction de l’élite, à l’un des écrivains les plus discrets que connut le vingtième siècle : l’actualité se plaît à multiplier ces décalages. Toute la France, celle des bikers et des titis parisiens, celle des beaufs et des babyboomers, allait vivre un moment d’histoire entre l’Arc de Triomphe et la Madeleine, pendant qu’à deux pas du Panthéon, dans la salle Julien Gracq d’un lycée du Quartier Latin, une petite société secrète d’adorateurs d’une œuvre que plus personne ne comprend sans dictionnaire, allait tenter de raviver la flamme, sous l’égide de la Vestale, exécutrice testamentaire de l’œuvre. « Nous sommes les derniers des Mohicans et vous êtes un peu notre Grand Manitou » me dit Debray, « il ne vous manque plus que les plumes sur la tête ! »

Tels deux gamins surexcités par la liesse populaire, ahuris par le grand show funéraire, ne sachant plus si nous vivions sur Terre ou dans un monde parallèle, nous n’avons quitté le repaire de la rue de l’Odéon qu’après avoir entendu le discours fort attendu d’Emmanuel Macron. Ce dernier était la guest star de ces funérailles nationales, le grand ordonnateur du show révélant le tournant rock & beauf d’une chose publique à paillettes, qui découvrit son visage de crabe sous l’ère Sarkozy. Samedi dernier, nous étions au comble du bling-bling en enterrant ainsi le grand évadé fiscal : il y a des moments où je me dis que même Sarko n’aurait pas osé.

Mais pour mieux comprendre les funérailles de Johnny, il faut les replacer dans leur contexte : la veille on enterrait Jean d’O. Service minimum comparé à la grande pompe réservée au vrai grand homme, le rockeur, mais tout de même, cour d’honneur des Invalides et drapeau en guise de linceul pour l’académicien gai luron. Et voyant apparaître le macaron de Johnny saluant la foule au bas de l’écran, avec son masque de cire, rides gommées, lèvres gonflées au collagène, yeux de poisson bouilli d’un bleu vif, pommettes dorées aux UV, je me suis demandé si Johnny & Jean d’O n'étaient pas un seul homme, Docteur Jo le jour & Mister JO la nuit, si les deux J n’étaient pas l’avers et le revers d’une même médaille : Johnny & Jean d’O, rois du showbizz et grandes voix de la droite à la française, étaient les deux antidépresseurs de la France : le prozac de l’aristo et le prozac du populo.

Il n’y a plus qu’à la vendre, la France, me suis-je dit, à présent que sont mortes et enterrées l’idole des jeunes devenus vite très vieux et l’idole des vieux restés éternellement jeunes. Car n’est ce pas la vendre, la France, que de mettre ainsi en avant deux figures quasi inconnues à l’étranger ? Peu de romans de Jean d’O ont été traduits ; quant au nom même de Johnny, il n’a guère franchi nos frontières. N’est-ce pas la vendre, la France, que de se faire ainsi le thuriféraire d’un évadé fiscal et d’un évadé scriptural, qui avait compris qu’à notre époque de superficialité abyssale, il valait mieux se fendre de temps en temps de bons mots sur un plateau télé plutôt qu’écrire de bons livres dans son bureau ?

Qui était Johnny, du point de vue strictement musical (les paroles n’étaient pas les siennes), comparé à Gainsbourg ou Bashung, pour rester dans le même domaine ? Qui était Jean d’O, du point de vue strictement littéraire, comparé à Julien Gracq ou Yves Bonnefoy, deux écrivains qui m’étaient chers, deux écrivains que nous avons laissé partir sans le moindre signe de reconnaissance – sinon de brèves condoléances – de la part de l’Elysée ?

Derrière ces doubles funérailles dans la nation France, il faut voir de la part de notre président une immense opération de com’ : aux Etats-Unis, pour gagner quelques points de popularité, un président de la République a besoin de déclencher une guerre en Irak ou de menacer la stabilité du Proche-Orient en déclarant Jérusalem capitale d’Israël ; en France, il suffit d’enterrer en grande pompe Johnny & Jean d’O, nos deux plus belles momies vivantes, nos deux momies liftées, nos deux momies dorées aux UV, nos deux momies aux yeux bleus et à la gueule si vénérée.

J’appartiens à la même génération qu’Emmanuel Macron : comme lui, je suis prêt à le parier, je n’ai jamais écouté Johnny, je n’ai jamais lu Jean d’O ; comme lui, je serais infoutu de citer un titre de Jean d’O, plus infoutu encore d’entonner un refrain de Johnny et je parie qu’il y a du Brigitte derrière tout ça, qui a dû lui inculquer les passions d’une autre génération, celle de mes parents. Mais Macron – qui a plutôt baigné dans Ricoeur et qui avouait aimer Julien Gracq – est président de la République et un président de la République se doit de flatter les égos du populo et les égos du Figaro : la lois des séries, ce drôle de martingale dont nous a si bien parlé Jean Rouaud, lui offrait sur un plateau d’argent deux têtes auréolées par la foule : il fallait enterrer ces hommes illustres comme s’ils étaient tombés tous les deux, côte à côte, au champ d’honneur. Et peu importe, si ce faisant, on ferait le grand écart de l’aristo au populo, du toujours riches au toujours pauvre, en passant par-dessus toute une classe d’âge et toute une classe sociale : la classe moyenne, les moins de quarante ans. 

Du premier, il aura fait la quintessence de l’esprit français : il a enterré Jean d’O comme s’il enterrait Voltaire, en maniant à merveille le subjonctif imparfait, en multipliant les figures de style, et tout particulièrement les oxymores : « un égoïste passionné par les autres » ; « il était superficiel par profondeur ». Du second il aura fait la quintessence du génie français : il a enterré Johnny comme s’il enterrait le Messie. Commençant par les chiffres, car il n’y a pas de Messie, en 2017, sans chiffres : 60 ans de carrière, plus de 1000 chansons, 50 albums, poursuivant par la légende au conditionnel, celle du motard qui reviendrait, puis le chemin de croix, les souffrances, on aurait dit qu’il nous lisait le poème de Rimbaud, Génie, dans lequel Claudel vit le portrait du Christ. Concluant enfin que « Johnny était au pays », qu’il était (citant Hugo) « une force qui va », « un destin français », révélateur du rêve américain, car tout ce qui arrive en Amérique finira par nous arriver : c’est la téléologie macroniste. Le Messie s’en ira se faire enterrer à Saint-Barth mais peu importe ; Voltaire sera oublié demain mais qu’importe aussi, le premier intéressé le savait et rappelait au micro d’Augustin Trapenard que c’est dangereux d’être aussi populaire : il y avait foule aux funérailles d’Anatole France et trois pelés et un tondu à l’enterrement de Stendhal. Les deux discours sont des modèles du genre, ils sont prodigieux dans leur efficacité et ils révèlent que nous avons au pouvoir un prince machiavélique, prêt à faire feu de tout bois ; il révèlent surtout que le fond de l’air, sous les paillettes du rock n’roll et sous les dorures de l’Académie française, dont Julien Gracq disait qu’elle ne servait à rien, est à la fois superficiel et identitaire, ridicule et autoritaire, mais surtout démagogue et très à droite.

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11 décembre 2017

Jérusalem sous le ciel exactement

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Jérusalem, comète historique dont l’histoire se réduit à un long sillage enflammé, posée sur sa colline brûlée comme une fusée sur sa rampe de lancement – tant de furie d’éternité dans un si petit corps – serrant maigrement autour d’elle son État nain et famélique – ville Pythie, ville épileptique, hoquetant sans trêve de la transe de l’avenir, mordant le pied qui l’écrase, projetant autour d’elle comme les pierres de Deucalion les pierres calcinées de ses remparts – toujours au bord de l’hystérie, entre la pluie de sauterelles et la nuée ardente, et toujours se relevant, invoquant, dénonçant, maudissant, prophétisant, envenimant le monde de sa mort comme aucune – l’inventeur de la Cause historique inextinguible.

Julien Gracq, Lettrines, 1967 

 

 

Au commencement, c’est un souvenir d’enfance. Mettons la fin des années 80. J’ai sept ou huit ans. Je suis dans un train, en partance pour une de ces colonies où mes parents m’envoyaient lors des vacances scolaires. Le train s’est arrêté dans une gare du Massif Central, Saint-Germain-des-Fossés, Limoges ou Guéret, car la colonie se situe comme toujours au beau milieu de la France, dans un trou perdu du Cantal, de la Creuse ou de la Lozère. Un couple de jeunes retraités – cheveux gris mais vêtu de couleurs vives, un peu hippies sur le retour – grimpe à bord du train, et moi je suis là, petit colon en culottes courtes, assis sur un strapontin de la plateforme, à regarder l’indicateur des chemins de fer – ces cartes de la SNCF rayées de grands traits gris ou verts qui irriguent l’hexagone.

Le couple de jeunes retraités me demande ce que je fais là, je réponds que je suis en colo comme on disait alors, eux s’étonnent de ce qui ne m’étonne guère : où sont mes camarades, que fais-je ainsi, seul, à l’écart des autres. Car il est vrai qu’étrangement, chaque fois que je repense aux colonies de mon enfance, c’est le souvenir de la solitude, le silence, les grandes étendues, les cratères de volcans, le plateau de Millevaches, les Grands Causses, qui me revient, avec parfois les chansons à tue-tête, tout de même, quand nous marchions pendant des heures sous le cagnard – un kilomètre à pied, ça use, ça use….

Je suis seul, donc, et les autres petits colons sont ailleurs, dans un autre compartiment, dans un autre wagon. Alors je parle avec ce couple de jeunes retraités et la question qu’ils me posent, inévitablement, est celle de ma passion préférée, et de la matière que j’aime, où j’ai les meilleures notes à l’école. Je leur parle du vélo et de la géographie. Ils me demandent si je connais le nom de tous les pays du monde. Je leur dis : oui. Si je connais le nom de toutes leurs capitales : oui encore. Alors, en l’absence de Trivial Poursuit, nous jouons au jeu des capitales, sans cartes de géographie, sans cartes à jouer.

-       Capitale du Zimbabwe ? demande le Monsieur.

-       Harare, répond le petit colon en culottes courtes.

-       Capitale du Honduras ? demande la Madame.

-       Tegucigalpa, répond le petit colon en culottes courtes (je l’ai entendu prononcer pas plus tard qu’hier, sur les ondes, le nom de cette ville, et j’avoue que c’était ma préférée).

-       Capitale du Brunei ?

-       Bandar Seri Begawan. (Là j’avoue que je leur en bouche un coin).

-       Capitale du Bhoutan ?

-       Thimphu.

Et là, tout à coup, le Monsieur crée la surprise : 

-       Capitale d’Israël ?

-       Jérusalem, répond le petit colon en culottes courtes, sans hésiter une seule seconde.

-       Faux, dit la Madame.

-       Faux, renchérit le Monsieur.

Le petit colon en culottes courtes ne comprend pas, il regarde ses interlocuteurs, les voit sourciller, sent qu’ils vont se fâcher. A l’époque, fin des années 80, en l’absence d’internet, en l’absence de wikipédia, les débats pouvaient être longs, lorsque chacun était convaincu de détenir la vérité.

-       La capitale d’Israël, explique le Monsieur, c’est Tel-Aviv.

-       Non, c’est Jérusalem, rétorque, sur un ton péemptoire, le petit colon en culottes courtes.

-       Tel-Aviv ! dit la Madame.

-       Jérusalem !

-       Tel-Aviv !!

-       Jé-ru-sa-lem !!!

Je leur explique alors que dans ma famille (je ne sais plus si je précise qu’elle est à moitié juive ou si je sais déjà qu’il vaut mieux se taire sur ce sujet), on m’a toujours dit que c’était Jérusalem, que toute la Terre Sainte appartient à Israël, que j’ai des oncles et des tantes là-bas, des cousines et des cousins germains, je ne les menace pas de faire débarquer toute la smala en treillis de Tsahal dans la prochaine gare mais je leur dis qu’ils ont tort tout simplement, et en mon for intérieur, car j’ai un radar accroché au pif pour cela, je me demande si je n’ai pas à faire à deux dangereux antisémites.

De leur côté, le Monsieur et la Madame se fendent d’un petit cours d’histoire-géographie, remontent aux Croisades, à la déclaration Balfour, au plan de l’ONU, à la guerre des Six-Jours, et m’expliquent des subtilités géopolitiques comme le corpus separatum, le statu quo, etc.

-       La preuve que Jérusalem n’est pas la capitale d’Israël, me disent-ils, c’est qu’il n’y a pas d’ambassade. L’ambassade de France est à Tel-Aviv, l’ambassade des Etats-Unis à Tel-Aviv également.

Je balaie leurs arguments, je leur dis que Jérusalem est la capitale éternelle du peuple élu, qu’il en a toujours été ainsi depuis le Roi David, que chez ma tante, dans la chambre où je dors quand nous sommes de passage à Lyon, il y a de grands posters de YERUSHALAIM, avec ses remparts, ses coupoles et ses oliviers. Je crois que j’en ai trop dit. Ils soutiennent au contraire que Jérusalem est la capitale de l’Etat palestinien et m’apprennent que la décision unilatérale, par l’Etat hébreu, de déplacer la capitale à Jérusalem, en 1980, n’a pas été reconnue par la communauté internationale.

La hache de guerre est déterrée. Nous finissons par nous séparer, et je vais me réfugier dans mon compartiment, loin de ces deux harpies qui vont finir par m’épingler une étoile jaune sur la poitrine.

Donald Trump est un petit colon en culottes courtes. Je lui épargnerais le jeu des capitales, de peur d’entendre des horreurs comme j’en ai entendu lorsque je vivais à Saint Louis, Missouri (quoi, la Macédoine, ça existe, c’est un pays ?), et il faut dire, pour l’excuser, que depuis les années 80, la carte du monde s’est extraordinairement complexifiée. Donald Trump est un petit colon en culottes courtes, capricieux, assis seul sur son strapontin de président, dans le wagon bondé du XXIe siècle. Il regarde la carte du monde et il ne comprend pas toutes ces subtilités, toutes ces bigarrures qui l’inquiètent et ne collent pas avec l’image qu’il se fait de la réalité. 

« Il est temps de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël » a déclaré hier Donald Trump. « This is nothing more or less than a recognition of reality ».

Voici que, pour justifier sa décision, celui qui s’appuie d’ordinaire sur les faits alternatifs, pour inventer des attentats qui n’ont jamais eu lieu ou pour revisiter l’histoire de son pays, voici qu’il invoque une simple « reconnaissance de la réalité » !

Le petit garçon de sept huit ans que j’étais, dans son train à travers le Massif central, applaudirait des deux mains. Grâce à la baguette magique du grand artificier, le petit colon en culottes courtes aurait gagné au jeu des capitales face aux vieux hippies sexagénaires.  Mais entre temps, l’homme que je suis devenu a fait face à la réalité. La réalité quotidienne de l’annexion, de l’occupation, de la colonisation israéliennes. La réalité quotidienne de l’humiliation palestinienne. Et j’ai ramené de ce séjour un récit, publié en octobre 2015 aux éditions Inculte : Jérusalem terrestre. En août 2017, j’ai insisté, enfoncé le clou, récidivé, comme on voudra, avec Sous les serpents du ciel. C’est un roman polyphonique qui se situe dans les Îles du Levant, le jour de la chute du grand barrage. Une parabole, si l’on veut, du conflit israélo-palestinien et de tous les conflits potentiels qui naissent de l’érection des murs, ces bombes à retardement qui sauteront bientôt à la figure de l’Occident. Ce roman, j’aurais dû l’appeler Jérusalem 2048, si j’avais voulu faire un buzz. Aujourd’hui, je me dis que j’aurais pu l’appeler Jérusalem céleste, car je me demande, ce qui restera, de Jérusalem, en 2048, si nous continuons à porter au pouvoir des fous furieux millénaristes qui n’attendent que l’Apocalypse pour précipiter la venue du Christ sur la Terre. 

 

 

 

 

 

 

04 novembre 2017

L’empêché de parler et l’empêché d’écrire. Regarder Michon & Modiano à la télé dans la cuisine de Julien Gracq.

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À la Grande librairie étaient invités hier soir les deux écrivains vivants qui m’ont le plus fasciné dans mon adolescence – après Yves Bonnefoy & Julien Gracq (dans la cuisine duquel j’écris ces lignes), lesquels étaient alors encore vivants, et même écrivants, car c’était, oui déjà, la fin des années 90. Donc, pour la première fois depuis que cette émission existe, j’ai regardé la Grande librairie. Pour y voir Pierre Michon, que j’ai connu, que j'ai admiré, et pour entendre Patrick Modiano, que je n’ai jamais eu la chance de rencontrer, ni même de croiser. On pensera ce que l’on voudra de l’évolution de l’œuvre de l’un et de l’autre, que tout oppose, Paris vs la province, le seizième vs la Creuse, mais qui sont nés la même année, ce que Busnel a oublié de dire ; et pas n’importe quelle année : 1945, année zéro, pas seulement pour l’Allemagne, mais aussi pour la littérature française. Et à propos de 1945 et de la guerre, j’ajoute qu’il y était aussi question (grâce au dernier livre de François-Henri Désérable) de Romain Gary – qui me fascina tout autant, mais un peu plus tard, et il avait alors l’avantage d’être mort (l’année de ma naissance), je ne pouvais pas le rencontrer, je ne pouvais pas me retrouver dans une bagnole conduite par une Grande Beune stéphanoise à travers les routes zigzagantes des Corbières, à craindre le sanglier qui surgirait sous nos phares et tuerait le grand écrivain angoissé de finir par ma faute comme Albert Camus. 


Donc, dans un premier temps Modiano le créateur d’ambiance, diront les grincheux ; dans un second temps Michon le mystificateur, diront d’autres grincheux. Modiano, l’homme qui écrit toujours le même livre. Michon, l’homme qui n’a voulu – ou qui n’a pu – écrire qu’un seul livre. Ce qui m’a fasciné, encore une fois, à les écouter l’un puis l’autre, c’est de remarquer à quel point le premier est gauche, et touchant dans sa gaucherie (il a failli se casser la gueule en entrant sur le plateau) ; et à quel point le second est malin, et touchant dans sa malice. Dans le grand spectacle de la littérature contemporaine, il est possible qu’ils soient devenus tous les deux des acteurs davantage que des auteurs de leur vioeuvre (l’œuvre qui dévore la vie comme une pieuvre), le premier s’efforçant de singer ou de surjouer sa gaucherie, le second s’efforçant de rivaliser de malice, plus oblique que jamais, le regard pétillant d’audace, le bon mot au coin des lèvres, le rire de crocodile éclatant parfois. Mais je veux encore croire dans la littérature et les considérer, l’un et l’autre comme infiniment sincères dans leur malice et leur gaucherie, je veux croire que ce que leur corps dit sur scène est vrai, que ce corps comme leur œuvre est une parole, et que cette parole doit être prise au pied de la lettre.

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Modiano n’avait pas besoin de deux jeunes (si si, Marie-Hélène !) écrivains sur lesquels s’appuyer, ni de comédienne aussi belle que Balibar pour lire ses phrases. Il a parlé du travail un peu comme l’a fait Marie-Hélène Lafon, le bredouillement en plus, évoquant une forme de brouillard et d’acharnement, rappelant que le problème, c’est de savoir si l’on pourra écrire encore, pas seulement à cause de l’âge, de la « mort qui pousse son étrave en nous » (dixit Marie-Hélène Lafon), mais à cause de tout ce qui nous empêche. Il n’a pas fanfaronné sur son prix Nobel, on voit bien que la chose lui passe à trois mille pieds au-dessus de la tête, que la reconnaissance lui est indifférente, et qu’il n’est pas là pour séduire des lecteurs. 

 

 

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Toute l’émission avait pour sujet l’empêchement, je crois. À part F-H Désérable, qu’on sent empêché de rien (surtout pas de manier le subjonctif imparfait sur un plateau télé, bravo !), les trois autres auteurs parlaient de l’empêchement. De parler, d’écrire, de vivre. Il faudrait dire un jour tout ce que la littérature nous empêche d’avoir, de faire, d’être. Je ne sais pas si Marie-Hélène Lafon est empêchée de vivre, mais on aimerait la sentir plus vivante sur un plateau, plus humaine, plus touchante, et moins attachée à faire la leçon au professeur Busnel, en faisant jaillir de son chapeau les mots les plus époustouflants. « Un bon écrivain est un écrivain qui cherche ses mots », disait, je crois, en substance, Quignard. Modiano cherche toujours ses mots, et les cherchant partout autour de lui et même dans le regard éberlué de Busnel, ne finit jamais ses phrases. La littérature l’empêche de parler. Michon, lui, qui trouve toujours le bon mot, retombe toujours sur ses pattes et sait ce qu’est une bonne chute dans un roman, la littérature, et c’est un comble, pour un écrivain, l’a empêché d’écrire. Il aurait voulu que son œuvre mesure un mètre de large, comme celle de Modiano. Elle tiendra dans une pléiade maigrichonne mais étincelante et foisonnante d’exégèses, comme celle de Rimbaud qu’il a tant – et peut-être trop – aimé. 


Aujourd’hui, dans un monde bavard et sûr de lui, la littérature n’empêche plus les écrivains d’écrire, ni de parler, ni même de vivre. Il ne faudrait pas que, multipliant les chausse-trapes, les échos et les clins d’œil, elle nous empêche de lire. Et d’abord de lire le monde qui nous entoure.

Pour voir et revoir l'émission, c'est ici : https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/saison-10/306575-la-grande-librairie.html

24 septembre 2017

Quelques dates pour nous retrouver

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Bonjour à toutes et à tous. Quelques occasions de nous retrouver si vous êtes disponibles : 


- jeudi 14 septembre, 18h : librairie la Machine à lire, Bordeaux


- dimanche 17 septembre, 16h45 : Besançon, Le livre dans la boucle


- lundi 18 septembre : spéciales libraires à 14h30 : présentation de la rentrée Rivages à Nantes, le Plateau 25


- samedi 7 & dimanche 8 octobre : Rencontres Julien Gracq, Saint-Florent-le-Vieil.


- vendredi 13 octobre, 17h : librairie Brouillon de culture, Caen

- samedi 14 octobre, 16h : librairie Richer, Angers

- vendredi 10 novembre, 20h : librairie Le Genre Urbain, Paris 20e http://paris.carpediem.cd/events/5001897-rentr-e-litt-raire-2017-emmanuel-ruben-et-son-dernier-roman-at-le-genre-urbain-librairie/

- vendredi 17 novembre, 18h30 : librairie Ombres blanches, Toulouse https://www.ombres-blanches.fr/les-rencontres/rencontre/event/emmanuel-ruben/sous-les-serpents-du-ciel/9782743640569/11/2017//livre///9782743640569.html

- samedi 25 novembre, 18h30 : librairie Colophon, Grignan http://www.dromeprovencale.fr/fetes_et_manifestations/cafe-litteraire-chez-colophon-4860243/


- vendredi 1er décembre, 20h : librairie ParChemins, Saint-Florent-le-Vieil https://www.mobilis-paysdelaloire.fr/agenda/rencontre-emmanuel-ruben-auteur

- samedi 16 décembre, 16h : librairie la Droguerie de Marine, Saint-Malo, avec Olivier Weber

- jeudi 18 janvier, 18 h : librairie Gibert, Poitiers


- vendredi 26 janvier, 14h15 : rencontre avec Alain Nicolas & Patrick Bouchain, Théâtre du Vieux Colombier, dans le cadre des Enjeux de la Mél, Paris


- jeudi 8 février, 18h : librairie La Vie devant soi, Nantes, avec Miguel Bonnefoy & Guénaël Boutouillet

- samedi 24 février : librairie les Insolites, Tanger

- vendredi 30 mars-lundi 2 avril : Tournée en Serbie pour la parution de la traduction par Melita Logo-Milutinović de "La ligne des glaces" en serbe chez Akademska Knjiga.

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18 août 2017

vampires & cerfs-volants

Ruben_4e de couv

Je me souviens d'un interview de Richard Ford où il disait en somme : "si un écrivain vous dit qu'il a beaucoup travaillé, ne l'écoutez pas, ça veut juste dire qu'il veut vendre beaucoup de livres".  Donc,  à propos de Sous les serpents du ciel,  je ne vous dirai pas que j'ai beaucoup travaillé,  que pendant trois ans je n'ai cessé d'y penser, me levant tous les jours pour reprendre, dans le ciel fugitif de nos pensées, les fils de six histoires entrelacées, me réveillant dans la nuit pour compléter une scène, corrigeant quinze fois telle ou telle phrase, surveillant plusieurs laits sur le feu, je vous dirai simplement que j'ai tout donné comme un cycliste, au terme d'une très longue échappée solitaire - avec tout de même dans les oreillettes les conseils d'Anne ma compagne, d'Emilie Colombani, mon éditrice et de quelques autres que je salue ici - donne tout sur la ligne d'arrivée en sentant le gros peloton de la rentrée qui sprinte et rugit dans son dos. Parler de travail quand on a la chance de faire tous les jours ce qu'on aime est une insulte à ceux qui bossent pour de bon : ce n'est pas comme une parturiente dans le tripalium de l'accouchement ni comme un tchinovnik ou un stakhanoviste de la nomenklatura littéraire qu'il faudrait parler de ses livres, mais comme un cuistot, un viticulteur, un cycliste qui ne distingue plus la part de souffrance de la part de plaisir.

Michel Tournier disait que publier un livre c'est procéder à un lâcher de vampires. Aujourd’hui, je procède à un lâcher de drones et de cerfs-volants. Ils siffleront, ils bourdonneront au-dessus de vos têtes mais c'est à vous, lecteurs, lectrices, qu'il appartient de les rattraper, des les remanier, de les redéplier vraiment, pour qu'ils continuent peut-être, demain à voler. Car un drone ou un cerf-volant qui ne vole pas, et qu'on épingle comme un papillon empaillé sur le mur d'une collection privée, n'existe pas vraiment non plus. 

« La fameuse tour d’ivoire de l’écrivain est en vérité une tour de lancement. On en revient toujours au lecteur, comme à l’indispensable collaborateur de l’écrivain. Un livre n’a pas un auteur, mais un nombre indéfini d’auteurs. Car à celui qui l’a écrit s’ajoutent de plein droit dans l’acte créateur l’ensemble de ceux qui l’ont lu, le lisent ou le liront. Un livre écrit, mais non lu, n’existe pas pleinement. Il ne possède qu’une demi-existence. C’est une virtualité, un être exsangue, vide, malheureux qui s’épuise dans un appel à l’aide pour exister. L’écrivain le sait, et lorsqu’il publie un livre, il lâche dans la foule anonyme des hommes et des femmes une nuée d’oiseaux de papier, des vampires secs, assoiffés de sang, qui se répandent au hasard en quête de lecteurs. À peine un livre s’est-il abattu sur un lecteur qu’il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves. Il fleurit, s’épanouit, devient enfin ce qu’il est : un monde imaginaire foisonnant, où se mêlent indistinctement – comme sur le visage d’un enfant les traits de son père et de sa mère – les intentions de l’écrivain et les fantasmes du lecteur. », Michel Tournier, Le Vol du vampire, Paris, Mercure de France, 1981, pp. 10-11.

 

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15 juin 2017

en librairie le 16 août prochain !

Sous-les-serpents-du-cielSous-les-serpents-du-ciel (1)

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30 avril 2017

Sous les serpents du ciel

Serpents du ciel

CERF-VOLANT2, subst. masc. JEUX (d'enfants). Objet constitué par du papier ou de l'étoffe, tendu sur une armature légère de bois et une queue servant de contrepoids, que l'on fait voler dans les airs au gré du vent, en le maintenant relié au sol par une attache. Étymol. obsc. H. Polge ds Romania t. 93, 1972, pp. 563-567 suppose un étymon du type *serpe volante « serpent volant » (serps = serpens [serpent*] est attesté en lat. chrét. ds BLAISE) croisé par attraction paron. avec cerf-volant1. Cette appellation serpent-volant ferait allusion aux textes et légendes mentionnant des serpents ailés et des dragons volants (déjà dans la Bible, Isaïe 30, 6, et encore en France au XVIIIe s.) et aurait été appliquée p. métaph. au cerf-volant artificiel. À l'appui de cette hyp. les noms du cerf-volant en différentes lang., où ils font penser à qqc. qui vole, à un oiseau, à un serpent ou à un dragon (v. H. Polge, op. cit., p. 565).

Le Trésor de la langue française.

Dans l'entre-deux-tours, ici, à Rennes, on corrige des épreuves, histoire de se détendre. C'est prévu pour le mois d'août : la publication, chez Rivages, de mon prochain roman, qui s'intitulera Sous les serpents du ciel. Nous en sommes pour l'instant à l'étape des épreuves non-corrigées, qu'il faudra rendre en milieu de semaine prochaine avant de valider un nouveau jeu d'épreuves, et le paquet partira dans la foulée chez l'imprimeur. Si vous voulez votre exemplaire dédicacé, merci de me le faire savoir en MP avant la fin mai (il y aura des dessins pour les premiers). Si vous êtes libraire, il paraît que Rivages organise une rencontre suivie d'un petit "cocktail dînatoire" pour célébrer l'heureux événement, le 22 juin prochain à la Maison de la Poésie. Nous serons sur scène avec Miguel Bonnefoy (qui publie Sucre noir, son deuxième roman), Karl Geary (qui publie Véra, roman traduit de l'anglais) et Sophie Quetteville, qui sera là pour nous cuisiner. Sinon, il vous faudra attendre la mi-août pour vous précipiter dans la librairie la plus proche. Comme j'ai déjà passé la semaine dernière à défendre mon nouveau titre devant tous les représentants de France et de Navarre, je ne vais pas vous saouler dans cette atmosphère générale de "votez pour MOI". Sachez seulement que c'est un roman d'anticipation polyphonique qui nous parle d'un futur proche, très proche, comme l'indique l'exergue emprunté à Leonard Cohen. Quelque part entre utopie, dystopie, apocalypse et prophétie (mais non, je n'ai pas réécrit la Bible, ni le Coran d'ailleurs). Il y aura quand même des dessins pour agrémenter le tout, et même des histoires de cerfs-volants qui défient des drones (oui, oui). Voici pour la 4e de couv :

 

"Une matinée d’automne, au milieu du XXIe siècle, dans une vieille ville anonyme, quelque part entre la mer et le désert. Les premiers pans du grand barrage qui coupe en deux les Îles du Levant se fissurent. Pendant la chute du mur, quatre hommes prennent la parole à tour de rôle et imaginent le futur.

Mais leur passé les rattrape car tous se souviennent de la mort de Walid, un adolescent qui, vingt ans auparavant, faisait voler son cerf-volant au-dessus de la frontière lorsqu’il fut pulvérisé par un drone ou une roquette, dans des conditions mal élucidées. Qui était-il réellement? Qui l’a tué ? Pourquoi est-il mort ?

Chacun, selon son point de vue, raconte l’histoire de ce jeune révolté. Mais la voix de Walid se mêle peu à peu à celle des quatre narrateurs, pour dire le vrai sens de sa révolte. Des choeurs de femmes l’accompagnent dans cette quête, chantant la tristesse et la beauté d’une terre écartelée, où les hommes n’ont jamais fait que promettre la guerre et profaner la paix. 

Dans ce roman d’anticipation aux accents d’épopée contemporaine, Emmanuel Ruben explore de nouveau la frontière de l’Occident et malmène la géographie réelle pour nous proposer une vision renouvelée d'une Histoire qui n'en finit pas de renaître."

homme serpent volant

 

Et un petit extrait pour la route :

 

"Nous cognerons trois nuits d’affilée contre le mur. Nous emploierons toutes nos forces à faire craquer les charnières du futur. Nous cognerons à la mémoire de notre cousin Walid, qui n’a plus de poings, de bras ni de jambes, et qui n’étoile plus le bleu du ciel. La première nuit, nous cognerons à notre manière, c’est-à-dire à mains nues, dans la fureur et l’allégresse. S’il fait trop chaud, nous jetterons à terre nos combinaisons métallisées, nous garderons nos cagoules antidrones, nous enduirons nos membres de cette huile magique qui nous rend indétectables et nous nous élancerons torses nus dans la lueur des lampadaires. Nous boxerons le béton armé, nous le piétinerons, nous le rouerons de coups sous nos semelles de caoutchouc, qui finiront par laisser au centième rebond des traces de pas verticales, nos empreintes d’hommes-araignées. Nos paumes se recouvriront de cals, nos ongles se casseront, bleuiront, saigneront, nos phalanges deviendront grises et dures comme de la roche, les jointures de nos os craqueront, nos poignets se vrilleront, nos coudes et nos épaules s’écorcheront, il nous faudra sans cesse rajuster les bandes Velpeau qui servent à protéger nos chevilles mais nous finirons par le franchir, ce putain de barrage !

Le plus dur sera de varier nos parcours, de ne jamais frapper au même endroit. Il nous faudra changer chaque nuit d’heure et de planque, comme un surfeur change de spot au gré des courants, des vents et des marées. Lorsqu’un capteur infrarouge nous repérera, lorsqu’un drone-sauterelle se lancera à notre poursuite, nous prendrons la fuite en tic-tac, nous sauterons de balcon en balcon et de terrasse en terrasse, nous sèmerons l’ennemi sans visage dans le dédale obscur et poussiéreux des ruelles. Ils auront beau nous pourchasser, cribler le ciel de grenades assourdissantes et de bombes lacrymos, lancer à nos trousses leurs clébards hybrides et leurs criquets tueurs, nous parviendrons toujours à leur échapper !", p. 33-34.

 

 

05 octobre 2016

aujourd'hui en librairie !

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Peut tenir enfin dans une poche !

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29 août 2016

Kilomètre zéro : repérages à Čelarevo sur les traces introuvables des Khazars

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à Hugues Robert

 

Nous portons la pierre de l’ennui sur notre dos, tel Sisyphe – dit le Docteur Souk – et gravissons une énorme montagne. Espérons que les hommes de l’avenir se réveilleront et se dresseront contre cette peste, contre les écoles ennuyeuses, contre les livres ennuyeux, contre la musique ennuyeuse, la science ennuyeuse, les réunions ennuyeuses, et rejetteront la lassitude de leur vie et de leur travail, comme l’exige notre père originel Adam.

Milorad Pavić, Le Dictionnaire khazar.

 

La grande virée vers le nord-ouest n’a pas encore commencé. En attendant, ce sont les fiévreux préparatifs des veilles de voyage. Nous somme partis en éclaireurs, ce jeudi 25 août, à la recherche du chemin que nous emprunterons le jour du départ, le 2 septembre. Et comme pour nous donner un but, nous avons décidé de labourer la terre danubienne de nos crampons jusqu’au moment où nous tomberons sur cette fameuse nécropole médiévale dont a surgi, en 1984, l’un des livres les plus fascinants de la littérature yougoslave – si ce n’est mondiale : le Dictionnaire khazar de Milorad Pavić (1928-2009) (au passage, une remarque : dans la très belle traduction française de Maria Bejanovska, publiée en 2015 au Nouvel Attila, le dernier mot du dictionnaire est « bicyclettes »). 

Et si ce livre commençait là, in medias res, au kilomètre 1287 (sur un total communément admis de 2888, le Danube se mesurant, contrairement à la plupart des fleuves, de son embouchure principale à Sulina à l’une de ses sources probables, celle de la Breg) qui sera notre kilomètre zéro ? Ni au début ni à la fin, puisque ceux-ci n’existent pas, comme l’a rappelé Claudio Magris, mais au milieu de nulle part, dans une steppe miniature qui nous rappelle en tout point, du haut de nos destriers d’acier, les steppes d’Ukraine et de Crimée.

Il y eut ici, jadis, au Moyen-âge, une nécropole. Son emplacement est indiqué sur toutes les bonnes cartes de la région : « srednjovekovno utvrdjenje i nekropola », à 2 km au nord du Danube. Un joggeur interrogé dans le parc à l’anglaise d’un manoir sans charme, à Čelarevo, le village le plus proche, nous indique la direction de la nécropole mais nous prévient : il n’y a rien à voir. Nous avons la patience épaisse et le caprice tenace, nous voulons aller voir quand même. C’est un paysan bavard et volubile qui nous mène sur les lieux en ouvrant la route sableuse, juché sur le siège de son tracteur yougoslave, lâchant dans son sillage d’épais nuages de poussière, au point qu’il nous faut pédaler à distance. Il sait tout ce qu’un autochtone du vingt-et-unième siècle peut savoir à propos de la fameuse nécropole, c’est-à-dire pas grand’ chose : les tombes se trouveraient au musée municipal de Bačka Palanka ; quant aux preuves qu’il y avait parmi les squelettes exhumés des hommes de confession mosaïque, elles se trouveraient au musée de Voïvodine, à Novi Sad.

Nous consultons la montre : aucune chance d’arriver à Bačka Palanka avant la fermeture du musée à 14h (ce sera donc pour le jour J). Mais le programme de l’après-midi est fixé : retour au bercail, donc, et visite au pas de course du musée.

En attendant, regardons ce que nous avons sous les yeux :

celarevo

Ici, le lieu ne conserve rien de ce qui pourtant, a eu lieu. Ici, les Khazars qui remontèrent le Danube de son embouchure à sa source, dans ces barques où ils enterraient parfois leurs morts, ne sont plus qu’un trou, un néant, et c’est de ce trou, de ce néant dont nous partirons. Invités au Xe siècle par un chef magyar plus hospitalier que son homologue actuel, les Khazars vagabonds fuyant les ruines de leur empire à feu et à sang, firent halte ici, dans cette plaine écrasée de chaleur qui leur rappelait peut-être les steppes de leurs ancêtres.  Inutile de chercher ici un lieu de mémoire. Comme Magris ne trouve rien d’autre qu’une gouttière à la source de la Breg, il n’y a rien d’autre, ici, qu’une briqueterie. Au point que c’est la carrière d’argile où s’activent des machines que nous voudrions prendre en photo, pour faire croire que nous avons trouvé quelque chose, car les strates de terre ocre taillées par les dents des pelleteuses se dessinent bien à l’horizon, et font penser davantage au site d’une fouille archéologique que ce tas de broussailles et de mauvaises herbes, où grouillent des serpents, et qui passerait plutôt pour un charnier, comme il y en a tant, dans cette Ukraine que tout, ici, nous rappelle.

Tout à coup, un lièvre de Voïvodine détale de son terrier : troublé par nos commentaires de chasseurs de rêve dépités de devoir rentrer bredouilles au bercail, le fantôme des Khazars s’enfuit en galopant dans le sable, sous ses longues oreilles.    

Les fouilles ont commencé ici en 1959, sous Tito, nous raconte le paysan adossé à son tracteur. Puis un beau jour, toutes les fouilles ont cessé, malgré l’intérêt revendiqué, un moment, par des archéologues israéliens. Il y eut sans doute, autrefois, une métropole pour alimenter cette nécropole. Mais les vivants ont laissé encore moins de traces que leurs morts et plus personne ne fouille ici car tout le monde se fiche des Khazars et de la polémique qu’ils suscitèrent jadis : à part Shlomo Sand, qui reprend à son compte la thèse de Koestler sur l’origine khazare du judaïsme ashkénaze, qui s’intéresserait, à l’heure des identités nationales ressuscitées partout en Europe, à un peuple nomade, hybride, bâtard, à la religion incertaine, à la capitale introuvable, aux mœurs et aux coutumes sans témoignages ?

Que savons-nous des morts de Čelarevo, aujourd’hui ? Que voulons-nous en savoir ? La parole est au Docteur Isaïlo Souk (1930-1982), archéologue, arabisant, professeur à l’Université de Novi Sad et personnage (imaginaire, évidemment) du roman de Milorad Pavić :

« ceux qui sont enterrés à Čelarevo, les Hongrois voudraient qu’ils fussent Hongrois ou Avars, les Juifs qu’ils fussent Juifs, les Musulmans qu’ils fussent Mongols, mais personne ne souhaite qu’ils soient Khazars. Et pourtant ils le sont… Le cimetière est plein de tessons de cruches et de menorah incrustées. Or, chez les Juifs, une cruche cassée signifie un homme anéanti, perdu. Ce cimetière est celui de gens anéantis, perdus, ce qu’étaient en effet les Khazars, en ce lieu, à cette époque. »

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Le Dictionnaire khazar est le livre dont j’ai longtemps rêvé : un livre qui reste ouvert même lorsqu’on l’a refermé, un livre qu’on peut commencer n’importe où, un livre qui se lit dans tous les sens, de droite à gauche et de gauche à droite, de haut en bas et de bas en haut ; un livre, enfin, qu’on relit in extenso dès qu’on l’a reposé, pour constater qu’on ne fait jamais que le relire, comme si tout ce qui était écrit là, nous le savions déjà, nous l’avions déjà rêvé : un livre à l’image de ce qu’était la Yougoslavie, pays pluriel, multiethnique, multilinguistique, multiconfessionnel, aux populations inextricablement entrelacées ; un livre qui faisait déjà le deuil, en 1982, soit deux ans après la mort de Tito, de ce pays qui sombrerait bientôt dans l’abominable : la guerre de l’homme contre son frère.     

En méditant sur les enseignements du Dictionnaire khazar, telle est la grande question qui se pose à nous : quelle est la forme idéale que doit adopter un livre sur le Danube ? Le livre doit-il être une carte, un atlas, un éventail, un paravent, un millefeuille, une rivière de mots se déployant dans l’espace, un dictionnaire amoureux, où l’on lèverait et poserait l’ancre quand bon nous semblerait ? En tout cas, pas un livre qui commencerait par un début et se terminerait par une fin, pas un livre se déroulant comme un long fleuve tranquille, de la source à l’embouchure. Car un tel livre doit non seulement suivre les rives au pixel près, même si cela est impossible ; un tel livre doit savoir épouser les caprices du fleuve, rendre en écho sa rumeur, adopter sa rythmique, répercuter ses secousses.  

Et si un livre sur le Danube était forcément, un livre cyclique, comme est cyclique l’aventure de l’eau ? Un livre qui commencerait à Novi Sad ou à Čelarevo, dans un cimetière, dans une briquèterie, sur un terrain vague ou dans un musée et qui finirait à Novi Sad ou à Čelarevo, quelque part en Voïvodine, cette Mésopotamie européenne où confluèrent tous les peuples, toutes les langues, toutes les religions du continent. Un livre afin de cerner au plus près ce que le mot Danube signifie pour ceux qui ont le bonheur de vivre sur ses rives : un milieu, un climat, une lumière, une couleur, un état d’âme, une litanie.

25 août 2016

Arpenter le limes de l'Empire au pixel près : remonter le Danube à contre-courant, réécrire l'Europe à rebrousse-poil

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C'est une lubie qui me trotte en tête depuis des mois, voire depuis des années.
Je l'ai longtemps repoussée, en me trouvant toutes les excuses possibles : ta rotule est bousillée depuis une chute stupide sur le pavé parisien et te fait souffrir après chaque sortie, les rhumatismes à trente-cinq ans te font claudiquer et haïr les godasses et la marche à pied, tu n'as pas le temps, tu ferais mieux de t'enfermer dans ton bureau, de te poser sur ta chaise et d'écrire ton prochain roman, etc... toutes ces petites excuses qu'on s'invente pour ne pas se livrer aux vieux démons... Mais les romans s'entassent dans les tiroirs et pendant ce temps, les vertèbres se tassent dans le squelette. Et puis ça m'a repris ici, en Voïvodine, le jour où j'ai acheté, au marché de Naijlon, à Novi Sad, un vélo d’occasion (volé peut-être), de marque allemande - un Pegasus noir qui a de l'allure a défaut d'avoir des ailes, et qui a pour petit nom Roma, déjà tout un programme, quand on pense, selon le sens qu'on donne à ce nom, que tous les chemins d'Europe mènent à Rome ou que ce genre d'engin vous invite à embrasser le mode de vie des Bohémiens - nomade pour toujours.
J'avais d'ailleurs commencé un roman, qui signait en quelque sorte le refus de me livrer à ce voyage : un vrai roman, donc, avec des personnages glanés au gré de mes escapades solitaires et raccommodés au gré de mes caprices littéraires, avec des itinéraires trafiqués, des étapes symboliques, une voix qui n'était pas la mienne, un dispositif alternant les temps du récit, le mouvement et l'immobilité, le tout formant une méditation sur l'Europe... et j'avais un titre pour ce roman, un titre qui est ici, à Novi Sad, une adresse : Boulevard de l'Europe
Je me suis dit que l'inspiration viendrait en pédalant. Et puis j'ai compris que cette fois-ci, non, ça ne marcherait pas, ça ne roulerait pas tout seul, ça ne prendrait pas... Car c'était jouer avec ce qui n'est pas un jeu : si je voulais faire ce voyage, ce n'était pas pour écrire ou raconter un autre livre, mais pour effectuer une sorte de remontée à la source de l'écriture, au sens propre, car tous les livres que j'écris proviennent d'une même matrice : l'invention, à neuf ans, le jour de la chute du Mur, d'un pays imaginaire primitivement situé dans la Forêt-Noire, déplacé plus tard dans la Mer Baltique, parce qu'un grand-oncle, ancien para, qui avait longtemps servi à Baden-Baden, m'accusait d'avoir "annexé les sources du Danube" !
Alors voilà, samedi 3 septembre, je partirai - nous partirons, car j'ai trouvé en Benjamin un type assez fou pour m'accompagner dans cette aventure - de Novi Sad et nous irons voir, sur les chemins qui ne mènent nulle part, ce que devient ce bon vieux pays de Forêt-Noire. Avec l'espoir d'atteindre les sources introuvables du Danube - la fameuse gouttière de Claudio Magis - autour du 24 septembre. Là-bas, à défaut de goûter le Saint-Graal, j'arpenterai les frontières imaginaires de mon ex-pays-tampon. 
 
Le voyage se fera en deux étapes :
 
- en septembre 2016, de Novi Sad à la source du Danube. Nous sommes en plein dans les préparatifs de voyage.
- en avril, en juillet ou en août 2017, d'Odesssa, sur la Mer Noire à Novi Sad, en passant par le delta du Danube.
 
Dans le livre, je m’efforcerai de remonter le fleuve depuis l’embouchure jusqu’à la source. En dehors des narrateurs, les personnages de cette remontée du fleuve à vélo seront des réfugiés (venant de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan) qui emprunteront l’euroroute n°6, celle qui va de Constanta, sur la Mer Noire à Saint-Nazaire, et se joueront des gardes-frontières en empruntant des voies de traverse.
 
J’aimerais que ce récit-fleuve à contre-courant, qui prendrait l’Europe, l’idée même d’Europe, à rebrousse-poil, de la périphérie vers le centre, soit un récit géographique et balkanique, privilégiant la description des paysages et de la vie des gens ordinaires, là où Danube, le roman célèbre de Magris, qui est historique et germanique (et que j'admire beaucoup, cela dit), s’intéresse avant tout aux œuvres littéraires et aux dates marquantes de la mémoire européenne. 
 
(La conviction qu'il fallait à tout prix que je me lance dans cette aventure s'est fortifiée en moi après la lecture de Boussole, de Mathias Enard. Dans ce livre, p. 22, le narrateur, Franz, un musicologue viennois, discute avec son amie Sarah du livre de Claudio Magris. Franz décrit le Danube comme le fleuve qui relie l’ouest et l’est, le nord et le sud du continent européen – mais aussi comme le fleuve qui indiquerait, tel l’aiguille d’une boussole, l’Orient ; il fait observer également, que le fleuve a relié, à travers les âges, le catholicisme, l’orthodoxie, l’islam et le judaïsme. Seulement, Sarah lui fait observer que dans le livre de Magris – qui est un éminent spécialiste de la littérature allemande et plus particulièrement austro-hongroise – la moitié occidentale, germanique, du fleuve prend trois fois plus d’importance que sa moitié orientale, balkanique, ottomane; après Budapest, dit-elle, il semblerait que Magris n’ait plus rien à dire. Ce passage m’a fait relire les pages que Magris consacre à la Voïvodine et j’ai été frappé par le fait que Magris, trottinant derrière sa Mémé Hanka, ne s’intéresse, en Voïvodine, qu’aux traces de la culture allemande ; surtout, il semble, à ce moment du livre, que Magris soit déboussolé, il se met à remonter le fleuve à contre-courant, de Bela Cerkva à Subotica (qui, au passage, ne se trouve pas du tout sur le Danube), avant de partir pour la Transylvanie, en remontant la Tisza, on sent bien qu’il n’est plus très à l’aise en Yougoslavie (le livre a été publié en Italie en 1986 quand la Yougoslavie existait encore).
 
Aussi nous efforcerons-nous, tout au long du trajet, de nous montrer attentif aux restes de l'Empire ottoman, aux traces laissées par les Turcs dans les paysages, les mentalités, les langues (je tenterai pour cela de raviver mes notions de turc, hérités de quelques mois d'escale, il y a douze ans, à Istanbul), les modes de vie, l'architecture, etc... afin de révéler la part d'Orient qu'il y a en nous, qui subsiste en Europe...  
Pour cela, nous tenterons :
1) de suivre, même si l'on sait que c'est impossible, l'ancien limes du Danube "au pixel près" comme Samuel Vidouble, dans La ligne des glaces était chargé de cartographier la frontière de l'Europe "au pixel près". Histoire de rappeler que le tracé d'un cours d'eau n'a pas seulement ni source ni embouchure, ni début ni fin, comme le démontre si bien Magris, mais qu'il est tout bonnement infini. Cf. la côte de la Bretagne de Mandelbrot. https://www.google.com/maps/d/u/0/edit?mid=1nEHTyUb6uyLG2Lc6-MHVbLQ5beM
2) de dresser un état de l'Europe danubienne une vingtaine d'années après la chute du mur et les conflits yougoslaves (Danube de Magris a été publié en 1986, donc juste avant).
3) de déconstruire les clichés tenaces sur la Serbie et la lecture occidentale des conflits en ex-Yougoslavie.
4) de pédaler à travers les nouveaux barbelés (notamment ceux du voisin hongrois) et les nouveaux postes frontières. Un geste politique, je crois, à l'heure de la fermeture des frontières intracommunautaires  
PS : avis à la population : si vous connaissez de bonnes adresses sur la route, les commentaires ci-dessous sont les bienvenus !

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17 août 2016

Ce qui nous sépare nous relie, ce qui nous relie nous sépare aussi

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Ce qui nous sépare nous relie, ce qui nous relie nous sépare aussi. Deux anecdotes tirées de mes tribulations avant et après le Banquet du livre et des générations, à Lagrasse.

 

À l’aéroport de Munich, où je fais escale entre Belgrade et Toulouse, le jour du départ, le 6 août, l’agent de sécurité qui me tend les bacs où déposer mes affaires à l’entrée du portique est un vieil homme de petite taille, aux cheveux blancs et aux yeux bleus. À la vue de mon passeport, il me demande, en français, avec un léger accent : « il ne vous reste pas de la ferraille dans vos poches ? » Intrigué par la connaissance de ce mot d’argot, « ferraille », je lui demande où il a appris le français. « Au lycée », me dit-il. Ici, à Munich ? Non, à Bucarest. Il est roumain, naturalisé allemand. Je lui dis c’est marrant, vous venez de Bucarest, vous vivez en Allemagne, moi j’arrive de Belgrade, je suis français, je vis en Serbie, et ensemble nous parlons français, et nous pourrions parler allemand si je n’avais pas tout oublié, car moi aussi je l’ai appris au lycée. Il me dit : « mais nous pourrions tout aussi bien parler serbo-croate ». Et il commence : « dobar dan », et j’enchaîne, « kako ste ? », etc. Je lui demande comment se fait-il qu’il parle serbo-croate. Il a vécu trois ans en Slovénie, et par conséquent il parle aussi slovène. Aujourd’hui, il est à la retraite, mais comme sa pension ne lui suffit pas pour vivre, il travaille dans une agence de sécurité, histoire de boucler les fins de mois. Je pense alors à Etienne Balibar, lequel fait observer (dans Nous, citoyens d’Europe ?) que la pratique de la traduction, le fait de devoir manier plusieurs langues à la fois, se rencontre aux deux extrémités de l’échelle sociale : « chez des intellectuels formés aux humanités scientifiques ‘‘supérieures’’, des écrivains du déracinement et de l’exil (héritiers de Heine, de Canetti, de Joyce ou de Conrad) et chez des migrants anonymes occupant en général les postes inférieurs de la division du travail et de l’emploi. » Je pense aussi à Umberto Eco qui écrit (dans La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne) que l’Europe est un « continent polyglotte par vocation. » « Le problème de la culture européenne de l’avenir, écrit Eco, ne réside certainement pas dans le triomphe du polyglottisme total […] mais dans une communauté de personnes qui peuvent saisir l’esprit, le parfum, l’atmosphère d’une parole différente. Une Europe de polyglottes n’est pas une Europe de personnes qui parlent couramment beaucoup de langues mais, dans la meilleure des hypothèses, de personnes qui peuvent se rencontrer en parlant chacune sa propre langue et en comprenant celle de l’autre, mais qui, ne sachant pourtant pas parler celle-ci de façon courante, en le comprenant même péniblement, comprendraient le ‘‘génie’’, l’univers que chacun exprime en parlant la langue de ses ancêtres et de sa tradition. »

L’Européen à venir existe, je l’ai rencontré : c’est ce vieil homme, un veilleur attentif et souriant, qui fouille nos bagages pour boucler ses fins de mois et parle ou plutôt se souvient de toutes les familles de langues de l’Europe, latines, slaves, germaniques. Comme quoi ce qui nous sépare est aussi ce qui nous relie.

Mais il arrive aussi que ce qui nous relie nous sépare. La scène se passe, cette fois-ci, dans le taxi qui me ramène de l’abbaye de Lagrasse à l’aéroport de Toulouse-Blagnac.

 

Mustapha, le chauffeur de taxi (« le seul chauffeur maghrébin de tout le département de l’Aude », d'après lui) est un garçon a priori très sympathique, ex-fonctionnaire de la poste qui a compris que dans un monde fluide et globalisé, il valait mieux savoir manier le volant d’une Peugeot qu’un tampon à oblitérer des timbres. Sur la route qui tournicote dans les gorges du Sou, nous discutons un bon moment, de choses et d’autres, et notamment du basket qu’il a longtemps pratiqué dans sa jeunesse et de la Serbie, où il a passé des vacances avec des amis yougoslaves et basketteurs… Nous parlons aussi du Maroc (il est né à Marrakech) et des Etats-Unis, où il passe désormais toutes ses vacances, multipliant avec sa famille les road-trip d’est en ouest et vice-versa, à la mode de Kerouac. Et puis tout à coup, comme il n’est sans doute pas satisfait par la réponse que je lui ai donnée (« français ») lorsqu’il m’a demandé, passé les premiers kilomètres, quelle est mon origine, il me demande si Ruben est un nom « hébreu », si je suis « israélien »... Je lui répète que je suis français et que c'est un nom juif... Il me dit qu'il n'aime pas utiliser ce mot, juif, qu'il est toujours gêné, même s'il a un ami juif... et qu'il ne faut pas appeler les Maghrébins des Arabes, que les Arabes ce sont les Saoudiens, les gens là-bas, qui vivent dans la péninsule arabique... Et puis il me dit qu'il en était sûr, qu'il avait deviné que j'en étais... Je lui demande à quoi ça se voit, il me dit à ma tête, à mon nez, à ma chemise, à ma façon de m'habiller, « comment ça, on ne vous l’a jamais dit ? », bref que ça se voit tout de suite, comme le nez au milieu de la figure... Comme il aperçoit dans son rétroviseur que je ne suis pas ravi et même un tantinet effrayé par sa perspicacité digne d’un agent de la Gestapo, il me dit pour détendre l’atmosphère que je ne dois pas me sentir offusqué, que c'est comme pour eux, que tout le monde reconnaît qu'il a une tête de Maghrébin... J'ai beau lui expliquer qu'au Maroc, je passe plutôt pour un Marocain, en Italie pour un Italien, en Turquie pour un Turc, de même en Espagne, en Grèce, etc... il s'enfonce et tient à me raconter un jeu qu’il pratique de temps en temps avec ses amis, à la terrasse des cafés. Regardant passer les gens dans la rue, il s'amuse à parier un billet de 50 euros à qui est juif, qui ne l'est pas, et il gagne à coup sûr... Là où il a grandi (en banlieue parisienne), il y avait même une expression, la « fashion juiverie » (sic !), pour parler des Juifs, reconnaissables à leur mise toujours très soignée... Bref, il n’ose pas employer ce mot – apparemment plus infamant encore que « juif » dans son esprit –, mais il était certain que j’étais un… bobo.  Le mot est lâché. Sur ce, je fais tous les efforts possible et imaginables pour m'endormir car nous voici enfin sur l’autoroute et je me demande si la prochaine fois que je me rendrai à un festival de littérature, je n’opterai pas pour le short, le t-shirt et les claquettes ou pourquoi pas pour le burnous ou la djellaba ? Et je médite aussi sur cette drôle d’équation juif = bobo = intello (et pourquoi pas = pédé). Pour un nombre non négligeables d’entre eux, les Maghrébins de France (je le sais pour avoir vécu et travaillé parmi eux, en banlieue), ceux que nous appelons trop souvent les Arabes, qui souffrent de ce délit de faciès les renvoyant systématiquement à leur lieu de naissance, ou à l’origine de leurs parents, ou à leur supposée religion musulmane, ou encore à la banlieue qui les a vu grandir, n’admettent pas qu’il n’en aille pas de même pour le Juif, avec lequel ils ont parfois grandi, dans le même pays, ou dans les mêmes banlieues. Ils veulent – pour partager cette infamie avec un autre, pour se sentir moins seuls dans la marge où nous les reléguons – que le Juif, lui aussi, soit reconnaissable, même quand il n’est pas pratiquant, même quand il ne se définit plus comme tel. En somme, ils veulent que même le Juif qui ne se sent plus juif, soit encore juif. Et dans cette recherche d’un autre qui soit aussi un même, ils s’appuient sur les indices fantasmés forgés par l’antisémitisme, ce racisme spécifique et d’autant plus délirant, d’autant plus maniaque qu’il échoue quasi systématiquement à reconnaître avec certitude sa victime puisque celle-ci, souvent bien intégrée, se fond dans la masse et dissimule souvent dans les replis de sa chair, voire dans les syllabes de ses deuxième et troisième prénoms (ceux que j’ai choisis pour nom de plume), les signes de son appartenance. Raison pour laquelle l’antisémite est contraint de recourir à ces indices fantasmés : ici ce sera les cheveux roux et frisés, là les oreilles décollées, là le nez crochu, là le port des lunettes, ou l’odeur de la peau, ou l’aspect chétif de la silhouette, ou tel ou tel tic, ou encore la manière de s’habiller, etc.    

 

De telle sorte que ceux qui pensent ainsi s’excluent davantage encore du peuple européen balbutiant qui les tient à distance. Car si l’Européen est l’inventeur de l’antisémitisme, l’Européen, c’est aussi celui qui a intégré le tabou de l’antisémitisme : l’antisémite existe encore comme une survivance du passé sombre de l’Europe mais au vingt-et-unième siècle, en Europe, il s’avoue rarement comme tel, il a honte de penser ainsi, il pointe rarement sa victime du doigt, il a recours à des subterfuges, à des plaisanteries, il détourne l’attention vers Israël et les Israéliens qu’il condamne en bloc (au lieu de condamner la politique israélienne actuelle, le gouvernement Netanyahou, ou le néosionisme politico-religieux, ou la violence de l’occupation et de la colonisation des territoires palestiniens, comme j’ai tenté de le faire dans Jérusalem terrestre).

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15 août 2016

De Yalta à Jérusalem en passant par Istanbul, Riga, Kiev et Novi Sad : réécrire l’Europe sur ses frontières

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Du 6 au 13 août, j'étais à l'abbaye de Lagrasse, au Banquet du livre et des générations. Le 7, j'y ai prononcé une petite conférence, dont je retranscris ici l'intégralité, pour celles et ceux qui sont intéressé(e)s.

 

Avant de commencer cette conférence j’aimerais tout d’abord expliciter le titre que j’ai choisi même si, vous verrez, je risque de dévier un peu de la trajectoire déjà assez erratique que j’ai tenté de me fixer. Car ce n’est pas de géopolitique européenne – comme pourrait l’inviter à penser ce titre un peu méandreux – que je voudrais vous entretenir, mais bien de littérature. 

Pourquoi Yalta ? Yalta est, d’après la légende, car selon les historiens, cela ne s’est pas passé exactement comme on le dit, le lieu où furent tracées, en 1945, les frontières actuelles de l’Europe. J’ai éprouvé le besoin, à l’aube du XXIe siècle, de visiter ce lieu clé du siècle et du continent où je suis né. Fasciné par cette ville, j’ai décidé d’y situer mon premier roman, Halte à Yalta (publié en 2010), qui était à la fois une réflexion sur les frontières de l’Europe et sur les limites et les travestissements de l’identité.

Pourquoi Jérusalem ? Jérusalem était autrefois le lieu d’où partaient toutes les sources (selon le psaume n° 87 : « toutes mes sources sont en toi ») ; Jérusalem, c’était une des trois sources de l’idée européenne, avec Rome et Athènes ; aujourd’hui, Jérusalem est le lieu d’où partent toutes les nouvelles frontières. Comme je le rappelle dans Jérusalem terrestre (mon dernier livre publié en octobre 2015 aux éditions Inculte), les premiers tronçons du mur de séparation ont été érigés en août 2001, soit quarante ans, quasiment jour pour jour après le mur de Berlin. Jérusalem, c’est aussi une des sources majeures de l’épidémie de murs que connaît la planète depuis le début du XXIe s. (les spécialistes mesurent environ 18 000 km de murs érigés à travers le monde aujourd’hui). Le mur qui coupe Jérusalem de son arrière-pays palestinien, c’est le grand mur oriental, le pendant occulte et profane du Mur occidental (le mur des Lamentations), c’est le mur qui nous sépare, nous, Occidentaux, de l’Orient. Israël, d’une certaine manière, c’est le futur de l’Europe et peut-être du monde entier, à l’ère du terrorisme transnational, il suffit pour cela d’écouter les discussions de nos dirigeants sur la sécurisation des lieux publics, la grande question, qui n’a d’ailleurs surgi, bizarrement, qu’après l’attentat de Nice, le 14 juillet dernier, étant : doit-on appliquer le modèle israélien, en France, aujourd’hui ? Comme l’a écrit Paul Virilio dans une préface au livre de l’architecte israélien Eyal Weizmann sur l’architecture des colonies israéliennes,

« la ville sainte est devenue la caisse de résonance suicidaire du nouveau millénaire »[1].

 Pourquoi Istanbul, Riga, Kiev et Novi Sad ? Autant de villes-frontières que je connais bien, où j’ai vécu, où j’ai puisé la matière de mes livres. Car je ne me sens bien que dans les ports et les villes-frontières, celles qui « font lever la lourde pâte », comme l’écrit Régis Debray dans Éloge des frontières :

« les villes frontières font lever la lourde pâte : Tanger, Trieste, Salonique, Alexandrie, Istanbul. Accueillantes aux créateurs et aux entreprenants. Aux passeurs de drogues et d’idées. Aux accélérateurs de flux. Profil du frontalier : loustic, tire-au-flanc inventif, plus éveillé que les engourdis de l’hinterland. »[2]

J’ai vécu en 2005 à Istanbul, ville à cheval entre Europe & Asie ; j’ai vécu en 2006 à Riga, ville bilingue, à moitié russophone et à moitié lettophone ; j’ai effectué de longs séjours (de 2007 à 2010 puis en avril 2014, après Maïdan) à Kiev, ville déchirée linguistiquement et politiquement ; j’ai séjourné en septembre-octobre 2014 à Jérusalem, ville symbole de toutes les divisions de l’Europe et du monde. Enfin, je vis aujourd’hui, depuis février 2015, à Novi Sad, capitale de la province autonome de Voïvodine, deuxième ville de Serbie, située sur le Danube, fleuve frontalier s’il en est (puisqu’il servit à tracer le limes romain). Autrefois ville cosmopolite, Novi Sad, c’était, sous le nom allemand de Neusatz, et sous le nom hongrois d’Ujvidek, avec sa forteresse de Petrovaradin, de l’autre côté du fleuve, la plus grande ville de la « frontière militaire » (en allemand Militärgrenze), c’est-à-dire la marche frontalière entre l’empire austro-hongrois au nord et l’empire ottoman au sud, une zone peu peuplée car sans cesse ravagée par les guerres entre les deux empires et devenue dans sa partie croate, suite à l’opération Oluja (« Tempête », du 4 au 8 août 1995) une véritable province fantôme, vidée de ses habitants serbes (250 000 réfugiés) et jamais repeuplée par les Croates. Cette longue bande militaire qui s’étirait d’est en ouest, correspondait à ce que les Serbes et les Croates appellent la Krajina (c’est-à-dire les confins), elle allait de la Mer Adriatique à l’ouest aux Portes de Fer à l’est, là où le Danube, après de multiples contorsions, parvient à franchir le fer à cheval des Carpates. Aujourd’hui, Novi Sad, n’est plus très cosmopolite (les Hongrois, les Juifs, les Roumains, les Croates sont partis, remplacés par les réfugiés serbes venus de Croatie et de Bosnie-Herzégovine). Mais les campagnes et les petites villes des environs sont encore très bigarrées (populations hongroises, ruthènes, slovaques, roms, etc.). Aujourd’hui, Novi Sad et la Voïvodine, plus que toute autre ville et plus que toute autre région en Serbie, sont tiraillées entre désir d’Europe et repli nationaliste.

Mon postulat de départ est que le sens de l’Europe, le futur de l’Europe, la vérité de l’Europe, se situe sur ses frontières, et non pas dans son triangle technocratique & bureaucratique. Ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à Strasbourg, Luxembourg ou Francfort mais à Istanbul, à Jérusalem, à Kiev, à Riga, à Saint-Pétersbourg, à Yalta, à Sarajevo, à Belgrade. Et, à ce propos, Nicolas Bouvier avait raison de considérer que les Balkans sont « le cœur de l’Europe » ; Paris, Bruxelles ou Munich (trois villes touchées par les attentats récents) n’en sont que le cerveau – un cerveau bien malade aujourd’hui. 

Etienne Balibar écrivait d’ailleurs en 2001 ces lignes qui n’ont pas perdu leur actualité, quinze ans après :

« le sort de l’identité européenne tout entière se joue en Yougoslavie, et plus généralement dans les Balkans. Ou bien l’Europe reconnaît dans la situation balkanique, non pas une monstruosité greffée en son sein, une survivance pathologique du sous-développement ou du communisme, mais une image et un effet de sa propre histoire, et elle entreprend précisément de l’y affronter et de l’y résoudre, donc de s’y remettre en cause et de s’y transformer… Ou bien elle refuse ce face à face avec elle-même »

Et Balibar d’ajouter que dans ce cas une frontière intérieure infranchissable serait tracée entre les Européens qui jouissent de tous les droits d’un côté et une nouvelle classe d’indésirables qui deviendraient, par leur relégation dans les franges de la cité, de la démocratie et du droit, des sortes de « métèques » (c’est le mot employé par Balibar). [3]

Alors, oui, c’est toujours dans les Balkans que l’Europe meurt et renaît : à Athènes, au Kosovo (on pourrait dire au Kosovo en 1389 avec la fameuse bataille du Kosovo mais au Kosovo aussi en 1989 avec les provocations, l’instrumentalisation de la communauté serbe soi-disant opprimée par Milosevic ; dix ans plus tard, enfin, en 1999, avec le bombardement de l’OTAN), à Sarajevo (en 1914 puis dans les années 90 avec le siège de Sarajevo par les milices serbes). L’UE est morte au moins deux fois dans les Balkans : dans son incapacité à régler la crise yougoslave (de 1991 à 2001), puis dans son incapacité à régler la crise grecque et ce qu’elle appelle très improprement « la crise des migrants ». Les Balkans sont une Europe miniature car ils représentent le plus inextricable écheveau de frontières, une mosaïque de peuples et d’états (encore aujourd’hui multiethniques, malgré la purification ethnique) sous tension où s’exacerbe ce que Freud appelait le « narcissisme des petites différences ».

Dans les Balkans, qui sont en quelque sorte une zone de colonisation intérieure de l’Europe par elle-même, comme l’ont montré tour à tour Régis Debray et Etienne Balibar (avec des points de vue qui diffèrent légèrement), les frontières sont partout. On n’est jamais très loin d’une frontière dès qu’on voyage dans les Balkans, j’en ai fait l’expérience de façon récurrente ces dernières années. Un citoyen européen, qui a la chance, comme moi, de disposer d’un passeport en règle, avec visa de séjour, sort très facilement de la Serbie : quand vous êtes à Novi Sad, vous êtes à 40 km de la frontière croate (Vukovar), à 80 km de la frontière roumaine (Timisoara), à 90 km de la frontière hongroise (Subotica) et à moins de 100 km de la frontière bosniaque. Où que vous alliez dans les Balkans, vous avez toujours, depuis l’éclatement de la Yougoslavie, une frontière à franchir, qui est d’ailleurs très souvent un fleuve ou une rivière, quand il ne s’agit pas d’une ligne de crête ; chacun des grands cours d’eau qui traversent les Balkans, que ce soit le Danube, la Drave, la Save, la Drina et le Lim (dont le nom viendrait du latin limes), servent, sur un tronçon de leur parcours, de frontière entre l’une ou l’autre des anciennes républiques de la Yougoslavie, ainsi qu’entre celles-ci et leurs voisins.

Qu’est-ce que je suis allé chercher aux frontières de l’Europe ? J’y ai cherché le mystère du peuple européen, comme peuple à venir. Avec cette intuition qu’en Europe, le peuple à venir est aux frontières. Je crois que le peuple européen, s’il existe, ce sont ceux qui manient plusieurs langues, ceux qui vivent sur la frontière, à cheval entre plusieurs territoires, les travailleurs transfrontaliers, les émigrants, les réfugiés, les clandestins, les minorités sécessionnistes, irrédentistes ou en voie de disparition ; tous ceux qui sont les premières victimes des guerres civiles européennes, yougoslaves, ukrainiennes ; autrefois les Juifs du Yiddishland, les Marranes, les Tziganes ou les Houtzouls, aujourd’hui les Roms de toute l’Europe, les Tatars de Crimée, les Ruthènes, les Aroumains, les Syriens et les Afghans, les immigrés anciens et récents (ceux qu’on pourrait appeler la 29e nation européenne) – enfin tous les captifs des frontières. L’Européen, l’Européenne – s’il existe – a toujours été, est, sera toujours un homme ou une femme-frontière. Car l’Europe (et là je parle de l’Europe dans son ensemble, et pas seulement des Balkans) est le plus formidable tissu de frontières et de particularismes du monde.

Alors aujourd’hui, en 2016, après la crise grecque, après la si mal dénommée « crise des migrants » qui n’est que la crise des valeurs de l’UE, après le Brexit, l’Europe n’a jamais été si proche du gouffre. Ma conviction, c’est que la littérature a le pouvoir – et peut-être même, dirais-je, le devoir – de réécrire l’Europe, de redécouvrir les limites et les potentialités du mot, de l’idée EUROPE. Ma conviction, c’est que plusieurs écrivains – dont quelques-uns sont des amis – se sont attelés à cette tâche, comme Kerouac et ses amis de la Beat generation s’étaient attelés à la tâche de redécouvrir et de réécrire l’Amérique à la fin des années 50, en la traversant d’Est en Ouest à plusieurs reprises, matériellement comme dans leurs livres. 

La question que j’aimerais me poser ici, aujourd’hui, avec vous, c’est celle de la position de l’écrivain contemporain – et plus particulièrement du romancier – face aux murs et aux frontières. De tout temps, les frontières ont fasciné les écrivains. Mais que peut l’écrivain européen, aujourd’hui, face aux frontières ? Que peut-il dire de plus que le géographe, l’historien, l’anthropologue, le politologue, le documentariste ou le reporter ? Quelle peut être son échelle ? son point de vue ? ses moyens ? son ton ? son rythme ? son souffle ?

Pour répondre à cette question, je développerai deux esquisses. Dans un premier temps, je me permettrai quelques rappels d’histoire littéraire, de manière à montrer que la frontière est un schème structurant de la littérature européenne de la deuxième moitié du XXe siècle. Dans un second temps, je verrai comment l’écrivain peut partir à l’assaut des frontières, de toutes les frontières, de manière à réécrire l’Europe qui se délite sous nos yeux, et ce sera ma deuxième esquisse. 

 

***

 

I. La frontière, schème structurant de la littérature (européenne) contemporaine.

En schématisant un peu, je pense qu’il est possible de distinguer trois attitudes de la littérature européenne contemporaine face aux frontières. Ces trois attitudes dessinent trois paraboles. Une première parabole, que j’appellerai la parabole du veilleur, une deuxième parabole, que j’appellerai la parabole de l’arpenteur, une troisième parabole, enfin, que j’appellerai la parabole du passeur.

  • La parabole du veilleur :

 Je prendrai appui ici sur trois œuvres :

 - Le Désert des Tartares, 1940, de Dino Buzzati

-  Le Rivage des Syrtes, 1951, de Julien Gracq

- En attendant les Barbares, 1980, de John Maxwell Coetzee. En tant que sud-africain, ce dernier nous emmène un peu en dehors de l’Europe mais en tant qu’écrivain blanc de langue anglaise, il est issu de la colonisation, il s’agit donc d’un écrivain européen d’Afrique, et pas à proprement parler d’un écrivain africain.

Le veilleur, le guetteur ou la sentinelle est un personnage sur le qui-vive, un héros au sens assez classique du terme, un IL avoué(le lieutenant Drogo chez Buzzati) ou un IL masqué, (le JE narrateur, Aldo chez Gracq ou le Magistrat qui est le héros et narrateur du roman de Coetzee). Ce personnage sédentaire et solipsiste, ou du moins solitaire, se confronte à un EUX invisible, introuvable, fantasmatique et nomade. Un seul point de vue domine, celui du narrateur ou de l’auteur, qui est presque toujours un point de vue surplombant. Mais la frontière n’est jamais franchie complètement et l’on demeure au final dans le continu et l’homogène. Il convient cependant de distinguer trois types de rapports à l’autre : chez Buzzati la sentinelle guette le Barbare en vain ; chez Gracq elle suscite sa venue ; chez Coetzee, elle s’unit à lui.

Le point commun de tous ces livres, c’est qu’ils se situent dans un espace imaginaire (chez Gracq, la seigneurie d’Orsenna face au Farghestan, chez Coetzee, l’Empire face à la Barbarie), se déroulent dans une époque indéterminée ; l’action se joue le long d’une frontière métaphorique, qui est d’une certaine manière, la frontière de l’Europe ou de l’Occident.

Le temps de ces romans est un temps linéaire, monotone et répétitif – c’est le temps de l’attente. Un temps qui s’écoule comme du sable ou comme du sang, métaphores qui reviennent souvent dans les trois romans.

Les deux figures majeures de ce dispositif, sont d’une part la ligne droite et continue et d’autre part le point. La ligne droite et continue (qui peut être ligne d’horizon, ligne des glaces, ligne d’ombre, ligne de partage) ; dans RdS, il s’agit de la « ligne continue d’un rouge vif »[1] de la chambre des cartes – cette ligne est la frontière, limite à ne pas franchir. Car sur la carte, du moins, la frontière est une ligne. L’autre figure, c’est le point (point de partage) : c’est le point noir qui hypnotise à la fin du Désert des Tartares le lieutenant Drogo. Mais c’est aussi dans le RdS, l’île de Vezzano, laquelle dessine l’« image d’un point noir isolément piqué sur la nappe bleue » de la mer.

Ce point est celui d’un monisme moral, cette ligne est celle d’une fiction téléologique. L’histoire et le dénouement se dirigent vers un but final, annoncé d’avance. La frontière est une marche, un front dormant mais qui se réveille périodiquement, ou menace de se réveiller. C’est une frontière fantôme, fascinante, obsessionnelle qui se confond avec l’horizon. Au-delà se déploie une vaste étendue steppique ou désertique, une « vraie mer morte » selon les mots de Gracq.

Cependant, si la frontière semble être sur les cartes une ligne droite continue, idéale, si elle semble se confondre avec l’horizon, elle  s’avère dans la réalité une zone, la zone de la marche-frontière (d’ailleurs la région où se déroule l’action d’EAB s’appelle « les Marches »), qui est une zone de friction :

« et la ligne qui indique la frontière sur les cartes de l’Empire deviendra floue et illisible, jusqu’à ce que, Dieu, merci, on nous oublie », EAB

Quant à Orsenna, dans le RdS, il est dit que « la notion même de ses frontières se perdait »[2]. Dans cette zone de friction, dans cette marche-frontière, la rumeur et le fantasme jouent un rôle crucial ; ils remplissent le vide, habitent le silence et aggravent graduellement la tension de cette atmosphère obsidionale de veillée d’armes.

La scène clé de ce dispositif est la scène de l’observation. Le veilleur scrute en permanence l’horizon : le titre officiel d’Aldo, dans le RdS, est celui d’observateur. Quant au Magistrat, dans EAB, il veille à ce que l’Empire ne se comporte pas comme les Barbares. Il est la dernière conscience éclairée, la dernière vigie de l’Empire devenu barbare par l’usage de la torture. C’est donc un point de vue d’emblée surplombant, dans ces romans, qui fait la part belle à la description. Le livre de Coetzee s’ouvre sur la scène d’une sentinelle scrutant l’horizon avec des lunettes de soleil, lesquelles intriguent le narrateur : car il s’agit d’une invention nouvelle, ce qui permet de situer le lecteur d’emblée dans un temps lointain. De tous les sens, c’est la vue qui est la plus importante dans ces romans. Le regard du lecteur y est fortement fléché.

Dans le RdS, Aldo se plonge dans la « tension absorbante du guet »[3] ; plus loin il se tient « comme un veilleur sur sa tour »[4] ; entre-temps, il avoue se sentir « de la race de ces veilleurs chez qui l’attente interminablement déçue alimente à ses sources puissantes la certitude de l’événement »[5]; à la fin du livre on apprend dans la bouche de Marino que celui-ci n’aimait pas le regard d’Aldo, « un regard qui réveillait trop de choses ».[6]

Dans EAB, les personnages montent

« matin et soir sur les toits et au sommet des tours pour scruter le monde d’un horizon à l’autre, à l’affût des barbares »[7].

Coetzee écrit encore :

« depuis les remparts, les guetteurs regardent ».

J’appellerai cette littérature une littérature continentale (au sens non seulement du continent européen, dont elle trace les limites mais au sens de ce qui est continu, homogène) ; en tant que telle, elle n’est pas seulement européenne ; elle appartient pleinement au XXe siècle et trouve ses sources au XIXe siècle. On y décèle l’héritage de Jünger (Sur les falaises de marbre) mais aussi de Pouchkine (je pense à La fille du Capitaine) et de Tolstoï (je pense à Hadji Mourat). Elle met en scène une confrontation entre un dedans et un dehors, une lutte du civilisé (le dedans, l’espace de la Cité) et du barbare (le dehors obscur et sauvage, le monde de la rumeur). Ce qui se joue ici, c’est l’affrontement pluriséculaire entre le sédentaire et le nomade, le territoire et le réseau, « l’Empire des Lumières » (chez Coetzee) ou l’État-nation (la Cité-seigneurie d’Orsenna qui se pense et se considère comme une « espèce d’Empire du Milieu »[8]) et la tribu anonyme ou le Far East (Farghestan au nom tabou, population de « sable mouvant », « mosaïque barbare », écrit Julien Gracq) – entités irréconciliables. Dans cette dialectique, il n’y a pas de place pour un entre-deux. Tout sépare l’Un de l’Autre, l’Ici d’un Ailleurs ou d’un Là-bas qu’il ne vaut mieux pas nommer ; le roman adhère à la fonction et à la fiction cartographique ; les impuissances du héros valident le tracé de la frontière et la tentative d’assaut est toujours ratée malgré la devise insolente et peut-être ironique des Aldobrandi (« Fines transcendam ») ; le franchissement de la frontière, dans une tension qui crée le suspens de l’intrigue, est sans cesse repoussé à plus tard, dans un temps d’après le roman. En ce sens, tous ces romans sont des romans de l’échec.

Si l’on compare les deux livres qui sont à mon avis les plus proches, celui de Gracq et celui de Coetzee, on verrait qu’ils ont en commun de mettre en scène un narrateur, qui rédige après les événements une sorte de rapport ou de mémorandum sur la frontière ; le livre étant, d’une certaine manière, le condensé de ce mémorandum – « l’esprit-de-l’histoire » pour reprendre une expression de Gracq. Cette réflexion sur l’histoire est reprise et approfondie par Coetzee qui écrit :

« C’est la faute de l’Empire. L’Empire a créé le temps de l’Histoire. L’Empire n’a pas situé son existence dans le temps uni, récurrent, tournant, du cycle des saisons, mais dans le temps déchiqueté de l’ascension et de la chute, du commencement et de la fin, de la catastrophe. L’Empire se condamne à vivre dans l’Histoire et à conspirer contre l’Histoire. Une seule pensée occupe l’esprit submergé de l’Empire : comment ne pas finir, comment ne pas mourir, comment prolonger son ère. »

Mais chez Coetzee, la frontière entre le barbare et le civilisé se brouille peu à peu ; l’exercice de la torture plonge le civilisé du côté des Barbares. Mais pas seulement l’exercice de la torture : car le magistrat comprend qu’il est, lui aussi, un barbare, parce qu’il s’est approprié le corps de la jeune femme qu’il prétendait sauver, en couchant avec elle. Il y a donc deux formes de violation et d’animalisation de l’autre, la torture d’une part, pratiquée par le colonel Jost et les hommes sous son commandement ; d’autre part la possession physique de l’autre, pratiquée par le Magistrat. Lequel avoue d’ailleurs, à la fin du livre :

 « j’étais le mensonge que l’Empire se raconte quand les temps sont favorables, et lui la vérité que l’Empire proclame quand soufflent les vents mauvais. Deux faces du pouvoir impérial, rien de plus, rien de moins. »[9] 

On observe donc une évolution de Buzzati à Coetzee, vers davantage d’ironie, davantage de second degré. Coetzee dynamite le dispositif de l’intérieur pour mieux dénoncer la situation sud-africaine : c’est de loin le plus politique des trois romans. Ces dispositifs romanesques (on les retrouvera chez des auteurs comme Mario Rigoni Stern ou Ismaïl Kadaré) sont souvent une manière de dénoncer une situation géopolitique bien particulière mais en la nimbant d’une aura intemporelle. La littérature est élevée au rang de mythe. La métaphore pourrait décrire de nombreuses situations réelles : En attendant les barbares peut décrire tout aussi bien l’Afrique du sud à l’époque de l’Apartheid, le conflit israélo-palestinien, l’occupation du Sahara occidental par le Maroc, la guerre contre Daesh, etc. L’avantage majeur de ces romans, c’est d’être insituables dans le temps et l’espace, donc indémodables. Dans les dernières pages d’EAB, le Magistrat écrit :

« quand les barbares seront vraiment à nos portes, peut-être alors, abandonnerai-je les périphrases d’un fonctionnaire doté d’ambitions littéraires et commencerai-je à dire la vérité »[10]

Ce faisant, le narrateur dénonce deux choses :

- le fait que le roman-mémorandum n’est qu’une parabole.

- le fait qu’il n’est, lui, narrateur, que le porte-parole de l’auteur.

Pour résumer, je dirais que ce dispositif littéraire, trop schématique, ne convient pas à lui seul pour décrire la complexité de la frontière à l’époque de la mondialisation. Cependant certaines phrases prennent un écho familier dans notre actualité troublée :

« Comment pouvons-nous gagner une telle guerre ? À quoi servent les opérations militaires conçues d’après les manuels, les offensives, les raids de représailles au cœur du territoire ennemi, quand nous pouvons subir chez nous une saignée mortelle ? »[11]

Ces livres sont à relire aujourd’hui pour mieux comprendre le roman de nos politiciens, la menace qui est sans cesse brandie par notre Empire global (celui diagnostiqué par Michael Hardt & Tonio Negri dans le livre éponyme, Empire) : menace des barbares, des terroristes, manichéisme et besoin de justification des crimes commis au nom de nos valeurs.

 *

  •  La parabole de l’arpenteur :

 

Je prendrai appui ici sur trois œuvres, qui sont chacune à leur manière des explorations des frontières de l’Europe :

- Journal du Voleur, 1949, de Jean Genet

- Danube, 1986, de Claudio Magris

- Les 4 fictions réalistes publiées en Allemagne entre 1992 et 2001 par W.G. Sebald : Vertiges, Les Anneaux de Saturne, Les Émigrants, Austerlitz.

Le Journal du voleur  de Genet est avant tout le journal d’un déserteur, d’un déserteur de l’armée, d’un déserteur de la nation : c’est une des premières explorations littéraires de l’Europe, avant même l’Europe buissonnière de Blondin. On y assiste à des franchissements successifs de frontières (une des scènes clés, à cet égard, est le passage de Tchécoslovaquie en Pologne) et à un devenir étranger du narrateur. La frontière est tendue comme un miroir et le voyage est vécu avant tout comme une quête intérieure. Genet a évoqué à plusieurs reprises l’émotion causée par le franchissement des frontières :

« Le passage des frontières et cette émotion qu’il me cause devraient me permettre d’appréhender directement l’essence de la nation où j’entrais. Je pénétrais moins dans un pays qu’à l’intérieur d’une image. Naturellement je désirais la posséder mais encore en agissant sur elle.»[12]

Dans Un captif amoureux, son dernier livre publié, qui relate son engagement auprès des feddayin palestiniens, Jean Genet écrit :

« Finalement, la marche – ou la marge frontalière – est l'endroit où la totalité d'une personne humaine, en accord et en contradiction avec elle-même s'exprime le plus amplement […] toute personne s’approchant de la frontière devient Machiavel, sans oser affirmer que la marge demeure cet endroit territorial où la totalité est possible, il serait peut-être humain d’étendre territorialement les marges, sans bien sûr détruire les centres puisque ce sont eux qui permettent les marges… »[13]

La frontière, en ce sens, n’est plus seulement une marche mais, en tant que « ligne idéale », elle devient la possibilité d’une marge, le lieu d’élection du marginal, de l’homme atopique[14] – en tant que telle, la frontière n’existe que pour être franchie mais elle provoque une forme de tremblement ou de scission de tout l’être. Cette scission, ce dédoublement n’est pas vécu comme un échec mais comme la voie d’accès à une nouvelle forme de plénitude.

L’arpenteur est presque toujours un JE – narrateur qui coïncide avec l’auteur (chez Genet ou chez Magris) ou qui s’avoue très proche de lui (chez Sebald) ;  lorsqu’il dialogue avec un autre, ce dernier peut devenir son double (je pense au lien entre le narrateur et Austerlitz dans le livre éponyme). Il ne s’agit d’ailleurs pas vraiment de romans mais de récits autofictifs, ou le Moi est très présent, mais où la parole des autres est parfois relatée.  

La scène clé de ce dispositif est l’exploration, le plus souvent à pied. L’Europe, écrit à ce propos George Steiner, c’est « ce qui se parcourt à pied », c’est le « paysage à taille humaine » : aussi bien la distance maximale qu’un réfugié peut parcourir à pied que la distance maximale que peut couvrir un fantassin, un régiment, une armée d’invasion. Genet parcourt l’Europe à pied, Magris flâne le long du Danube, Sebald marche de longues heures vers le rivage du Norfolk pour se vider la tête après une séance d’écriture assez éprouvante. L’arpenteur marche le long de la frontière ou du rivage. L’écriture vise à baliser le territoire. Il s’agit d’une écriture cartographique.

L’espace, dans ces livres, est rigoureusement balisé, l’époque surdéterminée, la frontière démultipliée. La frontière est partout, à l’intérieur comme à l’extérieur ; de ce fait, on franchit un pas de plus dans le métaphorique : la frontière devient tout aussi bien mentale, psychologique, historique que géographique.

Le temps ne s’écoule plus de façon linéaire ; c’est au contraire le temps cyclique du recommencement permanent, comme le Danube, qui n’a pas une seule source ni même une seule embouchure.

La figure majeure, de ce dispositif, c’est la ligne courbe, le méandre ou le cercle (je pense aussi au roman de Yannick Haenel, Cercle, où le triple héritage Genet-Magris-Sebald est revendiqué), voire même l’île ou le labyrinthe, figure récurrente des livres de Sebald.

Claudio Magris écrit à propos de Danube :

« Danube est tout entier un livre de frontière, un voyage pour tenter de dépasser et de franchir les frontières, non seulement nationales mais aussi culturelles, linguistiques, psychologiques : frontières dans la réalité extérieure, mais aussi à l’intérieur d’un individu, frontières qui séparent les zones cachées et obscures de la personnalité et qui doivent elles aussi être franchies, si l’on veut connaître et accepter jusqu’aux composantes les plus inquiétantes et les plus difficiles de cet archipel qui constitue l’identité. […]»[15]

L’écrivain-arpenteur est l’homme en proie au doute. L’homme qui éprouve toujours une angoisse aux carrefours, une appréhension du franchissement. De fait, le franchissement n’est jamais complètement assumé. Même dans Danube, Magris ne passe jamais complètement à l’est : lorsqu’il se rend en Yougoslavie ou en Roumanie, c’est sur les traces des minorités allemandes de Voïvodine ou de Transylvanie ; Magris reste en quelque sorte prisonnier non du limes romain mais du monde mitteleuropéen, de la Cacanie de Musil, dont le Danube était le vrai trait d’union, le seul liant ; c’est le mythe de la Mitteleuropa, l’Autriche-Hongrie disparue qu’il cherche partout et qu’il croit partout retrouver le long du Danube alors qu’il pourrait s’intéresser davantage aux vestiges de l’Empire ottoman ; il semble d’ailleurs que, passé Budapest, Magris n’ait plus grand-chose à nous dire, comme le fait observer Mathias Énard dans Boussole[16], par l’intermédiaire du personnage de Sarah.  Ce passage de Boussole m’a fait relire les pages que Magris consacre à la Voïvodine et j’ai été frappé par le fait que Magris ne s’intéresse, en Voïvodine, qu’aux traces de la culture allemande ; surtout, il semble, à ce moment du livre, que Magris soit déboussolé, il se met à remonter le fleuve à contre-courant, de Bela Cerkva à la frontière roumaine, à Subotica, à la frontière hongroise, avant de partir pour la Transylvanie, en remontant la Tisza ; on sent bien qu’il n’est plus très à l’aise en Yougoslavie ; en Roumanie puis en Bulgarie, ce malaise ne fait que croître.

J’appellerai cette littérature d’arpenteurs, qui aime les plis voire les replis, même si c’est pour les dénoncer, une littérature insulaire. Car elle vise toujours, au final, à circonscrire un espace, à reconnaître et baliser un territoire. Dans la littérature récente, l’écrivain russe Vassili Golovanov est un des plus parfaits représentants de cette littérature insulaire, avec L’île ou Eloge des voyages insensés. Ce roman est une robinsonnade qui propose une réflexion magistrale sur le Grand Nord, sur la dernière frontière de la Russie, de l’écoumène, de l’humanité. Mais ce qui est au départ du livre, c’est une fascination enfantine pour la forme de l’île, laquelle est une frontière repliée sur elle-même, une totalité close.

Pour résumer, je dirai que ce dispositif littéraire, s’il mérite d’être dépassé, me semble assez pertinent pour décrire l’échec de la construction européenne. L’Europe sera un archipel ou ne sera pas. Tant qu’elle se considérera comme une île (ce qu’elle n’est pas) ou comme une forteresse (ce qu’elle devient sous nos yeux), tant qu’elle se considérera comme un continent (ce qu’elle n’a jamais été vraiment), elle sera vouée à disparaître, à s’autodétruire. Soit par la pression des forces centrifuges qui mèneront à son éclatement, soit par absorption des forces centripètes qui mèneront à son engloutissement. Certes, à l’heure du Brexit, on pourrait croire que les forces centrifuges dominent aujourd’hui mais c’est un leurre : en vérité, les forces centripètes, qui ramènent l’Europe à ses racines, au mythe du sang, au mythe de la terre, sont aujourd’hui beaucoup plus violentes, beaucoup plus insidieuses : vouloir fixer l’identité européenne, vouloir faire de l’Europe un nouvel État-nation centré sur le couple franco-allemand, c’est aussi la mener tout droit à l’échec.

J’aimerais conclure cette esquisse par une parabole. Cette parabole, que j’appellerai la parabole de Terezin, je la tire d’un livre récent d’Hélène Gaudy, Une île, une forteresse (publié aux éditions Inculte en janvier 2016). J’extrapole peut-être un peu mais je vais vous dire comment j’ai lu ce livre. La forteresse de Terezin – devenue tristement célèbre sous le nom de Teresienstadt – n’a jamais servi à repousser un ennemi extérieur mais à enfermer un ennemi intérieur. Bâtie par les Autrichiens à la fin du XVIIIe siècle contre la menace d’une invasion prussienne qui ne se concrétisera jamais, elle servira à enfermer les Juifs, pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un camp de concentration vitrine, un immense leurre pour berner la Croix-Rouge et les institutions internationales. La question qui s’est posée à moi, à la lecture de ce livre, est la suivante : à partir de quand la forteresse devient-elle un ghetto ou un pénitencier ? La forteresse Europe deviendra-t-elle dans le futur une gigantesque prison à ciel ouvert ou un immense camp de concentration ? Ses frontières sont déjà lacérées de fils barbelés, ponctuées de miradors, survolées par des drones, truffées de caméra de surveillance, bordées de camps de rétention disciplinaire, ce terrible euphémisme du camp de concentration 2.0. S’y restreignent déjà, suite à l’établissement d’un état d’urgence permanent, nos libertés fondamentales. Déjà, chez nos hommes politiques, on entend un appel à placer les indésirables, tous les terroristes potentiels, sous surveillance permanente ou dans des camps…

*

  • La parabole du passeur : l’écrivain contrebandier. Vers le roman polyphonique ou le roman à l’ère de l’homo cosmopolis.

Pour évoquer à présent la parabole du passeur, j’ai choisi trois œuvres qui vont nous éloigner un peu de la littérature européenne :

 - Sur la route, 1957, de Jack Kerouac

- La frontière de verre, 1995, de Carlos Fuentes

- l’œuvre d’Édouard Glissant, notamment Tout-Monde et le Traité du Tout-Monde.

J’ai choisi Kerouac mais j’aurais pu tout aussi bien choisir Nicolas Bouvier et l’Usage du monde puisque Bouvier est en quelque sorte, à nous, Européens de langue française, notre Kerouac. Mais si j’ai choisi Kerouac, c’est avant tout parce que je lui ai emprunté le titre de cette conférence : réécrire l’Europe, c’est un clin d’œil à l’entreprise folle de Kerouac, qui visait, en déroulant le rouleau sans alinéa de On the road à « réécrire l’Amérique », selon ses propres mots.

Ces livres ont en commun de permettre une assomption voire une invention d’un NOUS (la Beat generation est un NOUS puissant). Ils proposent même un dialogue voire une fusion entre NOUS & VOUS ; ils tentent de relier ceux qui sont séparés.

Dans La frontière de verre de Carlos Fuentes (dont le titre en espagnol est « la frontera de cristal » ; le titre a d’ailleurs inspiré une célèbre chanson de Calexico, « Crystal Frontier » et il sonne pour moi en écho avec le titre du livre du géographe américain Mike Davis, Quartz Cities) est décrite, à travers neuf récits, la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Seulement, le livre est devenu sombrement prophétique : à l’époque où Fuentes publie son livre, le mur de séparation (« the wall of shame » comme le surnomment ses détracteurs) n’a pas encore été dressé entre les deux pays. Aujourd’hui c’est un mur encore inachevé mais qui atteindra plus de 3000 km de long lorsqu’il sera terminé[1].

Si la frontière est dite de verre – ou plutôt de cristal selon le titre original – c’est non seulement parce qu’elle est transparente (dans le sens où, à l’époque, elle est quotidiennement traversée par des milliers de transfrontaliers) mais aussi parce qu’elle a l’effet coupant du verre : elle traverse les êtres humains dans leur quotidien, dans leur intimité ; enfin, si elle est dite de cristal, c’est parce qu’elle brille, elle est un miroir aux alouettes, un leurre, qui attire des êtres en perdition . Si j’ai choisi ce livre, c’est parce que c’est l’un des rares qui décrivent l’avènement d'un NOUS en tant que communauté transfrontalière. À un moment, l’un des protagonistes du livre dit ceci :

« Je ne suis pas mexicain. Je ne suis pas gringo. Je suis chicano. Je ne suis pas américain aux Etats-Unis ni mexicain au Mexique. Je suis chicano partout. Je n’ai pas à m’assimiler à quoi que ce soit. J’ai ma propre histoire. (…) La moto servait à transporter rapidement des mots écrits d’un côté à l’autre de la frontière, telle était la contrebande de José Francisco, de la littérature des deux côtés, pour que les uns et les autres se connaissent mieux, disait-il, (…) pour qu’il existe un « nous » des deux côtés de la frontière. »[2]

Ces écrivains qui questionnent et mettent en doute la frontière sont tout à fait conscients de l’hybridation de l’espace entre le réel et l’imaginaire. Leurs livres permettent de dévoiler ce qu’il y a d’imaginaire dans le réel. On y retrouve souvent une idée qui me tient à cœur, celle que tous les pays, tous les peuples sont imaginaires. À propos d’un autre personnage, Carlos Fuentes écrit :

« Il évita de regarder en bas de peur de découvrir une chose horrible qui ne se voyait peut-être que du ciel ; il n’y avait plus de pays, plus de Mexique, le pays était une fiction ou plutôt un rêve prolongé par une poignée de fous qui crurent un jour en l’existence du Mexique… »[3]

L’intrigue, s’il y en a une, dans ces livres, car souvent il y en a plusieurs, se déroule dans un temps multilinéaire, dans un espace fondamentalement discontinu. Je pense à  Kerouac qui recommence plusieurs fois le voyage vers l’Ouest. De sorte que tous les voyages, tous les lieux, toutes les époques se chevauchent dans la mémoire du narrateur et du lecteur.

La figure majeure de ce dispositif littéraire, c’est la ligne brisée, discontinue, le saut dans l’espace, le blanc, le tiret –  je pense à l’usage du tiret chez Kerouac ; Kerouac a théorisé toute une philosophie du tiret, qui serait le symbole de cette ligne brisée.

La scène clé du dispositif est le franchissement voire l’infiltration, le passage de l’autre côté, l’aller-retour de part et d’autre de la frontière.

Kerouac a, le premier, revivifié le mythe de la frontier comme front pionnier. Sur la route est un livre pionnier car c’est LE livre de la redécouverte de l’Amérique. Contre tous les enrégimentements de la vie nord-américaine, la marginalité d’une existence vagabonde y est sublimée. Dans l’ultime périple qui mène les protagonistes du livre au Mexique, plus précisément à Mexico, se produit l’accomplissement d’une reconnaissance. En ce sens, Sur la route affirmait la possibilité de redécouvrir l’Amérique à la fois en-deçà et au-delà de l’image idéologique, stéréotypée, standardisée et aseptisée de l’American Way of Life. Dans le dernier chapitre, Kerouac accomplit son devenir mexicain :

“They thought I was a Mexican, of course ; and in a way I am. We were already almost out of America and yet definitely in it and in the middle of where it’s maddest.”

Cette littérature, qui assume la discontinuité de l’espace-temps et la pluralité des expériences de la frontière, je l’appellerais une littérature archipélagique et c’est cette potentialité archipélagique de la littérature qui m’intéresse aujourd’hui au plus haut point. C’est la raison pour laquelle la figure de Glissant, comme penseur et comme écrivain, est importante pour moi dans cette esquisse que j’ai tentée ici, puisqu’il a théorisé la pensée et l’écriture en archipel.

Dans cette littérature archipélagique, les échelles et les focales sur la frontière sont démultipliées. L’auteur prend le parti de l’hétérogène et du métissage ; il propose une approche baroque et pluraliste[4] de la frontière qui n’est pas une négation de la frontière mais un défi lancé à celle-ci.

Longtemps fasciné par le Rivage des Syrtes, j’ai fini par saisir ce qu’il y avait de monolithique, de monotone et de monodique dans cette attitude de veilleur, d’un homme seul face à la frontière. Je pense aujourd’hui qu’on n’est jamais seul face à la frontière, même dans un « no man’s land », même dans cette si mal nommée « terre de personne ». D’autres sont toujours passés par là. D’autres passeront plus tard. Il y a un babil de Babel à la frontière : les voix se dénouent dans plusieurs langues, les oreilles se tendent dans plusieurs directions, des multitudes de récits et de microromans prennent sans cesse naissance sous nos yeux. Je crois qu’il est important, aujourd’hui d’être attentif à cette polyphonie fondamentale des frontières.

D’où le besoin que j’éprouve de plus en plus, dans ce que j’écris, d’aller vers la polyphonie voire vers la cacophonie pour rendre compte pleinement de cette ambivalence de la frontière. Vers un chant discordant, qui puisse intégrer toutes les tonalités de cette interzone (pour reprendre le terme de Burroughs à propos de Tanger) qu’est la frontière.

En conclusion de cette première esquisse, je dirai qu’il ne faut pas voir dans ces trois paraboles trois moments successifs de la littérature européenne et occidentale de la frontière. Si j’ai choisi, à chaque fois, des livres d’époque différentes, tout en restant dans une période qui va en gros de 1940 à l’an 2000, c’était pour montrer qu’il s’agit là de trois traditions concomitantes, trois approches rivales, trois attitudes face à l’Autre, face à l’étranger, trois manières différentes de dire ce qui nous relie, ce qui nous sépare.

 

***

II. L’écrivain contemporain à l’assaut des frontières.

 

Un mythe hante l’histoire de la littérature et des formes romanesques : celui de la liberté absolue de l’écrivain. Or cette liberté absolue n’existe pas. La liberté de l’écrivain est une « liberté grande », pour reprendre le titre d’un recueil de Julien Gracq, mais ce n’est pas une liberté absolue. 

Dans un article de 2010 consacré à la rentrée littéraire 2009 et à l’affaire Karski/Haenel, Patrick Boucheron se pose la question suivante : que peuvent apporter les romans à l’Histoire ? Rappelant dans son titre et à plusieurs reprises dans le corps de l’article la phrase de Kafka sans cesse agitée par Haenel pour défendre son entreprise (« toute littérature est assaut contre la frontière »), il en profite pour interroger les frontières de l’histoire et de la littérature. Il distingue au moins trois seuils d’insuffisance :

- insuffisance des formes romanesques à faire littérature,

- insuffisance du récit journalistique à dire le monde,

- insuffisance de l’écriture académique à donner l’histoire en partage. 

Ces trois seuils d’insuffisance, seule la littérature – la vraie littérature, celle qui interroge ses propres moyens – peut nous aider à les franchir.

Tout le problème de l’affaire Karski/Haenel se situe là : les historiens, en se saisissant de l’affaire, ont cloué au pilori un livre qui ne faisait qu’interroger les « zones de faiblesse » de l’histoire ; en gros, ils ont accusé un roman de faire de la littérature, alors que ce qui les gênait, dans le  fond, c’était la possibilité, pour la littérature, d’explorer les silences et les zones interdites de l’histoire ; quant à Yannick Haenel, il s’est retrouvé prisonnier de son propre dispositif, de ce qu’il a nommé lui-même son « éthique narrative », au point de clamer face à Claude Lanzmann, qui l’accusait de falsification, que son Jan Karski était le vrai Jan Karski ; dans un magnifique plaidoyer pour la littérature, Patrick Boucheron dépasse ce clivage en rappelant que :

« C’est en littérature que s’exprime tout ce qui creuse le temps des historiens : le déni et l’oubli, les filiations rompues, ce que l’on sait vrai mais que l’on ne veut pas croire, les délires de la mémoire, l’interminable nuit blanche du silence. »[1]

La question que nous aimerions nous poser ici est la suivante : que peuvent apporter les romans à la compréhension de la géographie de notre temps ? Quel assaut la littérature peut-elle tenter contre les frontières de notre Europe et de notre monde ?

À leur manière, les écrivains-voyageurs, en 2007, dans leur bruyant Manifeste pour une littérature-monde en français, ont tenté de répondre à ce défi. Ce faisant, ils ont soulevé des questions capitales mais, restant accrochés aux chimères de quelques utopies contemporaines que j’ai dénoncées dans Dans les ruines de la carte (je veux parler du corps, de la vie, du réel, du monde comme autant de référents fétichisés), ils ontproposé des résolutions naïves, simplistes et critiquables.

Cela dit, voici les questions capitales qu’ils ont permis de soulever et sur lesquelles j’aimerais revenir ici :

> 1ère  question : celle des frontières du réel.

> 2e question : celle des frontières du genre romanesque et de la littérature

> 3e question : celle des frontières de la langue et du langage

 

*

  • Aux frontières du réel

J’aimerais parler tout d’abord des potentialités de schématisation et d’imagination de la littérature face à ce que nous tenons pour réel.

Cela nous ramène à la parabole du veilleur et au point de vue surplombant d’un Buzzati, d’un Gracq ou d’un Coetzee : leurs livres célèbrent ces potentialités de schématisation et d’imagination – voire d’extrapolation.

Cela nous ramène aussi à l’affaire Karski/Haenel telle qu’analysée par Patrick Boucheron. L’écrivain ose dire ce que l’universitaire ou le journaliste n’osent pas. Lorsqu’il est question d’histoire, il s’agit souvent pour l’écrivain de mettre en lumière une thèse oubliée ou niée – il s’en prend alors aux tabous de l’histoire. Alors, on l’accuse de schématiser, de caricaturer, d’extrapoler, de mêler le vrai et le faux, d’imaginer, d’inventer les situations de toutes pièces – on l’accuse de faire de la littérature, de pratiquer son « métier » (entre guillemets, car je ne crois pas que la littérature soit un métier) d’écrivain. S’agissant de géographie, la question est tout aussi délicate même s’il est rare, au fond, qu’un écrivain soit accusé par les géographes, de falsifier la géographie. Si l’on ne voit pas l’histoire se dérouler, de même qu’on ne voit pas l’herbe pousser, comme disait Pasternak, il est encore plus difficile d’être conscient de la géographie changeante, des frontières fluctuantes de son temps, de son monde. « La forme d’une ville, hélas, change plus vite que le cœur d’un mortel », écrit Gracq, en paraphrasant Baudelaire, au début de La forme d’une ville. Nous avons tous vérifié, un jour ou l’autre, la pertinence de ces paroles.

L’écrivain n’est pas un prophète. Mais, ivre de postérité, il aime prendre les paris. Il appelle cela l’anticipation, c’est son pari sur la postérité. C’est un avantage majeur par rapport au journaliste et à l’universitaire, qui sont contraints, eux, au vraisemblable.

Cependant, l’écrivain ne cesse de vérifier que la réalité dépasse toujours la fiction. Et c’est tout particulièrement vrai dès qu’il s’agit de géopolitique.

- En août 2010, je publie Halte à Yalta, mon premier roman (en gestation depuis 2007), où j’imagine la deuxième guerre de Crimée, dans le port de Sébastopol. D’ailleurs, le Tatar, le personnage central du livre, croit que la Crimée n’est pas une presqu’île mais une île, qu’elle n’est pas ukrainienne mais russe et il s’attend donc, dans le train Moscou-Simferopol, à franchir deux fois la frontière et à prendre le ferry. En mars 2014, Poutine lui donne raison en annexant la Crimée au terme d’une campagne éclair quoique méditée depuis longtemps. Aujourd’hui, la Crimée est de nouveau russe et, avec sa frontière lourdement surveillée, c’est en quelque sorte une île, inatteignable pour les Ukrainiens comme pour les Occidentaux.

- En avril 2014, je publie La ligne des glaces, mon troisième roman (en projet depuis 2006) sur la fermeture des frontières extracommunautaires au nord-est de l’Europe, toujours face à la Russie, dans des Pays baltes imaginaires, remixés, que j’ai appelés la Grande-Baronnie et qui me servaient de miroir déformant tendu à l’Europe occidentale. Aujourd’hui, en 2016, seulement deux ans plus tard, c’est à la fermeture des frontières intracommunautaires que nous assistons suite à la si mal dénommée « crise des migrants », avec le Brexit et les sorties en cascades qu’il inaugure peut-être.

- En octobre 2015, je publie Jérusalem terrestre, où j’affirme que le mur de séparation est un leurre qui ne protège pas les Israéliens mais sert uniquement à contrôler, dominer, poursuivre l’occupation, l’expansion territoriale, l’annexion des terres et la séparation des Palestiniens de leurs frères. J’y écris :

« Le mur, censé stopper les poseurs de bombes, risque fort de devenir une bombe à retardement ».  

Au moment de la publication du livre est déclenchée la troisième intifada, l’intifada aux couteaux qui se poursuit aujourd’hui et qui prouve que ce mur ne peut pas empêcher les attentats.

Je n’écris pas de romans politiques ou de romans à clés. À la rigueur, j’écris des romans géopolitiques, mais dans le sens abstrait. Ce qui m’intéresse, dans la géopolitique, ce n'est pas l'exotisme du roman d'espionnage, à la James Bond, mais c’est une configuration spatio-temporelle susceptible de nourrir une intrigue. Dans La ligne des glaces, la configuration frontalière, nordique et maritime. Dans Le Mur oriental (tire provisoire du roman que j’écris actuellement), ce qui m’intéresse c’est le mur de séparation. La situation qu’il crée, la coupure dans le paysage, entre les personnages, peu importe le lieu où l’on se situe, car encore une fois, les noms de pays seront imaginaires, et la géographie remixée. Le roman ne vise alors qu’à percer une brèche. C’est un travail d’artificier. Voir ce qui se produit dans les interstices et les intervalles. Tous les personnages, toutes les voix narratives du livre se situeront dans un entre-deux, entre deux pays, entre deux langues, entre deux temps.

*

  • Aux frontières du genre

J’aimerais parler à présent des potentialités d’exploration et de description de la littérature

Cela nous ramène à la parabole de l’arpenteur et aux errances d’un Genet, d’un Magris, d’un Sebald ou d’un Golovanov.

L’écrivain va là où l’universitaire et le journaliste ne vont pas : il s’intéresse à l’infra-ordinaire, au trivial, à l’indicible, au tabou. Il chaparde, il flâne, il rôde un peu partout et bouscule les hiérarchies établies, notamment entre le sacré et le profane. Ce faisant, il n’est pas seulement veilleur, arpenteur, ou passeur, il peut devenir chasseur-cueilleur, bricoleur, contrebandier, braconnier ; il se rêve parfois archéologue ou anthropologue ; en ce sens, il a tout à gagner à apprendre et pratiquer les méthodes des scientifiques.

Cependant, ses objectifs ne sont pas les mêmes que ceux du chercheur. Pour ma part, l’écriture de La ligne des glaces partait de mon échec en tant que doctorant en géographie humaine : quand j’ai compris que la frontière que je cherchais partout était intérieure, intime et infinie, je suis retourné vers la littérature, qui était ma première passion et j’ai abandonné ma thèse en cours : je pensais que seule la littérature pouvait dire cet infini de la frontière. En écrivant des romans géopolitiques, je tente de dire avec d’autres moyens ce que la géographie académique ne peut que taire. Les livres que j’écris viennent de l’insatisfaction que j’ai longtemps éprouvée, devant les moyens et les résultats de la géographie comme discipline scientifique face à l’ambivalence, à la pluralité, à l’épaisseur, à l’infini de la frontière.

La frontière est le lieu même de l’inépuisable : on ne peut pas épuiser la richesse d’une frontière. C’est le sens de La ligne des glaces : le roman se présente ainsi comme une sorte de fable sur le caractère infini des frontières. Samuel Vidouble doit tracer au pixel près, lui répète plusieurs fois l’ambassadeur, la frontière entre la Grande-Baronnie – notre frontière, la frontière de l’Europe – et un voisin menaçant, qui n’est jamais nommé dans le roman mais que tout le monde devine. Il se rend compte peu à peu qu’au pixel près, cette frontière est infinie, et il se désintéresse de sa mission, sombre dans l’alcool et la mélancolie – il finit par se sentir lui-même traversé par une frontière intérieure, gagné par une forme de schizophrénie. Le but du livre était de critiquer la fiction et

« la fonction cartographique qui ne sont plus le mode dominant de présentation des différences et de la diversité humaine. »[2]

L’idée majeure développée dans le livre, qui est à la fois une critique et un éloge paradoxal des frontières, est inspirée des mathématiques fractales et du théorème de Mandelbrot sur la longueur de la côte de la Bretagne. Tout cela (je n'ai pas le temps ici de le développer) est expliqué dans mon essai intitulé Dans les ruines de la carte.  

Je pense que le roman, en tant que genre fondamentalement hybride, est le plus à même de sonder l’ambivalence infinie de la frontière.

*

  • Aux frontières de la langue et du langage

 

J’aimerais évoquer pour finir les potentialités de transmission et de traduction de la littérature.

Ce troisième point nous ramène à la parabole du passeur et aux polyphonies d’un Glissant ou d’un Fuentes.

L’écrivain, face à la frontière, a le pouvoir de porter la voix des indésirables. Pour ce faire, doit-il se mettre dans la peau des réfugiés et des passeurs ? C’est là une véritable question. L’écrivain peut expérimenter dans son corps la violence de la frontière. Il lui suffit de suivre les parcours des hommes et des femmes-frontières, de vivre les mêmes pièges et les mêmes humiliations. Ce que j’ai tenté dans Jérusalem terrestre, c’était de ne plus voir les frontières d’en haut mais d’en bas. J’ai tenté de changer de point de vue, de devenir en quelque sorte palestinien. De redevenir un enfant face au mur. De passer, face au mur, de la plongée (point de vue surplombant de l’homme-sentinelle) à la contre-plongée (point de vue du dominé, de l’indésirable infantilisé). S’accroupir à hauteur d’un enfant qui regarde la cime d’un mur, est, en soi, une expérience littéraire. Être dans une position d’humilité. Ressentir l’enfermement de l’autre mais aussi de soi-même.

Une expérience fondamentale, pour moi, fut celle de vivre, à Istanbul, parmi les Maghrébins du marché de Laleli, pendant plusieurs mois, en 2005. J’envisageais alors d’entreprendre une thèse de géographie sur les migrations entre l’Europe et le Maghreb en Turquie. C’était l’époque de la fermeture des principales routes migratoires pour l’accès à l’Europe du sud : le détroit de Gibraltar et le canal de Sicile, ces mâchoires de l’Europe, se verrouillaient : par conséquent, les émigrants maghrébins se déplaçaient vers l’est, vers la Turquie, vers le Bosphore, espérant franchir la frontière de l’Europe via les îles grecques ou à travers le fleuve Evros qui trace la frontière entre la Grèce et la Turquie. Ces émigrants vivaient dans une précarité extrême, ils étaient rejetés par les Turcs, qui les considéraient avec le mépris qu’ils ont souvent pour les Arabes ; les deux communautés ne se côtoyaient que pour affaires ; les émigrants étaient bernés par les passeurs turcs qui les déposaient sur une des rares îles turques de la Mer Égée en leur disant « bienvenue en Grèce » quelques minutes avant qu’ils soient pincés par les gardes-côtes ; les Tunisiennes se livraient à la prostitution ; il y avait beaucoup de violence entre les émigrants, etc. J’ai souvent pensé écrire un roman à partir de cette expérience, mais je n’y suis jamais parvenu, alors que je dispose largement du matériau suffisant, du fait de mon immersion prolongée dans ce milieu et de tous les témoignages que j’ai récoltés. Mais c’est là que se pose, selon moi, une question d’éthique.

Car là encore, la liberté de l’écrivain est grande, mais elle n’est pas absolue. Il doit répondre de ce vice impuni qu’est la littérature, il doit respecter une éthique narrative : il peut parler au nom des réfugiés ; il ne peut pas parler à leur place. À la rigueur, il peut se glisser dans la peau d’un passeur, car nous sommes tous, nous les Occidentaux, les Européens, les maîtres de l’Empire global, soit veilleurs-guetteurs (gardes-frontières, soldats, flics, douaniers, hommes politiques), soit arpenteurs (c’est le cas des touristes), soit passeurs (je pense à toutes les ONG qui aident les réfugiés). Nous ne sommes pas, nous ne sommes plus, nous ne sommes pas encore des émigrants ou des réfugiés. Ceci est très bien mis en lumière dans le roman de Hakan Günday, Encore. Le narrateur du livre est un enfant-passeur, comme il y a des enfants-soldats. Günday évite l’écueil qui consisterait à se mettre dans la peau d’un enfant-migrant. D’ailleurs, à un moment du livre, il se moque de l’attitude journalistique – à travers le personnage de Maxime, un journaliste français aspirant écrivain – qui consisterait à vivre parmi les réfugiés syriens, sur un canot, à travers la Méditerranée, et à s’approprier cette expérience – à faire, comme on dit, un buzz sur le dos de ces martyrs de la mondialisation et de la guerre tous azimuts que sont les réfugiés.

Je crois qu’il convient de se tenir à l’écart d’une littérature de bons sentiments, sans-frontiériste, qui ne ferait qu’exploiter les malheurs d’autrui pour faire chialer les chaumières. Nous pouvons faire parler ces voix coupables qui nous traversent mais ce ne sont que des voix, ce ne sont pas des hommes de chair et d’os. C’est là, je crois, que se situent les limites de la polyphonie. C’est là que la polyphonie devient vraiment du faux-bourdon, quelque chose qui sonne faux. Lorsqu’on croit pouvoir parler à la place de l’autre.

Ceci nous ramène à la fameuse phrase de Kafka. Car, en vérité, lorsque Yannick Haenel répète « toute littérature est assaut contre la frontière », il déforme consciemment ou inconsciemment la citation de Kafka. Kafka n’a jamais écrit « toute littérature est assaut contre la frontière ». Si l’on rouvre le Journal, à la date du 16 janvier 1922, on  peut lire : « Diese ganze Literatur ist ein Ansturm gegen die Grenze. » « Toute cette littérature est un assaut contre les frontières. »

Je vais vous lire à présent l’extrait en entier dans la traduction de Marthe Robert :

« Toute cette littérature est un assaut contre les frontières et, si le sionisme n'était intervenu, elle aurait pu aisément aboutir à une nouvelle doctrine secrète, à une cabbale. Il lui reste des dispositions pour cela. Il est vrai qu'une telle tâche exige du génie, un génie combien incompréhensible qui s'enracine à nouveau dans les anciens siècles ou recrée les anciens siècles et ne dépense pas toutes ses forces dans ce travail, mais commence seulement à les dépenser. »

De quelle littérature Kafka nous parle-t-il ici ? D’une littérature juive essentiellement. Celle que lit Kafka, celle qu’il écrit, celle qui le poursuit la nuit, celle qui l’empêche de vivre comme les autres hommes, le contraint à la solitude et à l’insomnie, l’oblige à veiller. Le conduit peut-être à la folie. Ce que dit Kafka, ce n’est pas que la littérature qui le travaille est un assaut contre les frontières du réel, du genre ou du langage… Non, ce qu’il dit , c’est que cette littérature est un assaut contre l’écrivain lui-même, contre les frontières de l’écrivain, contre ce qu’il appelle « la dernière frontière terrestre », et cette dernière frontière terrestre, c’est la peau, « ce qu’il y a de plus profond en l’homme », selon le mot célèbre de Paul Valéry. L’écrivain, le véritable écrivain comme le véritable artiste, laisse sa peau, il se sacrifie, il se martyrise au nom d’une cause qui le dépasse ; cet aspect de la création littéraire et artistique a été formidablement diagnostiqué par Paul Audi dans Créer qui prend plusieurs exemples révélateurs, notamment ceux de Thomas Bernhard, Beckett ou Van Gogh. De là le risque d’aboutir à une nouvelle doctrine secrète, une cabbale, une forme de religion de la souffrance… Mais tout cet aspect tragique des choses est dépassé par Kafka qui se permet une pointe d’humour lorsqu’il écrit « si le sionisme n’était intervenu » : le sionisme, en tant que cause nationaliste, peut protéger l’écrivain juif et cosmopolite du risque de sombrer dans la folie ; et de fait, le sionisme (comme ce fut le cas du communisme, ce qui est très bien illustré par Trotski dans son Histoire de la révolution russe) va servir de dérivatif à bien des écrivains et des penseurs juifs, absorber leur talent, les happer vers une cause qu'ils coyaient plus grande que la littérature, plus grande que le Livre.

Voici d’après moi le véritable enseignement de la phrase de Kafka : pour l’écrivain, la littérature est à la fois ce qui le relie à l’humanité et ce qui l’en sépare. Écrire est une activité à la fois solitaire et solidaire (je cite ici Camus qui développe cela dans la nouvelle « Jonas ou l’artiste au travail ») qui nous sépare du proche et nous relie au lointain, écrire nous exile de la famille, écrire nous déporte loin de la patrie, écrire nous écorche vif, écrire nous sépare de nous-mêmes. Écrire, c’est aussi prendre le risque d’affronter une véritable perte d’identité, un devenir-autre, comme le dit Deleuze, fondamental. Le roman polyphonique, dans ce cas là, peut être un moyen de donner la parole à toutes les voix qui sont en nous. D’ouvrir la cage du pluriel captif en nous.

 

***

 

Il est temps, pour moi, de conclure.

En 2016, il est temps, il est grand temps pour nous, chers amis, de réécrire l’Europe, cette Europe dont nos ancêtres ont rêvé et qui s’effondre et s’effiloche sous nos yeux.

Des artistes, des écrivains, des intellectuels, des traducteurs, des hommes de théâtre ou de cinéma, partout, des hommes de bonne volonté s’y attellent.

Pour lutter contre la langue désincarnée de l’Europe communautaire, pour lutter contre le jargon de l’Union de la traite et des traités, nous, les écrivains européens, nous les vigies, nous les arpenteurs, nous les passeurs, nous devons inventer une autre langue, inventer enfin la langue européenne. Nous savons grâce à Fernand Braudel et à Umberto Eco que la langue commune de l’Europe c’est la culture et la traduction, c’est-à-dire le contraire des racines, des nations et de l’identité ; nous devons creuser cette idée vertigineuse. Comme le fait Camille de Toledo en animant la Société européenne des auteurs et la plateforme Tlhub ou en inventant dans Oublier, trahir puis disparaître une langue hybride. Comme le fait Mathias Énard en explorant en véritable archéologue, avec Boussole, les sédimentations des rythmiques orientales dans la musique classique occidentale. Comme le fait Arno Bertina en explorant les désirs d’Europe des uns et les désirs d’Afrique des autres, émigrants d’hier et réfugiés d’aujourd’hui. Comme le fait André Markowicz dans toute son œuvre de traducteur et dans Partages, nous faisant entendre ce que cela signifie de vivre en russe de la Bretagne à la Sibérie, de Brest à Vladivostok. Comme le fait Claro sur son blog et dans ses traductions. Comme nous le ferons, avec Mathieu Larnaudie et le Collectif Inculte, en proposant, très bientôt, un livre des places, pour étudier la manière dont s’invente, chez les jeunes de toute l’Europe (et peut-être du monde entier), une opinion publique transfrontalière, transnationale. Comme le font tant d’autres écrivains, partout en France et en Europe. Comme je tente de le faire pour ma part en explorant ces lieux qui nous séparent des autres que pour mieux nous relier : nos frontières, qu’il convient aujourd’hui de revivifier, de réhabiliter, de repeupler, de démocratiser, pour qu’elles ne se figent pas, encore une fois, en murs de béton ou de barbelés.   

 


18 juillet 2016

Géo-Graphies : territoires terrestres et littéraires

 

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Au mois de mai 2016, j'ai répondu, à l'invitation de Cristina Campodonico et de Marie-Hélène Fraïssé, à une sollicitation de la Société des gens de lettres. Il s'agissait de faire part de mon expérience d'écrivain-géographe et de répondre à une foule de question toutes aussi épineuses que les autres. Du genre : comment passe-t-on de la rigueur scientifique aux méandres de l’imaginaire ? Quelles interactions, quels mécanisme de la pensée permettent la licence de la création romanesque ? Comment l’espace géographique se construit dans l’espace du roman, etc.

La rencontre constituait le 6e volet de la série « Science et littérature » de la SGDL. Proposée par Pierrette Fleutiaux et consacrée aux géographes/écrivains, elles s'est tenue le mardi 17 mai à 19h30 à l'Hôtel de Massa. La rencontre était modérée par Marie-Hélène Fraïssé (journaliste, écrivain, productrice à France Culture et passionnée de géographie), en présence de Sylvie Brunel, Christian Clot et Cédric Gras, trois géographes qui ont fait le détour par la fiction. Comme il m'était impossible de quitter Novi Sad ce jour-là, j'avais proposé d'intervenir sur un écran. Expérience difficile, plus proche de l'autoflagellation que de la masturbation, celle qui consiste à se filmer soi-même et à répondre à ses propres questions. Rien ne va jamais : ni le regard, ni le débit, ni le timbre. On recommence plusieurs fois, on se creuse la tête, on se torture devant l'objectif, on se contorsionne sur son fauteuil, on se lève plusieurs fois pour arranger le décor... Pour celles et ceux que cela intéresse, je retranscris ici les questions que je me suis posées ce jour-là et les réponses que j'ai tenté d'apporter devant mon appareil-photo posé en équilibre précaire sur une pile de livres, à hauteur de visage...   

Emmanuel Ruben écrivain-géographe

SGDL : Comment un géographe s’affranchit-il -  ou pas  - des espaces géographiques réels pour recréer les espaces imaginaires du roman ?

Emmanuel Ruben : J’aimerais commencer par vous raconter une histoire. C’est l’histoire de la première carte de géographie que j’ai réalisée. Je devais avoir neuf ans et il s’agissait d’une carte de la côte norvégienne. J’en étais tellement fier que je l’ai placardée au-dessus de mon lit pendant plusieurs jours. J’avais réalisé la carte d’après un vieil atlas de l’Europe et je crois que je la voulais fidèle à ce que le cartographe me présentait comme la réalité géographique de la Norvège. Seulement, sans vraiment m’en rendre compte, j’avais ajouté, ici ou là, de nouveaux fjords, de nouveaux îlots qui se perdaient dans la masse incalculable de fjords et d’îlots existants. Plus tard j’ai été fasciné par les cartes réalisées par les moines cartographes de la Renaissance, notamment par ceux de l’école de Dieppe : ils ne pouvaient s’empêcher de situer les îles imaginaires colportées par les portulans médiévaux, quand bien même ils savaient pertinemment, d’après les récits des navigateurs, que ces îles n’existaient pas, qu’elles ne pouvaient pas être découvertes. Plus tard encore j’ai lu les premières pages de Séraphîta de Balzac dans lesquelles il décrit la côte de la Norvège. Son pouvoir d’évocation est si puissant qu’en lisant ce passage on voit les fjords se dessiner, on se met à voir des fjords toute la nuit, on ne peut s’empêcher d’en rajouter dans ses rêves. La géographie, contrairement à l’histoire, possède une dimension onirique évidente.

«  À voir sur une carte les côtes de la Norvège quelle imagination ne serait émerveillée de leurs fantasques découpures, longue dentelle de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du Nord ? qui n’a rêvé les majestueux spectacles offerts par cette multitude de criques, d’anses, de petites baies dont aucune ne se ressemble et qui toutes sont des abîmes sans chemins ? Ne dirait-on pas que la nature s’est plu à dessiner par d’ineffables hiéroglyphes le symbole de la vie norvégienne, en donnant à ces côtes la configuration des arêtes d’un immense poisson ? »

En écrivant l’histoire de Séraphîta, Balzac ne fait rien d’autre que cela : ajouter des fjords à ceux qui existent déjà. Un écrivain je crois que c’est cela : un homme qui ne peut s’empêcher d’ajouter des fjords et des îles à ceux et celles qui existent déjà. Quand bien même il voudrait décrire la réalité, comme Balzac, il se retrouve à inventer une autre réalité, une réalité seconde. Il y a, chez Balzac, notamment, une ivresse de la description, qui le pousse à inventer toujours plus, et qui contredit sans cesse son vœu de concurrencer l’état civil.

Un géographe, lui, se doit de ne pas inventer de fjord ou d’île imaginaire. Il doit se contenter, en théorie, de cartographier et de décrire, avec la plus grande minutie ceux qui sont déjà là, sous ses yeux. C’est une forme d’ascèse à laquelle je n’ai jamais su me résigner. Je me souviens que lorsque j’écrivais ma thèse de géographie, comme je n’utilisais jamais de dictaphones lors de mes enquêtes, j’avais tendance à biaiser les résultats de mes enquêtes, à reformuler les discours, à broder, comme on dit. C’est un réel problème qui explique sans doute qu’il m’ait fallu abandonner ma thèse de géographie pour achever et publier mon premier roman. Mais il y avait un autre problème : je ne savais pas écrire un roman à thèse. Or un bon mémoire de géographie, comme un bon mémoire d’histoire, c’est un bon roman à thèse.

C’est en septembre 2007 que j’ai commencé cette thèse, à l’INALCO, sous le titre « une géopolitique de la mémoire : la restructuration des symboliques urbaines à Riga et à Kiev depuis 1991 ». Il s’agissait d’étudier la manière dont on invente – ou réinvente – une capitale politique après soixante-dix ans de communisme soviétique et des siècles de tsarisme et de russification. Pendant mes années de thèse, j’ai travaillé patiemment, rigoureusement, passant des heures et des heures en bibliothèque, multipliant les allers-retours entre la France et mes terrains de recherche, participant à de nombreux séminaires, et puis un beau jour, je suis allé voir mon directeur de recherche et je lui ai dit : « j’abandonne ». Interloqué, il m’a demandé pourquoi et j’ai répondu : « parce que je ne crois pas avoir vraiment une thèse à démontrer ». J’avais des idées directrices, des hypothèses de travail, j’avais accumulé des sommes incalculables d’informations, j’avais un discours personnel et probablement pertinent à proposer, mais je n’avais pas de thèse à proprement parler, au sens fort, au sens positif. Je me rendais compte, peu à peu, que ce que je faisais, n’était rien d’autre qu’une forme de littérature seconde ou dérivée, une manière de tourner autour des lieux. Sans compter cette fâcheuse tendance à inventer les résultats que je n’obtenais pas.

Et puis il y avait sans doute, de ma part, dans cette démission du chercheur, une manière de protéger l’écrivain en moi – qui préexistait au géographe puisque j’écris depuis l’âge de neuf ans alors que je ne me suis passionné pour la géographie – comme discipline scientifique – que vers dix-huit ans. Avant, certes, il y avait une fascination pour les cartes et les pays imaginaires, comme chez beaucoup d’enfants. J’avais le sentiment que si je terminais ma thèse, je n’aurais ni la force ni le désir de terminer mon roman, l’un et l’autre s’opposaient, se dépouillaient – en gros je déshabillais Pierre pour habiller Jean.

J’ai fini par comprendre qu’il était impossible de traiter le même sujet, de décrire le même territoire, de s’inscrire dans le même domaine à la fois et avec la même conviction comme chercheur et comme écrivain. C’est possible si l’on pratique le grand écart et si l’on est doué pour mener une double vie. On peut être archéologue le jour et écrire des romans policiers la nuit. On peut être paléontologue et écrire de la poésie lyrique. Mais on ne peut pas être historien et écrire des romans historiques – ce serait renoncer à son éthique de chercheur. De même, on ne peut pas être géographe et écrire, comme je le fais, des romans géopolitiques. Il y a un moment ou il faut choisir. Cela a très bien été compris par un grand artiste danois que j’aime beaucoup et auquel j’ai consacré un livre (Icecolor) : il s’agit de Per Kirkeby : il a compris qu’il devait cesser d’être géologue pour devenir peintre. Et pourtant, dans tous ses tableaux, nous reconnaissons, à l’œuvre, l’œil et le travail du géologue. Tous ses tableaux – comme ceux de Vermeer quatre siècles plus tôt – portent le deuil d’une autre époque du savoir où l’on pouvait être à la fois un savant et un artiste, comme ce fut le cas de Léonard de Vinci, qui était dessinateur, peintre, ingénieur, cartographe, et qui nous a laissé, dans ses carnets, de très belles réflexions sur la peinture.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il soit souhaitable ou même possible – pour un géographe devenu écrivain – de se départir de ses habitudes et de ses méthodes de chercheur. Celles-ci peuvent nourrir et aiguiller l’œuvre en cours, d’une manière très profitable. Tous mes romans se présentent, d’une certaine manière, comme des enquêtes – non pas policières mais géopoétiques et/ou géopolitiques. Des livres qui m’ont fasciné, comme ceux de Claudio Magris ou de W.G. Sebald, sont de formidables enquêtes sur le sens de l’Europe, qui nous renseignent autant sinon plus, sur l’Europe, que de nombreux travaux universitaires.

Je ne crois pas pour autant – je dirais même je n’ai jamais cru – à la dualité entre le réel et l’imaginaire. Le géographe n’accède pas une réalité supérieure que l’auteur de romans géographiques ; le discours qu’il produit n’est pas plus proche de la prétendue vérité des lieux. De nombreuses pages ont été écrites sur la question, par des écrivains comme Segalen, Breton, Borges, Butor ; j’ai moi-même proposé mon point de vue dans mon essai intitulé Dans les ruines de la carte.

Avec Dans les ruines de la carte je suis revenu de façon critique sur ma fascination enfantine pour les cartes et sur mon « éducation géographique ». J’y ai décelé 4 étapes. Qui correspondent à 4 découvertes géographiques. Chacun de mes romans découle d’une de ces découvertes géographiques et s’efforce de l’illustrer, de la développer.

La ligne des glaces, mon troisième roman, se présente ainsi comme une sorte de fable sur le caractère infini des frontières. Samuel Vidouble doit tracer au pixel près, lui répète plusieurs fois l’ambassadeur, la frontière entre la Grande-Baronnie – notre frontière, la frontière de l’Europe – et un voisin menaçant, qui n’est jamais nommé dans le roman mais que tout le monde devine. Il se rend compte peu à peu qu’au pixel près, cette frontière est infinie, et il se désintéresse de sa mission, sombre dans l’alcool et la mélancolie – il finit par se sentir lui-même traversé par une frontière intérieure, gagné par une forme de schizophrénie.

SGDL : Est-ce que l’imagination des lieux revêt une importance particulière dans le roman d’un écrivain géographe ?

Emmanuel Ruben : J’aime cette appellation d’écrivain-géographe. Nous pourrions écrire un manifeste des écrivains-géographes (sous le titre « pour une écriture géographique » ou « pour une écriture des lieux »), qui prendrait le contrepied du manifeste des écrivains voyageurs de 2007 pour une littérature-monde. Je pense que nous pourrions rassembler de nombreux écrivains, et pas seulement des anciens géographes. On pourrait rassembler tous les écrivains contemporains pour lesquels les lieux, les paysages, ont une importance primordiale ; pour se cantonner à la littérature française contemporaine, je pense à Maylis de Kerangal, à Mathias Enard, à Philippe Vasset, à Xavier Boissel, à Anthony Poiraudeau, à Hélène Gaudy ; je pense à des philosophes comme Jean-Christophe Bailly, Georges Didi-Huberman, Bertrand Westphal ou Bruce Bégout ; chez Inculte il y a de nombreux auteurs qui se situent aux lisières du roman et font surgir toutes les dimensions de l’imaginaire d’une exploration-description minutieuse des lieux. A l’heure de la refermeture des frontières et de la dématérialisation de l’information dans une mondialisation inquiète, il nous faut occuper les places publiques et sauver les lieux de vie comme espaces de médiation, où se réinvente le lien entre poétique et politique. L’espace, l’autre ou l’étranger ont été trop longtemps des impensés de la littérature française, trop occupée à raconter le temps qui passe et à explorer l’intimité.

Dans l’idéal j’aimerais pouvoir écrire sur des lieux que je n’ai jamais visités. Je l’ai fait de temps à autre et de façon marginale, à propos de lieux qui me font rêver : Moscou, Valparaiso, Vladivostok, la Sibérie, la Patagonie dans Halte à Yalta. Je l’ai fait aussi à propos de lieux que je n’ai pas encore eu la force de visiter, que je me suis efforcé de tenir à distance et qui jouent un rôle majeur dans la mythologie familiale : ainsi de l’Algérie dans Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu. Les guides touristiques, les manuels d’hsitoire-géographie, les romans, les atlas et les cartes numériques ont le mérite de combler les lacunes de l’imagination dans ces cas-là. Mais la plupart des lieux que je décris dans mes livres, je les connais bien, très bien. Souvent, j’y ai vécu. Écrire, c’est pour moi leur donner une deuxième vie. L’écriture me rapatrie dans ces lieux que j’ai aimés, auprès de ces gens que je ne reverrai plus.

Mais dès que je tente – en toute humilité – de décrire un lieu donné, je ne peux m’empêcher d’inventer. Pas seulement pour désorienter le lecteur. Car le lieu se métamorphose pour moi au contact de l’écriture et au souvenir d’autres lieux, qui viennent l’hybrider.

C’est une des nombreuses raisons pour lesquelles je suis, je crois, fasciné par les frontières, qui sont le lieu par excellence de l’hybridation, de l’invention, de la métis au sens grec.

SGDL : Est-ce que le détour par la fiction enrichit le travail du géographe ou nourrit sa réflexion scientifique ?

Emmanuel Ruben : Dans mon cas, comme je ne suis plus géographe en activité, il est difficile de répondre. Mais il m’est arrivé quelque chose de très particulier, à Jérusalem. J’étais parti à Jérusalem pour écrire un roman qui me trottait en tête depuis longtemps et j’avais besoin de me confronter à la réalité du lieu – comme un réalisateur part sur le lieu du tournage. Dès mon arrivée au couvent des Dominicains où j’allais loger pendant deux mois, je me suis senti replongé dans un milieu de chercheurs – car les frères dominicains – archéologues, épigraphistes ou théologues – sont avant tout des chercheurs qui ne vivent pas comme des anachorètes mais au cœur même de la ville.

Traversé par un flux d’informations permanent, plongé dans la réalité rugueuse de la ville, je ne parvenais pas à me concentrer sur le roman.

C’est alors que je me suis mis à écrire les textes que j’ai rassemblés plus tard sous le titre Jérusalem terrestre. C’est alors que j’ai réalisé les cartes qu’avec mon éditeur, nous avons intégrées au livre. 

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