l'araignée givrée

14 mars 2019

quelques dates pour nous retrouver sur la route du Danube...

 

article Lire Savigneau Ruben

le lancement se fera mercredi 6 mars à 19h15 à Nantes, à la librairie La Vie devant soi, grâce à Charlotte Desmousseaux et Guénael Boutouillet,
 
d'autres dates suivront, parmi lesquelles celles-ci :

dimanche 10 mars, 12h30, fête du livre de Bron, rencontre avec Andreï Kourkov, animée par Thierry Guichard

samedi 16 mars, 15h, Livre Paris, scène Europe, rencontre animée par Alexandra Schwartzbrod

jeudi 21 mars, 19h30, librairie Charybde, Paris

jeudi 28 mars, 20h30, librairie ParChemins, Saint-Florent-le-Vieil

samedi 6 avril, 14h30, Escale du Livre, Bordeaux, grand débat avec Andreï Kourkov & Robert Menasse. Animé par Yann Nicol

- samedi 13 avril, 7h, les Matins du Samedi, avec Caroline Broué, France Culture

jeudi 25 avril, 19h30, librairie Contact, Angers

vendredi 26 avril, 19h, Géothèque, Nantes

- jeudi 2 mai, 19h, librairie la Licorne, Uccle, Bruxelles

- vendredi 3 mai, 19h, librairie le Bateau Livre, Lille

samedi 4 mai, 15h15 & 17h30, festival du premier roman & des littératures contemporaines, Laval

- mardi 7 mai, 19h, librairie le Genre Urbain, Paris

- vendredi 10 mai, 17h, librairie le Brouillon de Culture, Caen

samedi 11 mai, 18h, librairie la Grande Ourse, Dieppe

- mardi 14 mai, 15h, RTS1

- mardi 14 mai, 20h, librairie les Saisons, La Rochelle

- mercredi 15 mai, 18h30, librairie des Halles, Niort

- jeudi 16 mai, 18h, médiathèque José Cabanis, Toulouse, avec la librairie Ombres blanches

mercredi 22 mai, 18h, le Triangle, Rennes. Avec Oliver Rohe, Arno Bertina, Mathieu Larnaudie & Patrick Boucheron

vendredi 24 mai, 18h, librairie Folies d'Encre, Saint-Denis

samedi 25 mai, 16h, café Fluxus, Fondation du Doute, Blois, la veille des élections européennes

- mercredi 29 mai, 18h30, librairie Michel Descours, Lyon

- samedi 1er juin, European Lab Camp, Nuits Sonores, Lyon. Lecture musicale, avec François Pernel (harpe) & Toups Bebey (percussion & saxo)

- dimanche 2 juin, après-midi, Salon du livre, Angers (librairie Richer)

mercredi 5 juin, 19h, librairie l'Odyssée, Vallet

- du 8 au 10 juin, festival Étonnants Voyageurs, Saint-Malo

- samedi 15 juin, 17 h, bibliothèque de la MJC de Carcassonne avec LUCIOLE et la librairie Mots & Cie

- du 17 au 21 juillet, festival Écrivains en bord de mer, La Baule

- du 3 au 4 août, Banquet du livre & des générations, Lagrasse

- du 8 au 10 août à Douarnenez, Baie des plumes (librairie l'Ivraie)

- du 4 au 6 octobre, Festival  International de Géographie, Saint-Dié

- du 17 au 20 octobre, fête du livre, Saint-Étienne 

 

Posté par emmanuelruben à 11:34 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


13 mars 2019

Sentiment géographique

lmda arbre généalogique

Quand j'ai débarqué à Paris en septembre 2005, retour de Grande Baronnie, j'ai pris l'habitude de me rendre tous les mercredis soirs à la BPI, en sortant de l'Institut de géo, pour y lire la Quinzaine littéraire ou le Matricule des Anges. Le Matricule mettait à l'honneur des auteurs qui comptaient énormément pour moi - comme Magris ou Rigoni Stern, Claude Simon, Pierre Bergounioux, Pascal Quignard ou Pierre Michon. C'était donc suffisant pour poursuivre aveuglément l'apprentissage. C'est là, sur papier glacé, que j'ai découvert des auteurs aussi précieux pour moi qu'Eri de Luca ou Lobo Antunes, Volodine ou Guyotat, Christian Garcin ou Arno Bertina, Mathieu Riboulet, Emmanuelle Pagano ou Maylis de Kerangal. Plus tard, quand j'étais un peu moins fauché, je me suis abonné ; chaque mois, l'auteur à la Une du Matricule - Mathias Enard ou Oliver Rohe, Jérôme Ferrari, Camille de Toledo, Céline Minard ou Lydie Salvayre - n'était jamais totalement étranger pour moi : soit je venais de lire son dernier livre, soit je venais de le rencontrer, soit je brûlais d'envie de découvrir son oeuvre. Cette fois-ci, je crois que je le connais un peu... Merci Thierry Guichard !

Posté par emmanuelruben à 19:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

15 février 2019

En librairie le 6 mars. Lancement le 6 mars à 19h15 à Nantes, à la librairie La Vie devant soi

Couverture Ruben

4e de couverture :

 

"À l’été 2016, Emmanuel Ruben entreprend avec un ami une traversée de l’Europe à vélo. En quarante-huit jours, ils remonteront le cours du Danube depuis le delta jusqu’aux sources et parcourront 4 000 km, entre Odessa et Strasbourg. Ce livre-fleuve est né de cette odyssée à travers les steppes ukrainiennes, les vestiges de la Roumanie de Ceauşescu, les nuits de bivouac sur les rives bulgares, les défilés serbes des Portes de Fer, les frontières hongroises hérissées de barbelés… En choisissant de suivre le fleuve à contre-courant, dans le sens des migrations, c’est l’histoire complexe d’une Europe qui se referme que les deux amis traversent. Mais, dans les entrelacs des civilisations déchues et des peuples des confins, affleurent les portraits poignants des hommes et des femmes croisés en route, le tableau vivant d’une Europe contemporaine.

Dans ce récit d’arpentage, Emmanuel Ruben poursuit sa « suite européenne » initiée avec La Ligne des glaces (Rivages, 2014) et explore la géographie du Vieux Continent pour mieux révéler toutes les fictions qui nous constituent. 

Emmanuel Ruben est l’auteur de plusieurs livres – romans, récits, essais. Il dirige actuellement la Maison Julien-Gracq et vit sur les bords de la Loire."

Extrait du prologue intitulé "Quitter Paris" :

"Le plus dur, c’est de trouver le bon rythme, disait Vlad, si tu ne trouves pas d’emblée ton propre rythme, c’est fichu, tu chopes un point de côté, tu te mets dans le rouge, il faut savoir doser, ne pas se griller d’avance, mouliner sans forcer, en garder sous la pédale comme on dit – j’écris sous sa dictée, j’essaie de retrouver le tempo de son phrasé, le grain de sa voix, le tranchant de son accent, sa façon si particulière de rouler les r, il m’avait dit ça, une nuit, à Paris, alors que nous avions les flics aux trousses, je le revois pédalant à mes côtés, haletant à mes côtés, je revois sa manière unique de tenir son guidon, d’empoigner le taureau par les cornes, mains fermement agrippées aux cocottes de frein, dos cambré, buste jeté en avant, cou rentré dans les épaules, j’aurais pu le reconnaître de loin, il nous arrivait de nous croiser par hasard du temps où il vivait dans un squat à Pantin et moi dans un ancien bordel au métro Danube – un jour, je m’en souviens, c’était en avril, un des premiers soirs qui voient s’égayer la ville, je sors d’un bar un peu éméché, je vais décrocher mon vélo, j’aperçois un type aux cheveux blonds noués en catogan qui dodeline des épaules en grimpant la rue de Ménilmontant, je me dis ça doit être lui, c’est bien son style à lui, j’enfourche ma monture, je me dresse sur mes étriers, j’attaque la pente en danseuse, lui est déjà loin, loin, loin – je le vois filer comme si les feux, les néons, les enseignes, les réverbères, toutes les lumières de la capitale le halaient vers le ciel aimanté ; sous son barda de coursier, sa veste noire flotte dans son dos, et lorsqu’il dévale les rues de Belleville on entend claquer les pans de cuir, flap flap flap, petites ailes de corbeau ivre de traverser la ville ainsi, sur le fil de fer de son seul désir – tout est une question de rythme, disait Vlad, pas seulement de souffle mais de tempo, pas tant de vitesse mais de pulsation, les cuisses et les poumons ne suffisent pas : ce qui compte, c’est le cœur..."

Posté par emmanuelruben à 12:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

17 janvier 2019

du Danube à la Loire et de la Loire au Danube

article Ouest France 16-01-19 Delafontaine

Un beau jour d'octobre 2018, je répondais aux questions de Sophie Delafontaine, au bord de la Loire, en bas de la Maison Julien Gracq, dans une lumière idéale. L'entretien est paru dans Ouest France le 16 janvier 2019. L'occasion d'annoncer la parution prochaine de Sur la route du Danube (Rivages, 6 mars 2019) et la première édition des Préférences (11e édition des Rencontres Gracq), des biennales littéraires & géographiques itinérantes sur les rives de la Loire, qui se tiendront du 25 au 29 septembre 2019, de Nantes à Montjean-sur-Loire et seront organisées par la Maison Julien Gracq. Nous y recevrons des écrivains, des géographes, des comédiens, des artistes comme : Maylis de Kerangal, Mathias Enard, Aurélien Bellanger, Valérie Zenatti, Etienne Davodeau, Gwenaëlle Aubry & Seb Martel, Christian Garcin & Tanguy Viel, Emmanuelle Pagano, Jean-Louis Tissier, Sébastien Ménard & Antoine Leroy, Hélène Gaudy, Hélène Frappat, Jacques Bonnaffé, Anatole Danto, Philippe Mathé, Anthony Poiraudeau, Cathie Barreau, Thierry Froger, Thierry Blouin…

  • Cette première édition mettra à l’honneur les fleuves dans la littérature et les sciences humaines et donnera à entendre des auteurs passionnés de la petite reine. Elle rappellera le lien affectif entre la Loire et les écrivains ligériens, à commencer par l’un des plus connus d’entre eux : Julien Gracq.

En mai 1944, à l’annonce des bombardements alliés, c’est à vélo que Julien Gracq quitta Caen où il enseignait la géographie et travaillait à sa thèse de géomorphologie, pour rejoindre Saint-Florent-le-Vieil, où se trouvait la demeure familiale, aujourd’hui devenue, suite au legs de l’auteur, la Maison Julien Gracq.  L’auteur n’a jamais vraiment raconté ce voyage à travers la France de l’Ouest dévastée par la deuxième guerre mondiale mais on l’imagine, sur sa selle de vélo, éprouvant à la force des ses mollets les reliefs de ce massif armoricain qui tient une place de préférence dans son œuvre. En revanche, Julien Gracq a raconté son émotion d’enfant devant les coureurs cyclistes qu’il allait voir au vélodrome (Lettrines 2, p. 168-171) et il compare, dans un passage fameux de La littérature à l’estomac, le lecteur à un stayer aspiré dans le remous de son entraîneur – à savoir le livre et donc, derrière le livre, l’auteur. 

Passée la consultation de la carte d’état-major, deux éléments clé innervent la géographie gracquienne : la route et la rivière, le fleuve et le chemin. Des Eaux étroites de l’Èvre aux vastes eaux de la Loire, du court récit intitulé La Route aux Carnets du grand chemin, ce sont autant de flèches qui guident le sens de la narration et aimantent l’attention du lecteur. La première édition des Préférences (titre d’un recueil de Julien Gracq paru en 1961), qui reprend et renouvelle la formule des rencontres Julien Gracq (dix éditions de 2008 à 2017) vous invite à lire la Loire à vélo sur le grand chemin de Julien Gracq.

Posté par emmanuelruben à 19:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

20 novembre 2018

Une Odyssée cycliste dans une Europe à la dérive - à paraître le 6 mars 2019 chez Rivages

Couverture Ruben

L’Europe est une fiction qui cherche encore ses contours, l’Europe est une utopie qui se dérobe dans la langue de bois de nos palais et pourtant l’Europe existe, nous l’avons traversée. 4000 km à vélo, en 48 jours, d’Odessa à Strasbourg, d’Ukraine en France, avec pour fil bleu le Danube, que nous avons remonté de son delta dans la Mer Noire à sa source en Forêt-Noire. C’est à l’automne 2016 et durant l’été 2017, alors que je vivais à Novi Sad, en Serbie, sur les bords du Danube, que j’ai eu la chance, grâce à une mission Stendhal, de faire cette odyssée que je m’étais promise depuis longtemps, histoire de croiser mon regard d’écrivain, de cycliste et de géographe. Histoire aussi de vérifier que j’appartiens bien à une génération d’écrivains européens de langue française. L’odyssée commence à Odessa, en haut des fameux escaliers qui tombent dans la Mer Noire et se termine à Strasbourg, devant le Parlement européen, au bord d’un canal qui mène tout droit au Rhin.  

Ce livre est le deuxième épisode d’une suite européenne que j’ai commencée en 2014 avec La ligne des glaces.
À l'heure de la fermeture des frontières intracommunautaires et de la si mal nommée « crise des migrants », ce livre est un geste à la fois poétique et politique : éprouver dans ses cuisses et ses mollets ce qu’endurent les réfugiés qui traversent notre Europe à pied ; caresser l’idée européenne à rebrousse-poil, de la périphérie vers le centre ; écrire un récit d’arpentage qui suive le fleuve au pixel près et qui tente de rééquilibrer la part des Balkans, privilégiant la description des paysages et de la vie des gens ordinaires, là où Danube, le roman célèbre de Magris, centré sur le mythe de la Mitteleuropa, s’intéresse avant tout aux œuvres littéraires et aux dates marquantes de la mémoire européenne. Tout au long du trajet, nous nous sommes efforcés, Vlad et moi, de nous montrer attentifs aux souvenirs des grandes invasions et de l'Empire ottoman, aux traces laissées par les nomades et les Turcs dans les paysages, les langues, les modes de vie, l'architecture, afin de révéler la part d'Orient qu'il y a en nous, la part d’Orient qui subsiste en Europe.

Car l’Europe existe mais ne se limite pas à la fiction européenne dont nous élirons dans quelques mois les députés. On connaît le mot fameux de Mauriac à propos de l’Allemagne. Moi aussi, j’aime tellement l’Europe, que je préfère qu’il y en ait deux. Et justement, contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire, il y a encore, malgré tous les élargissements entrepris depuis 60 ans, deux Europe en 2019 : il ne faut pas oublier que plus de la moitié de l’Europe continentale se situe en dehors de notre Europe communautaire. C’est l’Europe gazeuse, nomade et tzigane, l’Europe des autres, qui n’ont pas besoin de monnaie commune et de traité constitutionnel pour se sentir exister.  Sur une bonne partie de son cours, le Danube est encore un fleuve frontière, qui sépare les deux Europes, coupant la Croatie de la Serbie, l’Ukraine de la Roumanie. Le Danube est notre Rio Grande, les Balkans notre Mexique. Et ce livre une tentative de réécrire l’Europe à vélo, sur ses frontières, comme Kerouac rêva de réécrire l’Amérique en bagnole, d’est en ouest.

Oui, le vrai sujet de ce livre n’est pas le Danube mais l’Europe. Enfin, ce livre est aussi, comme tous mes livres, la quête d’un pays imaginaire, la poursuite d’un souvenir d’enfance. Tous les livres que j'écris proviennent d'une même matrice : l'invention, à neuf ans, le jour de la chute du mur de Berlin, d'un pays primitivement situé en Forêt-Noire, déporté plus tard dans la Mer Baltique, parce qu'un grand-oncle, ancien parachutiste, qui avait longtemps servi à Baden-Baden, m'accusait d'avoir « annexé les sources du Danube » ! C’est donc en me souvenant de ce petit pays danubien, la Zyntarie, que j’ai compris qu’il me faudrait absolument entreprendre ce voyage initiatique, cette remontée aux sources de l’écriture et de l’imagination pour en revenir avec un livre, le livre que voici.

Capture d’écran 2018-11-20 à 19

 cartographie (c) Jean Worms 

Posté par emmanuelruben à 19:39 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


06 novembre 2018

Tournée d'automne

le-peloton-a-roule-a-tres-vive-allure-durant-la-premiere-heure-de-course-photo-afp-1508313090

Le manuscrit de mon prochain livre (Sur la route du Danube, à paraître en mars 2019 chez Rivages), étant sur le point d'être bouclé, je vais pouvoir sortir de l'hibernation estivale et reprendre la route des librairies et des festivals pour une petite tournée d'automne en attendant le printemps. Je serai heureux de vous retrouver :

- du 16 au 18 novembre à Cognac pour le festival de Littératures européennes : https://litteratures-europeennes.com/wp-content/uploads/2018/11/Programme-LEC-092018BD.pdf

- le 22 novembre à 19h30 à Saint-Étienne pour une lecture intégrale de Terminus Schengen au théâtre Le Verso : http://travellingtheatreleverso.fr/rencontre-lauteur-emmanuel-ruben/

- le 23 novembre à 19h à Chambéry à la librairie Garin

- le 1er décembre à partir de 14h30 à Paris, à la Bellevilloise pour les 20 ans du Courrier des Balkans, où j'animerai une rencontre avec Velibor Čolić, Vesna Marić, Pajtim Statovci, Elitza Gueorguieva & Ornela Vorpsi : https://www.courrierdesbalkans.fr/Litterature-Exil-Accueil-Traduction. La rencontre sera suivie d'une soirée tzigane.

- le 2 décembre à 15h à Montauban, avec Thierry Guichard & Anthony Poiraudeau, pour une discussion sur la littérature et la géographie, dans le cadre du festival Lettres d'Automne, consacré cette année à l'oeuvre de l'ami Christian Garcin : http://www.confluences.org/evenement/ecrivains-geographes/

- le 6 décembre à Rennes à 19h, au Triangle, avec l'ami Arno Bertina, pour une soirée consacrée aux liens vivifiants entre espace et littérature.

photo (c) le dauphine.com

Posté par emmanuelruben à 10:15 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

20 septembre 2018

Lettre ouverte à Emmanuel Laurentin

MJG-photo_domaine-exterieur

Cher Emmanuel Laurentin, je vous écoutais hier sur France Culture et voici ce que j'ai entendu : « tout a été vendu par ses héritiers de sorte qu’il n'y a plus que le bureau et la chaise de Julien Gracq à la Maison Julien Gracq. Ça va être difficile… » ! En tant que directeur de l'association Maison Julien Gracq, cher Emmanuel Laurentin, je m'insurge contre cette idée reçue qui nuit beaucoup à notre cause et qui prouve que vous n'avez pas mis les pieds à la Maison Julien Gracq. Non, cher Emmanuel Laurentin, il n'y a pas que le bureau et la chaise (le fauteuil, d'ailleurs, pour être plus précis) de Julien Gracq à la Maison Julien Gracq ; il y a beaucoup plus, il y a l'âme de Julien Gracq, elle est ici, aux bords de la Loire, dans ces lieux où il est né, où il grandi, où il est revenu vivre à la fin de sa vie, qu’il a aimés et habités, dans ces lieux qui ont inspiré toutes ses œuvres, dans ces lieux où il a écrit la plupart de ses livres, revenant souvent le week-end ou pendant les vacances scolaires, même quand il vivait à Paris.  

 

bandeau_photos-mail-v02

 

Tous les visiteurs qui viennent ici, tous les résidents qui profitent des conditions idéales de travail dans cette maison, tous les écoliers, lycéens, collégiens, universitaires qui viennent en classe découverte, en séminaire, en visite scolaire à la Maison Julien Gracq pour y rencontrer des auteurs ou des artistes, tous les auteurs qui viennent animer des rencontres ou des ateliers d'écriture avec le public vous le diront : l'esprit de Julien Gracq est ici, et pas seulement l'esprit, pas seulement le bureau et le fauteuil mais aussi les livres, 2500 ouvrages sur les 5000 de notre bibliothèque remarquable qui ont appartenu à Julien Gracq, des dédicaces de René Char, de Le Clézio, de Modiano, d'Octavio Paz, de Kadaré, de Kundera, de Francis Ponge, de Phlippe Sollers, de Pierre Michon, de Pierre Bergounioux, de Régis Debray et de bien d’autres auteurs célèbres ou oubliés, venez ici, nous vous les montrerons... Et nous avons plus que cela encore, nous avons des lettres inédites de Julien Gracq (signées Louis Poirier) adressées à sa famille, nous avons les manuscrits autographes de ses exercices de russe, nous avons des cartes qui lui ont appartenu et qui sont exposées dans la chambre des cartes pour servir d’introduction géographique à son œuvre, nous avons les premières éditions de ses livres dédicacés à ses parents, nous avons les éditions bibliophiles illustrées de ses œuvres signées par des artistes comme Olivier Debré ou Matta, des photos originales de Doisneau, des photos du Prix Goncourt, des portraits de Julien Gracq et de sa sœur Suzanne Poirier, nous avons une table tactile qui retrace l’itinéraire d’un écrivain, d’un géographe, d’un enseignant et donne à entendre la voix d’un homme, nous avons un hectare de jardins suspendus sur la Loire qui ont inspiré son œuvre, nous avons les arbres qu’il a plantés et qu’il a aimés, nous avons la vue qu’il contemplait depuis son bureau en écrivant Le Rivage des Syrtes ou Un balcon en forêt. Qu’est-ce qui est plus précieux, pour un écrivain, que ses livres – ceux qu’il a lus, ceux qu’il a écrits ? Qu’est-ce qui compte plus, pour ceux qui ont lu ses livres, que le lieu d’où ils sont nés ? Une casquette pied-de-poule ? Un plaid écossais ? Une taie d’oreiller ?

 

Piano MJG crédit D

Et cela va plus loin, cher Emmanuel Laurentin : nous respectons le testament de Julien Gracq ! Et que dit le testament de Julien Gracq ? Que tout ce domaine légué à la commune de Saint-Florent-le-Vieil (aujourd’hui Mauges-sur-Loire) doit devenir un lieu de « séjour temporaire de repos ou de travail destiné à des écrivains ». Et donc, chaque année, nous accordons des bourses à des écrivains, mais aussi quelquefois à des plasticiens et des chercheurs du monde entier. Et nous allons plus loin : nous organisons des expositions d’art contemporain, des ateliers d’écriture et de lecture à voix haute, nous travaillons avec les bibliothèques, les lycées, les autres associations du territoire, nous organisons un festival littéraire & géographique d’envergure nationale, hier les « Rencontres Gracq », demain « les Préférences », nous créons du lien, en territoire rural, entre les classes sociales et les générations. Julien Gracq aurait été fier de nous, j’en suis certain.

 

dsc04617bis

Sortez de l'idéologie de la patrimonialisation à tout-va, cher Emmanuel Laurentin, célébrez ce qui est vivant dans l'histoire et la géographie, relisez les considérations intempestives de Nietzsche, ne tombez pas dans le panneau de Stéphane Bern et de son loto ! L'art et la littérature vivent, se créent, se renouvellent autour de vous, loin de la poussière du patrimoine ! Consultez notre site avant de parlez de nous, venez à la Maison Julien Gracq, je vous y invite, vous pourrez y dormir si vous le souhaitez. « Ça va être difficile », ironisiez-vous à notre propos hier matin, de faire vivre une maison d’écrivain avec une chaise et un bureau. Oui, cher Emmanuel Laurentin, c’est difficile tous les jours, de faire vivre une maison d’écrivain. Mais ce qui est difficile, ce n’est pas de créer, ce n'est pas difficile de créer, de programmer, d’administrer, de partager, de croire dans une cause, ce qui est difficile, c'est de se battre tous les jours pour convaincre les hommes politiques, les institutions publiques, les collectivités locales et les sociétés privées de nous aider à honorer ce legs et à poursuivre notre objectif. Ce qui est difficile, et même douloureux, c’est d'entendre les journalistes recycler sur les ondes des idées reçues.

 

Voici mon mail personnel : direction@maisonjuliengracq.fr.

Voici le site de notre association : www.maisonjuliengracq.fr

Voici mon n° de tel : 02 41 19 73 55.

Voici une émission (qui date un peu, du temps où j'étais résident et non directeur : https://www.youtube.com/watch?v=v8-bg0otGA4) consacrée à la Maison Julien Gracq : dites demain sur France culture que vous vous êtes trompé, reconnaissez votre erreur, écrivez-moi et venez nous rendre visite, vous êtes le bienvenu.

 

Bien cordialement,

 

Emmanuel Ruben

Directeur artistique & littéraire

Maison Julien Gracq

 

15 juin 2018

L'Europe est une fiction

europe intégrale

L’Europe est une fiction. Ou plutôt des fictions. Fiction cartographique, qui croit finir – la faute au géographe du Tsar – avec le Bosphore et l’Oural. Fiction historique, car l’Europe, ne commence pas avec Athènes, Rome ou Jérusalem, comme on nous l’enseigne à l’école – Europe, c’est le nom pratique que trouva un pape, en l’occurrence Pie II – alias Enea Silvio Piccolomini –, pour désigner en 1464, à Ancône, face à l’Adriatique, l’ensemble de cette petite presqu’île torturée qu’on appelait encore la Chrétienté et rameuter une dernière fois, mais en vain, les Croisés contre les Turcs. Fiction mythologique, enfin, car l’Europe est aussi femme, et les Anciens racontent qu’elle fut enlevée par un taureau nommé Zeus qui la déposa sur les côtes chypriotes. Aujourd’hui, l’Europe nous est enlevée, à nous, Européens, tous les jours – fiction politique qui se décide sans le peuple qui la constitue. À coups de petits traités, de grosses arnaques et de grandes lâchetés, nous croyons pouvoir interdire au reste du monde l’usage de cette Europe qui ne sait toujours pas quel est son peuple.

L’Europe est une fiction flottante. Elias Canetti, qui est né à Roussé, en Bulgarie, sur les bords du Danube, rappelle que lorsqu’un de ses parents « remontait le Danube vers Vienne, on disait : il va en Europe ». Hier, une ami grecque m’a confié que jusqu’à une date récente, la police française exigeait toujours son passeport à l’aéroport ; le seul avantage de la crise, m’a-t-elle dit, c’est que vous, les Français, vous savez maintenant que la Grèce est en Europe ; désormais, de l’autre côté de la ligne jaune, on se contente de ma carte d’identité.

Un ami me demandait récemment quand je franchirai enfin, dans mes livres, les frontières de l’Europe et de son Proche Orient. Je lui ai répondu que je n’en avais pas l’intention. Tout ce que je peux écrire à propos du reste du monde suinte de tous ses pores l’exotisme des épatants bourlingueurs : que je décrive le Cambodge ou le Pérou, des pays que j’aime, j’ai l’impression de jouer les imposteurs et d’être un personnage de Kipling ou de Chatwin, en quête d’un royaume qui n’est pas le sien, écrivant dans une langue qui n’est pas la sienne, fauchant des pierres et des statues que mon haleine auront irrémédiablement privé de magie. Car l’Europe – et je dis bien l’Europe, pas la France – est ma patrie ; je ne suis pas un écrivain français, je suis un écrivain européen de langue française. Et comme l’Europe n’a pas d’autre langue commune que la traduction, je lis mes compatriotes, qu’ils s’appellent Roberto Ferrucci, Olga Tokarczuk, Victor del Arbol, Gonçalo M. Tavares ou Christos Chryssopoulos dans cette langue étrange qui est aussi celle de leurs traducteurs ; et pourtant, malgré, le filtre de la grammaire, il me suffit de lire une phrase ou deux pour entendre leur accent et reconnaître, à tel usage d’un pronom, à telle façon de ponctuer la phrase, le style sinueux de mon ami Roberto Ferruci, qui vit à Venise, c’est-à-dire à mi-chemin de la France et de la Serbie, les deux pays d’Europe où je partage ma vie.

TabulaRogeriana

L’Europe, je l’ai traversée plusieurs fois, par tous les moyens, voiture, avion, vélo, train. J’ai exploré toutes ses lisières, nagé dans toutes ses mers. Aujourd’hui, je peux faire sur les doigts d’une main  le compte de tous les pays d’Europe où je n’ai pas mis les pieds : Biélorussie, Malte, Islande, San Marin, Lichtenstein. Malgré tous ses crimes, passés, présents et à venir, j’aime encore l’Europe, je n’ai pas tout à fait désespéré de la voir s’enrichir et se réchauffer – humainement s’entend. Alors quand Benoît Verhille m’a demandé d’écrire un texte pour la collection qu’il a fondée avec le soutien de la MSHS, j’ai aussitôt accepté l’invitation. À condition de parler d’une autre Europe que celle de nos commissaires.  

On connaît le mot fameux de Mauriac à propos de l’Allemagne. Moi aussi, j’aime tellement l’Europe, que je préfère qu’il y en ait deux. Et justement, contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire, il y a encore, malgré tous les élargissements entrepris depuis soixante ans, deux Europe en 2018 : il ne faut pas oublier que plus de la moitié de l’Europe continentale se situe encore en dehors de notre Europe communautaire. L’Europe que j’aime va en zigzag de Saint-Pétersbourg à Istanbul, en passant par Kiev, Odessa, Giurgiulesti, Novi Sad, Sarajevo, Kotor, Ohrid, Gjirokastër – c’est l’Europe gazeuse, nomade et tzigane, l’Europe des autres, qui n’ont pas besoin de monnaie commune et de traité constitutionnel pour se sentir exister.  

Les éditions de la Contre allée et Benoît Verhille, leur éditeur, nous invitent à délaisser les grands axes de l’Histoire pour réécrire l’Europe. Réécrire l’Europe, oui, comme Kerouac rêva de réécrire l’Amérique. Le Danube est notre Rio Grande, les Balkans sont notre Mexique. Ces petits livres de contrebande peuvent passer à travers les fentes de tous les murs ; leurs couleurs vives peuvent égayer les grisailles de tous nos barbelés. Lisez-les, vous y trouverez plus de profit que dans la langue de bois de nos traités.

Texte publié dans le catalogue des 10 ans des éditions de la Contre-Allée, pour présenter la collection "Fictions d'Europe".

Pour aller plus loin sur le même thème :

1) un entretien avec Alexandra Schwartzbrod dans le cahier livres de Libération : http://next.liberation.fr/livres/2018/06/01/emmanuel-ruben-parfois-je-suis-proche-de-l-extase-geographique_1655982

2) un entretien radiophonique avec Manou Farine, Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin dans l'émission "Poésie & ainsi de suite", sur France culture : https://www.franceculture.fr/emissions/poesie-et-ainsi-de-suite/poesie-et-ainsi-de-suite-du-vendredi-15-juin-2018

 

 

 

 

 

 

03 juin 2018

l'extase géographique

Capture d’écran 2019-03-05 à 21

 

 

Le 18 mai 2018, je répondais aux questions d'Alexandra Schwartzbrod, dans la bibliothèque de la Maison Julien Gracq. L'après-midi, je montais dans une barque pour une séance photo et ne tardais pas à vérifier qu'on avait oublié les pédales à ce drôle de "modèle à propulsion secrète", comme disait Julien Gracq des engins de ses personnages. Remonter la Loire debout sur une barqueet les bras croisés ne serait pas aussi simple que de remonter le Danube à vélo...

Voici l'entretien dans son intégralité :

1) D'où vient votre lien avec Julien Gracq?

Je l'ai découvert à 17 ans en lisant Les eaux étroites que m'avait offert une grand-tante libraire, et j'ai trouvé ça fabuleux. La sensualité de la phrase, l'exigence du mot juste, l’art de la digression. À l'occasion d'un voyage en barque sur un affluent de la Loire, Gracq remonte la chaîne de son inspiration, évoque tous ceux qui l'ont nourri, Stendhal, Nerval, Proust... Plus tard, c'est la géographie qui m'a plu. Cette exigence de la prose est la plus à même de raconter la complexité d'un paysage. À Normale Sup, j'avais dit ma passion pour Gracq, et un de mes professeurs de géographie, Jean-Louis Tissier, m'a donné son adresse. En 2001, je lui ai envoyé une première lettre pour lui dire que j'écrivais depuis l'âge de neuf ans, que j'avais été reçu à Normale Sup et que j'avais commencé des études de géographie. On a correspondu jusqu'en 2004, il me disait « oui, oui, publiez des livres, mais surtout continuez vos études de géographie ! » J’ai passé l’agreg de géo, commencé une thèse, et puis Gracq est mort et j’ai pris mes distances. Mais en 2010, j'ai publié en même temps que mon premier roman (Halte à Yalta) un article sur l'influence de la littérature russe dans l’œuvre de  Gracq : L'appel des Syrtes. Un jour où je partais pour Kiev, un des terrains de ma thèse de géographie, je vois écrit sur une grande carte de l'Europe le mot « SYRT ». Je cherche dans un dictionnaire de géomorphologie. Syrt désignait les contreforts de l'Oural, au nord de la mer Caspienne, c’était un mot venu du tatar. Je me suis alors souvenu que Gracq avait appris le russe aux Langues’O, qu’il avait lu Tolstoï, Gogol, Gorki, qu’il avait commencé une thèse de géomorphologie sur la Crimée mais qu’il n'avait jamais obtenu son visa pour l’URSS alors même qu'il avait sa carte du parti.

 

2) Comment en êtes-vous venu à écrire Terminus Schengen?

Je vivais à Novi Sad, en Serbie, depuis février 2015. À l'automne, les réfugiés étaient omniprésents. Le grand square devant la gare de Belgrade était devenu un immense camp et nous allions parfois leur distribuer des vivres. Et c'est le moment où j'apprends que Viktor Orban a décidé de déployer l'armée à la frontière. De construire un nouveau rideau de fer. J'avais l'impression d'être poursuivi par la frontière. Je l'ai rencontrée dans les pays baltes, quand je vivais à Riga, mon troisième roman La ligne des glaces décrivait ce retour du rideau de fer. La frontière m'a suivi à Jérusalem et je la retrouvais en Serbie. C'est à ce moment, en octobre 2015, que j’ai décidé de traverser l'Europe en train sur la route des migrants pour me rendre à Leipzig où je devais visiter une exposition et retrouver mon frère, sur les traces d’une arrière-grand-mère. À Novi Sad, j'ai pris un train pour Budapest. Après la frontière hongroise, le train tombe en panne en rase campagne, on nous fait descendre, monter dans un autre train qui ne démarre pas non plus. On nous fait descendre du train, on nous dit qu'un car va arriver. On monte dans le car et là, on nous refait descendre pour remonter dans un train. Kafkaïen. On finit par arriver dans une gare de la banlieue de Budapest. On avait mis la journée entière pour un trajet qui se fait en trois heures en voiture. J'ai continué. C'était le moment où les frontières se fermaient. À chaque frontière on était réveillé, Slovaquie, Autriche, République tchèque, Allemagne. Les compartiments étaient fouillés, la police regardait sous les couchettes si des migrants n'y étaient pas cachés. Une triste impression de déjà vu. C'est pour ça que je me suis permis de faire parler l’émigrant qui est en moi. À une frontière, un flic m'a dit « Schengen kaputt ». Kaputt : c’est le titre du livre de Malaparte, un livre qui raconte la destruction de l’âme de l’Europe.

3) Pourquoi en avoir fait un poème ?

Tout cela me paraissait tellement déstructuré que je ne voyais pas comment décemment faire de la prose. Comme si la poésie était la seule éthique possible. Pour moi, la poésie est plus abrupte que la prose, c'est ce qui est le plus proche du cri.

4) Vous vous considérez comme un écrivain engagé ?

Non, je ne me sens pas investi d'une mission. J’ai consacré mon deuxième roman à Camus (Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu) et le troisième commence par ce mot : « embarqué ». J'aime beaucoup cette idée de « littérature embarquée », inventée par Camus et reprise par Imre Kertesz dans son Journal de galère. On n'a pas le choix, on est « embarqué dans la galère de son temps », nous dit Camus, donc ça ne sert à rien de se déclarer engagé. Ce qui est sûr, c'est que j'ai besoin d'aller voir, de décrire ce qui se passe, sur le terrain, c'est mon côté géographe.

Je ne me considère pas non plus comme un écrivain voyageur, je suis plutôt un arpenteur des marges et des lisières, un géopoliticien des lieux-tus, un « géographe défroqué ».

5) Vous avez remonté le Danube à vélo pour raconter l'Europe, un livre prévu pour 2020 ou 2021. C'est vital aujourd'hui de raconter l'Europe?

Le Danube, c'était un rêve naïf de gosse, inspiré par la beat generation, qui se dit qu'il va traverser l'Europe à vélo, réécrire l’Europe à vélo, comme Kerouac et ses amis réécrivaient l’Amérique en bagnole. Il y a quelques années, j'avais commencé une traversée imaginaire du continent, de Paris à Kiev. Sauf qu’au bout de 90 pages, mes personnages n’avaient toujours pas franchi la porte de Pantin !! Alors je me suis dit qu'il fallait faire le voyage en vrai, l'éprouver physiquement. Et c’est là que j’ai lu Boussole de Mathias Enard. Quand j'étais en Serbie, je l'avais invité aux journées Molière qu'organise tous les ans l’ambassade avec des écrivains français. Dans Boussole, deux personnages discutent de Danube, le livre de Claudio Magris, ils disent que le Danube de Magris est un roman de la Mitteleuropa, que les trois-quarts du livre se déroulent en Allemagne et en Autriche et qu'il a bâclé les Balkans. J’avais eu le même sentiment en lisant le livre. J'en ai discuté avec Enard et puis j'ai demandé une bourse Stendhal pour refaire le voyage à vélo mais en sens inverse, pour caresser l’Europe à rebrousse-poil, d’est en ouest, dans le sens des grandes invasions, des conquêtes ottomanes et des réfugiés actuels. L'idée était aussi de croiser tous les fils qui me constituent : la géographie, la littérature, le vélo. Le Danube m'a permis de relier tout ça mais le vrai sujet de ce livre ce sera l’Europe : nous roulions d’Odessa à Strasbourg.

Le voyage a duré 2 mois. Au total, 4000 kilomètres à vélo en suivant le Danube « au pixel près ». Avec mon compagnon de route, nous faisions 100 bornes par jour à vélo, et nous bivouaquions la nuit. Un soir, en Bulgarie, je me suis arrêté, il était 15h, je m'étais levé à 6h, j'étais sale, épuisé. Sur une terrasse, je prends mon carnet, le papier gondole, l'encre bave, impossible d’écrire une ligne. Je m'interroge : et si je faisais confiance à ma mémoire ? Pendant deux mois, j'ai fait confiance à ma mémoire. Parfois je m'enregistrais en pédalant, des sensations, des idées qui me passaient par la tête. Je pourrais vivre sur un vélo. Car sur le vélo, je ne suis plus séparé entre le géographe, le dessinateur, l'écrivain et le cycliste : je suis juste un homme, fait de tous les hommes et qui ne vaut pas plus qu’un autre.

6) Quand on vous lit, on voit que vous avez deux centres d'intérêt très forts : le Proche-Orient et l'Europe centrale, Jérusalem et Sarajevo. Qu'est-ce qui les relie ?

Jérusalem et Sarajevo sont des villes très proches. Du point de vue de l'histoire déjà : ce sont deux villes où se sont joués des événements déterminants pour l’histoire de l’Europe et du monde entier. Et du point de vue géographique aussi : ce sont des villes de montagne. Jérusalem est un col, un point de passage entre mer et désert, à un endroit où le relief s'affaisse légèrement. Sarajevo, elle, est une cuvette entourée de montagnes, mais c’est aussi un point de passage, un lieu stratégique, qui peut se retrouver enclavé, assiégé. Et puis il y a bien sûr la présence des trois religions monothéistes.

Ce qui m'a poussé vers Jérusalem, c'est l'espoir de comprendre un peu mieux les choses en étant géographe. Ma famille maternelle est juive pratiquante. C'est un croisement de juifs de Livourne installés en Algérie au 19ème siècle et de berbères judaïsés au Moyen-Âge. Diner avec eux, c'est plonger dans un roman d'Albert Cohen, ils sont truculents comme les Valeureux, je les aime beaucoup mais ils ont tous un point commun : pas touche à Israël ! J'ai donc voulu voir par moi-même ce qu'il en était. En 2014, j’ai obtenu une bourse de l'Institut français pour m'installer à Jérusalem-Est et je me suis retrouvé à vivre tous les jours ce que vivent les Palestiniens. Cela m'a fait bizarre de réaliser que la langue que j'avais entendue pendant toute mon enfance, celle du rite familial, était devenue celle du check-point.

Pour moi, le Proche-Orient n'est qu'une marche-frontière de l'Europe. C'est jusque là que va notre pouvoir, c'est là qu'il s'arrête. En fait, l'Europe s'invente là, sur ses frontières.

7) C'est l'Europe, votre terreau ?

Pas mon terreau mais mon horizon, depuis le début. La matrice de l’écriture, c’est pour moi la chute du mur de Berlin, c’est elle qui a fait de moi un écrivain, puisque ce soir-là, à l'âge de neuf ans, j’ai inventé ma première fiction et cartographié mon premier pays imaginaire, la Zyntarie, situé d'abord en Forêt-Noire, aux sources du Danube puis transformé en archipel et déporté dans la Mer Baltique, c’est une histoire que je raconterai dans un roman autobiographique écrit depuis longtemps mais qu'il est encore trop tôt pour publier.

Quand on a élargi l'Europe vers l’est, il y avait un horizon, un espoir. Et il s'est refermé avec la vague néolibérale, très violente, qui a déferlé sur les ruines du communisme. Aujourd’hui, il y a deux Europe : celle qui s'est construite avec ces villes interconnectées de l’économie-monde et cette autre Europe nationaliste, rurale, provinciale qui se réveille au cœur du continent, en Hongrie comme ailleurs. En face de ça, il y a des nostalgies et ça me fait peur aussi, cette nostalgie, très présente chez certains intellectuels, du « monde d’hier » et de « l'âge d'or de la sécurité » comme disait Stefan Zweig.

Est-ce que l'on ne porte pas plutôt en nous la nostalgie de ce qui est en train de disparaître ? Cette Europe de Schengen est assez molle, elle fait preuve de beaucoup de lâcheté, elle n'est pas capable de réagir face à Donald Trump mais est-ce qu'on ne va pas la regretter, comme Zweig a regretté l’Autriche-Hongrie ? Le problème c'est ce que cette Europe de Schengen a produit sur ses frontières : car là, elle ne laisse pas seulement les migrants se noyer, mais elle laisse aussi bien des gens vivoter dans la misère. Je me souviendrai toujours d'une parole entendue sur le Danube. C'était en Bulgarie. Je descends de vélo pour remplir mon bidon et là, un retraité me dit : tu l'as acheté combien ton vélo ? Je lui réponds 130 euros d’occasion, sur un marché aux puces. Et il me dit que 130 euros c'est sa retraite et qu'il en a pour 70 euros de médicaments qui ne sont pas remboursés. Et il ajoute : « nique ta mère Gorbatchev ! » Nous, on est en train de réaliser qu'on va perdre une petite utopie mal faite mais eux, ils l'ont déjà perdue, leur petite utopie mal faite, c'était l'URSS.

8) Il y a des endroits que vous avez appréciés plus que d'autres pendant ce voyage ?

Toutes les rives se valent : la Danubie, c'est un pays flottant, mouvant, sans racines, sans identité. Les moments magiques, pour moi, c'est quand je suis proche de l'extase géographique, cette sensation d'être dissous dans l'espace, d'être un ensemble d'atomes désagrégés mais quand même un peu pensant, qui appartient à l'environnement. Il n'y a plus de dedans, plus de dehors, la lumière est si intense qu'on se sent traversé. Julien Gracq aurait dit « la plante humaine » : de nature contemplative, il était dans l'abandon à la photosynthèse. Moi, je pense qu'on est davantage animal. Quelque part entre dieu, la plante, l’animal et la machine.

9) Vous n'avez pas de genre attitré, passant du roman au récit puis au poème...

Tout ce que je tente peut se diviser en 2 types de projets. D’un coté des récits d’arpentage comme Jérusalem terrestre ou Sur la route du Danube, le livre auquel je travaille à présent. Les deux petits livres que je publie ce printemps, Le Cœur de l’Europe et Terminus Schengen – par-delà la question du genre – appartiennent à cet ensemble.  Ce sont des récits autobiographiques où le narrateur coïncide avec l’auteur, où les lieux sont cités, situés, voire cartographiés, où l’on procède à un arpentage des lisières de l’Europe et de l’Occident. Ce sont des récits très géographiques, dans lesquels je souhaite exprimer tout à loisir – libéré des contraintes universitaires – ma vocation manquée de géographe. Ils se situent toujours sur des frontières, des points chauds de la géopolitique occidentale.

De l’autre côté, il y a les romans géopolitiques comme La ligne des glaces, Sous les serpents du ciel ou le roman à paraître en 2019 – une histoire de sabre qui a voyagé à travers l’Europe. Ce qui m’intéresse, dans la géopolitique, c’est une configuration spatio-temporelle. Dans la ligne des glaces, la confrontation entre un condensé d’Europe tellurique, la Grande Baronnie, et une Europe gazeuse, un peu nomade, derrière laquelle se cache la Russie. Dans Sous les serpents du ciel, ce qui m’intéressait c’était le grand barrage, qui évoque le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie. La situation qu’il crée, la coupure qu’il instaure dans le paysage, entre les personnages. Le roman ne vise alors qu’à percer une brèche. C’est un travail d’artificier, à la Kafka. Voir ce qui se produit dans les interstices et les intervalles. Dans ces romans, je prends des libertés avec l’histoire et la géographie : les lieux sont imaginaires, l’intrigue souvent dystopique, et je m’autorise à explorer l’avenir ou les futurs non advenus de l’histoire, à travers l’anticipation ou l’uchronie. Ce que je souhaite, à travers cette double entreprise romanesque et autobiographique, à cheval entre le réel et l’imaginaire, c’est proposer une cartographie de l’Europe et de ses marges au XXIe siècle et dénoncer toutes les fictions (nationalistes, religieuses, communautaires) qui nous constituent. Je dépasserai peut-être un jour le cadre européen ou occidental au sens large mais pour l’instant, j’ai encore pas mal de pain sur la planche en Europe et dans son Proche-Orient. Et puis je me considère comme un écrivain européen de langue française, ce qui veut dire que mon territoire littéraire, c'est l'Europe et ses marges comme le territoire littéraire de Giono était la Provence et ses marches, du Diois à l'Italie.

15 mai 2018

Les cerfs-volants de la colère

(c) The Associated Press

Lorsqu’en 2014 j’ai commencé à écrire le roman qui deviendrait Sous les serpents du ciel, c’était pour apaiser la colère et la honte que je ressentais depuis les sanglantes opérations israéliennes contre Gaza. Je connaissais encore très mal cette région et je n’avais pas fait le grand voyage qui donnerait, en octobre 2015, Jérusalem terrestre. J’étais donc convaincu d’écrire une fiction – et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de situer ce roman sur un archipel imaginaire, à une époque future – 2047 très exactement. Dans sa première version, le livre – dont l’action proprement dite ne dure qu’une journée et même quelques minutes – devait se situer le 30 septembre 2037 et la disparition de Walid intervenir le 30 septembre 2017, en hommage à Mohammed Dura mort le 30 septembre 2000 à Gaza, dans les bras de son père, sous les balles israéliennes. Mais le jour de la présentation du livre à Arles, dans l’enthousiasme, une responsable commerciale m’a dit : « ce serait bien si on pouvait organiser une petite fête pour la parution du livre le 30 septembre 2017 ! » Oh, non, vous imaginez, ai-je répondu, pas le 30 septembre 2017, car si un enfant palestinien meurt ce jour-là, je me sentirais coupable. C’est pour cela, finalement, que Walid meurt le 30 septembre 2027, mais si ça se trouve, pour parler comme lui, il n’y aura plus d’enfants palestiniens en 2027, il n’y aura plus que des petits judéo-samariens et la mer aura eu pitié de Gaza, le réchauffement climatique aura avalé cette bande de terre qui pose tant de poblèmes au monde entier. Depuis, je n’ai pas vérifié si un enfant palestinien est mort le 30 septembre 2017 mais des enfants qui meurent sous les balles, en Palestine, pour parler toujours comme Walid, il y en « 83 en moyenne » par an. Sauf que c'est une moyenne, et que certaines années, comme en 2014, on est plutôt autour de 500. 

Nous n’avons pas trop fait la fête le 30 septembre 2017, à Arles ou ailleurs car nous savions déjà, chez Rivages, que le livre, commercialement parlant, ne serait pas une grande réussite, et ne parlons pas de la presse – car s’il y a eu chez les libraires, que je salue ici, un accueil assez chaleureux, la presse littéraire française, mais c’est toujours ainsi dès qu’il s’agit de sujets qui touchent à Israël, allez savoir pourquoi, a été quasi muette ; à part Le Matricule des Anges, L’Humanité et Libération (que je salue ici), rien dans Télérama, L’Obs ou Lire, trois mots dans Le Monde des livres, rien dans Le Figaro ou Le Magazine littéraire, rien évidemment (c’est une blague) dans les Inrocks ou dans Transfuge qui est un peu la CIA des lettres françaises (dire que je fus abonné aux tous débuts !) – bon je m’arrête là, je crie dans le désert.

© AFP PHOTO / ABBAS MOMANI

Mais trêve de jérémiades et revenons à ma réponse à notre chère responsable commerciale, que par ailleurs j’apprécie énormément, soit dit au passage. « Oh, non, vous imaginez, pas le 30 septembre 2017, car si un enfant palestinien meurt ce jour-là, je me sentirais coupable ! » Voilà ce qui peut se passer parfois dans la tête d’un écrivain et cela peut paraître un peu puéril, idiot, superstitieux voire mégalomane mais il nous arrive de nous prendre pour des prophètes – lisez un peu la Bible, ce roman un peu barbant qui a bien réussi, c’est ainsi depuis les commencements, les écrivains se prennent pour des prophètes et c’est pour ne pas être accusé de prophétiser que j’ai choisi mon deuxième prénom comme nom de plume – Emmanuel n’était pas un prophète, c’est le nom que le Christ aurait dû recevoir s’il avait été vraiment le Messie, par contre Jérémie est un prophète et bien souvent, comme vous le savez, un prophète de malheur, qui jérémiade beaucoup – Stefan Zweig en a d’ailleurs fait le personnage d’une pièce devenue elle-même prophétique.

Donc, en 2014, lorsque j’ai imaginé une histoire de femmes marchant vers la frontière, d’enfants brandissant des cerfs-volants trafiqués, de drones cherchant à les détruire et de Barbures érigeant le Temple du Futur, je croyais écrire de la fiction, pas tout à fait de la science-fiction, mais tout de même de l’anticipation.

SIPA : AP22002474_000001

Et voici que depuis 2017, depuis que le Messie Trump est arrivé sur Terre, voici que tout s’anticipe au Proche-Orient ; nous avions les yeux rivés sur la Syrie, mais la Syrie a été rasée par Bachar et ses amis, 2017 est l’année zéro de la Syrie – reste encore Israël qui fête ses 70 ans d’amour et de ténèbres : guerres à répétition, colonisation, occupation, annexion, et la démocratie toujours vaillante !

2047, c'est aujourd'hui. Le temple du futur est arrivé, ce n’est pas tout à fait une synagogue mais une ambassade, l’ambassade du pays qui a exterminé les Indiens et qui saura donner des conseils en matière de lente annihilation des peuples indigènes. Les femmes marchent vers la frontière dans l’espoir de retourner sur les terres perdues de la Nakba. Les enfants confectionnent des cerfs-volants, y suspendent des cocktails Molotov, les envoient s’échouer de l’autre côté du mur, les drones tentent d’en ciseler les fils, les snipers tirent sur la foule (ah ! mince je n'avais pas prévu ce dernier point trop banal ou pas assez futuriste dans mon roman). Hier, parmi les 59 Gazaouis tués et les 1204 blessés par balle – 1204, je répète – il y avait 8 enfants de moins de seize ans, 8 Walid qui n’auront pas eu le temps d’inspirer un roman. Un roman ne peut rien contre un enfant qui meurt, disait Sartre. Il peut encore moins contre une machinerie aveugle qui détruit des cerfs-volants et tue des enfants depuis le ciel. C’est à la mémoire de ces 8 enfants que je dédicacerai désormais Sous les serpents du ciel.

Extraits :

"Mais par pitié, camarade, gardez-vous de leur expliquer la signification de ces cartes car s’ils apprennent que c’est leur pays qui disparaît chaque jour un peu plus à mesure que nous le cartographions, ce ne sont pas des cerfs-volants qu’ils fabriqueront avec tout ce papier de malheur, mais des ballons piégés pour larguer sur nos côtes des bombes artisanales, des cocktails Molotov, de l’anthrax ou je ne sais quelle saloperie, comme les Japonais désespérés à la fin de la Seconde Guerre mondiale !", p. 138  

"En marchant sur la plage, j’ai fait part de mon calcul et de mon idée révolutionnaire au frère Daniel. Il s’est contenté de sourire et m’a dit : on appelle ça une utopie, mais tu oublies la voûte de verre. J’ai baissé les bras et je l’ai regardé d’un air idiot. C’est vrai, j’oubliais la voûte de verre, j’oubliais que même le ciel leur appartenait. Tes cerfs-volants auront à peine franchi le grand barrage qu’ils retomberont au sol aussitôt, criblés de trous par les batteries aériennes, a dit le frère Daniel. Et moi je lui ai répondu : dans ce cas, nous en confectionnerons encore, encore et encore, et nous les lâcherons dans le ciel jusqu’à ce que leurs munitions s’épuisent. Et puis y aura bien, dans le tas, des cerfs-volants qui leur échapperont. Quant à ceux qu’ils abattront, y en aura tellement, qu’ils finiront par couvrir la totalité de leur territoire, ils iront s’échouer sur leurs plages comme des méduses ou des étoiles de mer, ils dessineront un immense macramé qui recouvrira leurs gratte-ciel, leurs bases militaires, leurs cités privées, leurs stades de foot, leurs zones industrielles, leurs parcs d’attractions, leurs autoroutes, leurs aéroports...", p. 233 

"ce jour-là, les longues heures de traque étaient infinies, tu voyais Walid zigzaguer sur l’écran derrière son machin volant, deux petits points blancs perdus dans cet océan de gris, deux petits points blancs qui clignoteraient encore quelques instants... – Un gamin qui fabrique des engins pareils, ce n’est plus tout à fait un enfant, lieutenant. À la guerre, voyez-vous, la majorité, c’est un peu plus tôt qu’à la paix. Vos politicards considèrent peut-être qu’à seize ans un être humain n’est pas foutu d’enfoncer un bulletin dans une urne, mais pour nous, les militaires, à partir du moment où vous savez fourrer une balle dans un barillet, c’est que vous êtes prêt à tuer, et si vous êtes prêt à tuer, alors vous devez être prêt à crever !", p. 258

 

 

Posté par emmanuelruben à 12:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

11 mars 2018

Un printemps européen ?

couv-Terminus-page001

Ce printemps, je publierai plusieurs textes inspirés de mes récentes pérégrinations trans-européennes.

Le premier, Terminus Schengen, paraîtra demain lundi 12 mars aux éditions Le Réalgar, à Saint-Etienne, grâce à l'ami Daniel Damart, dans la très belle collection "l'Orpiment" dirigée par l'ami Lionel Bourg. 

http://lerealgar-editions.fr/portfolio/terminus-schengen/

C'est l'histoire d'un type qui prend toutes sortes de trains, en octobre 2015, à travers la Mitteleuropa, de Novi Sad à Leipzig, où l'attendent des amis, un frère, une exposition d'art contemporain, et le souvenir d'une arrière-grand-mère allemande qu'il n'a pas vraiment connu. C'est aussi un long poème rythmé par le ballast et les traverses, illustré de photographies en couleurs, volontairement floues, à travers les vitres embuées, les grilles des bouleaux, les gares abandonnées et les croix de tous nos cimetières. C'est enfin le chant haché, hanté, étranglé d'un Européen au moment de la si mal nommée "crise des migrants" et de la fermeture des frontières intracommunautaires. Voici ce qu'en dit l'éditeur, Lionel Bourg, qui en parle bien mieux que moi :

« C’est bien parce que le poème s’avère seul capable d’intégrer l’expression la plus subjective à l’exigence d’une pensée qui, jamais, ne se contentera « d’interpréter le monde », qu’Emmanuel Ruben n’a pas récusé la voix dont, toujours, essayiste, romancier, il écoute l’accent, disant ainsi très haut l’abjection d’une Europe en proie à des démons surgis des culs-de-basse-fosse de sa longue histoire. Terminus Schengen… Une telle errance, une aussi tragique pérégrination au bout de la honte comme de la détresse ne rend dès lors pas exclusivement compte du destin des « migrants » mais, haletante, escortée de cris, de murmures, contraint quiconque veut en parler à la dignité du chant. Le reste est affaire d’urgence. De crimes et de cynisme. De trains, de camions ou de piétinements. De mains lavées dans un seau où brillent les étranges reflets des étoiles que l’on cousait il n’y a pas si longtemps aux vêtements des voyageurs. »

9791095086710

Le deuxième texte, "Hôtel Ukraine", sera ma contribution au Livre des places, le volume du collectif Inculte, qui paraîtra début avril chez Inculte/Dernière marge et que vous pourrez vous procurer en avant-première dès le 15 mars si vous venez boire un whisky sur le stand de l'éditeur au Salon Livre Paris, où il paraît, soudain, qu'on paiera enfin les auteurs. (Enfin, ceux qui parlent, pas ceux qui écrivent). Pour ma part, c'est très bénévolement et avec un plaisir immense que je le présenterai en compagnie de Camille de Toledo et de Mathieu Larnaudie à la merveilleuse librairie de Charlotte Desmousseaux, à Nantes, le 18 avril à 19h30. La soirée sera animée par Anthony Poiraudeau. Pour plus d'informations, c'est ici : http://nantes.by-night.fr/soiree/collectif-inculte-le-livre-des-places-rencontre--622259.html

Pour dire deux mots de mon texte, c'est l'histoire d'un type qui arrive en avion à Kiev, et débarque sur Maïdan, en avril 2014, après la bataille. Pourquoi ? Parce que les écrivains arrivent toujours après la bataille. 

Ce livre, qui fait suite au volume collectif En procès, une histoire du XXe siècle aurait pu avoir pour titre "une géographie (mondiale) du XXIe siècle. Voici comment l'éditeur le présente : « Depuis deux décennies, dans de nombreuses villes du monde, les places se sont imposées comme les principaux foyers des élans de contestation populaire.

De Tahrir à Maïdan, de Taksim à la Puerta del Sol, de Syntagma à République, elles font figure de points de ralliement : à la fois lieux de surgissement d’une hypothèse politique et scènes centrales des événements auxquels elles ont souvent donné leur nom.

En recueillant les récits qui s’y sont fait jour, en écoutant retentir les voix qui s’y sont élevées, "Le Livre des places" esquisse une géographie politique possible du XXIe siècle.

avec des textes de : 
François Beaune, Arno Bertina, Jérôme Bourdon, Anne Collongues, Pierre Ducrozet, Mathias Enard, Valérie Gérard, Elitza Gueorguieva, Hakan Günday, Aiman Abdel Hafez, Maria Kakogianni, Cloé Korman, Mathieu Larnaudie, Camille Louis, Emmanuel Ruben, Jérôme Schmidt, Irina Teodorescu, Fadi Tofeili, Camille de Toledo. »

lecoeurdeleurope_couverturehd

Enfin, le troisième texte, Le Coeur de l'Europe, paraîtra le 17 mai aux éditions la Contre Allée, dans la belle collection "Fictions d'Europe". Voici comment l'éditeur, Benoît Verhille, le présente : "Emmanuel Ruben offre le journal d’un voyage géopolitique et culturel. Il y rappelle les conflits des années 90 à travers l’ex-Yougoslavie, ceux qui ont redessiné les frontières d’Europe centrale. Au cours de ce voyage, il privilégie la voiture puis le train ; paysages et villes défilent, délaissant les plages touristiques au profit des terres intérieures. Emmanuel Ruben boucle son périple à la frontière hongroise, théâtre de la crise migratoire actuelle."

Pour ma part, je dirai que c'est l'histoire d'un type qui tente de sonder le coeur de l'Europe mais ce coeur ne se trouve pas où vous l'attendez, ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à Francfort, ni à Genève, Strasbourg, Luxembourg où dans je ne sais quelle capitale de l'Europe dite "communautaire". Ni dans les souvenirs très bourgeois de la Mitteleuropa viennoisement centrée d'un Stefan Zweig. Non, ce coeur - comme me l'a soufflé un jour Nicolas Bouvier - se trouve de l'autre côté de la ligne des glaces, dans les Balkans, où je n'ai pas seulement réappris à boire mais aussi à vivre, et à respirer. 

https://www.lacontreallee.com/catalogue/fictions-deurope/le-cœur-de-leurope

 

 

06 janvier 2018

Faire un vœu

20180104_092028

En ces premiers jours de janvier, la Loire est une autre mer – avec ses vastes eaux démontées, soulevées de grandes vagues, le fleuve venu du Massif Central semble avoir inversé son cours et pris des largeurs d’Océan, la lune à son périgée se reflète dans l’eau grise, la mouscaille se change en écume de mer, on croirait sentir le sel souffler dans les branches nues des saules, le mascaret viendra bientôt chahuter nos barques et sous le doux crachin que portent les grands vents d’ouest, les températures sont étrangement printanières.

La planète entame une nouvelle révolution, 2018 commence ainsi, sous une lune inquiétante et par des tempêtes qui se succèdent, des tempêtes qui ont des noms de femmes, Carmen, Eleanor, tempêtes héroïnes d’opéra qui nous parlent du monde car le monde est un opéra créé dans un big bang ou un tohu bohu dont nous ne savons pas grand chose mais qui est aujourd’hui fabriqué de main d’homme. A l’ère de l’anthropocène, il n’y a pas de monde sans cette plante humaine qui l’habite et l’abîme, il n’y aura plus de monde quand nous aurons quitté la face détraquée de la terre.

Alors en ces premiers jours de janvier, plutôt que de vous adresser nos vœux pieux et convenus, nous souhaitons formuler ce très grand vœu : que l’homme puise en lui les ressources nécessaires pour retrouver l’usage des fleuves, amadouer la fureur des tempêtes, retisser les liens qui se désagrègent. Les arts, la littérature et les savoirs ont ce pouvoir, celui de dire notre inquiétude d’être au monde et de formuler des vœux : non pas que ce monde demeure tel qu’il est mais que l’homme le répare – tikkun olam, disait la mystique juive, réparer le monde pour rendre la terre plus habitable, rendre à la nature la liberté qui lui revient et rétablir entre les hommes la justice sociale.

 

Posté par emmanuelruben à 11:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

22 décembre 2017

Transmettre

IMG_08111

Il y a dix ans, le 22 décembre 2007, s’éteignait Julien Gracq – alias Louis Poirier. Les Rencontres Gracq à Saint-Florent-le-Vieil, le lycée Henri IV à Paris, bientôt le lycée Clemenceau à Nantes ont célébré ou célébreront cette décade intimidante en insistant sur ce qui demeure vivant dans cette œuvre : la part belle donnée aux lectures à voix haute nous rappelle que Julien Gracq fut une voix, si singulière qu’elle nous manque aujourd’hui pour chanter la plante humaine, lire la face de la terre et garder les yeux ouverts car il fut, on l’oublie parfois, en plus d’un styliste hors pair, un observateur scrupuleux – souvent caustique mais jamais triste, jamais réactionnaire – de notre société. Julien Gracq n’aimait pas les anniversaires, ni les cérémonies et nous ne savons pas ce qu’il aurait pensé des doubles funérailles dans la nation France, qui ont vu l’Elysée célébrer en grande pompe un académicien et un rockeur : il n’y a pas d’entrée, dans l’index de la Pléiade Julien Gracq, à Jean d’Ormesson ou à Johnny Hallyday. 

Julien Gracq n’aimait pas les anniversaires, ni les cérémonies, et nous nous sommes contentés, ce 22 décembre 2017, de déposer sous la plaque noire, discrète, où sont gravés ces noms, LOUIS POIRIER JULIEN GRACQ, quelques fleurs coupées.

Julien Gracq n’aimait pas les anniversaires, ni les cérémonies, et nous n’irons pas nous pencher au-dessus de l’urne qui recueille ses cendres avec sur le bout des lèvres cette question qui électrise toute son œuvre : qui vive ? Dans un texte consacré au centenaire de la naissance de Rimbaud, Julien Gracq se moque des thuriféraires qui veulent arracher des explications à celui qui fut trop tôt parti ; il rappelle que Rimbaud fut avant tout un « poète de l’affirmation » : comme si, par ses poèmes, il « s’était borné, écrit Gracq, à transmettre. » Et l’italique souligne ici le sens électrique du terme. L’œuvre de Gracq se passe tout aussi bien de commentaires et sa vie – presque centenaire, près de trois fois plus longue que celle de Rimbaud – n’a pas besoin de musée pour nous être racontée ; c’est la raison pour laquelle la Maison Julien Gracq n’a pas pour mission de conserver des traces du veilleur de Saint-Florent-le-Vieil ; la Maison Julien Gracq n’a d’ailleurs pas à proprement parler de mission ; car ce n’est pas de mission qu’il s’agit ici mais de transmission : dans le bureau que m’a légué Cathie Barreau, qui a créé ce lieu de tous les émerveillements, j’ai laissé sur le mur cette injonction de Louise Michel : « apprendre toujours et transmettre ce savoir ». Transmettre – au sens électrique, dans la fièvre et la bonne humeur – le goût de la littérature, des arts, et des savoirs : c’est pour cela que la Maison Julien Gracq se dresse aujourd’hui – grâce au legs capital de son ancien propriétaire – sur les rives de la Loire.    

Posté par emmanuelruben à 21:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

13 décembre 2017

Doubles funérailles dans la nation France : le prozac du Figaro et le prozac du populo

1er_juin_1885_-_Enterrement_Victor_Hugo

En littérature, je n'ai plus de confrères. Dans l'espace d'un demi-siècle, les us et coutumes neufs de la corporation m'ont laissé en arrière un à un au fil des années. J'ignore non seulement le CD-Rom et le traitement de texte, mais même la machine à écrire, le livre de poche, et, d'une façon générale, les voies et moyens de promotion modernes qui font prospérer les ouvrages de belles-lettres. Je prends rang, professionnellement, parmi les survivances folkloriques appréciées qu'on signale aux étrangers, auprès du pain Poilâne, et des jambons fumés chez l'habitant., Julien Gracq, entretien au journal Le Monde, 2000.

 

Ce samedi 9 décembre 2017, j’étais invité au lycée Henri IV, à Paris, pour commémorer les dix ans de la disparition de Julien Gracq, sur une proposition de Jean-Yves Chevalier, professeur de mathématiques et fervent lecteur de Gracq. L’hommage – qui commença par des lectures d’extraits choisis par l’exécutrice testamentaire, Bernhild Boie (belle occasion, pour les élèves du lycée de nous démontrer leurs talents de comédiens) – fut suivi d’une table ronde animée par Mathieu Garrigou-Lagrange de France Culture, avec Régis Debray, philosophe, Hédi Kaddour, écrivain, Jean-Louis Tissier, géographe, Jérôme Villeminoz, conservateur du fonds Julien Gracq à la BNF, et moi-même.

Le matin, dans un PMU de Belleville où j’étais entré pour mettre au clair mes notes en vue de l’hommage de l’après-midi, j’avais écouté les piliers de bar (je précise au passage, si Finkielkraut me lit, qu’il n’y avait là que des enfants d’immigrés) parler de la mort de Johnny, disserter sur la mort en général et sur la brièveté de la vie, se demander s’ils allaient se rendre aux Champs-Elysées. A midi, j’avais rendez-vous avec Régis Debray, nous devions déjeuner ensemble dans un petit bistrot de la place du Panthéon, et j’arrivai rue de l’Odéon la tête pleine de ces « ah que Johnny !  - j’eus la mauvaise idée de rappeler à mon hôte quel était le grand événement de la journée, quel était le nom présent sur toutes les lèvres ce matin, et ce que je craignais se produisit : il alluma la télé, cette télé que je n’ai pas, que je ne regarde pas, en me disant « cher ami, notre frichti va se réduire à un sandwich mais pas question de rater ce spectacle ! »

« C’est ce que j’appelle la vidéosphère, qui a remplacé la graphosphère et qui fait des types comme vous et moi des marginaux – plus que ça, des suspects », me dit le médiologue survolté en pressant le bouton 2 de la télécommande. C’est peu de dire que la concurrence était rude ce jour-là entre le monde de l’écran et le monde de l’écrit ; « il y a quelque chose de très symbolique dans ce porte-à-faux incroyable », ajouta Régis Debray en s’asseyant sur une chaise et en sortant de la poche de son gilet un carnet, tandis que je faisais de même, mais les fesses sur la canapé. Toute la France enterrait Johnny en grande pompe sur les Champs-Elysées pendant qu’un petit quarteron d’écrivains et d’universitaires en quasi-retraite m’embarquait pour rendre un hommage confidentiel, dans un haut-lieu de reproduction de l’élite, à l’un des écrivains les plus discrets que connut le vingtième siècle : l’actualité se plaît à multiplier ces décalages. Toute la France, celle des bikers et des titis parisiens, celle des beaufs et des babyboomers, allait vivre un moment d’histoire entre l’Arc de Triomphe et la Madeleine, pendant qu’à deux pas du Panthéon, dans la salle Julien Gracq d’un lycée du Quartier Latin, une petite société secrète d’adorateurs d’une œuvre que plus personne ne comprend sans dictionnaire, allait tenter de raviver la flamme, sous l’égide de la Vestale, exécutrice testamentaire de l’œuvre. « Nous sommes les derniers des Mohicans et vous êtes un peu notre Grand Manitou » me dit Debray, « il ne vous manque plus que les plumes sur la tête ! »

Tels deux gamins surexcités par la liesse populaire, ahuris par le grand show funéraire, ne sachant plus si nous vivions sur Terre ou dans un monde parallèle, nous n’avons quitté le repaire de la rue de l’Odéon qu’après avoir entendu le discours fort attendu d’Emmanuel Macron. Ce dernier était la guest star de ces funérailles nationales, le grand ordonnateur du show révélant le tournant rock & beauf d’une chose publique à paillettes, qui découvrit son visage de crabe sous l’ère Sarkozy. Samedi dernier, nous étions au comble du bling-bling en enterrant ainsi le grand évadé fiscal : il y a des moments où je me dis que même Sarko n’aurait pas osé.

Mais pour mieux comprendre les funérailles de Johnny, il faut les replacer dans leur contexte : la veille on enterrait Jean d’O. Service minimum comparé à la grande pompe réservée au vrai grand homme, le rockeur, mais tout de même, cour d’honneur des Invalides et drapeau en guise de linceul pour l’académicien gai luron. Et voyant apparaître le macaron de Johnny saluant la foule au bas de l’écran, avec son masque de cire, rides gommées, lèvres gonflées au collagène, yeux de poisson bouilli d’un bleu vif, pommettes dorées aux UV, je me suis demandé si Johnny & Jean d’O n'étaient pas un seul homme, Docteur Jo le jour & Mister JO la nuit, si les deux J n’étaient pas l’avers et le revers d’une même médaille : Johnny & Jean d’O, rois du showbizz et grandes voix de la droite à la française, étaient les deux antidépresseurs de la France : le prozac de l’aristo et le prozac du populo.

Il n’y a plus qu’à la vendre, la France, me suis-je dit, à présent que sont mortes et enterrées l’idole des jeunes devenus vite très vieux et l’idole des vieux restés éternellement jeunes. Car n’est ce pas la vendre, la France, que de mettre ainsi en avant deux figures quasi inconnues à l’étranger ? Peu de romans de Jean d’O ont été traduits ; quant au nom même de Johnny, il n’a guère franchi nos frontières. N’est-ce pas la vendre, la France, que de se faire ainsi le thuriféraire d’un évadé fiscal et d’un évadé scriptural, qui avait compris qu’à notre époque de superficialité abyssale, il valait mieux se fendre de temps en temps de bons mots sur un plateau télé plutôt qu’écrire de bons livres dans son bureau ?

Qui était Johnny, du point de vue strictement musical (les paroles n’étaient pas les siennes), comparé à Gainsbourg ou Bashung, pour rester dans le même domaine ? Qui était Jean d’O, du point de vue strictement littéraire, comparé à Julien Gracq ou Yves Bonnefoy, deux écrivains qui m’étaient chers, deux écrivains que nous avons laissé partir sans le moindre signe de reconnaissance – sinon de brèves condoléances – de la part de l’Elysée ?

Derrière ces doubles funérailles dans la nation France, il faut voir de la part de notre président une immense opération de com’ : aux Etats-Unis, pour gagner quelques points de popularité, un président de la République a besoin de déclencher une guerre en Irak ou de menacer la stabilité du Proche-Orient en déclarant Jérusalem capitale d’Israël ; en France, il suffit d’enterrer en grande pompe Johnny & Jean d’O, nos deux plus belles momies vivantes, nos deux momies liftées, nos deux momies dorées aux UV, nos deux momies aux yeux bleus et à la gueule si vénérée.

J’appartiens à la même génération qu’Emmanuel Macron : comme lui, je suis prêt à le parier, je n’ai jamais écouté Johnny, je n’ai jamais lu Jean d’O ; comme lui, je serais infoutu de citer un titre de Jean d’O, plus infoutu encore d’entonner un refrain de Johnny et je parie qu’il y a du Brigitte derrière tout ça, qui a dû lui inculquer les passions d’une autre génération, celle de mes parents. Mais Macron – qui a plutôt baigné dans Ricoeur et qui avouait aimer Julien Gracq – est président de la République et un président de la République se doit de flatter les égos du populo et les égos du Figaro : la lois des séries, ce drôle de martingale dont nous a si bien parlé Jean Rouaud, lui offrait sur un plateau d’argent deux têtes auréolées par la foule : il fallait enterrer ces hommes illustres comme s’ils étaient tombés tous les deux, côte à côte, au champ d’honneur. Et peu importe, si ce faisant, on ferait le grand écart de l’aristo au populo, du toujours riches au toujours pauvre, en passant par-dessus toute une classe d’âge et toute une classe sociale : la classe moyenne, les moins de quarante ans. 

Du premier, il aura fait la quintessence de l’esprit français : il a enterré Jean d’O comme s’il enterrait Voltaire, en maniant à merveille le subjonctif imparfait, en multipliant les figures de style, et tout particulièrement les oxymores : « un égoïste passionné par les autres » ; « il était superficiel par profondeur ». Du second il aura fait la quintessence du génie français : il a enterré Johnny comme s’il enterrait le Messie. Commençant par les chiffres, car il n’y a pas de Messie, en 2017, sans chiffres : 60 ans de carrière, plus de 1000 chansons, 50 albums, poursuivant par la légende au conditionnel, celle du motard qui reviendrait, puis le chemin de croix, les souffrances, on aurait dit qu’il nous lisait le poème de Rimbaud, Génie, dans lequel Claudel vit le portrait du Christ. Concluant enfin que « Johnny était au pays », qu’il était (citant Hugo) « une force qui va », « un destin français », révélateur du rêve américain, car tout ce qui arrive en Amérique finira par nous arriver : c’est la téléologie macroniste. Le Messie s’en ira se faire enterrer à Saint-Barth mais peu importe ; Voltaire sera oublié demain mais qu’importe aussi, le premier intéressé le savait et rappelait au micro d’Augustin Trapenard que c’est dangereux d’être aussi populaire : il y avait foule aux funérailles d’Anatole France et trois pelés et un tondu à l’enterrement de Stendhal. Les deux discours sont des modèles du genre, ils sont prodigieux dans leur efficacité et ils révèlent que nous avons au pouvoir un prince machiavélique, prêt à faire feu de tout bois ; il révèlent surtout que le fond de l’air, sous les paillettes du rock n’roll et sous les dorures de l’Académie française, dont Julien Gracq disait qu’elle ne servait à rien, est à la fois superficiel et identitaire, ridicule et autoritaire, mais surtout démagogue et très à droite.

Posté par emmanuelruben à 17:27 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

11 décembre 2017

Jérusalem sous le ciel exactement

25074957_10155381717708440_6424942609992153908_o

Jérusalem, comète historique dont l’histoire se réduit à un long sillage enflammé, posée sur sa colline brûlée comme une fusée sur sa rampe de lancement – tant de furie d’éternité dans un si petit corps – serrant maigrement autour d’elle son État nain et famélique – ville Pythie, ville épileptique, hoquetant sans trêve de la transe de l’avenir, mordant le pied qui l’écrase, projetant autour d’elle comme les pierres de Deucalion les pierres calcinées de ses remparts – toujours au bord de l’hystérie, entre la pluie de sauterelles et la nuée ardente, et toujours se relevant, invoquant, dénonçant, maudissant, prophétisant, envenimant le monde de sa mort comme aucune – l’inventeur de la Cause historique inextinguible.

Julien Gracq, Lettrines, 1967 

 

 

Au commencement, c’est un souvenir d’enfance. Mettons la fin des années 80. J’ai sept ou huit ans. Je suis dans un train, en partance pour une de ces colonies où mes parents m’envoyaient lors des vacances scolaires. Le train s’est arrêté dans une gare du Massif Central, Saint-Germain-des-Fossés, Limoges ou Guéret, car la colonie se situe comme toujours au beau milieu de la France, dans un trou perdu du Cantal, de la Creuse ou de la Lozère. Un couple de jeunes retraités – cheveux gris mais vêtu de couleurs vives, un peu hippies sur le retour – grimpe à bord du train, et moi je suis là, petit colon en culottes courtes, assis sur un strapontin de la plateforme, à regarder l’indicateur des chemins de fer – ces cartes de la SNCF rayées de grands traits gris ou verts qui irriguent l’hexagone.

Le couple de jeunes retraités me demande ce que je fais là, je réponds que je suis en colo comme on disait alors, eux s’étonnent de ce qui ne m’étonne guère : où sont mes camarades, que fais-je ainsi, seul, à l’écart des autres. Car il est vrai qu’étrangement, chaque fois que je repense aux colonies de mon enfance, c’est le souvenir de la solitude, le silence, les grandes étendues, les cratères de volcans, le plateau de Millevaches, les Grands Causses, qui me revient, avec parfois les chansons à tue-tête, tout de même, quand nous marchions pendant des heures sous le cagnard – un kilomètre à pied, ça use, ça use….

Je suis seul, donc, et les autres petits colons sont ailleurs, dans un autre compartiment, dans un autre wagon. Alors je parle avec ce couple de jeunes retraités et la question qu’ils me posent, inévitablement, est celle de ma passion préférée, et de la matière que j’aime, où j’ai les meilleures notes à l’école. Je leur parle du vélo et de la géographie. Ils me demandent si je connais le nom de tous les pays du monde. Je leur dis : oui. Si je connais le nom de toutes leurs capitales : oui encore. Alors, en l’absence de Trivial Poursuit, nous jouons au jeu des capitales, sans cartes de géographie, sans cartes à jouer.

-       Capitale du Zimbabwe ? demande le Monsieur.

-       Harare, répond le petit colon en culottes courtes.

-       Capitale du Honduras ? demande la Madame.

-       Tegucigalpa, répond le petit colon en culottes courtes (je l’ai entendu prononcer pas plus tard qu’hier, sur les ondes, le nom de cette ville, et j’avoue que c’était ma préférée).

-       Capitale du Brunei ?

-       Bandar Seri Begawan. (Là j’avoue que je leur en bouche un coin).

-       Capitale du Bhoutan ?

-       Thimphu.

Et là, tout à coup, le Monsieur crée la surprise : 

-       Capitale d’Israël ?

-       Jérusalem, répond le petit colon en culottes courtes, sans hésiter une seule seconde.

-       Faux, dit la Madame.

-       Faux, renchérit le Monsieur.

Le petit colon en culottes courtes ne comprend pas, il regarde ses interlocuteurs, les voit sourciller, sent qu’ils vont se fâcher. A l’époque, fin des années 80, en l’absence d’internet, en l’absence de wikipédia, les débats pouvaient être longs, lorsque chacun était convaincu de détenir la vérité.

-       La capitale d’Israël, explique le Monsieur, c’est Tel-Aviv.

-       Non, c’est Jérusalem, rétorque, sur un ton péemptoire, le petit colon en culottes courtes.

-       Tel-Aviv ! dit la Madame.

-       Jérusalem !

-       Tel-Aviv !!

-       Jé-ru-sa-lem !!!

Je leur explique alors que dans ma famille (je ne sais plus si je précise qu’elle est à moitié juive ou si je sais déjà qu’il vaut mieux se taire sur ce sujet), on m’a toujours dit que c’était Jérusalem, que toute la Terre Sainte appartient à Israël, que j’ai des oncles et des tantes là-bas, des cousines et des cousins germains, je ne les menace pas de faire débarquer toute la smala en treillis de Tsahal dans la prochaine gare mais je leur dis qu’ils ont tort tout simplement, et en mon for intérieur, car j’ai un radar accroché au pif pour cela, je me demande si je n’ai pas à faire à deux dangereux antisémites.

De leur côté, le Monsieur et la Madame se fendent d’un petit cours d’histoire-géographie, remontent aux Croisades, à la déclaration Balfour, au plan de l’ONU, à la guerre des Six-Jours, et m’expliquent des subtilités géopolitiques comme le corpus separatum, le statu quo, etc.

-       La preuve que Jérusalem n’est pas la capitale d’Israël, me disent-ils, c’est qu’il n’y a pas d’ambassade. L’ambassade de France est à Tel-Aviv, l’ambassade des Etats-Unis à Tel-Aviv également.

Je balaie leurs arguments, je leur dis que Jérusalem est la capitale éternelle du peuple élu, qu’il en a toujours été ainsi depuis le Roi David, que chez ma tante, dans la chambre où je dors quand nous sommes de passage à Lyon, il y a de grands posters de YERUSHALAIM, avec ses remparts, ses coupoles et ses oliviers. Je crois que j’en ai trop dit. Ils soutiennent au contraire que Jérusalem est la capitale de l’Etat palestinien et m’apprennent que la décision unilatérale, par l’Etat hébreu, de déplacer la capitale à Jérusalem, en 1980, n’a pas été reconnue par la communauté internationale.

La hache de guerre est déterrée. Nous finissons par nous séparer, et je vais me réfugier dans mon compartiment, loin de ces deux harpies qui vont finir par m’épingler une étoile jaune sur la poitrine.

Donald Trump est un petit colon en culottes courtes. Je lui épargnerais le jeu des capitales, de peur d’entendre des horreurs comme j’en ai entendu lorsque je vivais à Saint Louis, Missouri (quoi, la Macédoine, ça existe, c’est un pays ?), et il faut dire, pour l’excuser, que depuis les années 80, la carte du monde s’est extraordinairement complexifiée. Donald Trump est un petit colon en culottes courtes, capricieux, assis seul sur son strapontin de président, dans le wagon bondé du XXIe siècle. Il regarde la carte du monde et il ne comprend pas toutes ces subtilités, toutes ces bigarrures qui l’inquiètent et ne collent pas avec l’image qu’il se fait de la réalité. 

« Il est temps de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël » a déclaré hier Donald Trump. « This is nothing more or less than a recognition of reality ».

Voici que, pour justifier sa décision, celui qui s’appuie d’ordinaire sur les faits alternatifs, pour inventer des attentats qui n’ont jamais eu lieu ou pour revisiter l’histoire de son pays, voici qu’il invoque une simple « reconnaissance de la réalité » !

Le petit garçon de sept huit ans que j’étais, dans son train à travers le Massif central, applaudirait des deux mains. Grâce à la baguette magique du grand artificier, le petit colon en culottes courtes aurait gagné au jeu des capitales face aux vieux hippies sexagénaires.  Mais entre temps, l’homme que je suis devenu a fait face à la réalité. La réalité quotidienne de l’annexion, de l’occupation, de la colonisation israéliennes. La réalité quotidienne de l’humiliation palestinienne. Et j’ai ramené de ce séjour un récit, publié en octobre 2015 aux éditions Inculte : Jérusalem terrestre. En août 2017, j’ai insisté, enfoncé le clou, récidivé, comme on voudra, avec Sous les serpents du ciel. C’est un roman polyphonique qui se situe dans les Îles du Levant, le jour de la chute du grand barrage. Une parabole, si l’on veut, du conflit israélo-palestinien et de tous les conflits potentiels qui naissent de l’érection des murs, ces bombes à retardement qui sauteront bientôt à la figure de l’Occident. Ce roman, j’aurais dû l’appeler Jérusalem 2048, si j’avais voulu faire un buzz. Aujourd’hui, je me dis que j’aurais pu l’appeler Jérusalem céleste, car je me demande, ce qui restera, de Jérusalem, en 2048, si nous continuons à porter au pouvoir des fous furieux millénaristes qui n’attendent que l’Apocalypse pour précipiter la venue du Christ sur la Terre. 

 

 

 

 

 

 

04 novembre 2017

L’empêché de parler et l’empêché d’écrire. Regarder Michon & Modiano à la télé dans la cuisine de Julien Gracq.

modiano-couv-03

À la Grande librairie étaient invités hier soir les deux écrivains vivants qui m’ont le plus fasciné dans mon adolescence – après Yves Bonnefoy & Julien Gracq (dans la cuisine duquel j’écris ces lignes), lesquels étaient alors encore vivants, et même écrivants, car c’était, oui déjà, la fin des années 90. Donc, pour la première fois depuis que cette émission existe, j’ai regardé la Grande librairie. Pour y voir Pierre Michon, que j’ai connu, que j'ai admiré, et pour entendre Patrick Modiano, que je n’ai jamais eu la chance de rencontrer, ni même de croiser. On pensera ce que l’on voudra de l’évolution de l’œuvre de l’un et de l’autre, que tout oppose, Paris vs la province, le seizième vs la Creuse, mais qui sont nés la même année, ce que Busnel a oublié de dire ; et pas n’importe quelle année : 1945, année zéro, pas seulement pour l’Allemagne, mais aussi pour la littérature française. Et à propos de 1945 et de la guerre, j’ajoute qu’il y était aussi question (grâce au dernier livre de François-Henri Désérable) de Romain Gary – qui me fascina tout autant, mais un peu plus tard, et il avait alors l’avantage d’être mort (l’année de ma naissance), je ne pouvais pas le rencontrer, je ne pouvais pas me retrouver dans une bagnole conduite par une Grande Beune stéphanoise à travers les routes zigzagantes des Corbières, à craindre le sanglier qui surgirait sous nos phares et tuerait le grand écrivain angoissé de finir par ma faute comme Albert Camus. 


Donc, dans un premier temps Modiano le créateur d’ambiance, diront les grincheux ; dans un second temps Michon le mystificateur, diront d’autres grincheux. Modiano, l’homme qui écrit toujours le même livre. Michon, l’homme qui n’a voulu – ou qui n’a pu – écrire qu’un seul livre. Ce qui m’a fasciné, encore une fois, à les écouter l’un puis l’autre, c’est de remarquer à quel point le premier est gauche, et touchant dans sa gaucherie (il a failli se casser la gueule en entrant sur le plateau) ; et à quel point le second est malin, et touchant dans sa malice. Dans le grand spectacle de la littérature contemporaine, il est possible qu’ils soient devenus tous les deux des acteurs davantage que des auteurs de leur vioeuvre (l’œuvre qui dévore la vie comme une pieuvre), le premier s’efforçant de singer ou de surjouer sa gaucherie, le second s’efforçant de rivaliser de malice, plus oblique que jamais, le regard pétillant d’audace, le bon mot au coin des lèvres, le rire de crocodile éclatant parfois. Mais je veux encore croire dans la littérature et les considérer, l’un et l’autre comme infiniment sincères dans leur malice et leur gaucherie, je veux croire que ce que leur corps dit sur scène est vrai, que ce corps comme leur œuvre est une parole, et que cette parole doit être prise au pied de la lettre.

pierremichon-livres-en-tete


Modiano n’avait pas besoin de deux jeunes (si si, Marie-Hélène !) écrivains sur lesquels s’appuyer, ni de comédienne aussi belle que Balibar pour lire ses phrases. Il a parlé du travail un peu comme l’a fait Marie-Hélène Lafon, le bredouillement en plus, évoquant une forme de brouillard et d’acharnement, rappelant que le problème, c’est de savoir si l’on pourra écrire encore, pas seulement à cause de l’âge, de la « mort qui pousse son étrave en nous » (dixit Marie-Hélène Lafon), mais à cause de tout ce qui nous empêche. Il n’a pas fanfaronné sur son prix Nobel, on voit bien que la chose lui passe à trois mille pieds au-dessus de la tête, que la reconnaissance lui est indifférente, et qu’il n’est pas là pour séduire des lecteurs. 

 

 

8026

Toute l’émission avait pour sujet l’empêchement, je crois. À part F-H Désérable, qu’on sent empêché de rien (surtout pas de manier le subjonctif imparfait sur un plateau télé, bravo !), les trois autres auteurs parlaient de l’empêchement. De parler, d’écrire, de vivre. Il faudrait dire un jour tout ce que la littérature nous empêche d’avoir, de faire, d’être. Je ne sais pas si Marie-Hélène Lafon est empêchée de vivre, mais on aimerait la sentir plus vivante sur un plateau, plus humaine, plus touchante, et moins attachée à faire la leçon au professeur Busnel, en faisant jaillir de son chapeau les mots les plus époustouflants. « Un bon écrivain est un écrivain qui cherche ses mots », disait, je crois, en substance, Quignard. Modiano cherche toujours ses mots, et les cherchant partout autour de lui et même dans le regard éberlué de Busnel, ne finit jamais ses phrases. La littérature l’empêche de parler. Michon, lui, qui trouve toujours le bon mot, retombe toujours sur ses pattes et sait ce qu’est une bonne chute dans un roman, la littérature, et c’est un comble, pour un écrivain, l’a empêché d’écrire. Il aurait voulu que son œuvre mesure un mètre de large, comme celle de Modiano. Elle tiendra dans une pléiade maigrichonne mais étincelante et foisonnante d’exégèses, comme celle de Rimbaud qu’il a tant – et peut-être trop – aimé. 


Aujourd’hui, dans un monde bavard et sûr de lui, la littérature n’empêche plus les écrivains d’écrire, ni de parler, ni même de vivre. Il ne faudrait pas que, multipliant les chausse-trapes, les échos et les clins d’œil, elle nous empêche de lire. Et d’abord de lire le monde qui nous entoure.

Pour voir et revoir l'émission, c'est ici : https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/saison-10/306575-la-grande-librairie.html

24 septembre 2017

Quelques dates pour nous retrouver

homme colonne

Bonjour à toutes et à tous. Quelques occasions de nous retrouver si vous êtes disponibles : 


- jeudi 14 septembre, 18h : librairie la Machine à lire, Bordeaux


- dimanche 17 septembre, 16h45 : Besançon, Le livre dans la boucle


- lundi 18 septembre : spéciales libraires à 14h30 : présentation de la rentrée Rivages à Nantes, le Plateau 25


- samedi 7 & dimanche 8 octobre : Rencontres Julien Gracq, Saint-Florent-le-Vieil.


- vendredi 13 octobre, 17h : librairie Brouillon de culture, Caen

- samedi 14 octobre, 16h : librairie Richer, Angers

- vendredi 10 novembre, 20h : librairie Le Genre Urbain, Paris 20e http://paris.carpediem.cd/events/5001897-rentr-e-litt-raire-2017-emmanuel-ruben-et-son-dernier-roman-at-le-genre-urbain-librairie/

- vendredi 17 novembre, 18h30 : librairie Ombres blanches, Toulouse https://www.ombres-blanches.fr/les-rencontres/rencontre/event/emmanuel-ruben/sous-les-serpents-du-ciel/9782743640569/11/2017//livre///9782743640569.html

- samedi 25 novembre, 18h30 : librairie Colophon, Grignan http://www.dromeprovencale.fr/fetes_et_manifestations/cafe-litteraire-chez-colophon-4860243/


- vendredi 1er décembre, 20h : librairie ParChemins, Saint-Florent-le-Vieil https://www.mobilis-paysdelaloire.fr/agenda/rencontre-emmanuel-ruben-auteur

- samedi 16 décembre, 16h : librairie la Droguerie de Marine, Saint-Malo, avec Olivier Weber

- jeudi 18 janvier, 18 h : librairie Gibert, Poitiers


- vendredi 26 janvier, 14h15 : rencontre avec Alain Nicolas & Patrick Bouchain, Théâtre du Vieux Colombier, dans le cadre des Enjeux de la Mél, Paris


- jeudi 8 février, 18h : librairie La Vie devant soi, Nantes, avec Miguel Bonnefoy & Guénaël Boutouillet

- samedi 24 février : librairie les Insolites, Tanger

- vendredi 30 mars-lundi 2 avril : Tournée en Serbie pour la parution de la traduction par Melita Logo-Milutinović de "La ligne des glaces" en serbe chez Akademska Knjiga.

Posté par emmanuelruben à 16:15 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

18 août 2017

vampires & cerfs-volants

Ruben_4e de couv

Je me souviens d'un interview de Richard Ford où il disait en somme : "si un écrivain vous dit qu'il a beaucoup travaillé, ne l'écoutez pas, ça veut juste dire qu'il veut vendre beaucoup de livres".  Donc,  à propos de Sous les serpents du ciel,  je ne vous dirai pas que j'ai beaucoup travaillé,  que pendant trois ans je n'ai cessé d'y penser, me levant tous les jours pour reprendre, dans le ciel fugitif de nos pensées, les fils de six histoires entrelacées, me réveillant dans la nuit pour compléter une scène, corrigeant quinze fois telle ou telle phrase, surveillant plusieurs laits sur le feu, je vous dirai simplement que j'ai tout donné comme un cycliste, au terme d'une très longue échappée solitaire - avec tout de même dans les oreillettes les conseils d'Anne ma compagne, d'Emilie Colombani, mon éditrice et de quelques autres que je salue ici - donne tout sur la ligne d'arrivée en sentant le gros peloton de la rentrée qui sprinte et rugit dans son dos. Parler de travail quand on a la chance de faire tous les jours ce qu'on aime est une insulte à ceux qui bossent pour de bon : ce n'est pas comme une parturiente dans le tripalium de l'accouchement ni comme un tchinovnik ou un stakhanoviste de la nomenklatura littéraire qu'il faudrait parler de ses livres, mais comme un cuistot, un viticulteur, un cycliste qui ne distingue plus la part de souffrance de la part de plaisir.

Michel Tournier disait que publier un livre c'est procéder à un lâcher de vampires. Aujourd’hui, je procède à un lâcher de drones et de cerfs-volants. Ils siffleront, ils bourdonneront au-dessus de vos têtes mais c'est à vous, lecteurs, lectrices, qu'il appartient de les rattraper, des les remanier, de les redéplier vraiment, pour qu'ils continuent peut-être, demain à voler. Car un drone ou un cerf-volant qui ne vole pas, et qu'on épingle comme un papillon empaillé sur le mur d'une collection privée, n'existe pas vraiment non plus. 

« La fameuse tour d’ivoire de l’écrivain est en vérité une tour de lancement. On en revient toujours au lecteur, comme à l’indispensable collaborateur de l’écrivain. Un livre n’a pas un auteur, mais un nombre indéfini d’auteurs. Car à celui qui l’a écrit s’ajoutent de plein droit dans l’acte créateur l’ensemble de ceux qui l’ont lu, le lisent ou le liront. Un livre écrit, mais non lu, n’existe pas pleinement. Il ne possède qu’une demi-existence. C’est une virtualité, un être exsangue, vide, malheureux qui s’épuise dans un appel à l’aide pour exister. L’écrivain le sait, et lorsqu’il publie un livre, il lâche dans la foule anonyme des hommes et des femmes une nuée d’oiseaux de papier, des vampires secs, assoiffés de sang, qui se répandent au hasard en quête de lecteurs. À peine un livre s’est-il abattu sur un lecteur qu’il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves. Il fleurit, s’épanouit, devient enfin ce qu’il est : un monde imaginaire foisonnant, où se mêlent indistinctement – comme sur le visage d’un enfant les traits de son père et de sa mère – les intentions de l’écrivain et les fantasmes du lecteur. », Michel Tournier, Le Vol du vampire, Paris, Mercure de France, 1981, pp. 10-11.

 

Posté par emmanuelruben à 08:38 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

15 juin 2017

en librairie le 16 août prochain !

Sous-les-serpents-du-cielSous-les-serpents-du-ciel (1)

Posté par emmanuelruben à 18:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

30 avril 2017

Sous les serpents du ciel

Serpents du ciel

CERF-VOLANT2, subst. masc. JEUX (d'enfants). Objet constitué par du papier ou de l'étoffe, tendu sur une armature légère de bois et une queue servant de contrepoids, que l'on fait voler dans les airs au gré du vent, en le maintenant relié au sol par une attache. Étymol. obsc. H. Polge ds Romania t. 93, 1972, pp. 563-567 suppose un étymon du type *serpe volante « serpent volant » (serps = serpens [serpent*] est attesté en lat. chrét. ds BLAISE) croisé par attraction paron. avec cerf-volant1. Cette appellation serpent-volant ferait allusion aux textes et légendes mentionnant des serpents ailés et des dragons volants (déjà dans la Bible, Isaïe 30, 6, et encore en France au XVIIIe s.) et aurait été appliquée p. métaph. au cerf-volant artificiel. À l'appui de cette hyp. les noms du cerf-volant en différentes lang., où ils font penser à qqc. qui vole, à un oiseau, à un serpent ou à un dragon (v. H. Polge, op. cit., p. 565).

Le Trésor de la langue française.

Dans l'entre-deux-tours, ici, à Rennes, on corrige des épreuves, histoire de se détendre. C'est prévu pour le mois d'août : la publication, chez Rivages, de mon prochain roman, qui s'intitulera Sous les serpents du ciel. Nous en sommes pour l'instant à l'étape des épreuves non-corrigées, qu'il faudra rendre en milieu de semaine prochaine avant de valider un nouveau jeu d'épreuves, et le paquet partira dans la foulée chez l'imprimeur. Si vous voulez votre exemplaire dédicacé, merci de me le faire savoir en MP avant la fin mai (il y aura des dessins pour les premiers). Si vous êtes libraire, il paraît que Rivages organise une rencontre suivie d'un petit "cocktail dînatoire" pour célébrer l'heureux événement, le 22 juin prochain à la Maison de la Poésie. Nous serons sur scène avec Miguel Bonnefoy (qui publie Sucre noir, son deuxième roman), Karl Geary (qui publie Véra, roman traduit de l'anglais) et Sophie Quetteville, qui sera là pour nous cuisiner. Sinon, il vous faudra attendre la mi-août pour vous précipiter dans la librairie la plus proche. Comme j'ai déjà passé la semaine dernière à défendre mon nouveau titre devant tous les représentants de France et de Navarre, je ne vais pas vous saouler dans cette atmosphère générale de "votez pour MOI". Sachez seulement que c'est un roman d'anticipation polyphonique qui nous parle d'un futur proche, très proche, comme l'indique l'exergue emprunté à Leonard Cohen. Quelque part entre utopie, dystopie, apocalypse et prophétie (mais non, je n'ai pas réécrit la Bible, ni le Coran d'ailleurs). Il y aura quand même des dessins pour agrémenter le tout, et même des histoires de cerfs-volants qui défient des drones (oui, oui). Voici pour la 4e de couv :

 

"Une matinée d’automne, au milieu du XXIe siècle, dans une vieille ville anonyme, quelque part entre la mer et le désert. Les premiers pans du grand barrage qui coupe en deux les Îles du Levant se fissurent. Pendant la chute du mur, quatre hommes prennent la parole à tour de rôle et imaginent le futur.

Mais leur passé les rattrape car tous se souviennent de la mort de Walid, un adolescent qui, vingt ans auparavant, faisait voler son cerf-volant au-dessus de la frontière lorsqu’il fut pulvérisé par un drone ou une roquette, dans des conditions mal élucidées. Qui était-il réellement? Qui l’a tué ? Pourquoi est-il mort ?

Chacun, selon son point de vue, raconte l’histoire de ce jeune révolté. Mais la voix de Walid se mêle peu à peu à celle des quatre narrateurs, pour dire le vrai sens de sa révolte. Des choeurs de femmes l’accompagnent dans cette quête, chantant la tristesse et la beauté d’une terre écartelée, où les hommes n’ont jamais fait que promettre la guerre et profaner la paix. 

Dans ce roman d’anticipation aux accents d’épopée contemporaine, Emmanuel Ruben explore de nouveau la frontière de l’Occident et malmène la géographie réelle pour nous proposer une vision renouvelée d'une Histoire qui n'en finit pas de renaître."

homme serpent volant

 

Et un petit extrait pour la route :

 

"Nous cognerons trois nuits d’affilée contre le mur. Nous emploierons toutes nos forces à faire craquer les charnières du futur. Nous cognerons à la mémoire de notre cousin Walid, qui n’a plus de poings, de bras ni de jambes, et qui n’étoile plus le bleu du ciel. La première nuit, nous cognerons à notre manière, c’est-à-dire à mains nues, dans la fureur et l’allégresse. S’il fait trop chaud, nous jetterons à terre nos combinaisons métallisées, nous garderons nos cagoules antidrones, nous enduirons nos membres de cette huile magique qui nous rend indétectables et nous nous élancerons torses nus dans la lueur des lampadaires. Nous boxerons le béton armé, nous le piétinerons, nous le rouerons de coups sous nos semelles de caoutchouc, qui finiront par laisser au centième rebond des traces de pas verticales, nos empreintes d’hommes-araignées. Nos paumes se recouvriront de cals, nos ongles se casseront, bleuiront, saigneront, nos phalanges deviendront grises et dures comme de la roche, les jointures de nos os craqueront, nos poignets se vrilleront, nos coudes et nos épaules s’écorcheront, il nous faudra sans cesse rajuster les bandes Velpeau qui servent à protéger nos chevilles mais nous finirons par le franchir, ce putain de barrage !

Le plus dur sera de varier nos parcours, de ne jamais frapper au même endroit. Il nous faudra changer chaque nuit d’heure et de planque, comme un surfeur change de spot au gré des courants, des vents et des marées. Lorsqu’un capteur infrarouge nous repérera, lorsqu’un drone-sauterelle se lancera à notre poursuite, nous prendrons la fuite en tic-tac, nous sauterons de balcon en balcon et de terrasse en terrasse, nous sèmerons l’ennemi sans visage dans le dédale obscur et poussiéreux des ruelles. Ils auront beau nous pourchasser, cribler le ciel de grenades assourdissantes et de bombes lacrymos, lancer à nos trousses leurs clébards hybrides et leurs criquets tueurs, nous parviendrons toujours à leur échapper !", p. 33-34.