Ino Yaku-Shima

Trois jours intenses, pluvieux et passionnants à Tokyo sur les traces d'Ino Tadataka, de la Bibliothèque de la Diète au Musée national d'Ueno, du musée d'histoire de Sakura aux librairies de Jimbocho. C'est le code couleur de toutes les cartes futures qu'invente le maître japonais à l'aube du 19e s. Les cartes Michelin qui me fascinaient dans mon enfance et qui fascinent le Jed Martin de "La carte et le territoire", le meilleur livre de Houellebecq, lequel n'est pas si ironique que cela mais très perecquien et même borgesien dans son délire, ces cartes Michelin, qui dessinent la face de la France avec la grammaire symbolique des couleurs primaires, lui doivent beaucoup. La carte d'Hokkaido, la première, encore un peu approximative, au centre vide et blanc, terra quasi incognita, très proche des anciens portulans, est réalisée dans le style épuré des débuts. Avec le temps, le pinceau du cartographe s'affirme et le plein l'emporte sur le vide. Ici, deux langues de terre tentent de se rejoindre tels les doigts d'une fresque de Michelange. Là des hachures noires grignotent la mer pour figurer des falaises. Plus loin des kanjis s'échappent, fumée idéogrammatique, du cratère d'un volcan. Çà et là, la main du cartographe s'est laissé aller à dessiner, le long du rivage, les silhouettes schématiques de quelques pins. Une coulée de lave rouge lèche l'esquisse d'un volcan. Comme dans les portulans, les toponymes sont calligraphiés à la verticale, perpendiculaires au littoral. Le liseré rouge zigzague au gré des méandres d'un fleuve. À Matsushima, face à la complexité fractale de l'archipel dans l'archipel, le pied du géomètre a abdiqué, renonçant à fouler au pixel près les contours de chaque îlot, de même que le poète - Basho - avait suspendu sa voix, le souffle coupé par la beauté sidérale du paysage. Mais la main du cartographe, elle, ne renonce jamais, son liseré rouge s'égare parfois, mais il veut tout noter, ne rien laisser inachevé, les fourmis noires des cases humaines, les striures bistres des rizières, les vagues bleu vert des montagnes, les ramifications langoureuses d'un delta -- image d'un Japon quasi disparu, endigué, polderisé, saccagé...