EdmondBenjaminJamesdeRothschild

Mardi dernier, L'Humanité - le journal fondé par Jean Jaurès - publiait, sous le haut patronage d'Alain Nicolas, ma nouvelle inédite intitulée "Le retour du baron ou la cinquième vie de Romain Gary" dans sa très belle série de l'été, "lire le pays, les gens". C'était pour moi un très grand honneur, d'être considéré parmi un des 55 "grands noms de la littérature francophone". Je voulais au départ publier un texte tiré de mes aventures ukrainiennes - évoquer par exemple l'immense portrait de Bandera qui m'avait donné froid dans le dos, sur Maïdan, en avril 2014 - et puis j'avais décidé d'être un peu iconoclaste en choisissant un personnage peu familier des lecteurs de l'Huma, Romain Gary, et une figure littéraire plutôt que politique, celle du baron, récurrente dans son oeuvre. Mais c'est un baron un peu particulier que j'avais choisi de décrire, et que je vous laisse découvrir ici si vous n'avez pas eu le temps de vous procurer le numéro du 8 septembre. Un baron qui ne sauverait pas l'Humanité mais qui la bousculerait un peu à l'heure où Israël annonce qu'il construira son quatrième mur pour faire barrage aux réfugiés et empêcher le retour des Palestiniens (dont personne ne parle) bombardés par Daech ou par Assad dans les camps où ils s'étaient réfugiés il y a plus de cinquante ans. C'était aussi l'occasion d'annoncer la parution prochaine, aux éditions Inculte de mon livre Jérusalem terrestre, que je viens tout juste de recevoir - car ce texte, qui s'est écrit d'abord là-bas, aurait très bien pu y figurer :

Sur l’écran, ses gestes sont lents, cérémonieux, on croirait des gestes de prière. Il a d’abord ouvert le minibar. À présent, il dévisse le bouchon d’une carafe en cristal, approche un verre du même cristal, y verse deux doigts du liquide magique, saisit à l’aide d’une pince en inox un glaçon qui fait plouf, hume le parfum tourbé du scotch dont la robe ambrée brille entre ses doigts bagués ; un rayon de soleil passe à travers les vitres teintées, fait scintiller sa chevalière. Puis il lisse ses moustaches poivre et sel dont les pointes rebiquent sur ses joues, caresse sa barbe, en saisit la pointe dans sa paume pour en tâter la fermeté. Enfin il vérifie dans le rétroviseur que son monocle et son nœud papillon sont bien ajustés. Il réfrène une envie de pleurer, plisse ses yeux bleus ; cependant, une larme rebelle parvient à s’échapper de son œil droit ; heureusement, la monture en écaille du monocle lui fait barrage. Mais comment retenir ses émotions ? Aujourd’hui est un grand jour : le baron est de retour au pays.

Le baron est de retour au pays et moi je me demande ce que je fous ici, dans ce musée du siècle passé. Je suis assis sur une banquette en plastique, dans une salle climatisée où je me suis réfugié pour échapper au soleil gras et à la moiteur ambiante. J’ai appuyé sur le bouton d’une télécommande et je regarde, comme un lobotomisé, un authentique film de propagande qui a commencé depuis déjà un bon bout de temps. Le baron traverse tout le pays, d’est en ouest et du nord au sud. Sur l’autoroute, on voit les panneaux bleus qui indiquent les noms des destinations. Il est attendu partout comme le Messie mais il ne rencontre personne, nul ne vient à lui, nul ne le voit, car il arrive d’un autre siècle. C’est un spectre qui revient pour un sixième voyage dans ce pays qu’il a imaginé, en quelque sorte, mais qu’il n’a pas eu le temps de connaître. Tout ce qui ferait obstacle à son enthousiasme, tout ce qui serait susceptible de déplaire à sa noblesse a été soigneusement gommé : à travers les vitres teintées de sa limousine immaculée, il peut contempler d’un œil serein ce pays vitrine de l’Occident. Il n’y a pas d’indigène, pas d’immigré, pas de barbus, pas de soldats, pas de conflit, pas de checkpoint, pas de mur, pas de mirador, pas de barbelés. Il n’y a même pas les embouteillages habituels à la sortie de l’aéroport ou à l’entrée de la capitale. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les villes que le baron a baptisées, dont il a dessiné le plan sont toujours là, leur nom n’a pas changé ; de nobles gratte-ciel, américains, ont remplacé les maisonnettes qui rappelaient trop leur origine roturière et mitteleuropéenne ; des images d’archives, en noir et blanc, se superposent à l’image factice de série B – on comprend que le baron se remémore.

Le baron se remémore et moi j’appuie sur le bouton REWIND. Je veux reprendre le film depuis le début ; mais dès le générique, quand je le vois se coiffer de son chapeau melon et enfiler ses gants de pécari sur le tarmac de l’aéroport, nonobstant les trente-sept degrés Celsius, j’éclate de rire et je me lève. Je l’ai reconnu ce baron d’opérette qui visite un décor de carton-pâte. Ça fait tellement d’années qu’il me suit à la trace ! Alors je me suis retourné et je lui ai demandé d’ôter son masque. Ce n’est pas le baron Edmond de Rothschild que j’ai sous les yeux. Ce n’est pas un personnage historique qui s’agite sur cet écran mais un personnage littéraire. C’est le baron de Hohenlinden ou le baron von Putz zu Sterne. C’est le baron de Romain Gary. Il y a quatre ans, dans mon premier roman, j’ai répondu, sans le savoir, à l’injonction de reprendre et de continuer ce rejeton bâtard de Nucingen et de Münchhausen.

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Alors, dans les couloirs du musée, cherchant des yeux le panneau EXIT, j’ai imaginé la suite telle que l’aurait écrit – ou filmé, puisqu’il tâtait aussi du cinéma, dans ses années hollywoodiennes – Romain Gary.

La limousine immaculée vient de quitter l’aéroport ; le baron feuillette son passeport ; il est un peu déçu de ne pas voir le beau tampon dont il rêvait tant ; il leur a pourtant bien dit qu’il voulait un tampon en attendant le nouveau passeport que les autorités lui ont promis, puisqu’il a choisi, lui aussi, de faire sa grimpette au royaume des ancêtres ; il leur a bien dit que c’était sa première visite depuis la création du pays, qu’il lui fallait un souvenir, mais le soldat, derrière sa vitre de plexiglas, lui a rétorqué que ça ne se faisait plus, alors il s’est contenté en maugréant de ce bout de papier glacé et du code barre que la drôle de machine diabolique avait imprimé.  

Qu’importe, se dit-il, ne soyons pas mesquins, il faut bien accepter qu’en un siècle et quelques décennies, les mœurs aient changé. Et sur ces réflexions, il se laisse aller au confort qui l’enveloppe ; il déboutonne son costume prince-de-galles, sort de la poche de son gilet jaune canari un étui en cuir, délivre l’énorme barreau de chaise qui embaume aussitôt l’habitacle, le porte à ses lèvres non sans avoir préalablement tranché l’extrémité à l’aide de la petite guillotine chromée dont il ne se sépare jamais.

Enivré par les premières gorgées de scotch et les premières bouffées de havane, il décroise les jambes, retire ses guêtres blanches, se déchausse, balance ses jambes au-dessus de la tablette de liège, se vautre sur la banquette de velours pourpre comme dans une baignoire, mais se ressaisit aussitôt, se redresse, se rechausse : et si, malgré les vitres teintées, des automobilistes ou des piétons, là-bas, au passage clouté, le reconnaissaient ? Lui qui avait donné son nom à tant d’avenues, de boulevards et d’hôpitaux ? Son portrait devait bien se trouver encore accroché ici ou là ; on lui avait même dit qu’une exposition permanente, dans le plus grand musée du pays, lui était consacré sous ce nom : « la Terre du Baron ».

« La Terre du Baron », la Baronnie ou pourquoi pas la Grande Baronnie, se dit-il, tient ça aurait eu plus de gueule que le nom poussiéreux qu’ils sont allés ressusciter du fond des âges, tout ça sur un coup de tête, à cause de ce petit diablotin avec ses cheveux ébouriffés de savant fou qui se prenait pour la réincarnation du roi poète ! Et là-dessus, il avale un juron, réprime un pet, finit par émettre un rot, puis se lâche complètement, éclate de rire. Un rire tonitruant qui ébranle le liège et le velours et fait se retourner le chauffeur là-bas, de l’autre côté de la cloison vitrée.

Parce que dans le fond, qui d’autre que lui avait inventé ce pays ? Qui d’autre que lui avait acheté les premières terres, pour une bouchée de pain ? Qui d’autre que lui avait essaimé dans ce quasi-désert, sur ce coin de terre abominable, les premières colonies ? Et il pensait aussi à cet autre bonhomme, avec son énorme barbe noire d’empereur assyrien, qu’il avait rencontré à Vienne ou à Berlin, il ne savait plus, et qui rêvait un jour Ouganda, le suivant Madagascar. Le type lui avait dit qu’il voulait un petit État et moi je lui ai répondu : vous voulez un petit État, je veux une grande colonie. Quelle différence voyez-vous, cher monsieur, entre un petit État et une grande colonie ?

Dans les couloirs du musée Eretz Yisraël de Tel-Aviv, en quittant l’exposition permanente « la Terre du Baron », j’ai imaginé un Romain Gary qui débarquerait en Israël. Un Romain Gary qui retirerait le canon du revolver Smith & Wesson de calibre 38 qu’il s’est enfoncé dans la bouche le 2 décembre 1980. Un Romain Gary qui jouerait quelques secondes à la roulette russe, rien ne va plus, rien ne va plus, et déciderait finalement que les jeux ne sont pas faits. Un Romain Gary qui se lèverait d’un seul bloc de son lit, tout ragaillardi, pour commencer à soixante six ans une cinquième vie. Un Romain Gary qui déciderait de s’autoriser une cinquième chance sur terre. Et pas sur n’importe quel coin de la Terre : sur la Terre Promise dont rêvaient ses ancêtres. Et j’ai imaginé qu’avec son sens de la justice et son goût de la provocation, il irait dire aux dirigeants israéliens leurs quatre vérités.

En tant qu’homme, Roman Kacew, on le sait, a vécu plusieurs vies. En tant qu’écrivain, il a signé ses livres sous le nom de quatre pseudonymes mais aussi vécu quatre vies. Il s’est inventé quatre vies. Il a réécrit quatre fois sa vie. Il a fait de la matière « vie » un genre littéraire. De sorte que chez lui ce n’est jamais la vie qui explique l’œuvre mais l’œuvre qui explique la vie.

La première vie est celle d’un aviateur de la Royal Air Force, d’origine polono-russe, naturalisé français, qui publie à Londres, en 1944, en anglais, un livre intitulé Forest of Anger où il dépeint la lutte des résistants polonais contre les nazis dans les forêts de Lituanie. C’est sa conquête de Londres et de l’Europe.

La deuxième vie est celle d’un diplomate français, ancien résistant, compagnon de route du gaullisme, qui a trafiqué ses papiers d’identité et qui écrit des romans boursouflés, à la Malraux, pour s’offrir un premier prix Goncourt. C’est sa conquête de Paris et du boulevard Saint-Germain.

La troisième vie est celle d’un dandy américain, qui écrit tantôt en français, tantôt en argot américain, qui s’autotraduit sous pseudonyme et tâte du cinéma. C’est sa conquête d’Hollywood et de l’Amérique.

La quatrième vie est celle d’Émile Ajar, écrivain français d’origine juive, représenté sous les traits de son neveu Paul Pavlowitch, qui retrouve le Roman Kacew des débuts, celui du Vin des morts (livre écrit dans les années trente à Nice, jamais publié de son vivant). Sa conquête de lui-même (ou de « lui-môme », comme l’a écrit un commentateur bien inspiré).

La cinquième vie serait celle d’un écrivain israélien – le retour à Sion vaut bien une résurrection ! – qui écrirait en hébreu, vivrait à Tel-Aviv et dénoncerait l’occupation israélienne à Gaza et en Cisjordanie dans des romans satiriques.

C’est ce cinquième Romain Gary qui n’a pas eu le temps d’exister qui nous manque aujourd’hui.