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Lorsqu’en 2014 j’ai commencé à écrire le roman qui deviendrait Sous les serpents du ciel, c’était pour apaiser la colère et la honte que je ressentais depuis les sanglantes opérations israéliennes contre Gaza. Je connaissais encore très mal cette région et je n’avais pas fait le grand voyage qui donnerait, en octobre 2015, Jérusalem terrestre. J’étais donc convaincu d’écrire une fiction – et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de situer ce roman sur un archipel imaginaire, à une époque future – 2047 très exactement. Dans sa première version, le livre – dont l’action proprement dite ne dure qu’une journée et même quelques minutes – devait se situer le 30 septembre 2037 et la disparition de Walid intervenir le 30 septembre 2017, en hommage à Mohammed Dura mort le 30 septembre 2000 à Gaza, dans les bras de son père, sous les balles israéliennes. Mais le jour de la présentation du livre à Arles, dans l’enthousiasme, une responsable commerciale m’a dit : « ce serait bien si on pouvait organiser une petite fête pour la parution du livre le 30 septembre 2017 ! » Oh, non, vous imaginez, ai-je répondu, pas le 30 septembre 2017, car si un enfant palestinien meurt ce jour-là, je me sentirais coupable. C’est pour cela, finalement, que Walid meurt le 30 septembre 2027, mais si ça se trouve, pour parler comme lui, il n’y aura plus d’enfants palestiniens en 2027, il n’y aura plus que des petits judéo-samariens et la mer aura eu pitié de Gaza, le réchauffement climatique aura avalé cette bande de terre qui pose tant de poblèmes au monde entier. Depuis, je n’ai pas vérifié si un enfant palestinien est mort le 30 septembre 2017 mais des enfants qui meurent sous les balles, en Palestine, pour parler toujours comme Walid, il y en « 83 en moyenne » par an. Sauf que c'est une moyenne, et que certaines années, comme en 2014, on est plutôt autour de 500. 

Nous n’avons pas trop fait la fête le 30 septembre 2017, à Arles ou ailleurs car nous savions déjà, chez Rivages, que le livre, commercialement parlant, ne serait pas une grande réussite, et ne parlons pas de la presse – car s’il y a eu chez les libraires, que je salue ici, un accueil assez chaleureux, la presse littéraire française, mais c’est toujours ainsi dès qu’il s’agit de sujets qui touchent à Israël, allez savoir pourquoi, a été particulièrement muette ; à part Le Matricule des Anges, L’Humanité et Libération (que je salue ici), rien dans Télérama, L’Obs ou Lire, trois mots dans Le Monde des livres (allez savoir pourquoi), rien dans Le Figaro ou Le Magazine littéraire (qui n’était pas encore nouveau mais déjà très vieux), rien évidemment (c’est une blague) dans les Inrocks ou dans Transfuge qui est un peu la CIA des lettres françaises (dire que je fus abonné aux tous débuts !) – bon j’arrête là, je crie dans le désert.

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Mais trêve de jérémiades et revenons à ma réponse à notre chère responsable commerciale, que par ailleurs j’apprécie énormément, soit dit au passage. « Oh, non, vous imaginez, pas le 30 septembre 2017, car si un enfant palestinien meurt ce jour-là, je me sentirais coupable ! » Voilà ce qui peut se passer parfois dans la tête d’un écrivain et cela peut paraître un peu puéril, idiot, superstitieux voire mégalomane mais il nous arrive de nous prendre pour des prophètes – lisez un peu la Bible, ce roman un peu barbant qui a bien réussi, c’est ainsi depuis les commencements, les écrivains se prennent pour des prophètes et c’est pour ne pas être accusé de prophétiser que j’ai choisi mon deuxième prénom comme nom de plume – Emmanuel n’était pas un prophète, c’est le nom que le Christ aurait dû recevoir s’il avait été vraiment le Messie, par contre Jérémie est un prophète et bien souvent, comme vous le savez, un prophète de malheur, qui jérémiade beaucoup – Stefan Zweig en a d’ailleurs fait le personnage d’une pièce devenue elle-même prophétique.

Donc, en 2014, lorsque j’ai imaginé une histoire de femmes marchant vers la frontière, d’enfants brandissant des cerfs-volants trafiqués, de drones cherchant à les détruire et de Barbures érigeant le Temple du Futur, je croyais écrire de la fiction, pas tout à fait de la science-fiction, mais tout de même de l’anticipation.

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Et voici que depuis 2017, depuis que le Messie Trump est arrivé sur Terre, voici que tout s’anticipe au Proche-Orient ; nous avions les yeux rivés sur la Syrie, mais la Syrie a été rasée par Bachar et ses amis, 2017 est l’année zéro de la Syrie – reste encore Israël qui fête ses 70 ans d’amour et de ténèbres : guerres à répétition, colonisation, occupation, annexion, et la démocratie toujours vaillante !

2047, c'est aujourd'hui. Le temple du futur est arrivé, ce n’est pas tout à fait une synagogue mais une ambassade, l’ambassade du pays qui a exterminé les Indiens et qui saura donner des conseils en matière de lente annihilation des peuples. Les femmes marchent vers la frontière dans l’espoir de retourner sur les terres perdues de la Nakba.

Les enfants confectionnent des cerfs-volants, y suspendent des cocktails Molotov, les envoient s’échouer de l’autre côté du mur, les drones tentent d’en ciseler les fils, les snipers tirent sur la foule (ah ! mince je n'avais pas prévu ce dernier point trop banal ou pas assez futuriste dans mon roman). Hier, parmi les 59 Gazaouis tués et les 1204 blessés par balle – 1204, je répète – il y avait 8 enfants de moins de seize ans, 8 Walid qui n’auront pas eu le temps d’inspirer un roman. Un roman ne peut rien contre un enfant qui meurt, disait Sartre. Il peut encore moins contre une machine aveugle qui détruit des cerfs-volants et tue des enfants depuis le ciel. C’est à la mémoire de ces 8 enfants que je dédicacerai désormais Sous les serpents du ciel.

Extraits :

"Mais par pitié, camarade, gardez-vous de leur expliquer la signification de ces cartes car s’ils apprennent que c’est leur pays qui disparaît chaque jour un peu plus à mesure que nous le cartographions, ce ne sont pas des cerfs-volants qu’ils fabriqueront avec tout ce papier de malheur, mais des ballons piégés pour larguer sur nos côtes des bombes artisanales, des cocktails Molotov, de l’anthrax ou je ne sais quelle saloperie, comme les Japonais désespérés à la fin de la Seconde Guerre mondiale !", p. 138  

"En marchant sur la plage, j’ai fait part de mon calcul et de mon idée révolutionnaire au frère Daniel. Il s’est contenté de sourire et m’a dit : on appelle ça une utopie, mais tu oublies la voûte de verre. J’ai baissé les bras et je l’ai regardé d’un air idiot. C’est vrai, j’oubliais la voûte de verre, j’oubliais que même le ciel leur appartenait. Tes cerfs-volants auront à peine franchi le grand barrage qu’ils retomberont au sol aussitôt, criblés de trous par les batteries aériennes, a dit le frère Daniel. Et moi je lui ai répondu : dans ce cas, nous en confectionnerons encore, encore et encore, et nous les lâcherons dans le ciel jusqu’à ce que leurs munitions s’épuisent. Et puis y aura bien, dans le tas, des cerfs-volants qui leur échapperont. Quant à ceux qu’ils abattront, y en aura tellement, qu’ils finiront par couvrir la totalité de leur territoire, ils iront s’échouer sur leurs plages comme des méduses ou des étoiles de mer, ils dessineront un immense macramé qui recouvrira leurs gratte-ciel, leurs bases militaires, leurs cités privées, leurs stades de foot, leurs zones industrielles, leurs parcs d’attractions, leurs autoroutes, leurs aéroports...", p. 233 

"ce jour-là, les longues heures de traque étaient infinies, tu voyais Walid zigzaguer sur l’écran derrière son machin volant, deux petits points blancs perdus dans cet océan de gris, deux petits points blancs qui clignoteraient encore quelques instants... – Un gamin qui fabrique des engins pareils, ce n’est plus tout à fait un enfant, lieutenant. À la guerre, voyez-vous, la majorité, c’est un peu plus tôt qu’à la paix. Vos politicards considèrent peut-être qu’à seize ans un être humain n’est pas foutu d’enfoncer un bulletin dans une urne, mais pour nous, les militaires, à partir du moment où vous savez fourrer une balle dans un barillet, c’est que vous êtes prêt à tuer, et si vous êtes prêt à tuer, alors vous devez être prêt à crever !", p. 258