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l'araignée givrée
7 août 2014

falaises porte-ville

falaise porte-ville

Bonifacio quand on arrive de la mer au petit matin, ce sont d’abord les falaises et la ville on ne la voit pas, on ne la devine même pas car les falaises sont si hautes, leur blancheur si éblouissante que les paupières se plissent et les sourcils se froncent malgré les lunettes de soleil ; impossible de lever les yeux plus haut que cette paroi zébrée qui nous rature la rétine.

Aux striures noires des falaises qui dansent et se balancent dans le vide font écho les striures de la mer ; la morsure du sel et du soleil est si vive qu’on parle ici de bouches : bouches de Bonifacio, vous êtes ouvertes aux frontières du désir et de la mort et vos gencives sont des falaises, diaphanes et friables au nord, écarlates et râpeuses au sud, hérissées ça et là de chicots granitiques.  

En Sardaigne on avait oublié la noirceur, on avait oublié la blancheur, on avait oublié les lignes : on vivait dans la couleur pure, et la Costa Smeralda, avec ses eaux sorcières et les joyaux de ses plages, l’archipel de la Maddalena avec ses rochers rouges étaient comme un chaos criard et moqueur que je n’arrivais pas à faire tenir sur les pages étroites de mes carnets car il aurait fallu puiser simultanément dans tous les godets, se faire fauve, plonger de tout son corps dans l’aquarelle joyeuse ou prendre le recul nécessaire et pour l’ordonner, pour lui donner sa pleine mesure, voir ce monde éclaté depuis le hublot d’un avion.

J’aurai vu deux fois Bonifacio en revenant de Sardaigne, à l’aube, au crépuscule, mais toujours depuis la mer et je ne saurais donc jamais si cette ville qui s’accroche comme une huître à son rocher appartient à la terre, si une langue de goudron la relie à son arrière-pays.

Mettons qu’il est sept heures du matin dans ma mémoire. Le ferry effleure les falaises en approchant du port et soudain c’est un autre navire qui surgit à tribord et nous surplombe, coque immense, inclinée, rayée, ruisselante de verdure et trouée de grottes ; l’impression nous gagne alors d’être à bord d’une barcasse que menace un iceberg, un paquebot, un porte-avion, quand on voit se détacher, là-haut la tourelle d’un fort puis le clocher d’une église ; ayant largué presque toutes les amarres qui le rattachaient à la Corse, le rocher de Bonifacio est un porte-ville qui n’a jamais fini d’appareiller : toutes les maisons sont en partance perpétuelle ; caves et greniers avec vue sur la mer ; jardins perchés sur le bleu vertige, vasistas à travers lesquels on épie l’horizon, attendant que jaillisse des eaux cette île vaste et sauvage, concentré d’Espagne et d’Italie qu’on appelle la Sardaigne.  

(dessin : encre noire au couteau, craie blanche et stylo noir sur écorce de bouleau et papier kraft)

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