flèches de la Loire

« Grèves de la Loire dans l’île Batailleuse. – Dès qu'on est couché au niveau de l'eau, champs et maisons cachés au regard, les berges s'ensauvagent, et les heures passent au long d'une espèce d'Orénoque ou de Sénégal, gris ou bleu selon le moment, troué de grèves qui rendent ici plus frappant qu'ailleurs le vers de Baudelaire :

Cieux déchirés comme des grèves.

Le vent rebrasse à pleines mains la belle fourrure argentée des saules, d'un gris d'olivier, leur imprime la même bousculade écumeuse qu'a la grosse houle sur les récifs. […] La grève émergée, hersée en tous sens par les courants et les remous pendant l'hiver, est comme un graphique étalé au plein jour du jeu complexe et puissant des muscles du grand fleuve : lés de vases fines, craquelés au grand soleil comme les limons du Nil, crêtes rudes et écailleuses de gros graviers et de cailloutis, qui se sont tordues avec un mouvement de mèche de fouet dans le fille plus violent du courant — sable fin des versants abrités, doux comme celui d'une dune.

L'eau, calme en apparence, et traîtreusement violente dès qu'on y plonge un peu profond, avec cette froide et pénétrante odeur de vase et de poisson qui sort d'elle dès que le soleil descend, et qui reste pour moi l'odeur même des soirs d'enfance, en été — le frisson brusque qui court sur la peau dès que monte cette odeur assez fine, un peu avant que ne descende la première fraîcheur —, et quand on remonte la berge, après le sable encore brûlant, l'herbe sous les pieds est froide et déjà nocturne: la menue coulée de Sahara qui se tord au long de ce Niger s'arrête tranchée net. », Julien Gracq, Lettrines, Œuvres complètes, t. II, Bibliothèque de la Pléiade, pp. 244-245.

Réalisée pendant ma résidence à la Maison Julien Gracq, l'aquarelle est aujourd'hui visible sur place avec le texte de Gracq gravé au crayon dans l'écorce, et ce jusqu'au 28 août 2015.

Flèches de la Loire. Janvier 2015. Aquarelle au couteau & mine de plomb sur vélin d'Arches, & écorce de bouleau. 55x75 cm. Texte de Julien Gracq. 700 €. Cherchez l'image dans le tapis :

DSC00401