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l'araignée givrée
16 juillet 2014

le Pan Ferré - incipit du Roi des Lives

 

 

glandasse n&b

(premières pages du Roi des Lives, un faux roman historique et faux roman familial où l'on entrelacera la légende d'un ancêtre semi-imaginaire et les bobards d'oncles semi-réels sur fond de paysages alpestres et de rêveries boréales.)

 

 

I

 

 

À l'origine de toute cette histoire, il y aurait un sabre fêlé. Quel était le modèle de ce sabre ? Je serais bien en peine de le dire. Je ne l'ai jamais manié, ne l'ai jamais soupesé, ne l'ai pas même décroché. Des soirées entières, je me suis contenté de le décrocher du regard, de le brandir en rêve. Un beau jour, le sabre a disparu. Il était suspendu au-dessus du poêle en fonte, dans la salle à manger. L'entouraient, à droite, une mauvaise copie de l'Angélus de Millet, à gauche la photo d'une falaise effrayante – le Pan Ferré – qui surplombe la ville, masque le soleil, barre l’horizon et menace de s’effondrer à la moindre secousse sismique. L'Angélus et le poêle en fonte sont fidèles à leur place. La falaise aussi, quoique un peu bancale, apparaît dans l’encadrement de la porte dès qu’on entre dans la salle à manger. Sous cette falaise se trouverait une grotte surnommée la Belle Judith – on dit qu’elle aurait servi de refuge aux protestants du temps des guerres de religion, et durant la dernière guerre mondiale, aux résistants. Selon la saison, l’heure ou le point d’observation, certains voient perché dans cette falaise la tête d’un cachalot, l’échine d’un stégosaure ou le visage bouffi du dernier Napoléon rapetissant sous son gros bicorne noir – le Napoléon boudeur, ténébreux, assailli de mélancolie qui se laisse embarquer pour Sainte-Hélène à bord du Northumberland et dicte bientôt à Las Cases ses mémoires. Je n'ai jamais vu le visage de Napoléon dans cette falaise. Ni le gros bicorne noir. Ni la tête de cachalot. Ni l’échine de stégosaure, mais son nom, de Pan Ferré, m’a toujours porté à rêver. Que voulait dire ce pan ? L’idée d’un bouc ailé, d’une bête sacrée, d’une sorte de divinité gauloise faite pierre ? Et pourquoi ferré ? De l'Angélus, ce tableau sinistre, qui glorifiait la vieille éthique protestante du travail, je revois les couleurs pastel, les visages brouillés, l’étendue de champs à perte de vue, la roue d’une brouette, le petit clocher qui surgissait au loin, l'atmosphère de piété triste et paysanne.

À la place du sabre, on peut apercevoir aujourd’hui sur le mur jauni la trace plus pâle des deux crochets auxquels il était naguère suspendu. Où était-il passé, ce sabre ? Et si je l’avais rêvé ? Et si je l’avais vu ailleurs, dans une autre demeure, chez d'autres gens que mes grands-parents ? Ou dans un de ces albums illustrés que je feuilletais enfant ? Mon grand-père se serait-il fait enterrer avec ce sabre au côté ? Avec ce sabre entre ses mains jointes, tel un croisé ? Comment savoir ? Je n'ai pas assisté à la mise en bière, le jour des obsèques nous étions arrivés trop tard, on jouait déjà le Deutsches Requiem, une idée saugrenue de tante Lotte, si si ton grand-père aimait beaucoup Brahms, les croque-morts aux joues couperosées sortaient le cercueil du corbillard, le soulevaient à bout de bras et le faisaient entrer dans le temple en titubant. 

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