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l'araignée givrée
5 mars 2016

Trois hommes dans le paysage

zoom 3 hommes dans le paysage

C’est une image qui me hante depuis mon retour de Normandie. Au départ, c’était une photo prise du haut d’une falaise, pour me souvenir des couleurs, car en dessinant dans le vent et le soleil couchant, juché sur ce promontoire, j’ai réalisé que je n’étais guère plus lourd qu’un tas de bruyères, qu’il suffirait d’une bourrasque un peu plus forte que celles que j’avais affrontées jusque-là pour me faire valdinguer et que je ferais mieux d’abréger le croquis – d’ailleurs, le papier se soulevait dans le vent, la bouteille d’eau ne tenait pas en place, l’aquarelle coulait dans tous les sens – et de déguerpir vite fait bien fait si je voulais ne pas finir fracassé en bas des rochers, si je voulais retrouver la voiture avant la nuit, garée là-bas, derrière les falaises à double pan d’Antifer.

Au départ, c’est donc une photo prise à la dérobée depuis la cime de la falaise – à l’écart du GR qui suit au plus près le rebord du monde – dernier sillon touristique avant le grand pan dans l’inconnu.

C’est dans l’atelier, en agrandissant la photo pour réaliser l’aquarelle d’après mes croquis pris sur le vif que j’ai aperçu les quelques taches de couleurs incongrues qui disaient la présence d’un homme – puis de deux hommes, enfin de trois hommes.

L’homme aux bras levés appelle-t-il au secours ?

Prend-il une photo ?

Ce serait alors le comble de la mise en abyme : je prends en photo un homme qui prend une photo. Cela dit, photographier n’est-il pas devenu un de nos gestes les plus fréquents ?

Si nous agrandissions nos photos de voyage – si nous prenions la peine de les regarder pour de bon, d’en scruter chaque détail, nous verrions alors que l’homme est partout sur la planète, qu’il n’y a pas le moindre m² d’espace inexploré, que la nature avec un grand N n’existe pas, que nous – les fourmis humaines – sommes des arpenteurs tenaces et omniprésents de cette Terre que nous détruisons. Si nous prenions la peine de les regarder pour de bon, oui, les photos que nous prenons tous azimuts, nous verrions que chaque pierre est écrite. Que chaque tronc d’arbre est scarifié.

Voici donc trois hommes dans le paysage. Trois hommes comme il y en a partout. Trois hommes sans lesquels le paysage ne serait pas un paysage mais trois hommes perdus, minuscules, lilliputiens, trois hommes fourmis qui sont comme érodés. Trois hommes plus petits que leur ombre, lesquelles s’allongent démesurément sur la pierre.

Cette image de l’homme fourmi me hante depuis que je m’intéresse aux fractales et à la question de la longueur de côtes. À pas d’homme-fourmi, la côte de la Normandie, bien qu’elle soit plus régulière que celle de la Bretagne, elle aussi, est infinie – et c’est peut-être ça l’allégresse et la connaissance du randonneur : un savoir-fourmi, un savoir-devenir-fourmi.

On pourrait donc croire que cet homme appelle au secours et que ces trois hommes sont échoués sur leur rocher jaune. Il y a ainsi, dans chaque pan du paysage humain, la possibilité d’un roman, le commencement d’une énigme. Qui sont ces hommes ? d’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Que font-ils ? Ressentent-ils comme moi le même sentiment de plénitude et d’effroi devant l’intensité de la lumière, la chaleur de ce bleu, l’éblouissement de ce blanc ?

Dans la composition du dessin, on ne manquera pas de relever le yin et le yang du désir : la trompe d’éléphant, élément masculin ; la grotte, élément féminin. Les reflets de la trompe d’éléphant à l’intérieur de la grotte : le masculin pénétrant et se diffractant dans le féminin.

Mais toute l’aquarelle ne vise qu’à dessiner une forme de fenêtre. Ouvrir une fenêtre dans le paysage. Avec ce paysage dans le paysage, la mise en abyme se poursuit à l’infini. Car c’est un autre paysage que la mer dessine à marée basse dans la fenêtre du paysage : un paysage à vol d’oiseau, l’archipel miniature, intérieur, éphémère, des rochers bleus – bleus car sans cesse mouillés, sans cesse immergés, quand le blanc de la falaise irradie.

Toute l’aquarelle ne vise aussi qu’à feuilleter/stratifier/explorer ces milliers de bleus  que la mer prend à mesure qu’on s’éloigne de la ligne d’horizon – horizon si haut perché que la mer paraît suspendue aux épaules de la falaise car oui, une falaise n’a pas seulement des plis et des rides, des strates et des stries, une falaise a des épaules rondes ou anguleuses, des seins plus ou moins blancs, des cuisses quand on dirait qu’elle avance, des aisselles où nichent des touffes d’herbes, des pubis où couvent les mouettes,

et c’est la raison pour laquelle, dessinant la falaise sur le vif, ayant l’impression qu’elle bouge, qu’elle remue encore, je ne peux m’empêcher de me réciter les paroles de Bashung : « je n’étais qu’une ébauche / au pied de la falaise / un extrait de roche sous l’éboulis / dans ma cité lacustre à broyer des fadaises » Et c’est la raison pour laquelle, ces paroles, j’ai le besoin de les graver entre les lignes des falaises, car elles résonnent indéfiniment là-bas, pour moi.

On aimerait se sevrer de cet anthropomorphisme un peu gluant mais on n’en est incapable

– incapables de concevoir un paysage qui ne dessine pas les courbures et les cassures d’un corps – le paysage est un corps, tous les paysages sont des corps, et nous nous lassons d’eux comme des corps, nous aimons les retrouver comme des corps, et s’il n’y avait pas ce sentiment que le paysage nous touche et que nous pouvons le toucher, la vie serait bien triste.

– incapables de ne pas vouloir déchiffrer, reconnaître un visage et une parole dans un extrait de roche.

3 hommes dans le paysage

3 hommes dans le paysage (Etretat), 50x70 cm, aquarelle au couteau, mine de plomb, encre & craie blanche sur papier - 1000e

 

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