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125 km à travers le pays de neige pour voir enfin la mer du Japon ! Ça faisait des jours que je guettais la météo propice pour mettre cap au nord. J'avais décidé de me recueillir en partant sur la tombe de Basho, l'auteur du Chemin étroit vers les contrées du Nord (traduction Nicolas Bouvier), le saint-patron des poètes nomades et des écrivains voyageurs, qui repose auprès du samouraï Minamoto no Yoshinaka, au Gichu-ji à Otsu, mais hélas le temple était fermé. J'ai donc poursuivi ma virée vers le nord sans la bénédiction de son fantôme, longeant le lac Biwa sur la rive gauche avant de traverser le pont vertigineux qui le coupe en 2. Sur la rive droite, je me suis recueilli au sanctuaire de Shirahige dont le torii rouge, les pieds plongés dans l'eau, fait toujours de beaux contrastes avec les cimes enneigées des Alpes japonaises qui se devinent dans les lointains. Fasciné par la pyramide blanche du mont Ibuki qui ensorcelait les nuages, je pédalais vent dans le pif en me récitant la première phrase de Pays de neige, qui commence par "kokkyo" : la frontière. Je n'avais pas franchi de tunnel comme Shimamura, le héros du roman, j'étais juste passé devant un grand torii rouge mais voici que le blanc envahissait le champ de vision et que l'effet d'albedo me donnait l'impression d'avoir chaussé des skis et de dériver dans la Zyntarie de mes rêves ou le Jura de mon enfance (j'aperçus même le clocher vert d'une église s'imprimer devant le mont Ibuki, et ce n'était pas une hallucination) s'il n'y avait eu quelques détails pour me rappeler que j'étais bien au Japon, le seul pays au monde où vous pouvez voir des palmiers, des cocotiers, des orangers dans la neige. Je compris que le grand torii rouge n'avait pas été dressé là pour rien : il marquait la frontière entre le Japon de l'endroit et le Japon de l'envers. La route à présent s'éloignait du lac, grimpait dans la blancheur, étroite et frangée partout de neige, on traversait des bourgades emmitouflées dans une couette de plus en plus onctueuse, des mémés cassées en 2 sur leur pelle déblayaient leur allée, des vieillards évacuaient la neige dans des brouettes pour tailler à l'angle des rues des Fuji miniatures, l'albedo me brûlait les joues, je me sentais joyeux comme jamais, la neige décuplait l'extase géographique, mais condamnait aussi toutes les déviations prévues sur mon itinéraire pour échapper aux tunnels, aux camions, aux flaques d'eau, si bien que je fus vite trempé. J'arrivai juste à temps au petit port de pêche de Mihama pour voir le soleil effleurer les sommets poudrés de neige, dans une sorte de Norvège de l'esprit.