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Abolir la frontière entre l'écriture et le dessin : c'est ce que j'ai toujours cherché à faire dans mes livres, depuis Halte à Yalta (2010) le premier publié mais non le premier écrit, dont l'incipit est " l'idéal serait de vous faire un dessin". Un idéal que je poursuis depuis tant d'années et que je ne suis jamais parvenu à atteindre puisqu'on passe sa vie à échouer mieux. Cet idéal est peut-être derrière moi, à moins qu'il faille attendre d'avoir 100 ans, comme disait Hokusaï pour savoir enfin dessiner. Je porte en moi cette nostalgie de l'enfance, que je décris dans L'Archipel de l'écriture, mon dernier livre paru en 2023 aux éditions du Robert. Nostalgie d'une autre époque de l'écriture où l'enfant croyait encore que les mots pouvaient être des choses, que le divorce n'avait pas encore eu lieu entre le réel et le langage et qu'il suffisait de décreter qu'un pays existe et d'y croire dur comme fer, le cartographiant tous les jours et le pourvoyant tous les jours de légendes pour qu'il existât pour de bon. Dans L'Archipel de l'écriture je reviens sur le déclic que j'ai vécu à l'âge de 24 ans, lorsque face à un bois de bouleaux, au bord de la mer Baltique, le désir de dessiner est revenu dans ma vie, comme un complément indispensable de l'écriture, comme une langue mineure négligée depuis trop longtemps. Le déclic revient, presque 20 ans plus tard, au Japon, car ici le divorce entre le dessin et l'écriture n'a pas encore eu complètement lieu, c'est ce que m'apprend la voie du shodo, où l'on apprend à dessiner des bambous comme on apprend à écrire le kanji bambou, en répétant 100 fois le même geste appris dans des dictionnaires de dessin comme il y a des dictionnaires de calligraphie, répétant 100 fois le même mouvement qui suit l'afflux de la sève dans la tige, du bas vers le haut, pinceau trempé dans l'eau puis dans l'encrier, la pointe imbibée de cette encre qui se déposera dans les feuilles en jetée de pinceau, du haut vers le bas. C'est peut-être aussi pour cela que j'ai toujours aimé les cartes de géographie : parce que la carte - a fortiori les cartes d'Ino Tadataka - est avant tout une calligraphie.