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l'araignée givrée
23 mars 2022

Avec qui vous êtes ?

Avec qui

Tous les jours j'écoute la radio pour savoir ce que l'armée de Poutine fait à l'Ukraine, je navigue sur les réseaux sociaux pour comprendre ce qui se passe en Ukraine, je prends des nouvelles de mes amis ukrainiens. Et puis le soir, pour me décontracter, je regarde la série Serviteur du peuple, sur Arte. La série qui a porté au pouvoir Volodymyr Zelenski. J'avoue que c'est très drôle, très agréable à regarder, et que j'en apprends beaucoup sur l'Ukraine de la fin des années 2010, moi qui n'y suis pas retourné depuis 2017. Il y a de nombreux moments, en regardant cette série, où l'on a l'impression de lire dans une boule de cristal les événements à venir. Mais il y a un moment terrible, dans le dernier épisode de la première série. C'est un cauchemar de Vasily Petrovitch Goloborodko, le nouveau président incarné par Volodymyr Zelenski. Goloborodko, ancien prof d'histoire devenu président comme par hasard, en fait beaucoup, des cauchemars. Et dans ces cauchemars reviennent toujours des personnages de l'Histoire - et l'on pense à cette phrase célèbre de Joyce : "l'Histoire est un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller". Parmi ces personnages, il y a Socrate et Platon, Che Guevara, des personnages de l'histoire russe. Mais dans ce dernier cauchemar, alors que, sur un plateau télé où l'attend son assassin, le président tente de désavouer son propre premier ministre, architecte en chef de la corruption - dans ce dernier cauchemar, donc, Goloborodko affronte Ivan le Terrible. Oui vous avez compris, dans le langage d'aujourd'hui, mais déjà à l'époque, dans la tête des millions d'Ukrainiens (et de Russes) qui ont suivi cette série, il faut lire : Zelenski affronte Poutine. Je retranscris leur échange. Il y est question de la corruption, des oligarques, et de comment les sanctionner. Sur un fond rouge sang, dans une lumière d’apocalypse, le tsar russe, avec son manteau doré, son bonnet de fourrure, sa longue barbe grise et son sceptre énorme s’approche du jeune gringalet en costard-cravate qui se présente devant lui :

Ivan : Viens ici mon bonhomme, j'ai un truc à te dire. Il faut qu'ils souffrent comme des maudits ! Les empaler sur une pique, les rouer ! Leur mettre le feu dans la bouche !

Goloborodko : Désolé Ivan mais ce n’est pas légal !

Ivan : Mais toi tu es la loi ! Tu es le tsar !

Goloborodko : Non, je ne suis pas un tsar !

Ivan : Alors qui es-tu ? Tu es avec qui ?   

Goloborodko : C'est à dire ?

Ivan : C'est quoi ton nom ?

Goloborodko :   Goloborodko 

Ivan : J'avais un bouffon nommé Prochka Goloborodko. Il avait de l'humour, alors je lui ai arraché la langue.

Goloborodko :    C'est cruel.

Ivan : On ne peut pas faire autrement.

Goloborodko :    Peut-être qu’au XVIe siècle c'était la seule mesure possible, mais nous, on essayera de tout résoudre démocratiquement. Les Scandinaves ont réussi. Ce sont vos ancêtres à propos. Vaincre la corruption légalement.

Ivan : Mais tu es fou ? Nos gens sont différents, sauvages, ils n'apprécient pas là bonté. Alors si une main vole, coupe-là.

Goloborodko :    Je ne le ferai pas. Vous savez que ce n'est pas une histoire de mains. Le problème est dans nos têtes.

Ivan : Alors, coupe-leur la tête ! C'est la tradition d'antan, chez nous. Tu es un tsar russe !

Goloborodko : Toujours la même rengaine. Je ne suis pas un tsar russe.  

Ivan : Alors tu es qui ?

Goloborodko :    Le Président de l'Ukraine.

Ivan : C'est quoi ça, l'Ukraine ? Tu es un prince de Kiev  ?

Goloborodko :    Si ça vous va, oui.

Ivan : Comment ça va, les frangins ? Toujours sous le joug polono-lituanien ? Soyez patients, mes chers, on va bientôt vous libérer.

Goloborodko :    Non merci, on n’en a pas besoin.

Ivan : Comment ça ?

Goloborodko :    On va en Europe.

Ivan : C'est quoi ça, l'Europe ?

Goloborodko :   Ben oui, l'Europe.

Ivan : Mais nous sommes des Slaves ! Nous avons le même sang !

Goloborodko :    Ne recommencez pas avec le sang ! Vous choisissez votre chemin, nous en prenons un autre. On se reverra dans 300 ans et on en reparlera.

Ivan : Quel autre chemin ?

Goloborodko :    Le nôtre, un chemin différent.

Ivan : C'est quoi ce chemin ?

Goloborodko :    Un autre chemin.  Différent du vôtre.

Ivan : Mais lequel ? Nous avons le même chemin.

Goloborodko :    Toujours la même rengaine ! Vous avez le nôtre et nous…

Ivan : Qui ?

Ivan s’approche de Goloborodko et le frappe de son sceptre. Goloborodko tombe au sol inanimé. Ivan se penche et le prend dans ses bras. Il hurle, il se lamente, il grimace :

Ivan : Hé, hé, toi, ça va ? Tu m'entends ? Comment, ça, un autre chemin ? Quel autre chemin ? Vous êtes avec qui ? Avec qui ?

 

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La scène reprend une scène connue de tous les Russes et de tous les Ukrainiens. C’est un tableau d’Ilia Repine que j’ai découvert grâce à Yoann Barbereau. Un tableau qui n’était pas présent, hélas, à la grande exposition Ilia Repine qui a eu lieu au Petit Palais l’an dernier. Et pour cause : cette immense huile sur toile de 1885 qui représente Ivan le Terrible regrettant le meurtre de son fils, un des épisodes les plus sanglants de la fin de son règne, a été lacérée en 2018 par un visiteur qui a prétexté que le tableau ne correspondait pas aux faits historiques. C’est la deuxième fois dans son histoire, que le tableau est lacéré par un visiteur. La première fois, ce fut en 1913. En 2013, des activistes orthodoxes demandèrent que l’œuvre soit retirée de la galerie Tretiakov car elle offenserait les sentiments patriotiques des Russes. En 1885, la toile avait été censurée par Alexandre III sur demande de son entourage conservateur. À chaque fois, la raison invoquée est la même. À chaque fois, c’est la preuve de la difficulté pour une bonne partie de l’opinion russe, d’affronter leur histoire. C’est cette cécité qu’exploite Poutine depuis des années et qui lui permet de mener cette guerre fratricide où des soldats russes assassinent tous les jours, en Ukraine, des civils russophones.

Je précise ici qu’Ilia Repine est né en 1844 à Tchougouïev, près de Kharkov, dans l’actuelle Ukraine, d’un père cosaque et d’une mère institutrice. Tchougouïev (en ukrainien Tchouhouïv) a été bombardée par l’armée russe qui a notamment tué un enfant de 14 ans. Un enfant probablement russophone, puisque depuis le début de l’invasion, Poutine tue essentiellement des russophones,

 

Ivan_the_Terrible_&_son_-_detail

Autres précisions : le mot répété le plus souvent dans cet échange est le mot « put » qui veut dire chemin, en russe, et qui a donné « Poutine », qu’on pourrait traduire par « Duchemin ». Les Ukrainiens sont accusés par Duchemin d’avoir choisi un autre chemin que celui qu’il leur traçait de sa main de fer. Je ne sais pas si Poutine a visionné cet épisode, mais nul doute qu’il y s’y serait reconnu. Et j’émets ici cette hypothèse, que je formule dans ma tête depuis le début de cette invasion : en dehors de la question du Donbass, de la Crimée, de la langue russe, de l’Europe et de l’OTAN, je me demande si ce que Poutine (l'homme qui ne rit jamais) reproche le plus à Zelenski, finalement, ce n’est pas d’avoir autant d’humour et de talent. C’est vrai qu’on n’était plus habitué, en ex-URSS, à voir autant d’humour et de talent dans un homme politique. Car Zelenski, comme Goloborodko, c’est un bouffon devenu roi. Et ce bouffon, qui dans la série Serviteur du peuple s'avère aussi drôle que Charlie Chaplin, Buster Keaton ou Woody Allen, s'est métamorphosé dans la vraie vie en chef de guerre et en héros international. En résistant héroïquement à l’invasion russe, il est en train de faire vaciller le dernier des tsars.

Depuis le début de la guerre, je fais toutes les nuits des cauchemars. Il m’arrive de rêver que je m’embarque à bord d’un avion magique pour aller tuer Poutine – oui, c’est comme ça, dans mes rêves, je me suis toujours pris pour 007.

Et je fais ici ce vœu : que les cauchemars restent des cauchemars. Que Poutine ne tue pas Zelenski. Mais que personne, non plus, n’aille tuer Poutine, pour débarasser les Russes de ce fardeau. Car Poutine devra répondre de ses actes. Il devra regretter le meurtre de milliers d’Ukrainiens comme Ivan le Terrible eut à regretter le meurtre de son fils. Sa place est à Nuremberg ou à La Haye, là où l’on juge et l’on emprisonne les criminels de guerre.  

Pour voir l'extrait, c'est ici : https://www.arte.tv/fr/videos/104351-024-A/serviteur-du-peuple-23-23/

 

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