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l'araignée givrée
7 octobre 2020

Une odyssée sur les rives du Danube

20170716_084712Article paru dans Geo n°500 (octobre 2020)

Le Danube n’est pas le plus long fleuve du monde mais celui qui traverse le plus grand nombre de pays : tant que l’Union européenne n’aura pas aboli ses frontières, on en comptera dix au long de ses rives, et j’en avais même ajouté un onzième dans mon enfance : la Zyntarie. C’est pour partir à la recherche de ce pays imaginaire que j’ai décidé de remonter le Danube, à l’été 2016.

Le Danube est le seul fleuve du monde qui se mesure d’aval en amont. Le kilomètre zéro a donc été fixé au phare de Sulina, en Roumanie, où le fleuve rejoint officiellement la mer Noire. Mais les Ukrainiens ne l’entendent pas de cette oreille et possèdent eux aussi leur kilomètre zéro, sur le bras de Kilia, à quelques encablures de Vilkovo, Venise verte où les touristes ne vont pas mais où les moustiques font la loi. Il existe enfin un troisième kilomètre zéro, à Sfântu Gheorghe, Roumanie, où se jette le bras le plus méridional du delta et où les moustiques sont tout aussi nombreux. Qui veut relier ces trois villes rivales à vélo sera bien embêté : si les moustiques peuvent franchir la frontière fluviale sans visa, les cyclistes, eux, doivent faire un immense détour via la Moldavie : il n’y a pas de pont ni de bac pour relier les rives des trois bras. Si bien que le delta, qui mesure 5000 km2, est un monde à part et morcelé, un archipel isocèle qui s’avance chaque jour dans la mer.

Pourquoi mesurer un fleuve depuis son embouchure ? Parce que les Européens ont découvert l’Amérique avant les sources du Danube : pendant longtemps nos ancêtres ont cru que le Rhin, le Rhône et le Danube surgissaient du même marécage imaginaire qu’ils nommaient la mer des fontaines : il a fallu attendre les années 80 pour qu’un ministre allemand de l’agriculture homologue la plus haute source du Danube : celle de la Breg, lieu dit Martinskappelle, à 1078 m d’altitude et 2888 km de Sulina. Avant cela, les querelles de clocher faisaient rage : chaque village de Forêt-Noire se targuait de posséder l’authentique source du grand fleuve.

Commençons donc à Vilkovo où les Lipovènes produisent le caviar qui rend riche et un vin qui rend fou. Entre steppe et roselières, le vent a le champ libre, il harcèle le taurillon cycliste de ses banderilles, les fermes tentent de rentrer sous terre pour lui échapper, on est parfois arrêté net dans cette arène, le souffle court et le corps dégoulinant de sueur ; seul le grand fleuve ébouriffé parvient à se frayer un chemin.

Izmaïl est la première grande ville qui se présente à la vue du cycliste embarqué pour l’odyssée terrestre ; elle porte le nom biblique d’un héros de Melville ; elle fut le théâtre d’une bataille sanglante entre les cosaques de Souvorov et les bachi-bouzouks du sultan ; Lord Byron y situa l’intrigue de son Don Juan ; Izmaïl tombera lorsque les eaux du Danube couleront à rebours avait prévenu le commandant turc de la place forte ; Izmaïl est tombée, l’empire ottoman est tombé, l’empire russe est tombé, l’URSS est tombée, mais le Danube coule toujours dans le même sens et la ville se cramponne à ses quais.

À Galați, le deuxième plus long fleuve d’Europe atteint sa plus grande largeur naturelle : un kilomètre d’une rive à l’autre. Les bacs qui font la navette sont des mastodontes tenant plutôt du ferryboat ; les vagues sont hautes, les jours de tempête ; on se croirait alors sur l’Ob ou le Río de la Plata, tant la rive d’en face est lointaine ; là le Danube se prend pour un fleuve sibérien ou américain : il atteint aux dimensions d’un estuaire avant de construire son delta sur la mer.

De l’autre côté, vous verrez, c’est l’Afrique, nous avaient prévenus nos amis roumains ; la Dobroudja, le pays des charrettes et des savanes, où le temps s’écoule comme autrefois, c’est ce qui nous reste pour nous consoler d’avoir perdu la Crimée : un grand plateau steppique et bosselé, une succession de mamelons granitiques et de croupes herbues qui borde la mer Noire de ses falaises rouges et de ses plages de galets.

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La Dobroudja, c’est là que commencent, à proprement parler, les Balkans : qui dit Balkans dit relief escarpé et mosaïque ethnique : le cycliste est prévenu, il ne peut plus suivre au pixel près le long fleuve tranquille ; il lui faut changer de braquet toutes les cinq minutes pour franchir les bosses casse-pattes qui annoncent les Carpates et changer d’idiome à chaque village : car ici on ne parle pas seulement roumain, mais aussi russe, turc ou bulgare et l’on ne prie pas toujours le même dieu : quelques minarets munis de haut-parleurs nous avertissent que les fidèles musulmans n’ont pas tous rejoint la mère Turquie.

Après la Dobroudja commence le Bărăgan où le vent règne en maître et ne partage son empire qu’avec les chardons et les chiens errants ; rien de plus monotone que cette étendue grise chantée par Panaït Istrati, le Gorki des Balkans. Il faut attendre Giurgiu pour franchir enfin le fleuve sans l’aide d’un Charron local : avec 2222 m de long, le pont de l’Amitié s’enorgueillissait encore, il y a peu de temps, d’être le plus long d’Europe. Ce n’est qu’à partir de Roussé que le voyageur à vélo mesure les dimensions du bassin versant grand comme dix Autriches et comprend qu’il s’attaque à un géant : depuis la corniche bulgare, on survole les milliers d’affluents qui dévalent les Carpates et viennent se rendre au Styx : l’Olt et le Jiu, l’Argeş et la Dîmboviţa.

À la latitude de Sienne, du Cap corse et de Saint Tropez, Svichtov est le cap sud du Danube ; une situation si stratégique valut à la région de connaître de grandes cités antiques dont il ne reste que des tas de pierres et de subir de grandes batailles qui firent fleurir des cimetières ; les Romains, les Byzantins, les Turcs, les Russes et les Français guerroyèrent dans les parages pour contrôler l’accès au fleuve ; si le sultan avait réalisé son rêve pharaonique de détourner le Danube vers le Bosphore et de faire entrer le plus grand fleuve d’Europe sous la Sublime Porte, il aurait commencé à creuser son canal à Svichtov mais l’empire ottoman est tombé comme sont tombés tous les empires qui ont parsemé la Bulgarie de leurs ruines.

C’est à Vidin que ces vestiges sont les plus majestueux : Vidin est une petite Jérusalem danubienne ; la synagogue dévastée, la cathédrale et la mosquée se tutoient dans l’ancienne capitale du tsar Samuel Ier ; sa forteresse domine encore le grand virage d’un fleuve bleu de Grèce qui fonce vers le sud – ah ! si le Danube avait voulu, ah ! si le Danube avait voulu, il aurait exaucé le vœu des sultans, inondé la Bulgarie, rejoint la Corne d’Or et grossi le Bosphore, mais le Grand Balkan n’a pas voulu, et le Danube s’en est allé vers l’est, mourir dans la mer Noire.

Les fleuves ne cessent de vérifier qu’il y a des montagnes plus fortes que d’autres : si le Danube parvient à percer le fer à cheval des Carpates, il doit en revanche céder sous le joug du Grand Balkan : de cette lutte entre les forces de l’érosion qui creuse et celles de la tectonique qui pousse a surgi le paysage le plus grandiose de la Danubie : les Portes de Fer, un défilé vertigineux qui teint à la fois du fjord et du Bosphore ; les hommes se sont ingéniés à parachever l’œuvre de la nature en sculptant ici, à même la roche, leurs routes et leurs monuments : pont de Trajan, table de Trajan, route de Trajan, tunnels de Trajan ; la colonne Trajane, à Rome, raconte cette épopée de l’empereur romain et du roi Décébale, dont on peut voir le visage gravé dans la pierre ; comme les tourbillons du fleuve et les parois vertigineuses du Grand Kazan ne suffisaient pas à tracer la frontière, les Autrichiens cadenassèrent les Portes de Fer à l’aide d’une chaîne métallique pour percevoir leurs taxes douanières ; plus tard, le rideau de fer vint ici séparer la Yougoslavie de Tito de la Roumanie de Ceaușescu ; 4000 évadés disparurent dans les remous du fleuve en croyant gagner le monde libre ; notre seul espoir, c’est qu’ils sont partis repeupler l’île d’Ada Kaleh – l’Atlantide turque, le dernier morceau danubien de l’empire ottoman, que le déluge des barrages engloutit dans les années 70.

Voici enfin, juchée sur son éperon rocheux, Belgrade, une des quatre capitales danubiennes ; elle se tient à l’écart de ce fleuve trop large et ravageur qui fit longtemps d’elle une ville-frontière, prise et reprise, reconstruite et saccagée tant de fois ; les dernières traces de son martyr se lisent sur ses façades arrachées et ses toits éventrés par les bombes de l’OTAN. De l’autre côté du confluent du Danube et de la Save, on dirait que le temps s’est arrêté : voici de nouveau les charrettes et les tziganes ; officiellement, nous avons quitté les Balkans, nous voici dans la grande plaine pannonienne ; le relief s’est assagi, la monotonie nous gagne mais les langues sont toujours mêlées : sous les tilleuls, les petits vieux parlent encore hongrois, ruthène ou slovaque à 400 bornes de Budapest et 500 de Bratislava. L’éclatement de la Yougoslavie a sonné le glas du multiculturalisme habsbourgeois mais les paysages de Voïvodine conservent des traces de ces métissages : les fioritures architecturales conjuguent la tuile écaille franc-comtoise et les volutes baroques, la coupole byzantine et le bulbe autrichien ; la Voïvodine est une petite Mésopotamie européenne où confluèrent tous les peuples du Vieux Continent et où confluent encore les grands tributaires du Danube : au sud la Save, la rivière 100% yougoslave, qui dévale du Triglav et recueille les eaux de la Bosna et de la Drina ; à l’est le Timiš et la Bega se rendent après une course folle à travers le Banat roumain ; au centre la Tisza qui dégringole des Carpates ukrainiennes et traînasse dans la Puszta hongroise ; plus loin vers le nord, c’est la Drave qui provient des Dolomites italiennes et se laisse dévorer par le fleuve glouton après avoir délimité Croates et Hongrois. Au milieu de tous ces accouplements se dresse la grande croupe bleuâtre de la montagne des Francs, la Fruška Gora, cet inselberg échappé des Balkans qui domine deux villes danubiennes : Novi Sad la serbe et Vukovar la croate, la première fut bombardée par l’OTAN ; la seconde rasée de A à Z par l’armée populaire yougoslave.

Nous voici parvenus au milieu de la Danubie, à la frontière serbo-hongroise ; ici le fleuve, satisfait d’avoir parcouru près de 1500 km, sans relief pour le guider dans sa vallée, sans obstacle pour détourner sa course, s’essaie déjà à composer un delta ; ses bras s’égarent dans tous les sens ; il croit avoir atteint la mer ; il faut dire qu’il y a quelques centaines d’années, toute la Hongrie était encore une sorte d’archipel, avec de grandes zones inondables très poissonneuses et des buttes pour cultiver des terres à l’abri d’un château fort ; quelques millions d’années plus tôt, au pliocène, c’était bien la mer, la grande mer pannonienne. Dans ce delta intérieur aux frontières fluviales fluctuantes, on ne sait jamais trop dans quelles eaux l’on nage ; il suffit parfois de quelques brasses de trop pour franchir la frontière.

Avec l’entrée dans la zone Schengen commence le voyage dans l’Europe qui a peur. Seule contrée entièrement incluse dans le bassin versant du Danube, la Hongrie, étendue steppique et inondable qui a perdu presque toutes ses montagnes, est un pays hanté par la peur de disparaître. Et cette peur enfante des monstres. Le dernier de ces monstres s’appelle Viktor Orbán. Le petit despote règne depuis une ville bariolée qui ne lui ressemble pas, il règne depuis la plus grande métropole danubienne, la véritable capitale de la Danubie, le centre de gravité d’une Europe qui vire à tribord toute. Il faut grimper à vélo sur les hauteurs du mont Gellért pour comprendre la peur hongroise : tout ce qui s’étend à vos pieds, c’est la Hongrie ; les collines, là-bas, au nord, c’est déjà la Slovaquie : la plaine pannonienne peut aussi bien laisser passer les panzers nazis que les T-34 soviétiques, les nouvelles migrations plus énormes que les anciennes invasions ; la preuve de cette ouverture aux quatre vents, c’est que les Hongrois descendent d’Attila.

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Depuis le mont Gellért, on mesure également à quel point la ville fait corps avec son fleuve ; Budapest est une cité aquatique ; ses entrailles sont tapies dans les profondeurs du fleuve ; dans les thermes, l’eau paraît bleue, de loin, mais devient jaune, huileuse, et pue le soufre dès qu’on y plonge la tête. Aujourd’hui, qui plonge la tête dans les journaux hongrois, qui regarde les affiches électorales placardées sur les murs de la ville sentira cette odeur de soufre lui monter aux narines.

En amont de Budapest, les petites villes qui s’égrènent sur les rives du fleuve comme les perles d’un chapelet racontent la même histoire de migrations, de croisades, de guerres et de frontières : Szentendre où se réfugiaient les Serbes au XVIIe siècle, Visegrád qui a donné son nom au groupe de pays conservateurs opposés à l’accueil de réfugiés, Esztergom ou fut baptisé saint Étienne, Komárom où le général Klapka se battit contre les Autrichiens.

Entre Slovaques et Hongrois, la pomme de discorde s’appelle Gabčikovo : un barrage qui piège les sédiments, assèche la plaine, détourne le Danube vers le nord et sépare les Magyars des deux rives. Enfin, les Hongrois ne se remettent toujours pas de la perte de Bratislava qui fut – sous le nom de Poszony – leur capitale suite au désastre de Mohács ; aujourd’hui la vieille ville aux ruelles pavées n’appartient plus aux Hongrois ni aux Slovaques mais à tous les Européens venus des quatre coins de l’Union pour enterrer leur vie de garçon ou parader sur les rives du fleuve bleu aux bras d’une grande blonde.

Au confluent du Danube et de la Morava se dressait autrefois le rideau de fer ; il n’en reste que des bribes laissées là pour l’édification des générations futures et un monument rouillé au cœur de l’Europe qui nous rappelle que le Danube est l’aorte du Vieux Continent vieillissant, dont il faudrait parfois changer la valve pour ne pas toujours entonner la même valse.

Avec l’Autriche commence le domaine du haut Danube et c’est une autoroute pour cyclistes qui nous mène à travers les marais de la Marchfeld jusqu’à Vienne où les naturistes font plouf plouf dans la Neue Donau tandis que vient d’être élu Sebastian Kurz, l’homme qui pourrait faire replonger son pays au cœur des ténèbres, comme le héros de Conrad dont il emprunte – ironie de l’histoire – jusqu’au nom. Mais ne restons pas trop longtemps à Vienne, qui ne s’approche du fleuve qu’à reculons, et filons pour la Wachau où le Danube vert-de-gris joue sur le velours : pas de Carpates à franchir ici mais de jolies collines où s’étagent les vignes et les légendes, forçant le fleuve à faire quelques méandres, pour le bonheur des cyclistes et des croisiéristes. La Wachau n’est pas une région ni même un paysage, c’est un musée à fleuve ouvert, une pinacothèque au bord de l’eau, un opéra grandeur nature ; seulement, dans son menu déroulant, elle peut vous proposer en entrée l’abbaye de Melk et en plat principal le camp de concentration de Mauthausen, histoire de vous rappeler que partout en Europe, le paradis côtoie l’enfer.

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Passé Linz, le Danube de plus en plus vert s’enfonce dans des gorges qui marquent la frontière avec la Bavière et la pente du fleuve se fait enfin sentir, preuve que le cycliste, à force de pédaler, se rapproche fatalement des sources. Sous les clochers de Passau, le Danube pourrait remercier les géographes, qui l’ont couronné fleuve-roi de l’Europe car il suffit de se tenir à la pointe de la presqu’île en bec de cygne et de regarder ses eaux bleues disparaître sous les eaux vertes de l’Inn pour donner raison aux hydrographes : ce n’est pas le Danube qui avale l’Inn mais le contraire, de sorte qu’il faudrait renommer la valse de Strauss la belle Inn verte.

Toutes les croisières sur le Danube commencent à Ratisbonne ou à Kelheim, où le fleuve, surgissant des gorges qu’il se taille dans la cuirasse calcaire du Jura franconien, devient enfin navigable. Mais c’est ici que commence aussi l’histoire du fleuve frontière : le limes romain rejoignait le Danube à l’endroit même où Charlemagne rêvera, huit siècles plus tard, de percer son canal, la fosse caroline, pour relier les deux pôles de son empire, Francia occidentalis et Francia orientalis, avec entre les deux l’éphémère Lotharingie, l’ancêtre de l’Alsace-Lorraine et de la Zyntarie.

Il faut se rendre à Ulm pour comprendre le rôle que le fleuve joua dans l’histoire de l’Europe. Le Danube fut l’un des principaux vecteurs du Drang nach Osten : d’Ulm s’embarquaient, sur des radeaux, paysans sans terre et crève-la-faim, fatigués de porter leurs misères hautaines, ivres d’un rêve bucolique et oriental. La débâcle allemande de 1945 fera revenir les Donauschwaben au pays de leurs ancêtres, tandis que nos collabos en fuite se refugieront à Sigmaringen, où Céline écrira D’un château l’autre.

En amont de Sigmaringen, le Danube n’appartient pas encore à l’histoire. C’est le ruisseau anonyme chanté par Élisée Reclus, il ne sait pas encore ce qui l’attend, il cascade, insouciant, entre les prés verdoyants et folâtre sur ses galets ; il lui arrive même de se perdre dans le karst car son rival le Rhin le siphonne si bien que la source du Danube varie selon les saisons : l’été, il provient d’Immendingen ; l’hiver il provient des neiges de Furtwangen ; au printemps, il surgit d’une gouttière en plastique ; les hommes décrétèrent qu’il commençait sa course à Donaueschingen, au confluent de la Breg et de la Brigach ; pour moi, il coulera toujours depuis la Zyntarie de mon enfance.

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