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l'araignée givrée
22 août 2015

La Syldavie et la Bordurie existent, nous les avons traversées 2 : départs & migrations

Flag_of_Vojvodina

Les années se succéderont. Qui pourra compter les oiseaux migrateurs ou les rayons que le soleil déplace d’Est en Ouest, du Nord au Sud ? Qui pourra prédire quels seront, dans cent ans, les peuples qui migreront et où ils migreront, comme a migré la nation serbe ? Qui pourra compter les semences qui germeront le printemps prochain en Europe, en Asie, en Amérique, en Afrique ? Inconcevable, tout cela, pour l’esprit humain. Excepté deux ou trois noms de lieux-dits, nulle trace n’existe plus des Issakovitch ni de ce Soldatenvolk serbe, là-bas où ils étaient partis, portant, tels les escargots, leurs maisons sur le dos. Il y a eu et il y aura, éternellement, des migrations, comme il y aura toujours des naissances pour continuer la vie. Les migrations existent. La mort n’existe pas !

Milos Tsernianski, Migrations, 1929-1949. Trad. V. Popović.

 

Rêver plus grand que son bled natal, rêver plus haut que les montagnes qui dans les Balkans vous coupent toujours de votre voisin, cela voulait dire rêver d’une fédération ; ce rêve de souris prise au piège de la ratière nationaliste a accouché, au début du vingtième siècle et bien avant Tito, de l’idée yougoslave.

Rêver plus grand, rêver plus haut, c’est encore aujourd’hui rêver de l’Europe – cette Europe qui a choisi parmi les peuples yougoslaves, les plus proches, les plus riches, les plus catholiques : les Slovènes qui firent partie du Saint-Empire romain germanique et les Croates marqués de façon indélébile par  le double sceau de la Cacanie austro-hongroise.

Et c’est peut-être parce qu’ils rêvent encore de l’Europe que les Serbes se montrent aujourd’hui si compréhensifs vis-à-vis de ces milliers de migrants qui ont les mêmes rêves qu’eux, et qui arrivent tous les jours dans cette antichambre de l’Union, prêts à tout pour franchir le nouveau rideau de fer que les autorités hongroises sont en train d’édifier à leur frontière.

C’est parce qu’ils ont toujours rêvé d’un ailleurs, c’est parce qu’ils n’ont pas oublié qu’ils viennent d’ailleurs, c’est parce qu’ils se souviennent de l’époque pas si lointaine où ils fuyaient la guerre en ex-Yougoslavie, c’est parce que les migrations sont la clé de compréhension des Balkans, que les Serbes – dont l’écrivain national est Tsernianski, l’auteur de Migrations –  sont aujourd’hui capables de voir dans celui qui frappe à la porte de l’Europe un être humain et non un indésirable, un bouc émissaire qu’il faudrait immédiatement renvoyer dans son pays.

On peut comprendre que les Français – qui se croient issus de la cuisse de Vercingétorix – aient oublié qu’ils sont en fait issus des grandes invasions (j’aime le mot de Céline à ce propos), puis de toutes les migrations ; on comprend plus difficilement qu’ils aient oublié l’Exode de 1940, le Mexique, le Pérou, la ruée vers l’or.

Revenons à notre voyage, qui commence à Novi Sad et passe inévitablement par Belgrade, un 31 juillet. Aujourd’hui, à Belgrade, le grand square qui sépare la gare routière de la gare ferroviaire est un immense camp spontané de migrants. On y croise tous ceux dont nous, les Européens, ne voulons plus : Syriens, Irakiens, Afghans. Nous allons vers le sud, à la recherche du soleil, de la mer, nous les Européens, nous les hommes-touristes. Eux vont vers le nord et la pluie, qui n’ont pas nos rêves de farniente et de dolce vita. Ils n’ont pas peur de s’aventurer dans les rues de la ville, à la recherche d’un bureau de change, d’une banque ou d’un kebab. Tous les jours, des gens viennent les aider. Le premier ministre – un géant slave qui n’est pas connu pour être un ange – s’est même affiché avec une famille de migrants et leurs enfants, bras dessus bras dessous, sous les caméras de la télévision nationale, sans crainte de dégringoler dans les sondages. Le nôtre, de premier ministre, le petit Manuel, qui est captif d’un électorat de plus en plus xénophobe et d’une Europe dont les valeurs ont pourri sur place, aurait envoyé les CRS depuis un bon bout de temps et ne se serait jamais approché du lieu de la rafle ou de la battue, même escorté par ses gardes du corps, même en se voilant la face, même en se bouchant le nez. 

Healthy People For Fun (Karpo Godina 1971 Zdravi ljudi za razonodu)

 

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