Tiranis

1) Le 9 novembre 1989, le jour de la chute du mur de Berlin, j’ai inventé un pays de l’autre côté du Rhin, qui annexait la quasi-totalité de la plaine de Bade et une bonne partie de la Forêt-Noire, dont les introuvables sources du Danube, le château d’eau de l’Europe.

Limitrophe de la France et de la Suisse, ce pays d’outre-Rhin, le royaume de Tiranis, avait la forme d’un petit personnage un peu monstrueux, mélange du cyclope et du moine en soutane, la tête penchée en avant, les mains avancées vers l’est, le bas du corps triangulaire.

Le Rhin traçait les frontières occidentale et méridionale du royaume, tandis que la frontière orientale était une ligne pointillée rouge, tarabiscotée à l’extrême sauf dans sa partie sud où elle épousait plus ou moins la ligne de crête du Feldberg, le point culminant de la Forêt-Noire (1493 m).

Le pays était comme étranglé en son centre – une taille de guêpe d’à peine sept kilomètres séparant la France de l’Allemagne – pour la simple raison que je n’avais pas osé annexer Fribourg-en-Brisgau, la plus grande ville de la région.

Zyntarie

2) Deux ans plus tard, en 1991, un grand-oncle, ancien para, qui avait occupé l’Allemagne à la fin de la deuxième guerre mondiale (la zone française d’occupation comprenait le land de Bade-Wurtemberg) m’inculqua mes premières leçons d’humanitarisme : ça ne se faisait pas, d’annexer la terre d’un autre peuple, ni de vider ses campagnes de leurs habitants, ni de raser ses villages, ni de créer des villes nouvelles, ni de remodeler son paysage.

Alors, comme je trouvais ma terre promise trop petite (dans les 6000 km², soit la taille moyenne d’un département français), trop étroite, trop étriquée, coincée qu’elle était entre ses deux grands voisins, comme je trouvais que son territoire était indéfendable, à cause de cette taille de guêpe si facile à franchir, je décidai, sur un coup de tête, et d’un coup de ciseaux, de découper mon pays en trois îles principales (du Nord, du Sud et de l’Est), que j’entourai de nombreux îlots tels que celui de Zaga, en forme de cargo, situé à la pointe sud-est de l’archipel.

J’ai longtemps cherché quelle serait la mer ou l’océan idéal pour y déporter mon peuple, avant d’opter pour la mer Baltique et le 58e parallèle nord : je savais que le rideau de fer s’était ouvert mais j’ignorais que les fonds marins étaient encore minés.

On pensera que j’étais déjà victime d’une attirance un peu morbide pour le septentrion ; toujours est-il que j’avais bien du mal à me projeter plus loin que l’Europe. L’idée me plaisait peut-être, de me glisser dans le fossé entre l’Est et l’Ouest comme je m’étais immiscé deux ans plus tôt entre la France et l’Allemagne, dans le graben de la plaine du Rhin.

En devenant un archipel, le pays conserverait son relief mais changerait de nom et de régime politique : le légendaire royaume de Tiranis deviendrait la confédération de Zyntarie.

Quant à la capitale, elle demeurerait la vieille ville de Zsyohn (en kelmagi, la langue locale en voie de disparition, zs se prononce ts), devenue portuaire grâce à l’insularisation progressive du pays.

Isratine

3) Bien des années plus tard, en 2010, j’ai mis les pieds sur la Terre qu’on dit sainte ou promise et j’ai arpenté pour la première fois le pays idéal dont tout le monde me parlait dans mon enfance : Israël.

J’ai vu l’envers du décor de rêve qu’on me décrivait ; j’ai décroché les cartes postales suspendues à tous les murs de la famille et c’est en manipulant une carte routière des territoires palestiniens éditée par l’ONU (OCHA) que j’ai réalisé à quel point les rivages tarabiscotés de mon archipel rappelaient les contours torturés d’Israël et de la Palestine.

C’est alors que j’ai compris que le 9 novembre 1989, ce n’était ni le royaume de Tiranis, ni l’archipel de Zyntarie que j’avais inventé mais un ersatz d’Israël qui n’avait rien à envier à l’original et qui ne cesserait de me hanter.

À l’ouest, une plaine centrale, fertile, vitale, tournée vers le reste du monde. À l’est des reliefs escarpés. À l’ouest des populations exogènes mais riches, à l’est un peuple autochtone, pauvre et rebelle vivant sur un plateau aride et annexé ou sur une île montagneuse à l’histoire aussi tourmentée que son relief.

4) Aujourd’hui, de retour d’un séjour de deux mois à Jérusalem, je réalise, sur des lambeaux de cartes déchirées et des fragments d’écorce de bouleau, cette carte imaginaire de « The Unpromised Land, Archipelago of Isratine, North Part ».

C’est en pensant à ceux qui rêvent d’un État commun entre la Méditerranée et le Jourdain, cette utopie, que j’ai aquarellé ma carte. Oui, la fédération binationale d’Isratine pourra exister, mais à condition d’être un archipel qui n’aura qu’un seul voisin : la mer.

Zelthmark

L’île du Nord aura la forme de la Galilée et de la plaine du Saron : on retrouvera même l’empreinte un brin lyrique du lac de Tibériade (en hébreu, le lac s’appelle Kinneret, la « petite lyre »), devenu à cause de Tintin, sans doute, le lac de Requinoy – une petite mer frontalière qui marque la limite avec le plateau séparatiste du Zelthmark (lequel finira bien par devenir, lui aussi, une île).

Ile de l'Est

L’île de l’Est, au relief montagneux, ressemblera à une Cisjordanie insulaire, qui se serait détachée d’Israël, aurait pivoté de 90° vers l’est et serait indentée de quelques fjords et trouée de dizaines de lacs laissés par le retrait des colonies (devenues « l’archipel des colonies perdues », où l’on trouvera notamment l’île Kalachnikov et l’île Lüger, pointées vers Zsyohn pour rappeler l’effet boomerang de la colonisation qui est le meilleur moyen de détruire un pays. Sur ces îles battues des vents vivront les intolérants de tous bords, les kamikazes, les fous furieux, les racistes et les barbus). À la place du mur de séparation, on creusera les détroits du Rajn et de Zsyohn. À la place d’une mer morte et fermée, s’ouvrira une vraie mer avec des vagues et des marées.

L’île du Sud conservera sa forme isocèle héritée d’un Neguev qui aura pivoté, lui aussi, de 90° vers l’est mais qui ne sera plus du tout désertique : il y aura même une station de ski au sommet du Feldberg, avec vue imprenable sur la mer.