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l'araignée givrée
11 août 2014

puzzle italien 2

58165010

Quoi ! le passage du Saint-Bernard, n'est-ce que ça ? me disais-je sans cesse.

Stendhal

 

2

 

Bourg-Saint-Maurice est un cul-de-sac. La voie ferrée s'arrête ici, la SNCF ne vous emmènera pas plus loin, l’écheveau de ses rails brisés sous la montagne comme les dents d’un vieux râteau. Qui veut traverser les Alpes doit franchir le col à pied ou compter sur la générosité des automobilistes qui voudront bien s’arrêter à la vue de son pouce levé et le laisser grimper à bord.

Sur le boulevard qui part de la gare, je suis les panneaux qui m’indiquent la direction du col : 18 km. Seulement 18 bornes avant l’Italie !

Bizarre, comme c’est bizarre : une fois sorti de la ville, pas une bagnole ne s’aventure sur cette route ; je baisse le pouce que j’ai gardé levé, ne me retourne plus. Pas un cycliste ne s’attaque aux premiers lacets du col. L’heure est pourtant idéale : le ciel est bleu, il fait frais, les oiseaux gazouillent dans les arbres. Mon barda me paraît étrangement léger – ça doit être la joie de passer bientôt en Italie qui me donne un second souffle et m’arrache à la pesanteur.

Au bout de cinq ou six kilomètres de cette  joyeuse ascension, je vois sur le bas-côté un panneau bleu nuit rayé de rouge. Tout le mystère de cette route déserte et silencieuse s’explique alors : le col du Petit-Saint-Bernard, indique le panneau, est tout simplement FERMÉ ! Pourtant, pas de neige dans les fossés, ni sur les toits des chalets ; à peine quelques rehauts sur les sommets qu’on aperçoit d’ici : on est le 23 avril, il a fait si beau en France depuis le début du mois de mars que je me dis c’est une négligence, ils ont oublié de changer le panneau, ou une farce des gens de la vallée, histoire de dissuader les touristes, histoire d’avoir la paix. Et là, je ne sais pas ce qui me prend, au lieu de faire demi-tour, au lieu de baisser les bras et de capituler, je décide d’ignorer superbement le panneau et de marcher jusqu’au prochain village pour en avoir le cœur net ; je me dis col fermé ou non, tu passeras quand même, ce qui en dit beaucoup sur mon état délirant, idéaliste en quelque sorte, de l’époque : il m’était arrivé de franchir à vélo des cols prétendument fermés – une fois c’était dans les Vosges, une autre fois dans le Jura, au mois de mars ; j’avais dû porter mon vélo comme une croix sur mon dos pour franchir quelques plaques de neige et de verglas avant de me remettre en selle dans la descente en pédalant avec une belle ardeur et sur le visage sans doute, un sourire narquois pour la DDE, pour l’hiver, le Jura, le réel ; je ne savais pas qu’on peut frauder la SNCF, frauder la DDE, les neiges des Vosges et du Jura mais on ne fraude pas la frontière italienne, on ne fraude pas les Alpes, on n’abolit pas le Rubicon et le hasard des avalanches d’un coup de dé.

Au village de Villard-dessus je finis par croiser une vieille dame toute courbée qui marche à côté de son vélo, dont les sacoches ont l’air bien pleines. J’ai tant rêvé d’un vélo, j’ai tant rêvé de gravir les lacets qu’on voit zigzaguer là-haut sur les flancs de la montagne que je m’approche d’elle et lui demande sur un ton fanfaron si elle veut bien me prêter sa bécane. La vieille dame : pour aller où mon pauvre ami ? Moi : en Italie. Elle éclate de rire et découvre ses dents noircies : venez à la maison on va démonter ces roues et vous fixer des skis ! Moi : il y aura de la neige ? Elle : il y aura de la neige ? Mais il y aura beaucoup de neige, des tonnes et des tonnes de neige, mon pauvre ami ! Et ce n’est pas un vélo qu’il vous faudrait, dans toutes ces neiges, mais des raquettes, des skis ou un de ces scooters des neiges, vous savez, un jet-ski ! Et puis en ce moment, c’est la saison des avalanches, alors si vous tenez à rester vivant, je vous conseille de trouver une autre route si vous voulez vraiment passer la frontière, à moins que vous vouliez bivouaquer jusqu’au mois de juin !

Pauvre idiot ! Il ne me restait qu’à rebrousser chemin la mort dans l’âme, à dévaler tous ces lacets que je n’avais grimpés que pour la beauté du geste, à dire adieu à l’Italie qu’on pouvait presque toucher du doigt, là-haut. En espérant qu’il ne serait pas trop tard pour retourner à Chambéry, à la case départ, et pour m’aventurer dans l’autre vallée, la Maurienne, puisque la Tarentaise était ce cul-de-sac où j’avais eu la bêtise de m’aventurer. C’est dans le bus qui desservait tous les patelins de la vallée que j’ai ressorti la carte routière de mon sac à dos et que j’ai vu le petit détail qui tue : deux chiffres entourés d’un cercle rouge, à côté du col – 11/6 – avec en légende cette mention : date d’ouverture des cols.

 

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