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l'araignée givrée
20 juillet 2014

l'archipel intérieur

fata 2

petite aquarelle au couteau pour accompagner un extrait d'Intima Thule :

 

Qui n'a pas rêvé d'embarquer ses proches dans ses rêves d'enfant ? L'archipel intérieur nous serait apparu un matin brumeux de la fin juin 200*. D'abord, on aurait cru voir les côtes normandes ou bretonnes ; un instant, on aurait même songé aux îles Marquises ou à la Nouvelle-Calédonie, d'où nous écrivaient une fois l'an des cousins lointains, qui vivaient là-bas et se contentaient d'affranchir de simples clichés de polaroïd en guise de cartes postales. Mettons que pour une fois, j'ai décidé de la destination. Je les imagine au bastingage rêvé, rouillé, qui s'écaillerait sous nos doigts ; maman son guide bleu à la main ; papa son guide vert sous le bras ; je les vois se passer des jumelles – je les entends rire à mes côtés.

Ils sont heureux. Maman se promène avec moi sur le pont. Elle s'est faite belle, c'est un grand jour, la Scandinavie s'honore, le mascara révèle ses yeux de Fayoum, le rouge à lèvres et le vernis carmin sont les couleurs des sorties en ville – en revanche, le jean bleu, les tennis blanches increvables rappellent la tenue sportive des randonnées en Chartreuse. Elle s'est faite belle, elle est prête, elle se sent d'attaque et j'imagine que ce n'est pas seulement pour papa, pour moi, pour le Nord ou la Baltique, qui est elle aussi fauve, aguicheuse, bleu de manganèse, mais sans doute un peu pour le Vieux Don Juan scandinave.

Dans quelques heures, nous mouillerons dans le petit port de Visby, nous débarquerons sur cette île improbable qui jaillit en plein milieu de la Baltique et dessine sur les cartes l'image d'un rorqual en plein plongeon. Au bord de la mer, ils prendront un gîte – un cabanon rouge vif cerné de pins et de rochers – tandis que je camperai sur du varech, sous la tente trimballée pendant des semaines. Dans une verdure que j'imaginais normande, qui ne le sera pas, nous visiterons des centaines d'églises romanes, puisque le guide dit qu'il y en a cent et des poussières, nous irons tâter les raukar dont les couloirs du paquebot sont décorés. Comme la plupart des touristes qui s'aventurent là-bas, nous chercherons le Vieux Don Juan scandinave, le Patriarche, à nous demander s'il porte la barbiche, la moustache ou le collier, jusqu'au jour où l'on nous dira qu'il ne se montre pas, qu'il n'est pas une vieille pierre, lui, n'est pas un rauk qui se laisse gravir ou flatter de la paume, qu'il ne s'est pas retiré dans un safari, Mister Bergman, mais sur un îlot de dunes de sable et de rocs raclés par les vents, là-bas, tout au nord.

L'idée plaît à maman que nous ferons bientôt le tour de l'île des Goths. Je vois dans ses yeux qu'elle imagine déjà les cent et quelques églises romanes, je devine qu'elle rêve de leurs portails sculptés, de leurs chapiteaux historiés, je vois qu'elle imagine de vieilles fresques miraculeusement préservées, toute une voûte craquelée décorée d'une ville imaginaire, la Jérusalem céleste, où voleraient, dans un ciel de cobalt ou de turquoise, des chérubins aux trois paires d'ailes s'égayant dans la lumière. Ce qu'en revanche je ne vois pas, lorsqu'elle s'approche de moi, sur le pont, et qu'elle hasarde sa main le long du bastingage rouillé, à m'effleurer l'épaule, c'est qu'une idée la hante, ou plutôt un souvenir. Ce que je ne vois pas se refléter dans ses yeux, mais que j'imagine à présent, et qui fait rougir mes rêves de honte, c'est ce pays qu'elle vit s'éloigner sur le pont d'un autre paquebot, ce pays bien réel, cette terre jaune et bleue qu'elle perdit à l'âge de neuf ans, cette grande El-Djazaïr natale que la guerre lui arracha avec la mort de son père à l'âge où je m'inventais des archipels chimériques – et le mascara, le rouge à lèvres, le vernis, je ne vois pas qu'ils ne sont pas là seulement pour nous, pour la Baltique, pour les vieilles pierres romanes, pour le vieux cinéaste ensorceleur mais pour conjurer ce souvenir, cette Méditerranée qui lui embrume les yeux chaque fois qu'un bateau l'embarque.

Ce qu'en attendant je vois surgir à l’horizon, dans ma niaiserie du moment, et qu'elle voit aussi, dans son muet mal de mer, c'est une forme un peu floue, bleuâtre, qui paraît flotter sur l’eau scintillante. Je regarde avec elle, et la forme se fait plus précise, insistante même ; impossible d’en détacher les yeux – on croirait une île montagneuse, à la dérive, qui avancerait vers nous.

Maman me demande si c'est déjà Gotland, qui se devine là-bas, l'île des Goths rutilante, argentine, tel un arrière-plan de Bergman, au point de nous faire cligner des yeux. Et je lui répète ce qu'un passager m'a confié la première fois que j’ai fait ce voyage. Que ce n'est rien qu'un mirage, un fata morgana. Que ce genre de phénomène optique est fréquent à ces latitudes. Que les Anciens les situaient en divers endroits sur les cartes. Que les Suédois les appellent Gunnarsöra. Maman se rappelle soudain mon pays. Tu vois, il existe, ton pays, dit-elle en clignant de l'œil. Et souriant à demi : d'ailleurs il avait des montagnes si je me souviens bien, comme ce Gunnar... comment dis-tu ? là, il a des montagnes, non ? À quoi je réponds, pris au jeu, qu'elle se trompe un peu, puisque mon pays se situait de l'autre côté. Elle : de l'autre côté de quoi ? – de Gotland. – Je croyais qu'il se trouvait au large de la Suède ? – Mais, non tu sais bien, c'était au large des Pays baltes. – Ah ! alors c'est qu'il a changé de place avec le temps. – C'est ça il a dû dériver, comme un iceberg... Tu ne te souviens pas qu'il est né de la révolution, en novembre quatre-vingt-neuf ? – Oui, Samuel, je me souviens, et alors ? – S'il y avait là-bas la révolution en quatre-vingt-neuf, c'est qu'il se trouvait de l'autre côté du rideau de fer.

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