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l'araignée givrée
2 juillet 2014

lettre au prof que j'aurais voulu devenir

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L’Île-Saint-Denis, le 29  juin 2014

 

Où tout cela est-il passé ? Trouve-t-on encore des gens capables de raconter des histoires ? Où les mourants prononcent-ils encore des paroles impérissables, qui se transmettent de génération en génération comme un anneau ancestral ? Qui, aujourd’hui, sait dénicher le proverbe qui va le tirer d’embarras ? Qui chercherait à clouer le bec à la jeunesse en invoquant son expérience passée ?, W. Benjamin, « expérience et pauvreté », Œuvres II, p. 365, déc. 1933

 

Cher Mohammed,

Je lis ce soir les lettres de tes élèves et je découvre de bien belles pépites qui me réconfortent, après le collier de perles que m’a offert l’institution pour fêter ma mise en disponibilité et me passer l’envie de remettre les pieds dans un lycée : quatre-vingt-dix-sept copies à corriger en dix jours, truffées de fautes de français, farcies de contre-sens et tissées de hors-sujets.

À l’heure où je t’écris, tes élèves doivent préparer le brevet tandis que les miens angoissent à l’idée des notes qui leur tomberont sur la tête, le jour des résultats du bac. Si le correcteur qui a écopé de leur paquet de copies est aussi gâté que moi, je ne donne pas cher de leur mention.

Mais, ce soir, ce n’est pas à mes élèves que je pense, c’est aux tiens, à la 3e D du collège Clemenceau de Mantes-la-Jolie.

La raison en est simple, et peut-être même égoïste : tes élèves, que je n’ai vus que neuf heures en tout et pour tout, m’ont appris davantage sur la jeunesse que les miens, que j’ai côtoyés pendant des centaines d’heures. Et s’ils m’ont appris tant de choses, c’est que je les ai laissés s’exprimer, que j’ai tenté de les écouter, au lieu de leur asséner mon savoir du haut de ma chaire télécommandée (appelons ainsi le vidéoprojecteur qui est devenu l’arme à capter l’attention des élèves, le drone qui plane au-dessus de leur tête et les bombarde de diapos, de slides, comme on dit dans le jargon powerpoint, comblant leur besoin addictif de sons et d’images). C’est que, dès le début, entre nous, la glace était brisée.

Mohammed, je voudrais te poser une question, te faire part d’un paradoxe qui me hante ces derniers jours. Comment des élèves de terminale peuvent-ils écrire de telles bêtises, le jour J de l’examen final ? Comment des élèves de troisième peuvent-ils écrire de telles vérités, au cours de séances sans réel enjeu pour leur scolarité ? Est-ce l’école qui, en fin de compte, déforme ? Où est-ce l’en-dehors de l’école, le monde marchandisé de la télé, de la pub, des jeux vidéos, des réseaux dits sociaux – domaines gangrenés par une idéologie du marketing qui pervertit les élèves au point que l’école ne peut plus rien faire pour les sauver ?

L’institution – l’école, qui n’est qu’un microcosme et comme tel, qu’une miette emblématique du monde clinique dans lequel nous vivons – a tout fait pour nous séparer des élèves et réduire au maximum les contacts humains entre eux et nous : elle a multiplié les systèmes disciplinaires, les procédures de contrôle et les mises en scène spectaculaires pour ériger entre eux et nous, à coups d’écrans et de logiciels, un rempart d’indifférence qu’on ose appeler « environnement numérique de travail ». Elle a d’abord surchargé les classes. Elle a ensuite surchargé les programmes. Elle a enfin surchargé les dispositifs méthodologiques et pédagogiques qui font passer les contenus au second plan et jettent un soupçon sur le savoir, que l’école était censée transmettre. 

Toutes les voix s’accordent pour le dire : le partage devient de plus en plus périlleux, entre les profs et les élèves. Contre cette séparation inéluctable, nous avons partagé des mots. Rien que des mots : c’est cela que nous avons fait ensemble, pendant neuf heures. Partager, et non pas inculquer, ni même juger ou corriger, ni bien sûr noter. Des mots, ce qui est autre chose que les sons & images qui sont devenus leur principal langage, mais autre chose aussi que des dates, des chiffres, des concepts, des notions clé, des problématiques, toute la nomenclature abstraite qui empoisonne les cours d’histoire-géo.

L’instrument de ce partage aura été un livre. Ou plutôt deux livres : le mien, cru 2013, tout juste sorti des presses, et l’Étranger, le classique de Camus. Un livre : c’est une chose étrange aujourd’hui, pour un élève de banlieue. Un livre ne se zappe pas sur un écran, ne se clique pas, ne se télécharge pas, ne s’écoute pas, ne se sniffe pas, ne se fume pas. Ne se trouve pas, gratis et digest, dans les bacs avec Metro ou 20minutes, en bas d’un escalator de métro. Ne tombe pas du ciel – et pas encore, espérons-le, moyennant quelques piécettes – d’un distributeur de boissons et de sucreries, à la sortie d’une gare de RER. Un livre se prend d’abord entre les mains, s’ouvre, se lit ou se parcourt du début à la fin et requiert une attention absolue, qu’il vous parvienne par la poste ou que vous l’ayez déniché sur l’étal d’un libraire ou l’étagère d’une médiathèque. Objet matériel, objet silencieux, objet sacré, objet vénéré : il  faut voir avec quelle déférence les élèves, aujourd’hui, feuillettent un livre qu’on ferait passer dans les rangs. Le coût les intrigue, la couverture les intrigue, les choix typographiques, les exergues et les dédicaces, toute la chaîne de savoirs et de compétences qui va de l’auteur au libraire : chacun de ces petits mystères alimente des questions et les questions fusent, pleuvent sur la tête de l’auteur, qui tente d’y répondre du mieux qu’il peut, abasourdi par tant de curiosité : pourquoi avez-vous choisi la couleur bleue ? Comment travaillez-vous avec votre éditeur ? Combien d’argent gagnez-vous ? (celle-ci, de question, tu avais pourtant tout fait pour l’éviter) Combien de temps avez-vous mis pour écrire ce livre ? À quel âge avez-vous commencé à écrire et pourquoi teniez-vous à être publié ?

Tu leur disais, Mohammed, à tes élèves dont je revois encore les vingt-deux visages inquisiteurs me toiser le premier jour dans la salle de réunion du collège, que mon livre était un vrai bijou ; l’expression me faisait rougir et les faisait sourire ; mais tes élèves t’ont écouté, qui l’ont manié avec précision mais sans pincettes, ce bijou. Qui ont continué de le polir, de le façonner, d’en tailler les angles à vif. Tu as su leur transmettre ton amour des livres, et du livre, d’abord comme objet. Certains se sont laissés prendre au jeu et ont même puisé dans mon roman des expressions, des tournures de phrases, des formules. Ainsi de Ruveyda dont je n’oublierai pas le regard ingénieux, la discrétion, la manière de poser les mains bien à plat sur son bureau, se tenant très droite contre le dossier de sa chaise – s’efforçant à tout prix de donner l’image de la bonne élève, capable de raconter l’Étranger du début à la fin, dans les moindres détails, et devant toute la classe ; capable aussi de résumer mon livre et de comprendre le sens de ce rapprochement bizarre entre le deuxième roman d’un jeune auteur inconnu et le chef d’œuvre d’un écrivain célèbre :

« Contrairement à l’un de mes cousins, dont je sais aujourd’hui qu’il mourut d’un accident de voiture, j’ignore encore les vraies raisons de ta mort. Et comme je n’ai jamais osé interroger ceux que tu as laissés, j’ai eu accès à ton coffret intime qui se trouvait au-dessus de la commode de mes parents. J’examinais avec douceur et bienveillance toutes ces affaires que mes parents avaient laissées en souvenir. »

Pourtant, le partage n’avait rien d’évident. Le titre à rallonge, tout d’abord, devait les tenir à distance, voire même les effrayer : Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu. Franchement, quelle idée d’aller présenter un livre intitulé kaddish dans un collège du Val Fourré, zone urbaine sensible de Mantes-la-Jolie, pour ne pas dire ghetto, drôle de ghetto bétonné, où les synagogues ne sont pas légion, où c’est plutôt la voix du muezzin qui retentit dans les salles de prière improvisées ! C’est quoi, Monsieur, un kaddish ? Une prière pour les morts, dans la religion juive. Prière, mort, juif : trois idées qui devaient leur faire peur, trois idées qui devaient les éloigner de ce livre, et pourtant, trois idées qui ont captivé leur attention.

Bien des choses se sont dites à propos des Juifs et de l’antisémitisme en banlieue, et l’affaire Dieudonné, en début d’année, n’aura fait qu’amplifier l’écho de telles rumeurs et donner du grain à moudre à nos zorros médiocratiques. Instrumentalisation ou non ? Danger réel pour l’ordre social ou non ? Ce n’est pas à moi de trancher, la politique n’est pas mon métier. Mais la plupart de ceux qui colportent ces rumeurs n’ont tout simplement jamais mis les pieds en banlieue, et encore moins dans une salle de classe. Personnellement, je n’ai fait qu’une seule fois l’expérience d’une remarque antisémite, en sept ans de carrière. Un élève de terminale S : monsieur, vous croyez vraiment que Dieudonné est antisémite ? Moi : évidemment. L’élève : noooonnn (rires) il n’est pas antisémite, il est… je veux dire… vous savez, il ne parle pas seulement des Juifs, Dieudonné… Moi : non, mais il en parle beaucoup, vous ne trouvez pas qu’on dirait une obsession ? L’élève : bon, il n’aime pas les Juifs, mais il faut le comprendre…. C’est normaaaal (rires)….

Mais encore une fois, de telles provocations viennent d’élèves de terminale, en âge de voter, de se forger une opinion, d’écouter les gourous du showweb et les prophètes de malheur, habitués qu’ils sont à passer leurs soirée derrière des écrans où pullulent les incitations à la haine. Et lorsqu’on leur fait prendre conscience de la gravité de leurs paroles, ils s’excusent, baissent la tête, rentrent dans le rang, et vous respectent davantage, ne manquant jamais de vous saluer quand ils vous croisent. Leurs idées nauséabondes s’enracinent peut-être dans un coin de leur tête mais ils ont compris qu’il leur faudra se garder, désormais, de les répandre. Les élèves de seconde ou, a fortiori, de troisième, commettent rarement ce genre de provocation : juif, pour eux, n’est pas une insulte, c’est un terme étranger, exotique, et ils devinent peut-être, selon le mot de Franz Fanon, que quand on parle du Juif ou du métèque, ou du paria, c’est bien d’eux qu’on parle.  Les élèves de nos écoles le savent, ils savent qu’ils sont devenus les Juifs du vingt-et-unième siècle et l’histoire que je raconte dans mon livre, d’un homme déchu de sa citoyenneté pendant la guerre, réduit au rang d’indigène algérien, autrement dit d’étranger dans sa propre patrie, la France, alors qu’il avait servi sous ses drapeaux, cette histoire, à ma grande surprise, leur a parlé.  

La présence d’un mot étranger dans le titre du livre, au lieu de les gêner, les a encouragés à employer eux-mêmes les mots étrangers qu’ils utilisent au quotidien et qui fusent parfois dans les couloirs du collège ; le livre, qui évoquait une Algérie légendaire les a incités à se projeter dans une autre époque, à vivre une autre vie, à habiter une autre ville et à parler de ces pays qu’ils visitent tous les ans, qu’ils connaissent mal, qu’ils fantasment eux aussi, dont viennent leurs parents, où sont morts, souvent, leurs grands-parents : Turquie, Maroc, Algérie, Mali, Gambie, Portugal, Angola, Sénégal. Écoutons Süheda, la sœur jumelle de Ruveyda, qui s’asseyait à l’autre bout de la classe avec la même élégance :

« Cher arrière-grand père, tu n’as été qu’une légende pour moi et pourtant cette légende servait à m’endormir le soir. […] Mustafa, si tu as été maire, pourquoi ne t’ai-je pas connu jusqu’à maintenant ? Faudrait-il que je recherche des informations chez mon grand-père pour te connaître ? […] Mais d’ores et déjà, voici les questions que je me pose : quel était ton teint, quelle était ta taille, ta pointure ? Peut-être même étais-tu d’une autre origine, arménienne, kurde ou syrienne ? Mais aussi je voudrais savoir : as-tu souffert lors de ton décès ? Qui a été près de toi ? […] J’aurais voulu vivre à ton époque. »

L’idée d’une prière leur a fourni le ton que devait prendre leur lettre ; la plupart d’entre elles finissent sur un même vœu : « repose en paix ». Ainsi celle de Moussa, le beau poète karatéka :

« Cher grand-père, mais voilà cette triste réalité que je n’accepte toujours pas. Ce départ imprévu que personne n’attendait s’est bien passé en Gambie il y a de nombreuses années. Te souviens-tu de ce jour-ci ? Ce jour même où le vent t’a emporté avec lui. Ce jour où tu t’es laissé faire sans riposter ni te protéger, tu aurais pu rester encore quelque temps mais comme tu ne pensais qu’à toi tu es parti sans te soucier de nous, ta famille. […] Quand un être cher à notre cœur part et que l’on sait qu’il ne reviendra plus, la tristesse nous gagne, la fatigue nous envahit mais c’est à ces moments-là qu’il faut rester fort. Repose en paix grand-père. »

Quant à la mort, au lieu de les effrayer, au lieu de les indifférer, elle les intéresse, ils tentent de l’assumer comme c’est souvent le cas des enfants, des adolescents, qui ne cherchent pas comme nous à fuir ce point noir à l’horizon, car presque tous savent que la vie tue, presque tous ont fait l’expérience d’une perte à laquelle ils n’ont pu rester étranger, qu’ils ont ressenti dans leur chair, au point d’hésiter parfois, comme Lina, écrivant le mot mort, le barrant, le réécrivant – hésitant, pour l’introduire, entre le pronom personnel et l’article défini :

« J’aurais tellement voulu te parler ou m’assoir à tes côtés sans rien dire, juste pour être avec toi. Maman me parle souvent de toi, elle me raconte comment tu es arrivé en France. Elle m’a aussi dit que si tu travaillais tellement c’était parce que tu ne voulais pas que tes enfants aient la même enfance que toi. Ton père est mort durant la première guerre mondiale. À huit ans tu travaillais déjà dans les champs de Kabylie. […] En écrivant cette lettre je regarde ta photo qui est posée sur le meuble du salon. […] Maman a gardé toutes tes affaires : tes photos, ton acte de mariage et ton acte de naissance :

Ali Meftah

Né en Algérie le 13 juillet 1910

Et décédé le 8 novembre 1988.

Peu de temps après ta mort, grand-mère n’a pas supporté ton absence. Elle ne s’est pas suicidée. Je dirais plutôt qu’elle est morte par amour. Je sais que tu ne pourras pas lire cette lettre mais moi ça m’aide à mieux accepter (ta ? la ?) mort. »

Grâce à ton sens inné de la pédagogie, Mohammed, les élèves ont tous accepté les consignes qui leur avaient été données. Aucun d’entre eux ne les a contestées. À la fin de la première séance, ils ont noté docilement les instructions dans leur agenda. Seul un élève absent ce jour-là s’est trompé mais l’erreur a été fructueuse, accouchant d’un texte inquiétant, une fiction terrifiante qui par ses silences et ses non-dits, signifie peut-être davantage que tous les récits prétendument vécus, et nous dévoile la vérité en creux sur son auteur, Dogukan, faux dur et grand timide, qui aura d’abord refusé que cette lettre soit lue à voix haute, avant d’accepter d’un geste las de la main, l’air vaguement détaché, se disant sans doute à part soi, de toute manière, on s’en fout, ce n’est que de la littérature :

« * Histoire fausse.

J’aurais aimé avoir une mère, une vraie mère, une mère qui s’occupe de moi, qui serait là à me consoler quand j’aurais des soucis, qui me défendrait même quand j’aurais tort et surtout une mère qui m’aimerait ! Mais malheureusement elle n’existe pas. […] Je pense que si j’avais une mère elle m’aurait appris et aurait confiance pour mon avenir. Mais elle n’existe pas. […] Quand je pense à cette mère imaginaire qui prendrait soin de moi, qui serait gentille (mais sévère quand il le faut) et qui m’aimerait pour ce que je suis, je deviens triste car je sais qu’elle n’existe pas et qu’elle n’existera jamais. Mais bon la vie continue. Et ce n’est certainement pas parce que je n’ai pas de mère que je ne réussirai pas dans la vie !

* ceci ne fait pas partie de l’histoire : j’aurais pu raconter une vraie personne de ma famille et que je n’ai pas connue mais dévoiler mes sentiments envers cette personne dans une rédaction qui pourra être lue par tout le monde ne m’intéresse pas. Excusez-moi. »

Comment ne pas entendre en écho ces paroles de Holden Caulfield :

« primo ce genre de truc ça me rase et secundo mes parents, ils auraient chacun une attaque, ou même deux chacun, si je me mettais à baratiner sur leur compte quelque chose d’un peu personnel », J. D. Salinger, L’attrape-cœurs, 1945, p. 9.

La consigne que nous avions fixée d’un commun accord, Mohammed, était simple : « écrivez une lettre de deux pages à un membre de votre famille que vous n’avez pas connu en le tutoyant du début à la fin. » À cela s’ajoutait une contrainte, car il n’y a pas de littérature sans contrainte : « Gardez secret votre projet, ne posez pas trop de questions à votre entourage et n’hésitez pas à inventer pour contourner les zones d’ombre. » Les sources autorisées, pour alimenter l’écriture et lui fournir des repères, étaient les suivantes : photos, objets matériels (tels que vêtements, bijoux, parures), carnets intimes, livrets de famille, coupures de journaux, anciens témoignages.

J’avais très peur d’avoir bridé l’imagination de tes élèves, et de ne recueillir que des devoirs abstraits, des dissertations désincarnées. C’est tout le contraire qui s’est passé. Non seulement, la plupart d’entre eux ont joué le jeu et ont suivi à la lettre les consignes, échafaudant qui un petit récit bien agencé, qui l’ébauche d’un roman des origines. Lisons ce qu’écrit Khadiya, grandes prunelles noires, air grave et voix très mûre malgré ses quatorze ans, capable de rédiger trois pages impeccables, et de manier le passé simple et l’imparfait sans la moindre faute :

« Le soir venu, j’étais montée au grenier. Je commençais à fouiller mais tout à coup, je trouvais une petite boîte recouverte de poussière. Je l’ai essuyée puis ouverte. J’ai mis un certain temps à l’ouvrir car je ne voulais pas l’abîmer. Dedans, j’y ai découvert une vieille photo et un bout de tissu usé. La femme représentée sur la photo était très jeune et très jolie, son visage me paraissait inconnu mais tellement familier à la fois. Au dos de la photo, j’ai vu qu’il y avait écrit : ‘Louisa, mai 1955’. »

Mais j’ai parfois senti mon cœur se serrer, ma gorge se nouer, en découvrant une page brute de décoffrage, écrite d’une traite, sans retour à la ligne, sans alinéa, sans rature – ponctuation haletante, à couper le souffle ; celle qui dit le passé syncopé de Mariam, dont j’osais à peine croiser le regard, ce regard fébrile et ardent qui me murmurait « ça y est, c’est écrit, n’en parlons plus » :

« Encore un instant passé sans toi, si loin des yeux mais si près du cœur. Encore une année qui se termine, encore des fois où je te pleure. J’ai toujours du mal à parler de toi, les années passent et je grandis mais la douleur ne s’efface pas. Seulement trois ans de ma vie passés à tes côtés puis tu t’en es allée. Ton odeur m’est inconnue ; ta voix, je ne la connais pas […] La seule chose que je sais de toi, c’est qu’à mes trois ans tu es morte d’une crise cardiaque […] À jamais tu resteras ma mère. »

Il n’a pas toujours été facile pour eux de donner des précisions, de citer des noms, de restituer des lieux, des ambiances, car ils avaient peur d’en dire trop, peur de salir la mémoire des disparus.

En les relisant, c’est surtout par leur diversité que ces récits m’étonnent. Tous les styles, tous les tons, tous les sentiments, s’y retrouvent. Et, de la révolte la plus brute à la dévotion la plus fidèle, toutes les nuances du rapport à l’autorité. Figures lointaines et souvent disparues, le grand-père, l’arrière-grand-père, l’oncle ou la tante sont toujours survalorisés par rapport aux figures trop proches, trop présentes, trop fragiles, du père ou de la mère :

« À mon tendre grand-père, je t’écris cette lettre en espérant que là où tu es tu l’entendras. […] J’aurais voulu avoir la chance de te connaître mais malheureusement, tu as quitté la vie d’ici-bas trop tôt […] Grand-père, tu es mon héros, tu n’as pas eu une vie facile, tout d’abord à cause de cette tragédie, le décès de ma grand-mère car mon père n’a pas eu cette chance et ce bonheur de connaître l’amour d’une mère donc tu avais dû faire le maximum pour la remplacer et tu as aussi sacrifié toute ta vie à ton pays car tu étais un guerrier. »

Mépris du père, souvent, haine de la mère, parfois, mais culte des ancêtres. Éloge des anciens et blâme des géniteurs. Les morts sont toujours valeureux. Avec les vivants, on a besoin de couper les ponts, de tracer des limites, de régler ses comptes. Ainsi la blonde Angelina, au beau visage scarifié, qui n’aura pas voulu lire cette lettre, qui l’aura tenue secrète jusqu’au dernier jour :

« Si j’écris cette lettre, c’est pour me libérer du poids qui me pèse de jour en jour. Tu sais, morte ou vivante, je ne veux pas te connaître. Tu as fait tellement de mal autour de toi. […] J’ai honte d’être ton enfant […] Quand on était tous au tribunal pour coups et blessures tu as dit haut et fort que tu allais me remplacer, moi, ta seule fille, ton seul enfant. Comment tu as pu dire cela à une fille de quatre ans et demi ? […] Jamais je ne voudrais te connaître. Quand j’étais en cinquième, tu étais là, pas pour te faire pardonner, non… pour me menacer, moi, et de tuer ma mère. Personne ne voudrait de toi comme géniteur, encore moins comme père. […] Tu n’es pas mon père, tu n’es qu’un salaud […] Mon enfance ? À cause de toi, je n’en ai pas eu. J’ai dû grandir plus vite que les autres enfants. Je ne serai pas là pour ton enterrement. […] Je ne suis pas ta fille et tu n’es pas mon père. »

J’ai été moi aussi, à leur âge, un gamin révolté contre l’ordre petit-bourgeois de la province arriérée dans laquelle j’ai grandi. Mais quel était le sens de ma révolte ? Pouvait-elle être sincère ? Cette révolte était-elle autre chose que le cri égoïste et poussif d’un enfant capricieux, élevé dans le confort, aimé des siens, choyé par sa mère. Eux, qui ont grandi à l’ombre des tours aujourd’hui dynamitées, eux qui vivent dans cette zone reléguée, cette banlieue de la banlieue, cette non-ville adossée à la ville de la haine, cette Mantes qui n’a de jolie que le nom, ce Val Fourré qui porte si bien le sien, englouti qu’il est sous les tonnes de ciment, de béton, de goudron, séparé de la Seine pourtant toute proche par un cordon de bitume, une avenue frontalière ; eux qui ont toutes les raisons de se révolter, savent dire non, non à la misère, non au malheur, mais dès l’instant suivant, ils savent dire oui, oui à la lumière, oui à la vie. Ainsi s’exprime Boualem aux airs de boxeur têtu, avec une belle emphase qui n’aurait pas tout à fait déplu – j’ose du moins le croire –  à Albert Camus :

« Cher souvenir, je me demande si ta présence aurait eu une influence sur le cours de ma vie […] M’aurais-tu gardé sous ton aile et m’aurais tu appris à m’envoler ? Toutes ces questions demeureront sans réponse et c’est seulement muni d’encre que j’ose m’adresser à toi après toutes ces années. Je t’ai haï. Du plus profond de mon âme, je t’ai haï. Tu n’étais pour moi qu’un froid et lourd souvenir. Tu m’as laissé seul sur cette longue route glaciale. Que croyais-tu ? Qu’après cela, elle aurait pu s’occuper de moi ? Tu lui as arraché le cœur, tu as détruit l’âme qui était dans son corps. Elle n’était plus qu’une coquille vide. Je n’ai jamais pu prendre appui sur elle. Ni sur elle, ni sur personne. J’ai toujours été seul, et froid comme la glace, je ne laissais paraître aucune émotion.

J’ai maudit la vie, j’ai maudit le destin. Je l’ai maudit elle, et je t’ai maudit toi. […] Mais je trouve maintenant ma force dans ce passé, dans cette vie que tu m’as offerte. Je te remercie de m’avoir laissé seul. Merci de m’avoir rendu différent. Merci d’alimenter cette rage qui me fait aujourd’hui revivre. »

Tu te souviens, Mohammed, le premier jour où je suis venu vous retrouver, toi et tes élèves. C’était en janvier dernier. Tu avais insisté pour que l’on vienne me chercher à la gare mais je t’avais répondu que je préférais venir par mes propres moyens, marcher pour repérer les lieux, comprendre où je mettais les pieds : une légende précède le Val Fourré, et l’on a beau habiter comme moi,  en banlieue, dans le Neuf-trois, dans le deuxième cercle de l’enfer francilien, on a beau faire ses courses à Saint-Denis, on a beau enseigner dans un bahut du Val d’Oise, du côté de Sarcelles et Montmagny, troisième cercle de l’enfer francilien, on sait ce que signifie le Val Fourré : on en a souvent entendu parler ; le nom même nous fait trembler, la télé s’est bien arrangée pour forger cette image d’un dernier cercle de l’enfer. Car la vérité, c’est qu’il n’y a pas LA banlieue (catégorie du discours politique) mais DES banlieueS, toutes plus différentes les unes que les autres, qui ne se ressemblent guère, qui s’ignorent, se jalousent ou se fantasment, qui sont encore très mal reliées entre elles (il m’aura fallu près de deux heures pour parcourir les cinquante bornes à vol d’oiseau qui séparent ma résidence en bordure de Seine à ce Val Fourré que la même Seine a coupé du monde). 

De cette légende noire des cités, tes élèves ont su rendre le juste écho. Laissons parler la fragile Onès, taches de rousseur et cheveux frisés, qui n’a pas hésité à raconter – portrait à l’appui d’un homme à la mine farouche, aux moustaches fourchues et aux sourcils froncés – la sombre histoire d’un oncle martyrisé :

« La mort ne prévient pas. Il y a un jour où tout va bien et soudain le malheur arrive. […] Tu étais très jeune. La mort t’a pris sans que je puisse te connaître. […] Il y a cette photo qui est dans le salon. En regardant cette photo, je t’imagine enfermé dans cette cave, attaché sur une chaise, la tête levée. Mon père dit que tu ne baissais jamais la tête sauf devant ta mère. Ton père te le disait tout le temps, que ta fierté te perdrait mais tu n’écoutais jamais rien. Pourquoi avoir fait passer l’amitié avant tout ? Les gens croyaient que toi et ton frère de cœur étaient de vrais frères. Cette nuit-là, tu t’es fait attraper par le quartier voisin qui était en guerre avec le tien. Le chef te demandait où était ton frère de cœur mais tu n’as pas voulu répondre. Parfois je me dis que si tu l’avais dénoncé, tu serais encore là avec nous. Je veux savoir c’est quoi l’amitié pour toi. De nos jours l’amitié n’est pas aussi forte. Votre amitié était très forte. Tu as donné ta vie pour épargner la sienne. […] Cette femme que tu aimais vraiment, elle t’a trahi pour l’argent. Je ne sais pas comment tu es mort, si c’est d’une balle dans la tête ou s’ils t’ont battu jusqu’au bout mais je sais que tu as souffert. Mon père m’a dit que lorsqu’ils t’ont vu, ils n’ont pas pu te reconnaître.»  

Lorsqu’on arrive en train, depuis Paris, dans le direct qui file à l’allure d’un Intercités, passe en trombe dans des gares vides et franchit toutes les boucles de la Seine, il faut grimper sur une passerelle qui surplombe les voies ferrées. Un panneau vous indique alors que Mantes-la-Ville se situe à main gauche, où personne ne va ; Mantes-la-Jolie, à main droite, où tout le monde se presse. Deux villes rivales qui se tournent le dos, deux villes rivales que les voies ferrées séparent, deux villes rivales entre lesquelles les dernières élections municipales ont achevé de creuser le fossé, livrant la première, petit jeu des triangulaires aidant, à la férocité revancharde et nationaliste.

L’homme qui m’avait accompagné jusqu’à la grille du lycée sortait à peine de prison : je l’avais rencontré en attendant le bus, sous une pluie battante et glaciale. Nous avions vu passer des bus pleins à craquer, aux vitres embuées, qui décidaient au dernier moment de zapper notre abribus, et comme tout le monde s’impatientait, piétinait sur le trottoir visqueux, l’homme s’est approché de moi, m’a regardé d’un air soupçonneux, m’a posé la question qui tue : vous êtes un flic ? Non. Alors qu’est-ce que tu viens faire ici ? Je vais au collège Clemenceau. Ah, tu es un prof ? Oui, je suis prof, mais cette fois-ci ce n’est pas pour ça que je vais à l’école. Alors pour quoi faire ? Pour parler d’un livre. Un livre ? Oui, un livre que j’ai écrit. Et ça parle de quoi, ce livre ?... La conversation s’était poursuivie dans le seul bus qui avait daigné s’arrêter et nous laisser monter. C’était un homme qui rasait les murs et baissait la tête, un petit homme chétif, écorché-vif, au sourire empêché, il sortait de huit ans de taule, huit ans de rage, comme il m’avait dit. Huit ans fermes, huit ans sans perm, huit ans sans allègement de peine. Chef d’inculpation : séquestration. Et en entendant ce mot, séquestration, dans le bus bondé, je me suis dit mais les vingt-mille âmes qui vivent ici, dans cette zone hérissée de murs, ne sont-elles pas, elles aussi, séquestrées ? Et quand jugera-t-on ceux qui ont séquestré ces gens, qui leur ont fait croire qu’ils pourraient vivre ici comme nous, avec nous, partager nos mœurs mortes, partager nos coutumes oubliés, partager nos légendes gelées, ceux qui ont réitéré les promesses de régularisation, les promesses d’intégration, les promesses de vote ?

L’homme qui m’accompagnait avait tout perdu, sa famille, ses amis, il ne reconnaissait pas sa ville. Les yeux dans la grisaille du ciel, il cherchait les barres et les tours qu’il avait connues, il me disait aujourd’hui les gens ne sortent plus, ne se rencontrent plus, il éprouvait la nostalgie amère des Ulysse qui ne retrouveront jamais leur Ithaque natal, leur île, leur archipel, fût-il ce labyrinthe de béton. En l’écoutant, je voyais cette ville hideuse d’un autre œil, il la faisait s’animer pour moi, tandis que nous sautions par-dessus les flaques d’eau ; cet homme n’a pas même osé me dire son nom, m’a lâché un faux numéro de portable et s’est éclipsé devant le portail du lycée, ni une ni deux, sans se retourner, sous les grosses larmes givrées de l’hiver et sous l’œil noir des caméras de vidéosurveillance. Lâchant seulement ce conseil – ou plutôt cet avertissement : mais la prochaine fois, si tu reviens, mets plutôt des baskets et un blouson de cuir, avec ta veste et tes bottines, là, tu passes tout de suite pour un prof ou pour un flic. 

Flic ou prof, flic et prof : à chaque instant de notre emploi du temps, l’institution, qui s’ingénie à nous faire endosser les deux casquettes, nous demande de valser entre les deux étiquettes. Toi, Mohammed tu as choisi : prof, jusqu’au bout des ongles, et mort aux vaches. Peu importe le prestige de l’uniforme imaginaire, du type raide comme un if et droit dans ses bottes, qui gueule, engueule, méprise et rabaisse à tout bout de champ. Car c’est toujours avec délicatesse que tu t’adresses à eux, avec patience que tu leur soumets tes exigences, avec passion que tu leur parles de ce qui t’enflamme et te fait vivre.

Cher Mohammed, j’aurais voulu, comme toi, pouvoir hausser le ton au bon moment, parler à voix si basse dans un silence respectueux, j’aurais voulu avoir ce regard qui leur donne confiance, ce raffinement dans les gestes et la parole qui les apaise ; quelque chose s’est débloqué en moi grâce à cette expérience, je me suis mis à regarder mes propres élèves d’un œil nouveau ; moi qui ne leur parlais jamais de ce qui me tenait tant à cœur, je me suis laissé aller aux confidences, Monsieur Brassac, prof d’histoire-géo désabusé, leur a parlé avec la voix d’Emmanuel Ruben, écrivain au lyrisme un peu tortueux ; oubliés, les cartes, les graphiques, les frises chronologiques, j’ai pris conscience que nous ne pouvons plus enseigner les choses de cette manière, froide, hautaine, distanciée, que recourir à l’empathie ne signifie pas renoncer à la transmission d’un savoir, qu’il est temps, comme disait Max Stirner, de « secouer la poussière de l’école » :

« le savoir ne peut plus être le but ultime de l’éducation ; mais ce rôle appartient au vouloir né du savoir, et l’expression parlante de ce à quoi l’éducation doit tendre s’énonce : l’homme personnel ou libre. L’essence de la vérité est de se révéler soi-même ; cette révélation passe par la découverte de soi, la libération de tout élément étranger, l’abstraction extrême ou liquidation de toute autorité, la naïveté reconquise. » Max Stirner, Le faux principe de notre éducation, 1842, p. 12.

Cher Mohammed, je suis un fugitif, je suis un transfuge, un évadé de l’école, ce ne sont pas les élèves que j'ai fui ; j’ai fui un programme abscons, dépourvu d’unité, qui n’est que le ramassis mal jointoyé de toutes les thématiques abordées par des spécialistes sans scrupules, j’ai fui powerpoint, pronote, lotanet, imagin, j’ai fui tous ces boulets qu’on nous fait passer pour des béquilles, et si je reviens un jour vers ces élèves qui me manqueront sans doute, ce sera – je l’espère – dans un autre cadre.

Mais je suis heureux de savoir, cher Mohammed, que les meilleurs, comme toi, sont restés, qui n’ont pas pour but de séquestrer les élèves dans l’asile d’une intelligence formatée mais de les libérer en leur ouvrant les pores infinis – et pas si distants – du sensible et de l’imaginaire.

 

Amitiés vives,

Emmanuel Ruben

 

NB : dans les extraits cités, les seules corrections que je me suis permises concernent les fautes de français et la ponctuation.

 

 

Commentaires
B
Merci pour ce blog découvert fin septembre et que je feuillette régulièrement. Je déambule d'une rubrique à l'autre, j'ouvre vos petites fenêtres sur le monde, je me nourris de vos réflexions qui me permettent de faire avancer les miennes, de les affiner, de les rectifier...Chaque article est une agréable rencontre. <br /> <br /> J'ai pensé à l'Araignée givrée hier soir en regardant The Times That Remains d'Elia Suleiman, en particulier la scène où Elia Suleiman, tel un perchiste, saute <br /> <br /> par- dessus le mur. Peut-être connaissez-vous déjà ce film ?<br /> <br /> Au plaisir de lire votre prochain article, <br /> <br /> Sylvie Totic
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