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Avec l'Ukraine, ce sera extraordinairement douloureux. [...] Nous sommes obligés de remettre la décision entre leurs mains : fédéralistes, sécessionnistes, à chacun d'essayer de convaincre l'autre. [...] Qu'ils vivent leur vie, qu'ils fassent l'expérience. ils ressentiront vite que tous les problèmes ne sont pas résolus par la sécession.

Soljénitsyne, L'archipel du Goulag, t. 3, 1976.

 

Vendredi 25 avril

 

 

Toute la nuit j’ai repensé aux images de la veille. Ce matin je n’ai qu’une seule idée en tête : filer à l’Institut français et me renseigner sur les emblèmes, les slogans, les effigies, les icônes qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé, sur Maïdan.

Je commence par Bandera. Qui est celui qui a le droit a un portrait plus grand que tous ceux à la gloire des martyrs de la « centurie céleste », plus grand que ceux de Chevtchenko, le barde ukrainien dont les vers sont ici connus de tous ? Bandera qui ne semble pas déranger les hommes parvenus au pouvoir, Bandera qui sert encore d’insulte dans la bouche des prorusses et qui alimente encore, cinquante-cinq ans après sa mort, la propagande infatigable du Kremlin, Bandera le démon des uns et le héros des autres est-il un fasciste ? Autrement dit les pavés de Maïdan nous disent-ils la vérité ou se foutent-ils allègrement de notre gueule lorsqu’ils proclament « Halte à la propagande, ici il n’y a pas de fascisme » ?

Un texte de l’historien britannique Timothy Snyder, qu’il est difficile de considérer comme un suppôt de Poutine, tant il est critiqué pour son révisionnisme et loué pour son opposition au régime en place à Moscou, répond à nos questions. Né en 1909 dans un village d’Autriche-Hongrie aujourd’hui situé en Ukraine, mort assassiné à Munich en 1959 par un espion du KGB, Stepan Bandera est regardé par la plupart des nationalistes comme un martyr. L’homme grandit dans une Ukraine colonisée, passe la majeure partie de la guerre dans des prisons et des camps de concentration nazis et le reste de sa vie en exil. À sa manière, il résume le destin de bien des Ukrainiens. Mais Bandera ne fut pas un Ukrainien comme les autres, et c’est pour cela que certains veulent voir dans ce martyr ou ce looser un héros. Bandera, écrit Snyder, « souhaitait faire de l’Ukraine une dictature fasciste débarrassée de minorités ethniques » : tel était bien le but de l’organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), parti fasciste créé à Vienne en 1929 par Yevhen Konovalets (tué en 1938 à Rotterdam dans un attentat à la bombe), qui engagea une série d’attentats meurtriers, dans les années 30, aussi bien contre les autorités polonaises que contre les partisans d’un dialogue entre Ukrainiens et Polonais. Le parti fut ensuite dirigé par Andrii Melnyk avec lequel Bandera entama une longue passe d’armes, en février 1940, qui mena à une scission de l’OUN à Cracovie entre modérés melnykistes (OUNm) et radicaux banderistes (OUNb) ; devait s’ensuivre une lutte fratricide qui empêcha les nationalistes de s’entendre dans la manière de donner un sens à leurs aspirations. Avant même le lancement de l’opération Barbarossa, l’OUNb de Bandera constitua deux unités militaires pour appuyer les Nazis dans leur conquête de l’Est : les bataillons Nachtigall & Rolland. Le 30 juin 1941, à Lviv, l’OUNb de Bandera proclame la création d’un Etat ukrainien et forme un gouvernement qui est  interdit en juillet par les autorités nazies ; le 5 juillet Bandera le trublion est arrêté, transféré dans une prison berlinoise puis au camp de Sachsenhausen jusqu’en septembre 1944.

Bandera ne peut donc pas prendre part au grand nettoyage ethnique qui se joue alors en Ukraine et qu’il a pourtant voulu, théorisé, préparé. Il n’est pas directement responsable du massacre par balles de 850 000 Juifs d’Ukraine à l’automne 41. Il n’est pas présent à Babi Yar ou ailleurs, là où des supplétifs ukrainiens prêtent volontiers leurs services aux SS, débordés dans leur travail de boucherie. Il ne participe pas, en avril 1943, à la création de la division SS Galicia, unité de volontaires ukrainiens au sein de l’armée allemande. Il n’est pas complice de la déportation de deux millions d’Ukrainiens comme Ostarbeiter. Il n’assiste pas, en 1942, à la naissance de l’UPA (armée insurrectionnelle ukrainienne) qui nomme à sa tête un de ses anciens frères d’armes, Roman Choukhevytch (lequel sera tué dans un affrontement contre le NKVD en 1950). Il ne fait pas partie de ceux qui orchestrent le massacre de centaines de milliers de Polonais par cette armée forte de 40 000 hommes.

C’est seulement à l’automne 1944, alors que l’Armée Rouge reconquiert l’Ukraine que les Nazis décident de le libérer avec d’autres nationalistes internés entre temps (Melnyk, Stetsko, Borovets) pour lâcher un peu de lest et contrer l’offensive. Mais il n’a guère le temps de se battre au côté de ses bourreaux et retourne vivre dans cette Allemagne qui l’a retenu trois ans captif pendant que ses partisans continuent de se battre, en Pologne contre le régime communiste, en URSS contre Staline  (jusqu’en 1956 en Volhynie), avec parfois l’appui des services secrets américains et britanniques qui parachutent des combattants sur ce front méconnu et particulièrement sanglant de la guerre froide.

Bref, d’une certaine manière, Bandera, « the man who was not there », pour reprendre le titre d’un film des frères Coen, n’a participé que de très loin aux pages les plus sombres de l’histoire d’un pays qui n’existait pas encore – et c’est peut-être la raison pour laquelle on a voulu faire de ce looser et de ce martyr d’une cause perdue un héros. Mais Snyder rappelle que jusqu’à sa mort, l’homme est resté « fidèle à l’idée d’une Ukraine fasciste ». Depuis 1991, quatorze rues, en Ukraine, portent son nom, vingt-cinq statues ont été dressées à sa mémoire, et l’on trouve même six musées qui lui vouent un véritable culte. À Drohobytch, la ville natale de Bruno Schulz, il n’y a pas de statue à la mémoire de l’écrivain et dessinateur qui fut abattu par un SS d’une balle dans la nuque, mais il y a une statue à la mémoire de Bandera. En 2007, la ville de Lviv – la grande métropole de l’ouest – a consacré un immense monument à la gloire de l’enfant du pays. En 2009, des timbres ont été imprimés à son effigie pour célébrer le centenaire de sa naissance. En 2010, le président Iouchtchenko a élevé Bandera à la dignité de « héros national ». Cela pour répondre à une logique politique binaire, comme l’écrit Snyder : « glorifier Bandera sert à rejeter Staline et toute prétention de Moscou sur l’Ukraine » mais ce faisant, ajoute Snyder, « Iouchtchenko a jeté une ombre sur son propre héritage politique ». Mais il y a une autre logique binaire dans ce geste : la cérémonie a eu lieu le 27 janvier 2010, qui est la Journée internationale de commémoration des victimes de l'Holocauste. En Ukraine, glorifier Bandera sert à oublier Babi Yar. 

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En 2012, le président Ianoukovitch – l’homme chassé de son pays par l’insurrection de Maïdan –  a cassé la décision de son prédécesseur pour apaiser la colère de l’Est et de la minorité juive.

En dressant cet immense portrait de Bandera sur la place principale de Kiev après avoir déboulonné la statue de Lénine située place Tolstoï, les hommes de Praviy Sektor et de Svoboda ont décidé d’assumer cet héritage fasciste et nationaliste ; ce faisant, ils ont jeté une ombre sur l’insurrection citoyenne et montré leur volonté de confisquer le futur au profit du passé.

L’Ukraine – qui a besoin d’icônes, comme toute nation récente, un besoin renforcé sans doute par le poids des églises orthodoxes et uniate – avait pourtant l’embarras du choix en matière de martyrs. Je ne reviendrai pas sur l’Holodomor, la grande famine orchestrée par Staline, qui a tué entre trois et huit millions de paysans ukrainiens en 1932-33 et qui a entraîné la désertification des campagnes du centre et de l’est du pays – la plupart des Russes qui vivent là-bas aujourd’hui et attendent Poutine comme le grand libérateur sont venus, on le sait, combler ce grand vide. Je parlerai d’un autre type de purge. Une purge plus ciblée, mais peut-être tout aussi efficace. Avant mon départ, je consultais un site consacré à la littérature ukrainienne. Une date revenait sans cesse dans la biographie des écrivains cités : 1937 1937 1937. Pourquoi cette date ? Que signifiait-elle ? La mort. La mort de tout un pan de la vie intellectuelle d’un pays. Imaginez, dans les années trente, à Paris, à la fin d’un congrès, des hommes en armes qui surgissent, qui enlèvent Camus, Sartre, Aragon, Breton, Malraux, Gide, Giono, Cendrars, Bachelard et Bergson et qui les mènent manu militari au peloton d’exécution. C’est un peu ce qui s’est passé pour l’Ukraine et la langue ukrainienne à la fin des années 30. Une génération non pas perdue – une génération fusillée. Ce que certains spécialistes appellent la renaissance assassinée

J’aurais aimé voir une de ces figures ressuscitée ici. L’Ukraine de Maïdan a fait un autre choix : elle a fait le choix de Bandera, qui suscitait depuis longtemps la division. Derrière un vernis pro-européen et pro-atlantiste, elle a fait le choix du passé et du pire passé : celui des nations réarmées. Comme si l’Ouest était venu prendre ici sa revanche sur les mauvaises guerres perdues.

L’Ukraine a passé le vingtième siècle entre le marteau du communisme et l’enclume du fascisme ; elle est aujourd’hui prise entre le marteau du poutinisme et l’enclume d’un fascisme soft ou smart : celui du Reich américain, décomplexé, conquérant, vindicatif et tartuffe qui ose dire « nous n’avons pas besoin d’envahir un pays pour établir une bonne relation avec lui » (Barack Obama), quand il ne se contente pas d’envahir (l’Irak, l’Afghanistan), mais surveille (le monde entier), espionne (l’Europe), bombarde (des villages), torture (à Guantanamo) et exécute (ses propres citoyens) à coups d’injection létale et de décharge électrique.

Pour ma part, de même que je n’oublierai jamais le regard d’airain de Bandera sur la place de Lviv, un jour d’août 2008, il me sera difficile d’oublier son portrait en noir et blanc sur la place de l’indépendance, ni que les drapeaux rouge et noir claquent encore ici parmi les drapeaux de l’Europe et de l’OTAN, qui sont de plus en plus blanc bonnet bonnet blanc ; je n’oublierai pas qu’il n’y avait pas de tente militaire sous laquelle m’abriter, à Maïdan, et pas de secteur gauche auquel me joindre dans les rues de Kiev.

 

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Chers amis ukrainiens, il est temps de libérer l’avenir du passé. Il est temps de libérer l’Europe du vingtième et du dix-neuvième siècle enchaînés l’un à l’autre par l’imaginaire mortifère des nations.

Aujourd’hui, je sais pourquoi je ne suis pas allé sur Maïdan, en février. Je ne veux pas crever pour cette Europe-là. L’Europe pour laquelle je suis prêt à risquer ma vie n’est pas l’Europe des traités et des trahisons.

Je sais que je suis arrivé trop tard et que ce que j’aurais voulu voir et vivre, à Maïdan, a peut-être eu lieu, en décembre, à l’heure de la révolte citoyenne. Je suis un témoin de l’après, un témoin du désenchantement. Les écrivains arrivent toujours après la bataille. Ils voudraient écouter les vivants mais ils n’entendent parler que les morts. Ils habitent les ruines de la carte et décrivent le monde d’hier. Ils sont rongés par la mélancolie et se bercent de nostalgie. Mais où sont passés les écrivains de l’avant ? Où sont passés les visionnaires, les grands prophètes, les grands hérésiarques, les devins de l’énergie vitale ? Où sont passés Cendrars, Apollinaire, Benjamin Fondane ? Où sont passés les Kafka, les Nabokov et les Koestler ? Où est passé Zamiatine ? Dans l’avion je lisais Maïakovski : peu importe au fond qu’il ait embrassé la cause bolchevique ; peu importe au fond qu’il ait chanté la gloire de Lénine ; ce qui reste aujourd’hui, de ses poèmes, c'est cette énergie foudroyante, c’est ce formidable appétit de dire l’Histoire au moment même où elle se fait, sans calcul, sans fétichisme, sans préméditation ; il vit, il pense, il chante, il écrit, tout cela en même temps, à voix haute, à vive allure, à brûle-pourpoint, il y laisse sa peau...