Ah, quel terrible pays que l'Ukraine !

Car enfin cette révolution... Non, voyez-vous, avec de pareils pourceaux, il est impossible de faire la moindre révolution...

Boulgakov, la Garde blanche, 1925 (phrases censurées en URSS jusqu'en 1989)

 

Jeudi 24 avril

Temps printanier, ciel bleu cobalt, vent tiède. Ce matin je décide de retourner sur Maïdan, où je n’ai pas vu grand’ chose le soir de mon arrivée.

Cette fois, je m’y rends en métro. En sortant de la station, mon œil remonte le long de la colonne de l’indépendance qui ne me rappelle pas tant la Bastille que la colonne du Tiergarten, à Berlin. Alors je pense à ce qu’un Wim Wenders pourrait saisir de ce qui se joue ici.

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Imaginons un observateur candide et mal informé – imaginons un ange ou un génie wendersien parachuté comme par miracle, ici, sur la colonne de Maïdan, là où l’est et l’ouest, encore une fois, se sont affrontés. Imaginons un ange qui ne verrait pas les choses en noir et blanc – l’achromatopsie est le meilleur alibi du manichéisme – mais qui verrait bien les couleurs, toutes les couleurs. Décrivons ce drôle de panorama. Tentons d’épuiser à la manière de Perec ce lieu clé de l’histoire présente.

L’ange ou le génie ailé sentirait d’abord l’odeur de brûlé qui grimpe encore des barricades et humerait la fumée qui s’élève de toutes les cheminées improvisées dans les tentes militaires. C’est l’heure du petit déjeuner. Il verrait ces murets de pneus, de pavés, de sacs de sable, ces palissades et ces barbelés, il verrait partout ces boucliers pris aux berkoutovtsy, les forces anti-émeute, qui ont rouillé et paraissent avoir été abandonnés par quelque légion romaine. Il verrait des décombres et des détritus, des barres de fer, des mortiers, des carcasses de bagnoles et de camionnettes calcinées, rouillées, taguées ; il verrait les prises de guerre des insurgés, ces véhicules blindés de la police, aux pneus crevés, aux calandres et aux pare-chocs défoncés.

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Notre ange pereco-wendersien commencerait par se demander quelle est ce peuple : s’agit-il d’un campement nomade ou d’un village de Gaulois irréductibles ? Dans quel pays le bon dieu l’a-t-il parachuté ? Toutes sortes de drapeaux se hissent sur ce champ de bataille. Quel est le drapeau de ce pays ? S’agit-il des douze étoiles sur fond bleu nuit qu’on voit plantées là-bas, à main gauche, au sommet d’une tente ? S’agit-il du drapeau jaune et bleu qui flotte ici partout ou du drapeau rouge et noir qui s’agite ici et là, et, longue banderole vindicative, couvre là-bas la passerelle qui enjambe la rue rebaptisée à la mémoire des « héros de la centurie céleste » ? Et qui sont ces hommes en brodequins et en uniforme dépareillé qui patrouillent un peu partout, avec des bonnets d’astrakan ou des bérets sur la tête, des brassards aux emblèmes bizarres, des kalachnikov en bandoulière, des matraques à la main, qui chantent de leurs belles voix viriles un hymne patriotique auquel on ne comprend rien sinon les mots Slava Ukraini, Slava geroiam : gloire à l’Ukraine, gloire aux héros. D’où viennent-ils ? Pourquoi ont-ils pour la plupart le crâne rasé, duquel dépasse un toupet de cheveux blonds ? Que signifient ces moustaches fourchues et ces tatouages sur leurs gros bras nus ? Qui est cette femme qui va et vient entre les tentes, comme une âme en peine, vêtue d’un costume traditionnel, un fichu à fleur noué sur la tête, de grandes bottes rouges qui remontent jusqu’aux genoux ? Voici qu’elle se poste devant la tribune vide ; voici qu’elle chante à son tour ce cri de guerre qui résonne ici sans cesse, Slava Ukraini, Slava geroiam ; elle se prosterne, elle lève les mains au ciel ; son refrain est repris en écho aux quatre coins de la place.

 

Voici venu le temps de nous demander ce qu’il est venu faire ici, notre ange tombé du ciel. Il est venu chercher sur ce champ de bataille des traces de son ami Yarik, qui a eu le malheur d’être parachuté quelques semaines plus tôt, quand la fumée planait sur la ville assiégée, quand les flammes faisaient vingt mètres de haut et vous brûlaient les ailes. Sur toutes les tombes improvisées, signalées par des croix à la mémoire de ceux qui ont été tués, il cherche le nom de son ami. 

Il voudrait bien leur demander, aux hommes, où est passé son ami, mais il ne peut pas leur adresser la parole. Il ne sait pas lire dans les pensées des hommes mais – les anges ont ce pouvoir – il sait déchiffrer le cyrillique. Alors les inscriptions de la ville se gravent dans son cerveau candide :

 

Nous aimons les Russes mais nous haïssons Poutine !

Tous ensemble contre Poutine !

Russie, réveille-toi ! Poutler dehors !

Le Christ est ressuscité ! l’Ukraine est ressuscitée !

L’Ukraine est un seul pays !

Caucase libre ! Centurie tchétchène !

Et sur toutes les tentes des noms d’oblasts et de villes, comme le puzzle éparpillé d’un pays qui a tenté de se rassembler ici et qu’on démantèle ailleurs : Donetsk, Marioupol, Kramatorsk, Odessa, Kolomya, Lviv, Ternopil, Rivne, Vinnitsa, Tchernihiv, Tchernovtsy, Zaporijjia, etc.

 

Je ne suis pas cet ange. Je ne suis pas ce génie ailé. Personne ne m’a parachuté ici. Je me suis embarqué tout seul dans cette galère. Je n’ai pas le pouvoir de voir les choses sub specie aeterni. Je ne connais pas de raisons objectives en histoire. Je ne vais pas comme certains de nos illustres agitateurs publics, là où souffle le vent de la révolte, dans l’espoir qu’il me mettra dans le bon sens de l’Histoire. Je suis empêtré dans l’existence quotidienne et je dois me contenter de miettes. Me contenter de prendre des photos et de gratter dans mon carnet des croquis, des notes, ce que je vois. Et, de temps à autre, je regarde à mes pieds pour ne pas trébucher sur les pavés descellés. Et c’est là que je vois ce que les pavés multicolores écrivent sur le sol de Maidan, au pied de la colonne de l’indépendance :

 

 

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« Halte à la propagande, ici il n'y a pas de fascisme »

 

Mais alors je me retourne et je vois un portrait de Stepan Bandera de plus de cinq mètres de haut, sur fond rouge et noir, dressé par le Congrès des nationalistes ukrainiens...

 

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En face se tient une tente de la légion ukrainienne bien barricadée derrière ses pneus, ses palissades et ses panneaux "attention méchant Maïdaner".

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Je ne suis pas un ange ou un génie, j’ai le sens de l’humour, même noir, et de l'autodérision ; cela dit, j’évite un clown qui veut absolument m'immortaliser pour cinquante grivnas dans ce décor qui tient à la fois du cimetière du rêve européen et du musée du vingtième siècle. Je m’avance entre les tentes de Praviy Sektor, sous les drapeaux rouges et noirs qui claquent au vent, et me dirige vers la place Tolstoï. Devant le centre de recrutement de Praviy Sektor, un pilori est dressé pour Ianoukovitch, au cas où il reviendrait dans un hélicoptère russe. Toute l’avenue est occupée par des tentes militaires et des échoppes improvisées où l’on vous vend des souvenirs, des babioles, des chemises brodées, des paillassons à l'effigie du Führer, de Poutler (Poutine + Hitler) ou de Ianoukovitch, lesquels vous invitent à vous essuyer les pieds sur leur sale gueule de dictateur barrée d’une petite moustache noire...   Occupée, la mairie de Kiev est bien gardée par des hommes en uniforme. L’un d’eux s’approche de moi et me refile un ruban de "Spilna Sprava" – traduisez « cause commune », qui est un parti d’extrême-droite ; son emblème montre deux poings qui se serrent sur les couleurs de l’Ukraine.

Sur un panneau, devant la mairie, je cherche, parmi les cent-quarante six disparus des derniers mois, le visage de Yarik, dont je n’ai toujours pas de nouvelles.

Je fais demi-tour et commence à voir ce que je n’avais pas vu – ou pas voulu voir – le soir de mon arrivée. Qu’ils sont partout, les drapeaux rouges et noirs. Partout, les slogans Slava Ukraini, Slava geroiam. Partout des croix, des fleurs, des bougies, des casques, des glaives – partout ce blason (glaive au milieu du trident) qui est celui de la branche armée de l'OUN (l'organisation des nationalistes ukrainiens). Je cherche sur les brassards les croix gammées et les têtes de mort ailées dont on m’a parlé, que j’ai vues dans nos journaux, que j’ai vues à la télé – mais les croix gammées et les têtes de mort ne sont plus de mode ou s’en sont allées. Peut-être à l’est où la colère s’est déplacée, où des hommes sont sur le pied de guerre et parlent de Stalingrad et de troisième guerre mondiale.

Je retourne sur Maïdan. L’ombre est tombée depuis les grands immeubles calcinés qui entourent la place ; le vent du Nord souffle plus fort ; il commence à faire froid. Les bouquinistes sont arrivés et déballent leur marchandise, qu’ils disposent sur des étals. Je les reconnais : ce sont les mêmes bouquinistes qu’il y a six ans. Qui vous vendent toujours la même marchandise : à côté du Kobzar de Chevtchenko ou des livres de Lesa Oukraïna, Alfred Rosenberg, bras droit d'Adolf Hitler, ancien chef du Reichskommissariat Ostland et théoricien de la lutte des races est en bonne place… Un vieillard me montre en clignant de l’œil, comme s’il s’agissait d’un trésor de librairie, les Mémoires et le Mythe du vingtième siècle en russe… Je feuillette le premier ouvrage : pas de nom d’éditeur sur la couverture, mais, au verso de la page de garde on peut lire : Kharkov, 2005….  

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Faim, fatigue, écœurement. Je me presse vers un kiosque géorgien, demande un tchebourek, on me le tend dans un sac en papier, le gras déborde de toutes parts et la viande, mal cuite, mal épicée, a un goût douteux – en m’éloignant de la place, j’en avale la moitié et jette le reste avec l’impression d’être un cannibale ou un nécrophage ; une jeune tsigane qui fouille les poubelles et s’approche de moi la main tendue, me dit : « il n’était pas bon votre tchebourek, ça se sent » ; je vois briller sa dent en or ; je fourrage dans mes poches, lui lâche quelques piécettes, me retiens de toutes mes forces et m’enfuis vers un bosquet, là-bas, pour ne pas dégobiller sur sa belle robe à fleurs...