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mardi 22 avril. 18h15. Vu depuis le hublot, le Dniepr, large comme une mer, miroite à l’horizon, sous les nuages ; la Desna le rejoint en serpentant ; Kiev s’annonce alors, ville-archipel éclatée entre ses collines et les bras du fleuve.

Arrivée à l’aéroport de Kiev Borispil. Étonné par le nombre de Juifs qui attendent dans les files pour passer la douane. Un avion en provenance de Tel-Aviv a dû atterrir en même temps que le mien. Des Loubavitch qui portent de gros chapeaux noirs, des manteaux noirs, des barbes grises, vous donneraient plutôt l’impression d’avoir débarqué à Mea Shearim. Familles nombreuses. Poussettes, landaus. Enfants qui gambadent en tous sens sous leurs kipas et leurs papillotes, et jettent une joyeuse pagaille dans l’atmosphère un peu glaciale du hall d’aéroport, entre les talons aiguilles et les grosses galoches. J’imagine qu’ils sont venus en Ukraine pour fêter Pessah et peut-être se rendre sur la tombe du Rabbi Nachman à Ouman.

Dans la navette qui assure la liaison entre l’aéroport et le centre-ville, et qui ne partira que bondée, mon voisin est un Danois qui lit un livre sur l’Ukraine, en danois, intitulé Україна – Ukraïna et sous-titré : east of the west, west of the east. Il est venu comme moi, pour voir l’Ukraine d’après Maïdan et saluer le peuple qui a fait la révolution, mis son président en fuite et défié Poutine. Il ne parle ni russe ni ukrainien et s’entretient avec notre voisine de droite, laquelle arbore deux ruban aux couleurs de l’Ukraine et de l’Union européenne, fixés à la bandoulière de son sac à main.

Le bus nous dépose à la gare centrale. C’est la troisième fois que je viens à Kiev mais les dimensions des boulevards et des avenues, des bâtiments officiels, encore une fois, m’étonnent. Et j’ai déjà la tête emplie de la mitraille des pneus sur les pavés. À première vue, très peu de changements depuis la dernière fois que je suis venu, il y a six ans. Gratte-ciel inachevés, sans doute à cause d’une affaire de corruption qui a mal tourné. Immenses portes en bois, majestueuses, de la gare centrale. Je demeure quelques minutes comme hypnotisé devant le panneau d’affichage des trains, en cristaux liquides, où l’on voit défiler en russe, en ukrainien et anglais les noms de toutes les villes d’Ukraine. Je note sur mon calepin quelques horaires, au cas où j’aurais le temps de me rendre à l’est :

- Київ         Дніпропетровськ        17 :40         23 :51        

- Київ         Харків                          18 :08         23 :43

- Київ         Луганськ                      19 :20         11 :15

- Київ         Донецьк                     20 :07         8 :04

Les trains desservant la Crimée sont toujours affichés ; leur terminus (Simferopol) semble inchangé. Rien n’indique s’ils vont plus loin que la nouvelle frontière tracée par Poutine et ses petits bonshommes verts.

         Dans le métro, dont les escalators descendent toujours aussi profondément sous terre, rien n’a changé non plus. Les trains déboulent toujours à fond de caisse, dans un sifflement effrayant, vous soufflant au visage un vent tiède et aride, qui vous ébouriffe et fait se soulever les minijupes. À bord, à part quelques jeunes habillés à l’européenne, la même foule uniforme – l’homme et la femme rouges ne sont pas morts, ils sont toujours là, dans leur tunnel interminable, bien cois sur leur banquette de cuir, accrochés à la tringle en acier, ballottés comme des pantins ; du tunnel communiste, ils ne voient pas le bout, et l’on se demande alors où s’est produite la révolution, en tout cas ce n’était pas ici, mais sans doute à la surface ; ici les gens vivent toujours au rythme infernal du métro boulot dodo, et ne sortent des ténèbres que pour regagner leur appartement sordide, dans une barre d’immeuble sordide, au fin fond d’une banlieue sordide – gros pixels façon Tetris qui se dessinaient depuis le hublot de l’avion ; façades ternes, identiques et délabrées qui s’élevaient de part et d’autre de l’autoroute.

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         Pochtova plochtcha, au bord du Dniepr, est en travaux. Un de mes lieux préférés de Kiev n’est plus qu’un terrain vague défendu par des palissades et surveillé par des vigiles ; l’église est toujours là, avec ses coupoles dorées ; le sort du MacDo, cerné de bulldozer, paraît scellé et la gare fluviale semble en sursis ; j’ai toujours aimé cet édifice blanc, avec ses airs moitié d’opéra, moitié de vaisseau de pierre sorti tout droit de Fitzcarraldo ; et je me souviens d’avoir tenté de le dessiner, plusieurs fois, avec sa tour de contrôle cylindrique, son antenne, son radar, ses colonnades et les grosses lettres bleues Київ Ричковий Вокзал. Le Dniepr, déjà difficile d’accès, se retire encore un peu plus loin de la ville, en étranger, tandis qu’une nouvelle voie sur berge plonge là-bas sous les feux des lampadaires et les phares des bagnoles ; on aperçoit l’arc-en-ciel d’un pont qui vient à peine de naître et le liseré bleu glacé du fleuve.

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Bagages déposés en vitesse à l’auberge de jeunesse, au pied d’Andreievski uzviz, je décide de me rendre sans plus attendre du côté de Maïdan. Je prends le raccourci qui passe sous le gros tertre vert de la kitschissime église Saint-André et m’engage entre les grands arbres de la butte Saint-Vladimir à la tombée de la nuit. Le parc est désert. Pas d’éclairage ici. Mon téléphone portable me sert de lampe torche. Petite frayeur à la vue d’un chien qui me fonce dessus : heureusement, son maître arrive en vélo, pédalant dans le halo jaune de sa dynamo.

Sur Maïdan règne encore une odeur de brûlé et ce sont les grandes façades calcinées qui attirent l’œil, d’abord, on se souvient alors des immenses flammes vues à la télé.

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Des hommes en uniformes dépareillés montent la garde mais, contre toute attente, on me laisse passer sans même me regarder, malgré l’heure tardive.

Amer sentiment d’arriver après la bataille. Oui mais avais-je le choix ? le jour où j’ai failli prendre mes billets a été le jour de la grande tuerie et oui, j’ai reculé, je n’ai pas eu le courage – et je me suis demandé aussi quel romantisme idiot pouvait bien me pousser à retourner là-bas, dans une ville que je connais mal, embrasser la cause d’un autre peuple. Seulement, j’ai toujours eu le sentiment – peut-être à tort – que l’avenir de l’Europe se jouait là, dans cet entre-deux du continent. 

Cœur serré à la vue de la première tente où s’alignent les portraits des quatre-vingt-deux martyrs de la fameuse « centurie céleste ». Je regarde ces visages : le plus jeune a 17 ans ; le plus vieux 73 ans (le seul qui a connu la guerre) ; une femme d’une quarantaine d’années fait partie des martyrs. Certains posent avec leur attirail guerrier : masque de ski, casque, foulard, gilet pare-balles ; d’autres avec des éléments qui les identifient clairement comme des activistes ou des nationalistes : chemise traditionnelle, sur fond de drapeaux jaune et bleu ou rouge et noir. Par contre pas d’arme, aucun symbole fasciste ou nazi sur ces photos. Je reste longtemps interdit devant le portait d’un beau jeune homme à la barbe brune enveloppé dans un drapeau multicolore : Ukrainien d’origine arménienne, c’est l’un des rares, ici, qui ne soit pas venu d’un oblast de l’ouest ; avec son nom en – ian, son air de hipster et sa peau mate, il détonne, quand la plupart portent des cheveux courts et blonds, et un nom qui finit en –uk ou en –ko.

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Passe un cosaque en uniforme avec une toque en astrakan. Un homme en débardeur rayé se rase en tenant à la main un miroir. Un autre se recoiffe. Une femme touille la soupe et repose le couvercle sur la marmite. Le souper est terminé. C’est l’heure de la toilette avant de retourner se coucher sous la tente. Je fais un petit tour entre les tentes et m’éloigne en sachant que je reviendrai.