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l'araignée givrée
29 juin 2010

kaddish pour une Europe de la mémoire/utopie pour une Europe de la traduction

31pC+O-eIaL

Il y a des livres qui sont un choc, une révélation, des livres qu’on attendait depuis longtemps, des livres qui réveillent en vous les mots qui sommeillaient, des livres qui ouvrent un horizon, dessinent de nouveaux contours, percent la brèche, donnent à voir, à penser – des livres qu’on lit dans la rue, en sortant de chez son libraire, comme on lisait autrefois le journal au lendemain d’une catastrophe, en marchant à grands pas, tête baissée, pris de vertige, au point de bousculer les vieilles dames sur son passage et de se faire écraser. Des livres qui aident à vivre.

C’est ainsi que j’ai lu le Hêtre et le bouleau, un soir de novembre 2009. Ce n’était pas le premier livre que je lisais de Camille de Toledo. J’avais lu, à la BNF, Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature monde (PUF, collection « Travaux pratiques », octobre 2008) et j’avais déjà voulu lui écrire, mais j’étais encore trop partagé. Je reconnaissais un essai courageux, brillant et clairvoyant sur ce faux et bruyant manifeste de la littérature-monde de 2007, première fois peut-être dans l'histoire de la littérature française qu'un manifeste, par ailleurs dénué de tout programme, bourré de sous-entendus, était l'œuvre d'une nuée d'écrivains sur le retour, arrière-gardistes, empêtrés de mauvaise foi, et sans doute, ce qui est le comble pour un écrivain, mauvais lecteurs. Mais j’avais encore trop d’objections : je me revois, sur un brouillon, grattant les pour et les contre, multipliant les questions, dissertant sans fin sur la vieille question qui lie le voyage et l’écrivain.

Cette fois-ci, il n’y avait pas de contre. J’étais emporté. J’écrivais une lettre, en juin 2010, à Camille de Toledo, je la lui donnais en main propre à a suite d’une lecture, au couvent des Récollets, et commençait entre nous une relation amicale et sincère ; je ne sais plus qui dit que la littérature est une recherche du père (peut-être bien Deleuze ou Barthes, ça leur ressemble), moi j’étais certain d’avoir trouvé en littérature un grand frère.

De nouveau l’auteur faisait preuve d'un grand courage, combattant le vent mauvais des exaltés et des sceptiques de tout ordre, et proposant cette utopie linguistique – utopie au sens propre puisqu'elle n'a pas de lieu, que son espace – abîme, interstice, brèche – est le vide, que son lieu se cherche toujours. Se cherche, oui, un peu comme cette Europe post-babélienne (je veux parler aussi de l'écrivain), car, l'Europe, si son nom vient de cette princesse enlevée, violée, abandonnée sur une île par un dieu déguisé, ce nom, Europe, c'est un pape, Pie II, le bien nommé Piccolomini, qui, l'un des premiers l'a brandi avec l'épée de la croisade pour rameuter et mettre en branle une énième fois cette chrétienté en passe d'éclater. Oui, c'est la croisade qui a inventé l'Europe au quinzième siècle. De là peut-être sa tristesse, une tristesse matricielle, avant les horreurs du siècle dernier.

Qu’est-ce qui m’avait ravi dans ce livre ?

Qu’est-ce qui m’avait ravi dans ce livre au-delà d’un titre qui ne pouvait laisser indifférent quiconque a vécu parmi les hêtres et les bouleaux d'Europe de l'Est ?

Camille de Toledo avait écrit ma thèse. Il avait écrit la thèse que je n'avais pas eu la force de mener à bout.

Cette thèse de géographie urbaine entreprise en septembre 2007 avait pour titre « Une géopolitique de la mémoire et de l'identité : les principales mutations des symboliques urbaines à Riga et à Kiev depuis 1991 ». L'objectif était de montrer comment se jouait la bataille mémorielle, sur ces deux terrains postsoviétiques, intra et extracommunautaire, comment elle changeait la forme de ces deux villes. Les éléments glanés lors d'enquêtes de terrain successives ne manquaient pas. Non plus que les lectures dans tous les domaines (sciences humaines mais aussi littératures de tous les pays car je lisais alors ou relisais Perec, Bernhard, Dagerman, Magris, Kertesz, Sebald, Pamuk, Mendelssohn) mais j'étais à la recherche d'un cœur, d’un noyau, d’un curseur, qui seul m'aurait permis de dépasser l'horizon d'une interprétation disciplinaire et monographique.

Et au moment même, après deux ans de travail, où je baissais définitivement les bras, je tombe sur ce livre, je l'ouvre, et je découvre le concept d'amnémoire.

C'était autour de cela, autour de ce vide-là que j'avais tourné pendant deux ans. Tout n'était pas dans le livre de Camille de Toledo, mais la concision de sa réflexion, son acuité, mettait le doigt sur ce que j'avais cherché, que je n'arrivais pas à formuler avec les outils dont je disposais.

Et puis il y avait autre chose. De plus personnel. Ce livre m’avait ravi pour une autre raison. Ce que l’auteur avait ressenti en novembre 1989 devant la télé, son désir de prendre son baluchon et de sauter, nouveau Mychkine, de notre Suisse hexagonale, de notre musée hanté, de notre cimetière pourléché dans un train de nuit direction Berlin, ce désir je l'avais ressenti moi aussi, en novembre 1989, avec cette différence que mon baluchon aurait brimbalé encore quelques culottes courtes et quelques peluches. J'allais avoir tout juste neuf ans. Comme il n'y avait pas de gare dans les environs, je suis monté dans ma chambre. J'ai écrit ma première fiction. Dans cette brèche ouverte à travers l'Histoire par la chute du mur de Berlin, j'ai écrit ma première histoire. J’ai inventé mon premier monde.

Que dirons-nous plus tard ? Que nous étions tous des Berliner, comme le fit un président américain ? Des enfants du petit écran ? Non, nous dirons que nous étions des enfants de la chute ou plutôt du vertige. Et des enfants de l’espoir. Mais qu’avons-nous fait ? Que ferons-nous demain quand les enfants d’aujourd’hui sont des enfants sur lesquels planent ce malaise, cette atmosphère étouffante, de crise et de désespoir. C’est à cette question que s’attache la deuxième partie du livre, l’utopie d’une Europe de la traduction qui répond au kaddish d’une Europe de la mémoire.

 

Camille de Toledo, Le hêtre et le bouleau : Essai sur la tristesse européenne suivi de L'utopie linguistique ou la pédagogie du vertige, Seuil (octobre 2009), La Librairie du XXIe siècle, 207 p.
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